LIVRE IX
cours quelques-unes des doctrines du maître, mais discrètement, sans fracas, et il le faisait (qui l'eût cru?) sous l'autorité de Jérôme. Jl avait extrait des ouvrages de cet ancien ami, surtout des premiers, composés au temps de sa grande ferveur pour l'exégèse orientale, tout ce qui avait couleur d'origénisme, et, rapprochant ou isolant les passages, tronquant les textes ou les altérant selon le besoin de la cause, il mettait Origène sous la protection de Jérôme. Avec une bonne foi apparente, Rufin travaillait à faire du chef des anti-origénistes d'Orient un chef d'origénisme en Occident ^ C'était le coup perfide que le réconcilié réservait à celui dont il serrait la main sur le Sépulcre du Sauveur. A Rome, où ces questions étaient toutes neuves, beaucoup de gens se laissèrent prendre à la ruse; on se demandait comment la dispute avait pu devenir si grave au delà des mers, et quand on avait entendu Rufin, la conduite de Jérôme paraissait contradictoire et inexplicable. Inquiets de ce mouvement souterrain, les amis du solitaire lui écrivaient lettre sur lettre, pour qu'il leur donnât le mot de l'énigme. Rufin d'ailleurs, froid et compassé, entourait le nom de Jérôme du plus grand respect et des plus grands éloges, mais le miel de ses paroles renfermait plus d'amertume que le fiel le mieux distillé.
Ces manœuvres, contenues d'abord dans un cercle étroit de confidences habilement calculées et de prédications à huis clos, éclatèrent bientôt au dehors par suite d'une audacieuse imprudence. Rufin était allé passer quelques jours dans un monastère de la campagne romaine, où il émerveillait les moines par ses récits sur
1. Inter quos (Origenistas) etiam frater, collega noster Hieronymus. Ruf., Prolog, in Periarch., ap. Hieron., t. V.
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l'Orient et les enlretenait beaucoup d'Origène. 11 s'y rencontra avec un homme du monde, nommé Macarius, homme de savoir également, et qui, adonné aux plus hautes spéculations philosophiques, composait un traité sur la Providence divine', opposée au système païen de la fatalité et aux mensonges de l'astrologie. Macarius avait bien entendu parler d'Origène, mais il n'avait rien lu de ses livres, soit qu'il ignorât la langue grecque, soit qu'il la sût trop mal pour affronter une si difficile lecture. Rufin s'offrit à lui en traduire quelque chose qui pût faire juger de ses doctrines, et il choisit l'ouvrage intitulé Pèriarchôn', c'est-à-dire « des Principes. »
Le livre des Principes était le plus fameux des ouvrages du maître, mais aussi le plus attaqué; il contenait, comme réfutation des erreurs du gnosticisme, une formule de la foi chrétienne telle que la pouvait donner au iii« siècle un esprit ardent et aventureux, une imagination imbue des brillantes rêveries du néoplatonisme. Origène y touchait d'une main indécise et souvent égarée à presque tous les dogmes : la Trinité, les rapports du Verbe avec Dieu, l'Incarnation, la Mort du Christ, sa Résurrection, la résurrection des corps au dernier jugement et la damnation éternelle. Produit d'une science immense et d'une intelligence parfois sublime, le Pèriorc/^fcdn pouvait mériter l'admiration des savants; c'était un détestable guide en matière de foi, et à peine un livre chrétien.
liufin, en le traduisant, le dégagea de ses plus cho-
1. Vil" fido, cnulitione, noLilitate, vilu ckirus, Macarius, quum opusculu adversus fatum vel matliesim haberet in maiiibus... et de divina Pi-ovidentia disserei-e hœsitaret... Ruf., ApoL i, ap. Uieron.