‹ Saint JéromeChapitre 301 sur 387 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

au delà de Florence, que le même Slilicon l'arrêta. Le dernier jour de cette année néfaste, les Vandales, les Alains, les Suèves, franchissaient le Rhin et inondaient la Gaule et l'Espagne, bientôt perdues pour l'Empire. Quelques mois plus tard, ce fut le tour de la Bretagne, qui se déclara indépendante. Enfin, et comme pronostic des dernières ruines, l'esprit de vertige s'emparait du gouvernement romain : Stilicon était assassiné par les ordres d'Honorius, son pupille et son gendre, et l'Italie restait sans défense. Alaric alors reparut. L'insolent barbare, qui ne trouva plus d'ennemis à combattre, rançonna Rome, et l'épargna, gardant sous sa main la ville maîtresse du monde, comme un jouet pour ses colères, ou un enjeu pour ses caprices de gloire.

Ces faits portaient avec eux une signification éclatante, et la cause en était claire pour des yeux non prévenus. La faiblesse du gouvernement romain, l'incapacité des empereurs, la discorde des ministres, les intrigues d'une cour peuplée d'eunuques et d'étrangers, et avant tout la mauvaise politique qui livrait l'aigle romaine à la garde des barbares, suffisaient pour tout expliquer; mais le iv« siècle, absorbé par les passions religieuses, ne voulait rien voir dans les événements de la terre qui ne vint du ciel. A la faveur des malheurs publics qui le fortifiaient, le paganisme, relevant la tête, accusait le culte chrétien des maux de la patrie : tombé, aux jours prospères, par l'indifférence et le mépris de ses adorateurs, il se retrempait par la haine dans les calamités du temps présent. Le christianisme de son côté reprochait aux païens d'avoir excité la colère de Dieu, d'abord par leurs persécutions sanguinaires, puis par leur incrédulité opiniâtre ou leur scepticisme hautain. D'un camp à l'autre, on se faisait une guerre d'ar-

giimentations, d'injures, de menaces ; on se faisait aussi une guerre de prophéties^ Les polythéistes déterraient des oracles annonçant à point nommé la fin de la religion du Christ et l'anéantissement des clirétiens. Ceuxci, les livres juifs et chrétiens à la main, proclamaient la chute prochaine de l'Empire ; heaucoup y ajoutaient la ruine du monde actuel et l'avènement de l'Antéchrist. Les millénaires chassés de l'Église y reparaissaient en grand nomhre : le désordre était partout, dans les croyances comme dans les choses. Mélanie appartenait à cette secte, ou du moins elle avait apporté d'Orient on ne sait quel système de révélations apocalyptiques que son esprit ingénieux appliquait aux événements présents, et elle laissa dans Rome, près de heaucoup de gens, la réputation d'une prophétesse.

(( Mes enfants, disait-elle à sa famille, il y a hientôt quatre cents ans qu'il a été écrit : u La dernière heure « approche. » Comment donc voulez-vous toujours rester dans les vanités de cette vie? L'Antéchrist va paraître, ne redoutez-vous pas sa venue ? Des malheurs sans nomhre s'apprêtent à fondre sur vous, et vous croyez jouir des richesses que vos ancêtres vous ont laissées ! » Ces paroles, redites à tout propos et avec l'autorité d'une voyante, ne furent pas sans effet sur l'esprit de la jeune Mélanie et sur celui de son mari. Ils vendirent leurs hiens malgré l'opposition de Puhlicola, leur père : l'aïeule l'emporta. C'est ce qui s'appelait, dans le langage des mystiques destructeurs de la famille, livrer combat aux bêtes farouches du siècle. Toutefois la jeune épouse ne céda pas sans résistance; elledeman-

1. Voir les volumes de mes Récits de VHistoire romaine au v*^ siècle, intitulés Alaric, et Saint Jean Chrysostome et l'impératrice Eudoxie.

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dait grâce pour une maison de campagne qu'elle aimait (peut-être celle où elle avait passé ses premières années, peut-être celle où elle avait connu son mari) ; l'aïeule fut inflexible : il fallut la vendre ^ Alors elle les entraîna à sa suite en Sicile, où Rufin vint les rejoindre ; puis ils gagnèrent l'Afrique.

Publicola, resté à Rome, y mourut peu de temps après. Mélanie supporta cette perte avec une constance plus que virile. « Elle retint son affliction dans le silence, nous dit Paulin, quoiqu'elle ne pût refuser quelques larmes aux entrailles maternelles. » Augustin, qui la vit en cet état, loue beaucoup son calme courage, et dans une lettre à ce même Paulin, il la propose comme exemple aux personnes du monde, pour bien gouverner leur douleur. « Mélanie, écrit-il, avait ressenti d'abord l'émotion du sang et de la nature; mais elle ne fut plus touchée bientôt que d'un regret spirituel. Les larmes qu'elle versa eurent moins pour cause la perte d'un fils unique disparu de ce monde (accident, hélas ! tout humain) que la promptitude même de cette mort, qui l'avait surpris encore enveloppé dans les liens du siècle. Ce qui affligeait cette pieuse mère, ce qui excitait ses lamentations, c'est que Dieu n'avait pas attendu, pour prendre son fils, que ce fils, obéissant aux

1. Les détails suivants, donnés par un de leurs amis, nous font voir combien leur fortune était grande. — « Quum persuasisset eis vendere quœ habebant, Roma eos eduxit... Omnes autem possessiones quas habuit in Hispaniis, Aquitania et Tarraconensi et Galliis... et in aliis civitatibus, quum vendidisset, eas ad très usque solidos distribuit. Quse autem habel)at in Sicilia, Campania et Africa, sibi reliquit, ut suppeditare posset monasteriis et egenis. >» Pallad., Lausiac, c. 119. — Elle affi'uncbit, dit-on, 8,000 de ses esclaves, gardant ceux qui refusèrent de la quitter. « Liberavit autem servorum qui voluerunt octo millia. » Id., ib'uL

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désirs maternels, eût jeté bas la toge du magistrat pour le cilice du moine et préféré la solitude du cloître aux splendeurs du Sénat*. » Ainsi raisonnaient, dans cette période d'abandon de soi-même et de son pays, les plus grands saints de TÉglise ; et l'orgueilleuse Mélanie croyait elle-même se grandir en refoulant dans son âme tous les instincts de la nature, les plus amers comme les plus doux.

Elle se trouva, par la mort de son fils, complètement maîtresse du sort de sa petite-fiUe et de Pinianus. Déjà elle avait obtenu une grande victoire : c'est que les deux époux fissent vœu de continence, sans rompre cependant la vie commune ; elle échoua pour le reste, et les efforts de ses intolérants auxiliaires échouèrent également. Pinianus et sa femme eurent bien des assauts à soutenir contre ce fanatisme du temps, qui, d'accord parfois avec la cupidité, ne voulait laisser dans le cœur des hommes aucune affection humaine, même la plus légitime, même la plus sainte. Le mari soutint presque un siège contre les habitants d'Hippone qui s'étaient mis en tête de le faire prêtre malgré lui, et la femme dut implorer avec larmes la protection d'Augustin et le pardon de son amour'-. L'aïeule, voyan( que, malgré tous leurs mérites et toute leur obéissance, elle ne pouvait arracher à ses petits-fils ce dernier sacrifice de leur ensevelissement dans un cloître, secoua sur eux la poussière de ses sandales et repartit pour Jérusalem.

Elle vécut là quelque temps, solitaire, silencieuse et déjà morte au siècle. De son couvent du mont des Oliviers, comme d'un observatoire qui dominait les tempêtes

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