VI PREFACE
aurait pu s'appeler : Mémoires de saint Jérôme, si la prétention attachée à un pareil titre ne m'eût semblé mal répondre au sérieux des recherches et à la gravité du sujet.
Au fond pourtant mon livre n'est que cela : saint Jérôme n'en est pas seulement le héros, il en est le véritable auteur. C'est son portrait tel qu'il nous l'a laissé de sa main ; c'est la confidence de ses pensées, de ses études, de ses chagrins, de ses persécutions, de ses triomphes, faite par lui-même, au jour le jour, dans la sincérité des premières émotions ; c'est aussi la vie de ses amis et de ses ennemis, parfois même la confession de ses nobles pénitentes ; enfin c'est l'histoire du iv^ siècle, car Jérôme a touché à tout ; il a tout vu, tout raconté ; il a participé à toutes les luttes de son temps, dont il a été l'âme et la gloire. Voilà ce que j'ai voulu dégager de ses livres, pour en- faire l'objet du mien ; et le titre que j'ai ajouté à son nom indique clairement ma pensée : la Sociélé chrèlienne en Occident.
S'il est difficile de saisir, dans une seule étude, le personnage complet de saint Jérôme, la faute en est à l'universalité même qui fait son principal caractère: aussi ses historiens se le sont pour ainsi dire partagé, suivant les tendances particulières de leur esprit. L'un a choisi Técrivain, le polémiste ardent, égal souvent à Cicéron ; un autre, le théologien dont les décisions font presque toujours loi pour l'Église ; un troisième, le
PRÉFACE. vil
savant traducteur qui a su faire passer dans la langjue latine les beautés des livres hébreux et à qui nous devons l'ordonnance actuelle des Évangiles ; un quatrième, l'ascète et le propagateur passionné du monachisme en Occident. A chacun de ces points de vue d'une même individualité correspondent des travaux nombreux et souvent excellents, mais qui ont un grand malheur, celui de ne la représenter qu'imparfaitement.
Où Jérôme reconquiert toute sa grandeur, c'est dans l'action : c'est par elle surtout qu'il a été puissant parmi ses contemporains, qu'il est immortel pour l'histoire. Jérôme a plus fait qu'il n'a ^^crit, et, la plupart du temps, il n'a écrit qu'en vue de l'action immédiate. A Rome, dans les palais dorés du patriciat, ou à Bethléem, au fond de sa grotte d'ermite, il attaque, il provoque, il dirige. Si l'on trouve dans les écrits de ce Père de l'Église un miroir fidèle de son temps, c'est qu'il en est lui-même une partie importante, pars magna. Plus qu'aucun de ses contemporains, Jérôme est un homme du iv^ siècle ; et on ne saurait le comprendre sans une connaissance approfondie des opinions, des besoins, des passions, des préjugés de cette époque. Tracés habituellement au courant de la plume des secrétaires, dictés, improvisés, ses livres, pour la plupart, sont des écrits de circonstance, faits pour un but déterminé et actuel. Il nous montre parfois dans ses lettres le messager qui attend à la porte de son ermitage
Mil PREFACE.
les pages qu'il trace à la hâte pour ses amis de Rome et cFAquilée, ou pour les Églises des Gaules, dans le but de réfuter une fausse doctrine ou de justifier son orthodoxie attaquée. Ces pages, le loisir lui manque pour les polir, et elles y perdraient peut-être la vivacité du premier jet. Jérôme verse sur le papier la pensée et les mots tels qu'ils lui arrivent dans le tumulte de l'inspiration, puis le pamphlet court le monde comme un événement que ne font pâlir ni les péripéties d'une société si agitée, ni les dissensions des empereurs, ni les guerres étrangères ou civiles, ni la ruine suspendue au front de la ville éternelle.
Si donc on veu-t expliquer saint Jérôme et, qu'on me permette de le dire, lui faire pardonner ses exagérations, ses colères, ses injustices même, il faut devenir avec lui homme de son temps. C'est ce que nous essayerons de faire ici. Nous pénétrerons à sa suite dans les rangs du clergé romain dont il attaque les corruptions ; sous les cloîtres mondains où il appelle à la pauvreté et à l'humilité les orgueilleuses filles des Marcellus, des Fabius, des Scipions ; au désert de Palestine et d'Egypte, où son ascendant les entraîne ; à Bethléem enfin, où elles accourent, du fond de l'Occident, entendre sa parole et mourir au siècle.
On ne peut se rendre compte de tout le mouvement qui se fait autour de lui qu'en étudiant ce monde étrange, intermédiaire entre le paganisme et le chris-
PUE FACE. iK
tianisme, entre l'antiquité et le moyen âge, ce monde élégant de Bome, perdu dans l'opulence et la mollesse, et qui veut goûter les austérités de la Terre-Sainte par caprice, par vraie dévotion, par mode. Il se déroule dans cette étude une série de caractères individuels précieuse pour l'histoire. Les documents chrétiens jusqu'au milieu du iv^ siècle ne nous avaient guère révélé que la marche lente et souterraine du christianisme au sein des classes populaires, parmi les affranchis, les esclaves, les soldats, foule obscure, parsemée de quelques grands noms, mais vaillante et produisant dans sa foi, plus ardente qu'éclairée, la floraison sanglante des martyrs; nous ignorions les procédés d'initiation que la religion devait prendre plus tard dans le haut patriciat romain, dans le monde du savoir, de la richesse et de l'orgueil. C'est à ce spectacle nouveau que les écrits de saint Jérôme nous convient.
Quelle variété de caractères nous offre sa correspondance, à laquelle il faut ajouter ses traités polémiques, ses préfaces, et jusqu'à ses commentaires, car Jérôme, écrivain personnel, s'il en fut, met à toutes les pages de ses livres lui, ses amis et ses ennemis ! De ces caractères, les uns, burinés entièrement de sa main, peuvent se comparer aux morceaux les plus parfaits de Théophraste ; les autres ne sont qu'esquissés, mais l'esquisse en est si hardie et si vraie, qu'on voit les personnages respirer et se mouvoir. Quand Jérôme attaque les vices de son temps, il a la verdeur de Juvénal, de Lucile sur-