LIVRE X
leurs pères, le laboureur la fertilité de son champ, le vigneron l'abondance de sa vigne; et Paulin lui-même vit dans ce puissant patron la main qui remontait les cordes de sa lyre devenue chrétienne, et le ramenait dans les sentiers du Parnasse, qu'il n'osait pourtant plus nommer*. Du cénacle et des parloirs, on entendait l'écho des chants de l'église. Quand la nuit fut venue, Mélanie se déroba à sa compagnie, pour aller se joindre aux troupes d'enfants, dont les chœurs retentissaient sous les voûtes de la basilique. Les autres visiteurs, gens du monde, d'un caractère et d'un genre dévie bien différents, ne l'imitèrent point; ils s'abstinrent néanmoins de toute conversation et de tout bruit, tant que dura la sainte psalmodie. Une crainte religieuse semblait les tenir en respect : on eût dit qu'ils s'associaient au chant sacré par leur silence même.
Durant le séjour de Mélanie et de sa parenté au monastère de Saint-Félix, la sainte, comme on l'appelait, fut l'objet de respects qui touchaient à l'adoration. S'il faut en croire le récit de Paulin, empreint d'ailleurs de beaucoup d'exagération, il se passa là des choses étranges, et qui montrèrent, suivant son expression, (( le servage et l'abaissement de la soie devant la bure. » Les hommes jetaient aux pieds de Mélanie leurs toges de pourpre pour qu'elle marchât dessus, les femmes leurs voiles de lin brodés d'or; ils demandaient à se
1. Il écrivait à Sévère, son ami, en lui envoyant un de ses poëmes anniversaires sur la fête de saint Félix : a Habes ergo libelles a me duos, unum versibus, Natalitium, de mea solemni ad Dominsedium cantilena, cui corpore et spiritu quotidie, lingua autem quotannis, pensito dulcissimum servitutis voluntariae tributum, in die festo consecrationis ejus. » Paulin., Ep. 9. — Nous avons encore aujourd'hui quinze de ces poëmes composés pour la fête de saint Félix.
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couvrir de ses haillons : on eût dit qu'ils voulaient se communiquer, en l'approchant, la contagion de la pau- Yreté. Paulin accueillit pour son église, comme un palladium chrétien, ce morceau de la vraie Croix que lui envoyait Jean de Jérusalem ^ Il en détacha quelques parcelles pour ses plus chers amis, et fit enchâsser le reste dans un riche ostensoir que l'église de Noie conserva longtemps. Quant à la tunique de laine de Judée, cadeau de Mélanie, après l'avoir portée quelquefois, il en fit don à Sulpice Sévère, le plus cher de ses amis.
La première des affaires qui avaient amené Mélanie à Rome, la séparation de sa petite-fille et de Pinianus, ne semblait pas la plus aisée, car il fallait lutter contre un père, contre une mère, contre les époux eux-mêmes, qu'une tendre affection liait l'un à l'autre : toutefois, avec le temps, avec cette inflexibilité de caractère qui ne se laissait jamais détourner du but, Mélanie, installée au sein de la famille qu'elle voulait désunir, y parvint, en partie du moins, comme nous le verrons.
L'autre affaire, sur laquelle elle comptait davantage, échoua tout au contraire, et échoua complètement. La situation des choses semblait pourtant s'être améliorée depuis son départ de Jérusalem. Une mort imprévue venait d'enlever Anastase, le 27 avril /i02, après trois ans et quelques mois de pontiticat, et Innocentius lui succédait ■-. Or Mélanie, se fiant sur la marche ordinaire des choses qui veut que le successeur, dans une grande fonction, réagisse contre son prédécesseur, défasse ce
1. II raconte lui-mèmo comment il éteignit un incendie en le présentant aux flannues : <( De Grucis asternae sumptum milii fragmine lignum. » Natal. 10 S. Fet
2. Baron., Annal, ann. 402, i7. — Tillcm., Méin. eccL, t. X, p. 027.