LIVRE X
Jérôme était là, soutenu par un' devoir plus grand que sa peine; mais cette âme altière, faite pour la lutte, qui cherchait les douleurs afin de les surmonter, et regardait les épreuves comme des grâces, ne put supporter celle-ci, quand le devoir eut cessé de parler. Sa pensée ne se détournait plus de la perte qu'il avait faite; il était inconsolable comme Rachel, dont il avait poussé le cri dans le voisinage de Rama. Tous ses travaux restaient abandonnés, et dans l'intimité de ses relations, il ne craignait pas de montrer la plaie saignante de son cœur. Il écrivait, quelques mois après, à Théophile d'Alexandrie, qui réclamait de lui un travail commencé : (( Je n'ai rien pu faire, même sur les Écritures, depuis la mort de la sainte et vénérable Paula. Le chagrin m'accable. Tu sais qu'elle était ma consolation et celle des saints, qui trouvaient en elle une mère dévouée et vigilante. » Il dit encore, dans un autre endroit, qu'il resta longtemps dans le silence de l'accablement, « non pas certes qu'il doutât de la résurrection, dont l'espérance nous console, mais parce que, dans la mort de Paula, il entrevoyait celle de leurs monastères^ »
Enfin Eustochium essaya de le tirer de cet affaissement et elle le fit en lui parlant de sa mère : elle le pria de composer son éloge funèbre, afin que cette sainte mémoire ne pérît pas avec eux. Ce fut comme un trait de lumière pour Jérôme ; il tenta d'écrire, mais il le tenta vainement : chaque fois qu'il saisissait ses tablettes pour travailler à cet éloge, ses doigts se raidissaient et le style lui tombait des mains; son esprit se trouvait sans force : la douleur le suffoquait. Il prit enfin le parti de dicter,
1. Hieron., Ep. 64. — Cod. reg., t. I, p. 32, 3. — Tillem., Mém. eccles., t. XII, p. 260.
398 SAIM JÉRÔME.
et, par un efibrt surhumain, il rédigea en deux veilles de nuit le livre que nous avons encore, où il retrace toute la vie de Paula depuis son enfance jusqu'à ses derniers moments, livre qui m'a servi de guide dans ces récits. Il l'adressa sous forme de lettre à la vierge Eustochium.
Jl commençait ainsi : » Quand tout mon être deviendrait langue et voix, je ne suffirais pas à proclamer dignement les vertus de la vénérable Paula. Noble par la naissance, plus noble encore par la sainteté, puissante jadis par ses richesses, plus illustre aujourd'hui par sa pauvreté dans le Christ, la fille des Gracques et des Scipions, r héritière de Paul-Émile, dont elle porta le nom, la vraie et directe descendante de Marcia Papyria, mère de TAfricain, a préféré Bethléem à Rome et un toit de boue aux faîtes éclatants des palais ^ IXous ne pleurons pas de ce que nous favons perdue, nous remercions Dieu de l'avoir possédée. Que dis-je? Nous la possédons toujours, car tout vit par l'esprit de Dieu, et les élus qui montent à lui, restent encore dans la famille de ceux qu'il aime.
« J'atteste Jésus et ses saints, j'atteste surtout fange particulier qui fut le gardien et le compagnon de cette admirable femme, je les atteste tous, que la faveur, — encore moins la flatterie, — ne guidera point ma langue. Tout ce que je dirai, je le dirai sous la foi du témoignage; et ce que je dirai est encore bien loin de ses mérites, que l'univers entier célèbre, que les prêtres
1. Graccliorum stirps, soboles Scipionum, Pauli liœres, cujus vocabulum trahit... MarciiK Papyriae matris Africani vora et germana progenics, Romœ praHulit Bethléem, et auro tecta fulgentia iiiforniis luti vilitate mutavit. Hieron.. Ep. 80.
adiiiirent, que les vierges prennent pour modèle, que la troupe des moines et des pauvres poursuit de larmes amères ; un seul mot résume toutes ses vertus, elle est morte plus indigente que les pauvres à qui elle a été enlevée.
(( Je laisse à d'autres le soin de remonter au berceau de sa race, de nous montrer au foyer de Blésille et de Rogatus, parmi les images des ancêtres, d'un côté la lignée des Gracques, de l'autre celle d'Agamemnon et les reliques du siège de Troie. Nous ne louons, nous, que ce qui appartient à l'homme, et ce qui découle des sources les plus pures du cœur. Les apôtres demandaient un jour au Sauveur ce qui leur reviendrait, s'ils abandonnaient leurs biens pour le suivre : « Le centuple « aujourd'hui, leur répondit-il, et après, la vie éter- « nelle. » Nous apprenons par là que la gloire n'est pas de posséder la richesse, mais de la mépriser au nom du Christ, de s'enfler des grandeurs et des dignités, mais de les fouler aux pieds au nom de la foi ; voilà le bien présent que promettait Jésus. Se donner à lui, c'est échanger la gloriole d'une ville pour l'estime de l'univers. Habitante de Rome, Paula n'était point connue hors de Rome; elle se cache à Bethléem, et la chrétienté barbare et romaine tout entière l'admire. Quelle région en effet, quel peuple, quelle race n'envoie pas ses enfants aux Saints Lieux? Or, parmi les merveilles humaines, que voyait-on au-dessus de Paula? Ainsi resplendit dans un collier de perles la perle la plus précieuse; ainsi un rayon de soleil fait pâlir les humbles flambeaux de la nuit. Paula voulait être la dernière, et tout le monde l'a proclamée la première ; plus elle se cachait, plus elle apparaissait aux regards. Si noble par elle-même, elle avait .épousé ïoxotius, dont la généalogie remontait aux
Énée et aux Jules : de la vient que sa lîlle, la vierge du Christ Eustocliium, s'appelle aussi Julia. Cela est grand sans doute, mais plus grand à dédaigner qu'à porter ^.. »
Jérôme suit Paula dans toutes les phases de sa vie : son mariage, sa viduité, sa consécration à Tétat religieux, ses douleurs de famille et la persécution de ses proches; puis il raconte son départ de Rome, leur commun voyage en Terre Sainte, leur visite aux solitudes de Nitrie, leur séjour à Bethléem. C'est le fil de vingt années passées l'un près de l'autre, qu'il se plaît à dérouler devant cette amie absente. 11 n'oublie rien, Paula revit dans son récit-, elle marche, elle parle, on entend les austères leçons que sa bouche adresse à ses nonnes, ses controverses avec des moines hérétiques, et jusqu'aux douces saillies de cet esprit sans fiel. Le deuil des enfants, les langueurs de la maladie, les derniers combats de la mort, tout est rappelé, tout est décrit avec larmes. Souvenirs sacrés d'un ami, destinés à réveiller ceux d'une fille et à se confondre avec eux! C'est en lisant ces suprêmes conlidences de l'ami à la fille, en face de la mort et sous les yeux de Dieu, que tout doute s'effacerait au besoin sur la sainteté de leur affection. L'ouvrage porte d'ailleurs l'empreinte de ce qu'il devait être, et de ce qu'il est réellement. « Sur ton désir, dit-il à Eustochium, j'ai dicté ce livre en deux veilles de nuit, car je n'ai jamais pu l'écrire; la pointe de mon style glissait sur la cire, et la vie me quittait. Tu
1. Unde etiam filia ejus, Christi virgo Eustocliium, Julia nuncupatur, et ipse Julius « a magno demissuni nomen lulo, » et hœc dicimus, non quo habentibus grandia sint, sed quo contemnentibus mirabilia. Hieron., Ep. 86.