LIVRE XI
demandait alors à la philosophie, dont il traversa toutes les sectes, sans y trouver autre chose que le néant; à hout de désenchantements, il essaya de la religion et se fit manicliéen ^ Le manichéisme était tout à la fois une religion et une philosophie; mais cette philosophie était si grossière, cette religion si honteusement déréglée, qu'Augustin abjura Tune et Fautre, pour se retrancher dans le scepticisme ^ : c'est de là qu'Ambroise le tira en le faisant chrétien. Toutefois Augustin ne le devint point par la voie large et directe. Si la beauté morale du christianisme l'attirait, les Écritures le rebutaient. La Bible ne lui donnait pas ce qu'exigeait un génie comme le sien, habitué aux procédés de la dialectique : une formule philosophique de sa vérité. Cette formule, il crut la découvrir dans Platon, en rapprochant du premier chapitre de saint Jean la sublime théorie du Verbe incréé ^ De ce moment, nous dit-il, il vit clair dans le christianisme, et passa du Timèe à TÉvangile.
Cette marche conforme à la nature de son esprit synthétique, pour qui toute vérité religieuse devait rentrer sous les données de la science humaine, et qui mettait la preuve logique acquise par la pensée au-dessus du témoignage des hommes et de l'affirmation des sens; cette marche, dans la conversion d'Augustin, décida du caractère de sa croyance. Il eut du christianisme un point de vue philosophique, auquel il subordonna les miracles et les prophéties; mais grâce à ce regard hardi, plongé dans son essence môme, il sut en lier toutes les
1. Augustin., Confess., lib. v et vi ot passim. — Idem, de Beat. vit. — De Util, cred., cl.
2. Augustin., Mor. Manich., 19 et pass. — Idem, Cunfess., v, 10, 1 1. .'{. Augustin., Confess., vu, 0 et seqq. — Idem., de Uoat. vit.
parties et les coordonner par une construction la plus vaste et la plus magnifique que la science chrétienne ait produite. Là reposait la force d'Augustin : là fut sa gloire. Mais à côté de ces qualités, il manquait de moyens suffisants pour la pure exégèse biblique : il savait imparfaitement le grec, n'avait aucune notion de l'hébreu; et quant à l'histoire ecclésiastique, elle se hornaitpourlui à des compilations incomplètes publiées en Occident. Platon lui-môme, ce flambeau qu'il avait pris pour guide dans les obscurités de la foi, il ne le lisait guère qu'à l'aide de traductions latines \ ou l'étudiait dans les interprétations fort arbitraires de Fécole nouvelle qui usurpait son nom. Les Pères grecs, fondateurs de la haute critique sacrée, ne lui étaient guère plus familiers, et, chose bizarre, il connaissait à peine Origène, ce drapeau de tant de luttes bruyantes dont le fracas retentissait autour de lui. Mais Augustin possédait le génie qui crée : il devinait dans Platon ce qu'il ne lisait pas, et se formait à lui-môme ses propres méthodes d'exégèse. Cependant la puissance des idées a ses limites, et la logique ne remplace pas toujours l'étude des faits humains.
L'éducation chrétienne de Jérôme s'était faite en sens inverse. Né chrétien, au sein d'une famille chrétienne, nourri, comme il s'exprime lui-môme, « d'un lait chrétien, » imbu de respect et de foi pour les Écritures, dans lesquelles il voyait la parole assurée du Saint-Esprit, il ne demandait (ju'à elles-mêmes l'éclaircissement de leurs propres ténèbres. Pourlui, la sagesse humaine n'était que secondaire et subordonnée, la révé-
1. Celle, entre autres, de Victorin, professeur de rhétorique à Rome. Aug., Cunfess., vu, 9; viii, 2, et pass. — Petii. II, 18. — Trin.. II. Prœf.