LIVRE IX
admiration sans bornes, l'obéissance d'une fille toujours soumise, elle lui résistait dans ces matières, emportée par l'élan de sa charité. Elle avait aussi vers le mysticisme un penchant que l'austère et âpre raison de son ami tâchait de gouverner sinon de détruire, et il ne manqua pas de gens qui lui en firent un crime. Cet hôte de Bethléem dont je parlais tout à riieure, Palladius, origéniste, ami de Rufin et de Mélanie, dont il s'est fait l'historien, disait au sujet de Paula : « Elle*était née pour la vie sainte et spirituelle, si elle n'eût été retenue par la volonté jalouse de Jérôme ; et on l'aurait peut-être vue s'élever au-dessus de son sexe, tant le ciel lui avait départi de belles et rares qualités; mais il la comprimait par une domination tyrannique, la réduisant à n'avoir de pensée que la sienne, et de volonté que son caprice ^ » Palladius nous démasque ici l'artifice des afiidés de Rufin, soufflant le chaud et le froid, et rendant leurs caresses plus venimeuses encore que leurs morsures.
Sur ces entrefaites, la santé de Paula s'altéra, et son mal, aggravé par les chaleurs d'un mois de juillet trèsardent, la mit à deux doigts de la mort. Une fièvre opiniâtre la dévorait. Quand cette fièvre tomba et que la convalescence commença, les médecins ordonnèrent à la malade, qui ne buvait que de feau, de prendre un peu de vin pour se fortifier, craignant, disaient-ils, qu'elle ne devînt hydropique-; mais elle s'y refusa avec
1. Paula ad spiritalem institutionem accommodatissima, cui impedimento fuit Hieronymus. Nam qiuim posset superare multas, ne dicam cunctas, utque ad vitam ex virtute gerendam esset prsedita optimo ingénie, eani sua invidia impedit, ipsani traliens ad scopum proprium. Pallad., Lausiac, c. 125.
2. Quum medici persuadèrent ob refectionetn corporis, vino opus esse tenui et parco, ne aquam bibens in hydropem verteretur. Hieron., Ep. 86.
obstination. Épipbane se trouvait alors à Bethléem, appelé sans doute par les inquiétudes de son ami. Jérôme le pria de voir Paula en particulier, de l'exhorter à suivre les prescriptions des médecins, de l'y obliger même au besoin par l'autorité de son caractère et de son âge. Épipbane accepta cette mission et la remplit du mieux qu'il put. Tandis qu'il parlait, assis au chevet de la malade, employant pour la convaincre tout ce qu'il possédait d'éloquence, celle-ci l'écoutait avec une attention douce, mais ironique. « Je sais, lui dit-elle enfin en souriant malicieusement, je sais qui m'a valu cet excellent discours, » et, prenant sa revanche, elle se mit à haranguer l'évêque à son tour. Lorsque Épipbane sortit de la chambre, Jérôme, qui l'attendait au dehors, l'aborda avec anxiété : « Eh bien, lui demanda-t-il, qu'as-tu fait? — Ce que j'ai fait? répondit le vieillard. J'ai si bien réussi qu'elle a presque persuadé à un homme de mon âge qu'il ne devait plus boire de vin M »
Ils reçurent vers cette époque (39/i-396) deux visites qui firent une heureuse diversion à leurs travaux et à leurs soucis. La première était celle d'Alypius, l'ami de cœur d'Augustin et son futur collègue dans l'administration des Églises d'Afrique. Alype fut un lien entre ces deux hommes célèbres, lien imparfait sans doute, car la différence des caractères et la divergence des vues en matière ecclésiastique ne permirent jamais qu'il s'établît entre Augustin et Jérôme une intimité confiante. La seconde visite fut celle de Fabiola, l'ancienne amie de Paula et de sa fille. Toujours livrée aux réso-
1. Quum bcatiis pontifex post limita liortamenta exisset foras, quœrenti mihi quid egisset, respoiidit : « Tautum profeci, ut seni homiiii, paene persuaserit, ne vinum bibam. » Hieron,, Ep. 86.