LIVRE X
Arrivée à Tàge de treize ans, Pablicola voulut la marier; elle s'y refusa d'abord, encouragée par les exhortations de sa grand'mère, et prise, assurait-elle, d'un profond dégoût pour le mariage^ : ce dégoût ne persista pas quand elle eut connu son fiancé, et la grand'mère fut vaincue. Le mari que Publicola offrait à sa fille était un jeune homme de dix-sept ans, fils d'un ancien préfet d'Afrique, et réunissant en lui toutes les conditions d'esprit, de fortune et de rang qui créent une grande position dans le monde : il se nommait Pinianus^ Mélanie l'aima, et ils se marièrent; mais leur union fut stérile. Au milieu de leur bonheur, qui ne connaissait que ce seul nuage, l'épouse se sentait tourmentée d'un désir indéfinissable de la vie solitaire; elle en fit la confidence à son aïeule, qui ne manqua pas d'y reconnaître une vocation d'en haut et de l'exhorter à se séparer en amenant son mari à une résolution pareille. L'idée de se quitter cependant n'effraya pas moins l'un que l'autre. Publicola aussi, Albine, toute la famille, jetèrent les hauts cris au seul mot de séparation, déclarant qu'ils n'y consentiraient jamais, et qu'ils useraient de leur autorité domestique, plutôt que de laisser rompre, pour un motff quelconque, une union si bien assortie. A côté de la séparation effective et réelle exigée par l'état monastique, il y avait une séparation fictive que comportaient les mœurs chrétiennes, et qui consistait à dissoudre le mariage sous le toit conjugal. Deux
1. Tredecim annos nata... semper stimulata avise suse coliortationibus tantum fuit sauciata, ut matrimonio non posset inservire. Pallad., Lausiac, c. 119.
2. Piniano filio Severi qui erat ex Prsefectis... viro urbis Romse primario. Pallad., Lausiac, c. 119. - Cf. C. Th., t. VI, p. 378, éd. Ritter. — Baron., ann. 385.
époux, en se liant par le vœu mutuel de continence, pouvaient changer en association fraternelle le lien que la loi romaine avait si admirablement dëfmi : « une communauté de la vie entière, une communication du droit divin et humain, à l'intention de créer une famille ^ )) Cette séparation volontaire, il est vrai, était soumise à plus d'un retour, et le vœu religieux fondé sur elle, exposé à plus d'un danger : les exemples de celte sorte de parjure n'étaient pas rares, même dans les rangs ecclésiastiques élevés, où la séparation des époux était d'obligation canonique; mais Publicola n'était pas plus partisan de celle-ci que de la première. Resté en cela plus Romain que chrétien, il voulait une postérité. Au milieu de ce conflit, l'aïeule crut sa présence nécessaire pour « museler les bêles féroces- » (ce mot désignait les parents), et tracer aux jeunes époux la route qu'ils devaient suivre : la femme avait alors vingt ans, le mari en avait vingt-quatre.
L'idée en effet était bien digne du fanatisme de Mélanie : aller briser la famille de ses petits-fils, comme elle avait brisé la sienne ; mais un esprit de vertige précipitait la société romaine vers l'abîme, où les plus nobles instincts de l'âme concouraient à l'entraîner, La terrible Mélanie allait donc traverser les mers, après trente-sei^t ans d'absence, pour désunir deux époux qui s'aimaient. Ce n'était point là toutefois ce qui pouvait inquiéter les solitaires de Bethléem et ce qu'ils pouvaient blâmer dans leur ennemie, car, à la mesure près,
1. Viri et mulioris coiijunctio, individuam vitœ consuetudinem continens... Consortium omnis vitae, divini et humani juris communicatio... liberorum procreandorum causa. D. 1. i, Modest. lib. i, de lUt. nupt. — J., de Pat. post. — Probus, R. 0, C. de Nuptiis.