LIVRE VIL
ses livres, dans ses lettres intimes; il a besoin en effet de le dire, car la décadence des lettres était générale, et plus d'un prêtre ignorant, en Occident surtout, aimait à cacher sa honte sous le manteau du devoir chrétien. On l'accusait aussi de mêler des citations profanes à celles des Écritures : il s'en justifie par un badinage plein de grâce, dans sa réponse à un certain avocat de Rome, nommé Magnus. « Les gens qui m'attaquent, lui dit-il, ne lisent pas plus la Bible qu'ils n'ont lu Gicéron. Ils auraient trouvé dans Moïse et dans les prophètes plus d'une chose empruntée aux livres des Gentils. Et qui donc peut ignorer que Salomon proposait des questions aux philosophes de Tyr et répondait aux leurs*? L'apôtre Paul lui-même n'a-t-il pas cité, dans son épître à Tite, un vers d'Épiménide sur les menteurs? N'a-t-il pas, dans sa première épître aux Gorinthiens, inséré un vers de Ménandre, et enfin, dans sa dispute à Athènes, au milieu de la curie de Mars, n'a-t-il pas appelé Aratus en émoignage, par une fin de vers hexamètre? Et que dirai-je des docteurs de l'Église? Ils sont tous nourris des anciens qu'ils réfutaient... Ges grands hommes avaient appris de David qu'il faut arracher le glaive des mains de l'ennemi, et couper la tête du superbe Goliath avec son propre poignard. Ils avaient lu dans le Deutéronome ce précepte du Seigneur : « Vous raserez la tête de la (( femme captive, vous lui enlèverez les sourcils, vous lui « couperez les ongles , et vous la prendrez pour épouse ^ . . »
1. Quis enim nesciat et in Moyse, et in Prophetarum voluminibus quaedam assumpta de Gentilium libris ; et Salomonem philosophis Tyri, et nonnulla proposuisse, et aliqua respondisse? Hieron., Ep. 83.
2. Legitur in Deuteronomio Domini voce praeceptum, mulieris captivée radendum caput, supercilia, omnes pilos, et ungues corporis amputandos, et sic eam habendam in conjugio. Hieron., ibid.
Et que fais-je donc autre chose lorsque, amoureux de la sagesse antique, admirant le charme de sa parole et la beauté exquise de ses traits, je la rends servante et captive, pour en faire une Israélite ^ ? »
Entre toutes les études sacrées, sa préférence se porta sur celle de l'hébreu : c'était une inspiration de son récent voyage et un moyen d'en appliquer les fruits. Il avait entendu trop souvent les Juifs se moquer de ceux qui voulaient commenter leurs livres sans connaître leur langue, pour ne pas désirer leur fermer la bouche; puis un moine d'Orient, nommé Sophronius, était venu Taiguillonner. Ce moine, homme de parfaite bonne foi, disputant un jour avec un Israélite, se mit à citer un verset de psaume d'après les Septante. « Ce n'est pas cela, s'écria l'interlocuteur en l'interrompant; l'hébreu porte tout autre chose! » Et en effet on était obligé d'avouer que la version des Septante, admise comme type de l'Ancien Testament dans la chrétienté orientale, exigeait une révision sévère. Sophronius, tout interdit, vint trouver Jérôme et lui raconta sa déconvenue. « Ce serait, ajoutait-il, rendre un grand service au christianisme que de faire d'après l'hébreu même une traduction dont les Juifs fussent obligés de reconnaître l'entière fidélité; à Jérôme, qui en avait le pouvoir, en incombait aussi le devoir : quant à lui, Sophronius, il se chargeait de mettre la traduction de Jérôme du latin en grec, ne doutant point qu'elle ne fût adoptée sans hésitation par toutes les Églises d'Orient. » L'entreprise était sainte et glorieuse ; elle tenta le solitaire de
1. Quid ergo mirum, si et ego sapientiani saRCularem propter eloquii venustatem, et niembrorum pulchritudinem, de aucilla atque captiva Israelitidem facere cupio? Hieron., Ep. 83.