LIVRE IX
s'y joindre, et Jérôme l'accueillit avec une bonté toute, paternelle. Fabiola prit des livres et se plongea avec ardeur et délices dans l'étude de l'ancien Testament, qui la piquait plus que celle du Nouveau. Son intelligence vive et perspicace, mais un peu légère, ne s'arrêtait guère à creuser un sujet, et, dans son désir de savoir, une question n'attendait pas l'autre. En face de cette pétulance, qui contrastait si fort avec la réserve d'Eustocliium et la maturité de Paula, Jérôme restait court quelquefois, obligé lui-même de réfléchir, ou bien il avouait ingénument qu'il ne savait pas. a Non, non, cela n'est pas possible, s'écriait Fabiola avec une grâce enfantine ; mais je ne suis qu'une ignorante, et je ne comprendrais pas ce que vous avez à dire^ » Elle désira connaître la raison profonde du costume assigné par la loi mosaïque au grand prêtre Aaron et à ses successeurs ; Jérôme lui en donna l'explication symbolique dans un petit traité curieux qu'il dicta dans une nuit. Il composa aussi pour elle un autre traité sur les quarante- deux stations ou campements des Israélites dans le désert, appliquant à chaque campement une instruction morale et présentant ce voyage des Hébreux vers la Terre Promise, comme une figure du passage de l'homme en ce monde, à travers les épreuves qui conduisent au ciel. Sous cette légèreté de Fabiola se cachait une bienveillance sans fard avec une charité sans bornes, et son séjour à Bethléem laissa parmi ses amis un souvenir que nous retrouvons toujours vivant dans leur correspondance. Elle-même aussi cherchait à plaire. Dans une
1. Tune vero magis cœpit urgere, et quasi non mihi liceret nescire quod nescio, expostulare, ac se indignam tantis mysteriis dicere. Hieron., Ep. 86. — Id., Ep. 84.
•heure de doux épanchement, peut-être un soir, sous ces beaux arbres que Jérôme peignait si poétiquement à Marcella, Fabiola se mit. à réciter des passages de la fameuse lettre qu'il avait écrite du désert de Chalcide à son ami Héliodore, pour l'engager à se faire moine : Fabiola l'avait trouvée si belle qu'elle l'avait apprise par cœur. On ne pouvait payer plus gracieusement son hospitalité.
Ils menaient réunis cette vie tranquille qu'Oceanus goûtait avec ravissement, et l'âme inquiète de Fabiola commençait à se calmer quand un cri de guerre retentit : (( L'ennemi arrive! Les Huns ont franchi le Caucase! Ils assiègent Antiocbe, ils marchent sur JérusalemM » Tout cela était vrai. Par suite des intrigues criminelles du préfet du prétoire Rufin, pour enlever la direction de l'Empire à SLilicon et la couronne d'Orient à son pupille Arcadius, les Huns s'étaient jetés sur l'Asie, dont la trahison leur avait ouvert les portes, tandis qu'Alaric et les bandes visigotlies prenaient possession de la Grèce*. Une fois introduits dans ces provinces orientales, si molles et si peu défendues, a les loups du Caucase, » comme on les appelait, éparpillèrent leurs escadrons rapides, et partout le pillage, l'incendie, le viol, le meurtre, se répandirent avec eux. La Galatie, la Phrygie, l'Asie ]\lineure, la Syrie enfin, furent mises à feu et à sang; les villes de l'Oronte tombèrent l'une après l'autre sous les coups de ces brigands sauvages, et, comme on leur avait dit que Jérusalem renfermait
i. Consonus inicr omnes rumor pctcre eos Jerosolymam. Hieron., Ep. 84.
2. On peut consulter, sur ces faits, mon livre intitulé Alaric : V Agonie de l'Empire, Uufin.