LIVRE IX
énonçait dans sa lettre que cette consultation, il la faisait au nom d'une sœur qu'il avait. Amandus pouvait efTectivement avoir une sœur, peu connue de Jérôme; mais les faits se rapportaient si pleinement à la vie de Fabiola et à sa situation actuelle, qu'il était impossible de s'y tromper; et le casuiste consulté ne s'y trompa point.
Quelle était l'intention secrète de Fabiola? Elle savait que ni son divorce ni son second mariage ne l'avaient brouillée avec l'Église, et à ce propos le scrupule était un peu tardif. Désirait-elle apprendre si un second divorce et un troisième mariage rencontreraient la même indulgence? Une fois le principe des secondes noces admis, pouvait-elle se dire, les troisièmes noces étaient de droit; puis elle mettait en avant un cas de violence qu'il était bien difficile d'admettre. Quelles violences l'avaient conduite dans les bras de son second mari? On n'en connaissait pas, à moins que ce ne fût la violence de la passion, l'entraînement irrésistible d'an fol amour. Le cas de conscience était bien délicat à traiter, si l'on devait conclure de là à la nullité du second mariage; et l'on conçoit que Fabiola eût rougi de demander en face à l'austère Jérôme, et pour ellemême, l'avis qu'elle sollicitait indirectement sons le nom d'une tierce personne. Celui-ci sentit quel danger recelait pour les mœurs cette doctrine de la soumission de l'âme, par faiblesse, aux instincts les plus déréglés; et, sans donner à entendre qu'il eût rien deviné, il répondit au prêtre Amandus comme s'il se fût agi de sa sœur. La décision fut nette et sévère : il ne pouvait y avoir, selon l'Église, qu'un seul mari, le premier. (( Quelle est donc cette violence dont parle ta sœur? lui disait-il. En sommes-nous donc venus à ce point que
les femmes regardent comme un cas de violence faite sur elles-mêmes leurs propres passions, un amour insensé ou la soif du plaisir? Quoi! cela suffirait pour exempter des peines de l'Église! Quoi! il sufûniit d'être débauche par nature pour être délié des devoirs imposés à ceux qui sont chastes! Ta sœur est dans une erreur funeste; La Loi de Moïse a défini par le viol la violence qu'une femme peut subir, et encore, si le viol a été commis dans une ville et que la femme n'ait pas crié, elle est réputée adultère ^ Quelle qu'ait été Tindignité de son premier mari, ta sœur vit en adultère avec le second, qu'elle le sache bien! Au reste, console-la, et tâche de l'amener à la pénitence. »
La prétendue sœur d'Amandus accepta sans murmurer l'arrêt du juge : elle aimait beaucoup mieux faire pénitence que de reprendre son pi-emier mari, et elle avait quitté le second. Sur ces entrefaites, celui-ci mourut. Cette mort ne dégagea point la veuve du devoir de pénitence qu'elle s'était imposé. Fabiola se trouvait d'ailleurs au moment décisif de sa vie, celui où la religion devait l'emporter sur le monde, et non-seulement elle tint à manifester son repentir, mais encore elle voulut que cette manifestation fût éclatante et publique. Rome eut alors un spectacle incompréhensible pour tous ceux qui fermaient leur intelligence et leur cœur au souffle d'un esprit nouveau. La représentante de ces altiers Fabius, qui partageaient avec les Claude, dans l'histoire de l'ancienne république, le privilège de l'arrogance aristocratique et de la dureté, fit savoir à
1. Légat libros Moisi et inveiiiet desponsatam viro, si in civitate fnerit oppressa, et non clamaverit, puniri quasi adulteram. Hieron., Ep. ad Amand.