LIVRE II
tente de peau? Tu te reposes, et la trompette divine a déjà retenti. Le grand Empereur arrive sur les nuées, il vient combattre le monde; un glaive à deux tranchants sort de sa bouche : il court, il bouleverse, il détruit^ Et toi, tu ne quitterais pas ton lit pour la bataille, Tombre où tu te tiens pour le soleil ! Lève-toi ! le courage te rendra la force...
(( Rappelle-toi le jour où tu t'enrôlas dans la milice du Christ. Enseveli avec le Sauveur sous le vêtement blanc du baptême, tu juras de le servir, de lui tout sacrifier, jusqu'à ton père et ta mère : tu l'as promis! Verrais-tu ton père étendu à la porte sur le seuil pour t'empêcher dépasser, passe sans verser une larme; passe, tu es soldat, ton drapeau est là-bas : c'est la croix ^ Songe qu'être cruel pour les siens au nom du ciel, c'est être vraiment pieux, c'est sauver avec soi ceux qu'on aime...
(( Ah ! je sais bien que des entraves puissantes te retiennent, et que tu les opposes à mes exhortations. Je ne suis pas insensible, crois-le bien : je n'ai point été engendré par les roches du Caucase, et le lait que j'ai sucé n'est pas celui destigresses d'Hyrcanie. J'ai connu comme toi les épreuves, les séparations, les déchirements de l'âme^ Je vois d'ici ta sœur, qui est veuve, se suspendre à ton cou , te retenir par ses embrassements, te défendre de partir Puis c'est ta nourrice cassée
1. Quid facis in paterna domo, délicate miles? ubi vallum? ubi fossa? ubi hiems acta sub pellibus? Ecce de cœlo et tuba canit; ecce cum nubibus debellaturus orbem, Imperator armatus egreditur. Hieron. , Ep. 5.
2. Licet in limine pater jaceat, per calcatum perge patrem... Hieron., Ep.b.
3. Non est nobis ferreum pectus, nec dura praecordia; non ex silice natos Hyrcanœ nutriere tigrides. Et nos per ista transivimus. Hieron., Ep. 5.
de vieillesse, ton précepteur qui eut pour toi des soins de père; ils te remontrent que quelques jours à peine leur restenc à vivre : « que ne les laisses-tu mourir «d'abord?» Ta mère aussi vient opposer à ton départ une sainte barrière, sa face ridée par les ans et cette poitrine aujourd'hui desséchée où tu puisas la vie; elle fredonne peut-être pour t'arrêter ces mêmes cliants dont le murmure t'endormait dans ton berceau^.. Ami, bouche tes oreilles et fuis. Tu me diras sans doute que TEsprit-Saint nous ordonne d'obéir à nos parents. Oui, mais il nous enseigne aussi que les aimer plus que le Christ, c'est renoncer au Christ... Voilà la règle du chrétien. Si nos proches croient véritablement, ils nous soutiendront; s'ils ne croient pas, nous dirons avec TEsprit-Saint :
« Que les morts ensevelissent leurs morts"-! »
a Désert émaillé des fleurs du Christ! solitude où s'engendrent ces pierres éternelles dont la cité royale se construit ! saints ermitages où Ton converse familièrement avec Dieu, pourquoi reste-t-on loin de vous? Viens m'y trouver, ô mon frère! Supérieur au monde, que fais-tu dans le monde? L'ombre des toits doit peser sur ta tête ; tu dois étouffer dans la prison enfumée des villes : accours, l'air et la lumière sont ici^... »
Jérôme n'était pas né pour la vie tranquille, et, l'en-
1. Foi'sitan et Iaxis uberum pellibus mater, arata rugis fronte, antiquum referens mammae lallare, congeminet. Hieron., ub. sup.
2. Si creduntin Christum, faveant mihi pro ejus iiomine, pugnaturo; si non credunt, mortui sepeliant mortuos suos. Hieron., Ep. 5.
3. O desertum Chi'isti floribus vernans! o solitudo in qua illi nascuntnr lapides de quibus in Apocalypsi civitas magni régis extruitur! o eremus familiarius Dec gaudens! Quid agis, frater, in saeculo, qui major es mundo? Hieron., Ep. 5.