LIVRE XII
grande peine. La cellule de la jeune Romaine avait une de ces fenêtres ouvrant sur la campagne. Les deux amants s'y donnaient rendez-vous chaque nuit, et toutes les déclarations, tous les serments furent échangés entre eux du haut en bas du mur^ toutefois Sabinien n'eut pas l'audace de tenter une escalade qui les eût perdus. Quand le jour commençait à poindre, ils se séparaient, et le diacre rentrait au monastère de Jérôme, pâle, défait, exténué de ses veilles, qu'on attribuait à des élans d'austérité ascétique. On supposait en effet qu'en proie à une sainte ferveur il allait passer ce temps en méditation, près des grottes de la Nativité.
Survinrent les fêtes de Noël, qui fournirent aux deux coupables l'occasion de se rencontrer plus librement, aux différents offices de la nuit. Des grottes de la Nativité, on se rendait en pèlerinage à la tour des Bergers, distante de quelques milles de Bethléem : la religieuse et le diacre s'esquivèrent pendant le trajet et gagnèrent un lieu écarté où ils pouvaient converser sans témoin. Là Sabinien fit à sa maîtresse une solennelle promesse de mariage, et celle-ci, pour gage de sa foi, lui remit sa ceinture et ses cheveux-. C'était l'usage en Orient que les filles consacrées à Dieu eussent la tête rasée au pied de l'autel, le jour où elles prononçaient leurs vœux; et leur chevelure, déposée dans un lieu particulier du couvent, y restait comme un signe de renoncement au monde et de servage perpétuel sous la loi de l'époux divin. L'incestueuse fiancée de Sabinien avait dérobé la
1. A vespere usque mane fenestrse illius assides... Per fenestram nocte facilitas vobis... colloquendi. Hieron., Ep. 93.
2. Futuro matrimonio..., quasi quosdam obsides accipis capillos, sudariola infelicis; et cingulum dotale pignus déportas, jiirans ei to nullam similiter amaturum. Hieron., ibid.
sienne pour la livrer à son nmant : c'était la déclaration d'un divorce irrévocable avec Dieu. Le diacre, au comble de la joie, courut sur la côte se procurer un navire, loua une voiture pour le voyage de terre, et prépara les échelles à l'aide desquelles la jeune Romaine pourrait descendre de sa fenêtre. Cependant les allées et venues du moine avaient donné l'éveil, on l'épia, et tout fut découvert. La loi monastique armait les chefs des communautés d'un pouvoir absolu, que la loi civile tolérait, et sans lequel leurs maisons eussent dégénéré en repaires de désordres : c'était bien le cas ici d'en invoquer les rigueurs. La religieuse fut enfermée par un arrêt d'Eustochium, Sabinien s'attendait à une peine plus grave-, prosterné aux pieds de Jérôme, dont il embrassait les genoux, il demanda avec larmes merci pour sa vie et le temps de faire pénitence. Jérôme se laissa fléchir, et Sabinien, gardé à vue, paraissait touché d'un sincère repentir, lorsque, profitant d'un moment où la surveillance s'était relâchée, il s'enfuit du couvent.
Quelques mois plus tard, on apprenait que ce pécheur endurci non-seulement foulait aux pieds tout remords, mais ne gardait pas môme une ombre de fidélité à la malheureuse qu'il avait séduite. Reprenant, en effet, le fil de ses aventures, Sabinien parcourait les villes de Syrie avec la même allure, les mêmes intrigues et au besoin les mêmes profanations qu'auparavant. Il poussa l'impudence jusqu'à venir à Jérusalem braver Jérôme aux portes de son monastère, l'insulter, le décrier et calomnier les couvents d'Eustochium pour mieux couvrir son sacrilège. Il reçut alors du solitaire une noble et éloquente lettre, empreinte de sa vive indignation, plus empreinte encore de sa pitié. Jérôme n'éclate pas uniquement en malédictions et en anathèmes; ce qui