LIVRE X
moins excessive chez eux, ils partageaient, sur la perlection de la vie monastique, l'opinion de plus en plus générale dans l'Église; mais ils soupçonnèrent à ce voyage un second motif qui les touchait de près, et ils avaient Lien deviné. C'était le moment de la plus grande lutte entre Rufin et Jérôme. Rufin, en /^Ol, avait été retranché de la communion romaine ; le pape Anastase l'avait condamné en même temps qu'Origène, dont un décret de l'empereur Honorius venait de prohiber les livres; enfin un efï'ort tenté par Jean de Jérusalem auprès de l'évêque de Rome, dans le but de réconcilier Rufin, ne lui avait attiré qu'un refus, énoncé en termes nets et sévères. Mélanie voulait essayer si, par son influence directe, aidée d'une puissante parenté, elle n'apporterait pas un poids nouveau dans la balance des conseils de Rome : c'était, dans le naufrage de son ami, une dernière planche de salut.
Ses préparatifs furent bientôt faits, et elle alla s'embarquer, contre fhabitude, à Césarée, avec plusieurs saints, c'est-à-dire, en langage du temps, plusieurs moines ou prêtres, qui voulurent l'accompagner jusqu'en Occident. Après vingt jours d'une traversée heureuse, elle aborda à Naples, où l'attendait sa famille ^ Publicola, Albine, leur fille, leur gendre, et quelques sénateurs, ses parents, s'étaient rendus dans cette ville pour la recevoir. Tous, à peu près, étaient inconnus d'elle; et, de sa famille, elle n'avait jamais vu que son fils, qu'elle avait quitté à cinq ans. Ils venaient dans le plus grand appareil de leur rang, et elle arrivait dans le plus humble de celui qu'elle avait choisi, mais les contrastes
1. Navem ascendit, et Csesarea navigans... Intra dierum viginti spatium, Neapolim urbem... advecta est. Pallad., Lausiac, c.ll8.
Yiolents étaient dans sa nature. Mélanie avait alors soixante ans, et son teint, hâlé par le soleil d'Asie, était encadré de cheveux gris. Elle portait une robe de grosse laine sans aucun ornement, et par-dessus sa robe un court manteau d'étoffe si rustiquement tressée, qu'on l'eût prise pour une natte de cette sorte de jonc qu'on appelle sparte^ : le tout était de couleur brune. Elle avait aussi amené avec elle une béte (cheval ou mulet) qui lui servait de monture à Jérusalem, animal si chétif et si laid, au dire des témoins oculaires, que l'âne d'Italie le plus humble paraissait à côté un coursier superbe-. Quand il fallut partir de Naples pour Rome, Mélanie traça elle-même son itinéraire à travers la Campanie, et fixa une première halte à Noie, chez le sénateur Paulin, son parent, qui s'était construit à un mille de cette ville une solitude contiguë à la basilique du martyr Félix. Elle lui apportait, de la part de Jean de Jérusalem, un morceau du bois de la vraie Croix; et de sa part à elle, une tunique tissue en Judée, avec des laines provenant vraisemblablement de quelque pâturage fameux dans la Bible.
Paulin, averti d'avance de son arrivée, lui fit une réception dont il nous a laissé le tableau dans une lettre écrite en belle prose, très-recherchée, très-contournée, à la mode du temps. Prosateur estimé, et poëte en vogue chez les païens avant d'avoir renoncé au monde, Paulin continuait de fétre chez les chrétiens, dont il célébrait les mystères et chantait les saints; quoique dans ses nouveaux ouvrages les puristes, et son maître
1. Crassa veluti spartei staminis tunica, et vile palliolum. Paul.Nol., Ep, 10.
2. Macro illo, et viliore asellis, burrico sedentem... Paul., ibid.