CHAPITRE V
LES LUTTES. RUFIN ET l'oRIGÉNISMB
L'épreuve, une épreuve longue et douloureuse, menaçait cette joie paisible (le mol est de saint Augustin) que Jérôme goûtait dans ses travaux; elle allait venir d'où il ne l'aurait pas attendue. Jérôme aura Rufin pour adversaire , et les écrits d'Origène seront l'occasion d'une lutte fratricide.
Jérôme avait rencontré RuGn à Aquilée, et avait contracté avec lui une de x;es amitiés qui semblent ne devoir se rompre jamais. C'est à cet ami de sa jeunesse, parti pour visiter les Thébaïdes de l'Egypte, que Jérôme, retiré dans le désert de Chalcis et malade, écrivait : « Oh! si le Seigneur Jésus-Christ m'accordait d'être soudain transporté auprès de toi, comme Philippe le fut auprès du ministre de Candace, comme Habacuc le fut auprès de Daniel, de quelle ardeur je te presserais dans mes bras ! » Et il terminait sa lettre par ces paroles auxquelles l'avenir réservait un démenti si cruel. « Je t'en con-
jure, cet ami que l'on cherche longtemps, que Ton trouve à grand'peîne, que Ton garde difficilement, que ton cœur ne le perde pas de vue comme tes yeux! Que d'autres fassent étinceler leur or... L'amitié est un bien incomparable, elle est un trésor sans prix. L'amitié qui peut mourir n'a jamais été véritable. » [Epist, III , Ad Rufinum monachum,)
Cette dernière affirmation est hardie; elle méconnaît la mobilité du cœur humain qui se reprend parfois après s'être sincèrement donné. L'homme qui fut le plus fidèle et le plus tendre des amis et qu'on ne nomme jamais sans se rappeler aussitôt tant d'êtres chers dont la vie était sa propre vie, saint Augustin, à propos de la rupture de Rufin et de Jérôme, a déploré, dans une plainte touchante, cette fragilité qui atteint ou menace nos affections. a Quels cœurs oseront désormais s'ouvrir l'un à l'autre? Est-il un ami dans le sein duquel on pourra sans crainte répandre son âme ? Où est l'ami qu'on ne redoutera point d'avoir un jour pour ennemi, si, entre Jérôme et Rufin, la rupture que nous pleurons a pu éclater ? O misérable condition des hommes, et bien digne de pitié ! Quel fond ferons-nous sur ce qu'on voit dans l'âme de ses amis, quand on ne voit pas ce qu'elle sera dans la suite? Mais pourquoi gémir ainsi sur autrui, puisqu'on ne sait même point ce que l'on sera plus tard? L'homme ne sait qu'imparfaitement, il ne sait qu'à peine ce
qu'il est aujourd'hui; ce qu'il sera demain, il l'ignore. » [Epîst, ex inter Epist, Hieronymiy 6.)
Incontestablement, l'amitié digne de son nom et capable de durer, a des exigences auxquelles la légèreté ou l'égoïsme se dérobent souvent. Certaines circonstances la favorisent, l'aident à naître et à grandir. C'est beaucoup pour deux hommes de s'être connus de bonne heure, d'être nés, si je l'ose dire, au même point de l'espace et de la durée. Ne l'avons-nous pas remarqué plus d'une fois peut-être? Au cours des années, les contemporains même les plus séparés par les idées ^ arrivent à se rapprocher, quelquefois à s'entendre. Ils se sentent plus près les uns des autres que des générations nouvelles qui les confondent tous dans un même dédain ou dans un même oubli. Combien l'union est plus aisée, quand à la communauté des origines et des souvenirs se joint celle des goûts, des études, des croyances! Telle était bien la mutuelle situation de Rufin et de Jérôme. Comme Augustin le rappelait a celui-ci, libres tous deux des entraves du monde, nourris du miel des Écritures , habitant l'un et l'autre cette Palestine où le Sauveur avec la trace de ses pas avait laissé l'écho des paroles qui annonçaient la paix, ils étaient parvenus ainsi à la maturité. N'estce point à cet âge que d'ordinaire les sentiments comme les idées se fixent dans l'âme, et que la
vie prend son pH définitif? Est-ce alors que l'amitié de Rufin et de Jérôme aurait dû se rompre? Non sans doute, si une telle amitié n'eût pas contenu des germes de mort; mais, dès Torigine, n'avaitelle pas reposé sur une méprise? Rufin et Jérôme avaient cru se comprendre; en réalité, de profondes et irréductibles différences les séparaient. Studieux et savant, mais d'un esprit étroit qui dédaignait ce qu'il n'avait pas appris , portant volontiers dans la polémique, quand il se croyait atteint et la vérité avec lui, une habileté sophistique et une ironie froide, Rufin ne ressemblait guère à Jérôme dont l'âme ardente poursuivait le vrai sous toutes ses formes, et paraissait plus capable de violence que d'amertume. Disons cependant qu'à certains jours, la violence emporta Jérôme à d'étranges excès de langage ; et la trace brûlante s'en retrouve dans plus d'une lettre, dans son Apologie contre Rufin, et jusque dans ses travaux scripturaires où l'on se fût attendu à ne rencontrer que la lumière sereine qui vient de Dieu.
