LIVRE XI
bidie, plus réservée et plus sage, choisit la droite voie dans le christianisme. Restée veuve sans enfants, elle menait, probablement à Bayeux, berceau de leur race, une vie tranquille et honorée, et, laissant de côté Apollon-Bélen et les muses patronnes et nourricières de sa famille, elle s'occupait d'exégèse biblique. Il n'y avait pas de questions difficiles qu'Hébidie n'essayât de comprendre et de résoudre, mais elle n'y réussissait pas toujours. Poursuivie de doutes et à bout de consultations en Gaule ou de recherches dans les livres, elle résolut enfin de recourir à l'oracle qui siégeait à Bethléem. Elle dressa une liste de douze questions sur des points de discordance entre les Évangélistes, sur certaines obscurités des épitres de saint Paul, et aussi sur la conduite qui convenaitàune veuve chrétienne sans enfants; le tout fut confié par elle au prêtre Apodémius, qui allait partir pour la Terre-Sainte et se chargea de lui rapporter les réponses de Jérôme, soit de vive voix, soit par écrit. Celui-ci reçut la visite d'Apodémius et l'envoi d'Hébidie avec une sorte de joie, comme un souvenir lointain de sa jeunesse, car le nom de la Gauloise et sa famille ne lui étaient pas inconnus; lui-même, comme on sait, avait liabité quelque temps les bords de la Moselle et du Rhin. Sa réponse ne se fit pas attendre. Il la rédigea en forme de note, conservant l'ordre des questions et faisant suivre chacune. d'elles de son explication. Le tout fut précédé d'un court et gracieux billet à l'adresse de la correspondante. « Je ne t'ai jamais vue, lui dit-il, mais je sais toute l'ardeur de ta foi. Des limites de la Gaule, qui sont celles du monde, tu m'envoies un défi au fond de ma retraite; et un homme de Dieu, Apodémius mon fils, m'apporte de toi un commoiiituire, comme s'il n'y avait pas dans ta province des docteurs plus
éloquents, et des savants plus experts que moi. N'importe, je t'obéis. Tes ancêtres Paiera et Delphidius, dont l'un professait à Rome la rhétorique avant ma naissance, et l'autre, lorsque déjà j'étais adolescent, remplissait toutes les Gaules du bruit de sa prose et de ses vers; tes ancêtres vont s'indigner silencieusement au fond de leur sépulcre, et me reprendre à bon droit d'oser balbutier quelque chose aux oreilles d'une femme de leur race. Assurément je leur concède la grandeur de l'éloquence et la science des lettres humaines, mais j'ai pour moi les clartés d'en haut, que nul ne possède, sll ne les reçoit du père des lumières. Prie le Seigneur, le vrai Elisée, de vivifier du moins en moi les eaux stériles et mortes; et toi, cherche plutôt la vérité sans élégance que les élégances mensongères. Trop souvent la gloire des lettres ressemble à ce Satan, que Jésus vit tomber du ciel comme un éclaira »
Les questions d'Hébidie dénotaient en elle un esprit ferme et un sincère désir de connaître. Jérôme lui démontra, par des raisons tirées de certains usages des Juifs, la concordance des Évangiles sur le point précis de la Résurrection, malgré quelques dissemblances de détail. On voit dans ses explications que le dernier chapitre de saint Marc, qui semble en contradiction avec le récit de saint Matthieu au sujet de l'apparition de Jésus à Marie-Madeleine, manquait dans la plupart des manuscrits grecs et ne se lisait point dans les Églises d'Orient. Hébidie le consultait aussi sur les paroles du Sauveur prononcées à la dernière cène : <( Je ne boirai plus de ce jus de la vigne, jusqu'au jour où je le boirai
l. Nec fulgore saecularis eloquentiae delecteris, quam vidit Jésus quasi fulgur cadenteni de cœlo. Hieroii., Ep. ad Hebid. Prœfat.