LIVRE
au contraire, je ressens déjà une paix immense ^ » Ce furent là ses dernières paroles. Fermant les yeux comme si elle eût voulu échapper au spectacle de la terre, elle ne fit plus que murmurer, d'une voix de plus en plus faible, les trois versets de psaume ([ui flottaient dans son souvenir. Son doigt, qu'elle tenait sur ses lèvres, y traçait incessamment le signe de la croix. Bientôt la respiration devint plus âpre, et l'agonie commença. Dans ce suprême combat du corps contre l'àme qui va le quitter, elle s'efforçait de redire en mots entrecoupés ces versets qu'elle aimait, et « le dernier cri de sa vie, nous dit son biographe, fut encore une louange au Seigneur-. » Enfin elle expira le mardi 26 janvier de l'année /lOZi, au moment où le soleil venait de se couclier. Elle avait alors cinquante-six ans et huit mois ; il y avait dix-huit ans qu'elle était arrivée en Orient et seize qu'elle habitait Bethléem.
Paula était morte, et l'on n'entendit autour d'elle ni lamentation ni plainte-, mais un concert de psaumes chantés dans toutes les langues de l'Orient et de l'Occident éclata tout à coup, et remplit de ses échos la cellule et le monastère. Pendant sa longue maladie, dont on ne prévoyait que trop la fin, les évoques étaient accourus de tous le^ diocèses environnants, et Jean de Jérusalem, réconcilié, lui rendit les derniers devoirs. Quand elle eut été ensevelie, les évêques la déposèrent eux-mêmes dans le cercueil, et, élevant ce cercueil au-
1. Quunique a me interrogaretur cur taceret, car nollet responder(3, an doloret aliquid, grœco sermoue respondit : nihil se habcre molestiœ; sed omnia quieta et tranquilla perspicere. Hieron., Ep. 80.
i. Defecerat spiritus et anhelabat in mortem. Animaque erumpere gestions, ipsum stridorem, quo mortalium vita finitur, in laudes Domini convertebat. Hjeron., ibid.
dessus de leurs têtes, ils le portèrent du monastère à l'église, tandis que d'autres tenaient des lampes et des torches allumées. Placée au centre de la basilique, Paula y resta exposée pendant trois jours, le visage découvert. La mort n'avait altéré ni la gravité de son maintien, ni la beauté calme de ses traits : seulement elle était plus pâle et semblait dormira
On peut dire que la Palestine entière assista à ses funérailles. Il n'y eut pas un couvent de moines, pas un monastère de nonnes, qui ne voulût s'y transporter, pas un ermite qui ne sortît de sa solitude, pour rendre le suprême honneur à une pareille femme : y manquer eût paru un sacrilège. Les pauvres surtout et les veuves s'y trouvèrent en foule innombrable; ils montraient les vêtements qu'elle leur avait donnés; ils l'appelaient leur mère et leur nourrice. Après trois jours d'une psalmodie continue en hébreu, en grec, en latin, en syriaque, on reprit le cercueil pour le descendre dans la crypte où se trouvait la Crèche du Sauveur. Une place avait été creusée à quelque distance, dans le flanc du rocher : c'est là que fut introduit le cercueil, puis une dalle de pierre scellée au roc feima provisoirement l'excavation. Pendant ces funèbres journées, Eustochium, toujours près de sa mère, ne l'avait pas plus quittée morte que vivante; elle lui baisait les yeux, elle se collait à son visage, et quand il fallut mettre le cercueil en terre, elle se précipita dessus violemment, l'enserrant de ses bras et demandant à être enterrée avec lui-.
1. iSihil pallor mutaverat faciem, sed ita dignitas quaedam et gravitas ora compleverat, ut eam putares non mortuani, sed dormientem. Hieron., Ep. 86.