LIVRE VII
ouvrez votre porte : adieu le silence. Vous la fermez : vous êtes des orgueilleuses. Rendez-vous la politesse due au monde : vous vous acheminez vers les palais des grands, vous traversez une cohue de valets insolents, au milieu de caquetages méchants ou grossiers; enfin vous franchissez les portes dorées, et l'œuvre de la médisance commence. Chez nous, tout est simple, tout est rustique: on ne parle que psaumes ; aucun mot frivole ne vous distrait. Le laboureur chante V Alléluia en conduisant sa charrue ; le moissonneur, couvert de sueur, se rafraîchit en entonnant un psaume, et c'est encore David qui fournit la chanson du vigneron occupé à tondre sa vigne. Voilà la poésie de ce pays-ci, ses chants d'amour, la flûte de ses bergers, l'amusement de ses paysans ^
a Oh ! quand viendra le temps où un courrier hors d'haleine nous apportera cette bonne nouvelle : votre Marcella vient d'aborder en Palestine-! Quel cri de joie dans tout le chœur des moines, dans tout le bataillon des vierges ! Rien ne pourra nous arracher à cet embrassement si longtemps souhaité. Quand luira-t-il ce jour où nous entrerons ensemble dans la caverne du Christ; où, penchées sur le Sépulcre divin, nous pleurerons avec une sœur, nous pleurerons avec une mère; où nos lèvres s'attacheront près des siennes au bois sanctifié de la Croix; où, sur le mont des Oliviers, nous sentirons s'élever nos désirs et notre âme dans l'ascension du Sauveur? Ne vois -tu pas sortir de la tombe Lazare, emprisonné dans son linceul ? Ne vois-tu pas les eaux
1. Hsec sunt iii hac provincia carmina, hae, ut vulgo dicitur, amatorise cantationes, hic pastorum sibilus, hic arma culturse. Paul. etEust., apud Hieron., Ep. 44.
2. O quando tempus illud adveniet, quum anhelus nuntium viator apportet, Marcellam nostram ad Palestinae littus appulsam ! Ibid.
du Jourdain devenir plus pures pour baigner le corps de Jésus? Voilà les bergeries des pasteurs, courons-y; Toilà le mausolée de David, allons-y prier. Écoutons : c'est le prophète Amos, qui, du haut de sa roche, embouche la corne des bergers, et fait retentir au loin tout le pays. Puis entrons dans Nazareth, cette fleur de la Galilée, comme le dit son nom^; et ensuite, par Siloh, Bethel et d'autres lieux où des églises s'élèvent comme les étendards des victoires du Christ, nous regagnerons notre caverne. Là nous chanterons toujours, là nous pleurerons souvent; le cœur blessé de la flèche du Seigneur, nous dirons ensemble : « J'ai trouvé celui que ({ cherchait mon âme, je le tiens et ne le laisserai point (( partir. »
La lettre de Jérôme se terminait ainsi : « Nous qui avons déjà traversé en flottant bien des espaces de la vie, et dont la fragile nef, battue par les tempêtes, brisée par les écueils, fait eau de toutes parts, hàtons-nous d'entrer dans le port. Ce port, c'est la solitude et les champs. Nous te les ofl'rons. Ici du pain bis, des herbes arrosées de nos mains, du lait, notre gourmandise rustique : vile, mais salutaire nourriture! A ce train de vie, nous ne craignons pas que le sommeil nous détourne de l'oraison, ou que des lourdours d'estomac interrompent notre lecture. En été, nous trouvons sous les rameaux d'un arbre la fraîcheur et la retraite. En automne, un lit de feuilles au grand air nous présente un lieu fait pour le repos-. Au printemps, quand les
1. Ibimus ad Nazareth, et juxta interpretationem nominis ejus, florem videbimus Galileae. Paul, et Eust., Ep. ap. Hieron., Ep. 44.
2. Si sestus est, secretum arboris umbra prœbebit. Si autumnus, ipsa aeris tempcries, et strata subter folia, locuin quietis ostendunt. Hieron., Ep. 45.