VUE IX
respectait le caractère. Il somma Rufin de se rendre à Rome pour y fournir des explications sur sa conduite et donner sans ambages son acte de foi catholique. Non-seulement Rufm s'y refusa, mais de Milan il se transporta dans Aquilée, dont l'évoque était son ami. Les choses en étaient là, quand une lettre du patriarche d'Alexandrie notifia au pape de Rome qu'un synode, par lui convoqué, venait de frapper d'anathème la mémoire d'Origène, ses livres, ses doctrines, et tous leurs fauteurs et adhérents. Anastase, piqué d'honneur, réunit aussi un synode à Rome, et l'origénisme fut anathématisé en Occident comme en Orient K
Il ne restait plus à Rufin vaincu que la dernière ressource des batailles : prendre son ennemi corps à corps et le perdre avec soi ; il s'arrêta froidement à ce dernier parti. Enfermé dans une maison de campagne qu'il possédait près d' Aquilée, il y commença la rédaction d'un mémoire justificatif qu'il intitula son Apologie, mais que les contemporains et la postérité ont appelé plus justement ses Invectives contre Jérôme'^. Il mit trois ans à ce travail, qu'il fit paraître fragment par fragment. Il le divisa en deux livres, auxquels il ajouta plus tard un supplément. Son but était double : se laver d'abord du crime d'hérésie, en rejetant sur Jérôme l'accusation dont il était l'objet, puis déshonorer Jérôme lui-même et le rendre odieux par des imputations personnelles, tout en gémissant, disait-il, d'être obligé à de tels pro-
1. Sedes apostolica condemnavit. Hieron., in Ruf., m. — Beati episcopi Anastasius etTheophilus et Venericus et Ghromatius et omnis tam Orientis quam Occideiitis catholiconun synodus, pari sententia, illum hifireticum denuntiant populis. Hieron., in linf., ii. .
2. Et non te pudet accusationem tuam Apologiam vocare ! Hieron., in Ruf., III.
cédés envers un ami. Ce qui semblait l'avoir mis à bout de colère, c'était l'ironie hautaine avec laquelle Jérôme avait renié ses éloges : éloges compromettants pour luimême, car, à l'entendre, c'était lui qui était l'orthodoxe et Jérôme Thérétique, si un admirateur d'Origène pouvait mériter ce nom. Reprenant une à une dans son livre, comme il l'avait fait dans ses enseignements clandestins à Rome, les citations de son adversaire qui prêtaient à sa thèse, il en faisait sorlir avec un grand art des conclusions à sa guise ^ De cette façon les rôles étaient changés ; le solitaire de Rethléem devenait l'hétérodoxe et l'accusé, Rufin l'orthodoxe et le juge. Tel fut le plan de son Apologie, écrite d'ailleurs avec calme, déduite avec logique, et où l'emportement éclatait plus dans la pensée que dans les termes. Le prêtre d'Aquilée élait, à tout prendre, un redoutable adversaire.
Quant aux personnalités, son libelle, qui nous est parvenu, en est plein, mais il y procède surtout par insinuation. Pour incriminer Jérôme, Rufin se sert de ses propres aveux, de mots échappés dans le laisseraller de correspondances privées devenues publiques plus tard. En parlant de son départ de Rome en 385, il s'arrête à temps pour ne pas armer contre lui les parents de Paula : il ne la nomme point. Dans les démêlés de Jérusalem, au contraire, il fait l'éloge de Mélanie, et reproche à Jérôme d'avoir insulté, en la retranchant de sa chronique, cette femme d'un caractère trop fier et trop élevé pour le sien-. 11 ramasse dans les fanges de la calomnie l'accusation de faux portée jadis par les apolliuaristes contre Jérôme, au concile de 382, et qui