LIVRE III
prétentions jusqu'à vouloir régler le sort des quatre grands sièges métropolitains de l'Orient : Constantinople, Antioche, Jérusalem , Alexandrie ; — elle osait citer ces Églises à son tribunal comme des justiciables. Comprenant pourtant ce qu'une telle ambition pouvait soulever de révoltes, les évoques d'Italie chercbaient à la voiler sous les dehors d'une feinte modestie. « Qu'on ne s'y trompe pas, disaient-ils ; nous ne réclamons point la prérogative du jugement : nous demandons une part, une simple part à des décisions qui intéressent la chrétienté tout entière ^ » Ces questions de discipline n'étaient pas les seules que les évoques indiquaient dans leur lettre; ils en ajoutaient d'autres qui touchaient au dogme : la doctrine des apollinaristes, par exemple, devait être soumise à l'examen du synode. Toutefois nul ne pouvait s'y méprendre : Apollinaris, les substances ou les hypostases, importaient assez peu en ce moment aux Pères réunis à Rome.
Cette lettre n'eut point l'approbation de Théodose. Loin d'empêcher la réunion d'un concile à Constantinople, l'empereur la hâta de tout son pouvoir ; dès le mois de juin 382, l'assemblée put commencer ses délibérations. Presque tout l'Orient s'y trouvait représenté; Grégoire de Nazianze cependant manquait à l'appel. Retiré en Cappadoce, dans sa terre d'Arianze, dont il avait fait une solitude monastique, il s'était par deux fois excusé, prétextant les soins qu'exigeait l'affaiblissement de sa santé. La gloire attachée à son nom, la célébrité de ses dernières luttes, rendaient trop visible une absence qu'on pouvait mal interpréter en Occident. Inquiet de
1. Non praerogativam vindicamus examinis, sed consortium tamen debuit esse communis arbitrii. Ep. 5 Concil. Ital. ad Theod.
ces refus mal (Jéguisés, le concile réclama l'intervention de l'empereur, et Grégoire eut à se défendre contre deux lettres très-pressantes des préfets de Tlirace et de Cappadoce, et contre un rescrit de ïhéodose lui-même : il fut inébranlable. « Pour dire toute la vérité, écrivait-il confidentiellement à un ami, je ne vais pas à Constantinople parce que je n'aime pas les assemblées d'évêques. Je n'en ai jamais vu aucune avoir bonne et heureuse fin, et le bien qu'elles se proposent de faire est dépassé de beaucoup par le mal qu'elles laissent après elles. On ne voit là que contentions opiniâtres, guerre de vanités, ardeurs de domination. Il est plus facile d'y pécher soimême en jugeant les autres que de guérir les pervers ou de réprimer les orgueilleux ^ »
Le temps pressait, on oublia Grégoire de Nazianze, et le concile passa à Texamen des afi'aires. Sa tactique, approuvée par l'empereur, fut de couper court aux demandes des Occidentaux en décidant à l'avance, d'une façon solennelle, irrévocable, les questions de discipline dont ceux-ci évoquaient la connaissance. Les Pères orientaux y mirent une précipitation manifeste : au mois de septembre leurs délibérations étaient achevées et toutes les difficultés résolues; — au mois de décembre, lorsque la session du concile de Rome ne faisait que s'ouvrir, trois évêques arrivaient de Constantinople avec une lettre émanée du concile lui-même, et contenant le
1. Ego si vera scribere oportet, ita animo affectus sum, ut omnia episcoporum concilia fugiam : quoniam nullius concilii finem laîtum faustumque vidi, nec quod depulsionem malorum potius quam accessionem et incrementum habuerit. Pertinaces enim contentiones et dominandi cupiditatcs... ne ullis quidem verbis explicari queant; citiusque aliquis in culpam vocabitur, dum de aliéna judicium fert, quam ut aliorum perversitatem comprimât. Gregor. Nazianz., Ep. 55.