LIVRE PREMIER
pouvait avoir sept ou huit ans, était d'humeur mélancohque et pensive ; son esprit, ouvert, attentif au delà des habitudes de son âge, semblait traversé quelquefois par des éclairs d'exaltation et d'opiniâtreté bizarres. Elle assistait près d'Albine aux conversations des exilés d'Egypte, et n'était pas la dernière k s'intéresser à leurs discours, quand ils abordaient les questions relatives à la vie monastique, ce sujet d'un intérêt si neuf pour les Occidentaux. La peinture du désert, de ses horreurs, de ses combats, de ses prodigieuses austérités, de ses visions étranges, faite par des hommes qui en avaient goûté eux-mêmes les émotions fantastiques, avait quelque chose de poignant, capable de remuer l'imagination la pkis calme. On passait en revue les héros de ces luttes mystérieuses comme celle de Jacob, où l'homme, perdu dans la solitude, se trouvait en contact direct tantôt avec les esprits malins, tantôt avec Dieu lui-même. Isidore et Ammonius avaient connu Pambon, Sérapion, Macaire, dans l'aride désert de Nitrie, imprégné de sel comme le lit d'une mer desséchée ; ils avaient vécu sous la discipline de Pacôme, reçue dans toute l'Egypte; Athanase pouvait parler d'Antoine, dont il avait écrit la vie, quoique le saint vécût encore, et le peindre dans sa demeure aérienne, suspendu entre le ciel et la terre, au sommet d'un roc presque inaccessible. On n'oubliait pas les monastères de femmes, dont le nombre se multipliait en Orient, et l'empressement des vierges de ce pays à se courber sous une règle de fer qui perfectionnait l'âme en refoulant tous les instincts du corps. Pendant ces discours, Marcella sentait s'agiter en elle comme un tumulte de pensées confuses. Lorsque Athanase partit, il laissa pour souvenir à ses hôtes un exemplaire de sa vie d'Antoine, le premier qu'on eût
encore vu en Occident ^ l'enfant garda ce livre comme un trésor et un guide qui décida plus tard de sa vie.
Marcella grandit à la fois en beauté et en âge; les contemporains nous disent qu'elle devint la plus belle des Romaines-. Elle se maria, mais au bout de quelques mois une mort prématurée lui enlevait son mari sans qu'elle eût aucun espoir de postérité. Ce fut alors que se révéla la trempe de son âme. Sa mère voulait qu'elle se remariât pour ne point laisser éteindre un nom illustre, et les prétendants ne manquaient pas autour d'une veuve si jeune et si belle : elle leséconduisit l'un après l'autre sous différents prétextes. Il en vint un cependant qui ne paraissait pas de nature à être refusé, car son alliance élevait la maison d'Albine presque au niveau de celle des césars. C'était Cérialis. frère deGalla, belle-sœur du grand Constantin et mère du césar Gallus: il avait traversé tous les honneurs, y compris le consulat : on le respectait, on l'aimait, et il était maître d'une immense fortune. Cérialis était vieux, et, quoique fort vive, l'affection qu'il portait à Marcella avait un caractère toxit paternel. Son but, en l'épousant, répétait-il, était de lui assurer ses biens et de la traiter comme sa fille. Albine et toute sa parenté appuyaient ce projet avec ardeur, de sorte que Marcella se vit assiégée de sollicitations sans nombre. Il s'établit à ce sujet entre elle et Cérialis un dialogue assez bizarre, dont les demandes et les réponses avaient lieu probablement par l'intermédiaire d'Albine et que le biographe de Marcella nous a conservé. « Auraije le bonheur de rendre celle que j'aime la femme la plus riche de Rome? lui faisait-il dire. — Mes biens sont