‹ Saint JéromeChapitre 255 sur 387 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

lible : c'était de dénoncer le prêtre romain au préfet du prétoire, premier ministre et tuteur d'Arcadius (on était en 395), comme un homme dangereux, un moine factieux d'Occident, qui mettait le trouble dans toute la Palestine. Ce premier ministre d'Arcadius portait, par un des hasards de l'histoire, le même nom que le prêtre ancien ami de Jérôme; c'était ce Rufin dont l'histoire nous fait connaître les cruautés, l'avarice, l'ambition effrénée*, et qui projetait dès lors contre Stilicon cette guerre fratricide qui finit par séparer Constantinople de Rome et diviser le monde romain en deux empires ennemis. Rufin, qui quêtait des appuis parmi les évêques orientaux, accueillit avec faveur la dénonciation arrivée de Jérusalem, et rendit au nom de l'empereur un décret de bannissement contre Jérôme'-. Les documents contemporains nous disent que Jean ne l'obtint pas gratuitement de cette cour corrompue, et qu'il ne ménagea près des affidés du ministre ni l'or ni les promesses; enfin il l'obtint, et l'arrêt était parvenu entre les mains du gouverneur de Césarée, lorsque la bête féroce (c'est ainsi qu'on désignait le préfet du prétoire) tomba sous l'épée des soldats de Gainas, à Constantinople, dans le faubourg de l'Hebdomon. Sans cet événement, Jérôme, mis aux fers comme un criminel d'État, serait allé mourir de misère dans quelque coin inhabitable de l'Ethiopie ou des frontières de la Perse, car les exils de Rufin étaient presque des arrêts de mort. Le gouverneur de Césarée, magistrat prudent et humain, profita de la chute du

i. Voy. l'histoire du préfet du prétoire Paitin, dans le volume des Récits de l'Histoire romaine au v^ siècle, intitulé Alaric : l'Agonie de l'Empire.

2. Nuper nobis postulavit et impetravit exilium. Hieron., Ep, 39.

ministre pour ne pas exécuter le décret. Jean n'osa pas réclamer. Ainsi les monastères de Bethléem furent sauvés d'une destruction complète. Jérôme éleva la voix avec dignité contre cette dernière infamie. « C'est un chagrin pour moi, écrivait-il, que le rescrit impérial ne puisse plus être. exécuté : j'y aurais gagné la couronne de l'exil. Néanmoins, si Jean a une si grande envie de me chasser, il peut le faire sans accumuler tant de crimes; qu'il me touche du hout du doigt et je pars à l'instant même^! »

L'indignation finit cependant par l'emporter, et Jérôme composa contre l'évêque de Jérusalem, sous la forme d'une lettre à Pammachius, une sorte de philippique qui peut se comparer sans trop de désavantage à celles de Cicéron : le même feu, la même ironie terrible, s'y retrouvent, et parfois le même éclat de style.

(( A t'en croire, lui disait-il, c'est nous qui divisons l'Église, nous qui voulons faire dans son sein un gouvernement à part. Nous, diviser l'Église! quand notre communauté n'a qu'un désir, ne forme qu'un vœu, communiquer avec tes prêtres dans la basilique du Sauveur. Nous, diviser l'Église! lorsqu'au milieu de l'effroyable cataclysme qui semblait nous annoncer notre dernier jour, nous avons conduit à tes prêtres, pour leur donner le baptême, quarante catéchumènes, hommes, femmes, enfants, jeunes filles, qui s'oflVaient à nous. Nous pouvions les baptiser, nous avons refusé de le faire, parce que ce droit revenait à tes prêtres. Puis, lorsque nous avons présenté nos propres catéchumènes, tes prêtres

4. Qnid opus est auctoritate publica, et rescripti impendiis, et toto orbe discursibus? Tangat saltem digitulo, et ultro exibimus. Hieron., Ep. 39.

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