LIVRE XI
lation dominait tout. Tandis qu'Augustin arrivait à la foi par la philosophie, Jérôme rejetait toute philosophie comme une erreur et un mal, s'il ne la rencontrait pas sur le chemin de la foi. C'est au service de cette foi entière, exclusive, qu'il dévoua les immenses facultés que la nature lui avait départies. Son constant travail fut d'affermir par l'histoire, par la géographie et les voyages, par l'étude des mœurs orientales, par la tradition, par les langues surtout, le témoignage des faits sacrés. La première de toutes les études, pour un docteur chrétien, lui semblait celle du livre d'où sort l'Évangile, et le premier devoir celui de remonter au texte original pur, à la Vérité hébraïque, comme il disait ^ C'était pour saisir cette vérité plus près de sa source qu'il s'était confiné en Orient, au milieu des populations juives et syriaques, près des écoles rabhiniques, alors brillantes, et dans un monastère où les discussions de texte et la collation des manuscrits remplissaient une noble partie de la vie.
Les controverses avec les Juifs étant, en Orient, un des points déUcats de la catéchèse chrétienne, il fallait se présenter au combat fort comme eux, et muni de leurs propres armes : en Occident, où ces nécessités n'existaient pas, on discutait sur des traductions. Or celle des Septante était reconnue parles docteurs orientaux insuffisante et inexacte ; de ses faux sens ou de ses erreurs manifestes étaient sorties, au premier siècle de notre ère, bien des hérésies funestes à l'Église et qu'une meilleure interprétation eût prévenues ou dissipées. Des
i. Hieron., Ep. 43. — Ut scirent nostri, quid Hebraïca Veritas contineret. Hieron., Ep. 74; in Ruf., ii, et pass. — Veritas Hebraïca, l'original hébreu.
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explications de ce genre entraient dans l'enseignement des Églises grecques, où l'on comparait à la traduction des Septante celles de Théodotion, de Symniaque et d'Aquila, reproduites dans les Hcxaples d'Origène. L'ambition de Jérôme, sa vocation chrétienne, comme il la concevait, fut d'initier l'Occident à ce besoin d'une foi éclairée, et de donner à la langue latine un reflet de cette vérité hébraïque, dans laquelle il voyait l'émanation de la parole même de Dieu. Beaucoup d'Occidentaux au contraire — et Augustin parmi eux — se demandaient à quoi bon des travaux destinés à ruiner une traduction généralement admise, et craignaient qu'en déroutant les habitudes, on ne finît par égarer les croyances. Ceci pouvait être le côté pratique de la question : celui de la vérité valait mieux.
Tels furent les points de vue opposés que ces deux grands docteurs apportèrent dans l'intelligence du christianisme, et que nous retrouverons tout à l'heure dans leur controverse sur un point déterminé. Jérôme et Augustin ne s'étaient jamais vus; ils ne se connaissaient que par quelques-uns de leurs livres et par les conversations d'Alypius, l'ami de cœur d'Augustin, et, comme on l'a vu, l'hôte du couvent de Jérôme pendant l'année 393. Leur correspondance s'était bornée jusqu'alors à quelques lettres de civiUté et à des recommandations pour des pèlerins en voyage-, mais ils étaient disposés à s'aimer, et le vieil athlète de Bethléem, prêt à quitter le ceste, se plaisait à voir dans le converti d'Ambroise plutôt un successeur qu'un rival. Bien de plus ne s'était mêlé à ces relations, lorsqu'en 395 un ouvrage de Jérôme tomba sous la main d'Augustin : le Commentaire sur répilre (le saint Paul aux Galales, composé par le solitaire, à la demande de quelques amis, au commencement de