LIVRE Xï. i
la lion de cette doctrine, dont il lui faisait un crime, il Texhorta à « chanter la palinodie » à l'instar du poëte Stésichore. Les fables grecques en effet racontaient que ce poëte, ayant déchiré dans une satire l'honnêteté et, ce qui était plus grave peut-être aux yeux de Théroïne, la beauté d'Hélène, les demi-dieux ses frères, Castor et Pollux, le punirent en le frappant de cécité; et ne lui laissèrent recouvrer la vue que lorsque, changeant le ton de sa lyre, il se mit à célébrer avec emphase les grâces et la vertu de celle qu'il avait outragée. C'est ce qu'on appela la palinodie de Stésichore. u Allons, disait Augustin à Jérôme, imite le poëte, chante aussi la palinodie, et tu ne peux manquer de le faire si tu songes que la vérité des chrétiens est incomparablement plus belle que l'Hélène des Grecs, et que nos martyrs ont combattu pour sa défense contre la Sodome du siècle, avec plus de courage mille fois que les Grecs contre la ville de Troie^ Je ne t'engage pas à ce désaveu dans la pensée de te rendre les yeux de l'esprit. A Dieu ne plaise que je croie que tu les as perdus! mais, permets-moi de te le dire, quelque sains et clairvoyants qu'ils soient, il faut que tu les aies détournés par je ne sais quel oubli'pour n'avoir pas aperçu la conséquence de ton système. Qu'arriverait-il, en effet, si Ton admettait qu'un des auteurs de nos livres sacrés a pu, dans une occasion quelconque, pour un but quelconque, mentir, mentir honnêtement et pieusement?... »
1. Quare arripe, obsecro te, ingenuam et vere christianam cum caritate severitatem... etnaXivcootav, ut dicitur, cane. Incomparabiliter enim pulchrior est verltas Christianorum, quam Helena Graecorum. Pro ista enim fortius nostri martyres adversus hanc Sodomam, quam pro illa illi Heroes adversus Trojam dimicaverunt. Augustin. Ep. 40, ap. Hieron., Ep. 67.
Cette seconde lettre, écrite d'Hippoiie, eut le sort de la première, écrite de Rome. Un certain Paulusqui s'en était chargé et devait, suivant toute apparence, s'embarquer dans un des ports de l'Italie pour la Palestine, eut peur ou de la longueur du voyage ou de l'état de la mer et resta en Italie. Gomme la première, elle passa en des mains ennemies, et copiée, répandue jusque dans le pays de Jérôme, elle y porta pour la seconde fois sa condamnation morale comme falsificateur des Écritures et prédicateur du mensonge. Un diacre de ses amis nommé Sysinnius, qui se disposait à le rejoindre, la trouva dans une île de la mer Adriatique, mêlée à des publications de l'évéque d'Hippone. Il s'en saisit pour la remettre directement au solitaire que ses correspondants italiens avaient tenu dans une ignorance complète de cette pièce et de l'autre, ne soupçonnant pas que lui seul au monde en ignorât l'existence et respectant les raisons de son silence, quelles qu'elles pussent être. Sysinnius rapporta pareillement à Jérôme le bruit accrédité en Italie, que le même évêque d'Hippone avait envoyé à Piome, à propos de ce même commentaire, un livre où il traitait l'auteur sans ménagements
Ce fut un coup de foudre pour Jérôme. Longtemps il examina la lettre, la tournant et retournant en tout sens pour y découvrir quelque signe matériel d'authenticité; elle ne portait ni cachet, ni signature, et n'était pas de l'écriture d'Augustin. Un autre examen fut plus concluant, celui du style : au caractère de la thèse toute