LIVRE XI
son séjour en Palestine. L'épître aux Galates est célèbre par le récit qu'elle contient d'une scène passée devant l'Église d'Antioche, et dans laquelle saint Paul aurait adressé une réprimande publique à saint Pierre, pour avoir déserté la communauté des fidèles incirconcis, afin de se joindre à des circoncis de l'Église de Jacques, arrivant de Jérusalem. Jérôme attribuait à cette scène, à son caractère et à ses causes une signification qu'Augustin désapprouva. Placé, suivant sa coutume, au point de vue philosophique, le rigide doctenr crut même trouver dans le commentaire qu'il lisait une grave erreur de morale, et plus que cela, un quasi-sacrilége, à savoir, la justification du mensonge officieux par l'autorité des Écritures. Ceci a besoin d'explication.
Le christianisme, né en Judée, se recruta d'abord d'éléments juifs : u premièrement les Juifs, ensuite les gentils, » disait l'apôtre des gentils lui-môme K II n'en pouvait être autrement. Quel peuple en effet eût été appelé le premier à embrasser la nouvelle foi, sinon celui qui vivait sous l'ancienne, qui possédait comme un patrimoine de ses ancêtres les Livres sacrés, fondement de rÉvangile, qui avait annoncé le Messie aux nations parla voix de ses prophètes, et du sein duquel enfin ce Messie devait naître? Le chrétien sorti des gentils devait passer par la connaissance des livres hébreux, pour y puiser le témoignage et la certitude de sa foi : le Juif y était initié d'avance. Il faut dire aussi que nul peuple au monde ne semblait mieux préparé à recevoir un enseignement moral dont la religion fût la base : chaque Juif connaissait et discutait sa Loi, savait par
1. Virtus enini Dei est in salatem, omni credenti, Judaeo primum, et GrîFCo... Jiidoei primum etGrteci. Paul., Ep. ad Boni., f, 16; ii, 0, 10.
cœur les Écritures, suivait des docteurs ou prêchait luimême ; chaque Juif était disciple ou maître ; et la nation, prêtres, rabbins, hommes de labeur manuel, se partageait en sectes dont l'interprétation ou la réforme des institutions mosaïques était l'occupation journalière ^ On avait admiré en Grèce la classe élevée de toute une nation s'intéressant aux matières pliilosophiques et se plaisant à les discuter : la Judée entière n'était qu'une école religieuse. Et que l'on ne croie pas que la condition des apôtres du Christ, presque tous gens de métier, offrît rien d'étrange dans ce pays : des laboureurs, des ouvriers, des pasteurs avaient figuré soit parmi les auteurs de l'Ancien Testament, soit parmi ceux du Talmud, et l'exemple s'en présenta de nouveau chez les savants de Tibériade, compilateurs de la Mischna. A toutes les époques de l'histoire des Juifs, de grands rois ou de courageux citoyens sortirent des rangs du peuple: le dernier héros de la Judée contre les Romains, Bar-Gokhebas, était un artisan.
Ce fut donc parmi les Hébreux, meurtriers de Jésus, que l'Évangile dut trouver et trouva ses premières et ses plus profondes racines ; mais si le Juif était plus près du christianisme que le gentil par son éducation et sa Loi, il en était plus loin par son caractère exclusif, son horreur de l'étranger et cette superstition des formes, qui emprisonnait sa vie dans des observances sans nombre. La plus respectable, la plus savante des sectes juives, celle des pharisiens, poussait ce respect à l'excès, et étouffait sous la lettre l'esprit de la Loi. Ce fut d'elle aussi que survinrent, dans la marche du christianisme
1. On peut consulter sur les différentes sectes des Juifs Josèplie, Hist. Jud., XVIII, 2 et pass.