‹ Saint JéromeChapitre 260 sur 387 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

Épipliane. D'ailleurs Jean n'était peut-être pas encore hérétique quand je communiquais avec lui. Vous devez savoir que c'est la peste qui fait le pestiféré. » Cette épigramme adressée à l'Hippocrate des chrétiens ne changea rien à ses mauvaises dispositions, et Isidore ne sortit point de ce cercle vicieux : « Vous avez communiqué avec lui, donc il n'est pas hérétique, ou vous êtes hérétique vous-même ; à moins que vous ne vous plaigniez faussement, et que vous ne soyez un calomniateur. » Les moines sentirent qu'ils étaient condamnés d'avance, et le départ d'Isidore les laissa dans la plus grande consternation.

La paix sortit cependant du sein même de la guerre, et les artifices de Jean ne servirent qu'à l'envelopper dans les rets qu'il avait si ingénieusement tendus. La mission d'Isidore n'était pas encore terminée quand Théophile changea hrusquement de drapeau : origéniste déclaré et persécuteur, il se trouva, sans transition aucune, anti-or igéniste plus déclaré et plus persécuteur encore. Ces sortes d'évolutions soudaines étonnaient moins en Orient qu'en Occident, soit à cause de l'esprit d'intrigue qui travaillait l'Église orientale sur une plus grande échelle, soit à cause de la mobilité même des caractères. Le patriarche d'Alexandrie avait-il reconnu, par une illumination spontanée de la conscience, qu'Origène, très-bon, très-utile entre les mains des savants, offrait un vrai danger pour les ignorants ; que les besoins de l'âme ne sont pas les mêmes pour tous les esprits; et qu'un pasteur clairvoyant écarte du sentier des simples la pierre d'achoppement qu'éviterait le philosophe ou le théologien ? Peut-être : mais à côté de ce motif respectable, l'histoire nous en révèle d'autres qui le sont moins. Théophile n'avait pas vu sans une pro-

fonde jalousie s'élever au-dessus de toutes les gloires de rOrient celle du prêtre d'Aiitioche, qui, sous le nom de Jean Chrysostome ou Bouche d'or, devait bientôt monter au siège épiscopal de Gonstantinople, désigné par le vœu public et appelé par l'empereur K En examinant, avec l'œil perçant de la haine, les œuvres de cette nouvelle idole de la Syrie et ses titres à une si prodigieuse fortune, Théophile constata que ses livres contenaient des traces d'orîgénisme, traces innocentes, il est vrai, et qui n'altéraient en rien l'orthodoxie de Chrysostome; mais celui-ci prêtait le flanc aux accusations, en professant pour le grand docteur d'Alexandrie une estime qu'il eût rougi de dissimuler. Théophile, qui tenait déjà les fils d'une intrigue ténébreuse, ourdie contre son élection au sein de la ville impériale, vit là une arme propre à ruiner ce rival et une occasion de jouer lui-même un rôle -. Il changea donc tout à coup de thèse, et, abjurant son rôle de protecteur de l'origénisme, il s'en déclara l'adversaire implacable.

Sa résolution ainsi prise, il se hâta de frapper un coup qui attirât les regards, et choisit pour victimes, dans le diocèse d'Héliopolis-la-Petite, trois ou quatre de ces abbés de Nitrie dont il favorisait naguère et encourageait l'origénisme. Il leur enjoignit, sous peine d'anathème, de rejeter de leur couvent les livres d'Origène et de renier ses doctrines. Ceux-ci résistèrent : Théophile les excommunia et les chassa de leurs demeures ; puis,

1. On peut consulter, au sujet de rélectiou de Jean Chrysostome à Gonstantinople, les deux volumes de mes Récits de l'Histoire romaine au V siècle, Saint Jean Chrysostome, etc., et Alaric, etc., Eutrope.

2. Sur le talent des patriarches d'Alexandrie en fait d'intrigues électorales, voir, outre les deux volumes de mes Récits déjà cités, le livre II du présent ouvrage.

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