Un écrit fameux d'Origène allait être entre les deux amis l'occasion d'une querelle orageuse et d'une irrémédiable rupture. Chose singulière, le défenseur de l'illustre et téméraire Alexandrin sera l'écrivain timide qu'effrayaient les plus légitimes innovations de Jérôme, et dontl'orthodoxie facilement en éveil, recouvrait une défiance routinièreet chagrine .
Cet Origène nous apparaît comme une des personnalités les plus éclatantes et, par certains endroits, les plus sympathiques de l'Église et de l'école chrétienne d'Alexandrie. Enfant, il avait voulu rejoindre dans le martyre son père Léonide ; homme, il continua, dans le Didascalée^ l'enseignement inauguré par Pantène et par Clément; vieillard, il eut l'honneur de souffrir pour la vérité. Il avait porté dans tous les domaines de la science sacrée une investigation patiente et hardie. Le critique entreprit d'immenses travaux sur les versions grecques de la Bible; l'apologiste répondit aux railleuses objections de Celse aveq une vigueur et une justesse qui n'ont pas vieilli; le penseur aborda les points les plus ardus de la dogmatique chrétienne. Malheureusement, chez Origène, le théologien n'avait pas égalé par la sûreté des vues le critique et l'apologiste. Aussi provoqua-t-il des contestations retentissantes. Même de son vivant, ses audaces avaient été remarquées; « vers la fin de sa vie, il se vit obligé de se justifier devant le pape Fabien et de rétracter certains propos, » a écrit un maître attentif à recueillir dans l'antiquité ecclésiastique toutes les preuves de la sollicitude et de l'intervention universelles des pontifes romains. (M. l'abbé Duchesne, Autonomies ecclésiastiques. Chapitre IV. UEglise romaine amnt Constantin.) Origène fut surtout incriminé après sa
mort. On lui reprocha ses opinions sur la préexistence des âmes, sur les épreuves successives qui remplaçaient dans sa pensée le dogme de l'irrévocable et définitive sanction de la vie humaine, sur la résurrection future qu'il avait paru spiritualiser au point d'enlever à ce dogme son sens obvie et traditionnel. On voulut même voir en lui un précurseur d'Arius. Des saints comme Méthodius, évêque d'Olympe en Lycie, Pierre, évêque d'Alexandrie, Eustathe, évêque d'Antioche, le combattirent. En revanche, des rangs de l'orthodoxie surgirent d'illustres disciples , d'intrépides champions d'Origène. Saint Grégoire le Thaumaturge , qui lui avait dû l'initiation chrétienne , l'a glorifié dans un touchant langage ; le saint martyr Pamphile a écrit son apologie ; saint Grégoire de Ny sse , Didyme d'Alexandrie , regardèrent Origène comme leur maître. Pour justifier l'admiration qui entoura si longtemps la mémoire d'Origène, nous ne prétendrons pas avec Rufin qu'il n'est pas tombé dans les erreurs qui lui ont été imputées, et que les hérétiques les ont intercalées dans son Periarchon (le livre des principes); nous n'essaierons pas davantage d'en interpréter dans un sens favorable les propositions les plus suspectes. Il nous suifira de répéter ces judicieuses paroles de Mgr Freppel. « .... A aucune époque de sa vie, l'auteur du Periarchon n'a voulu se mettre en contradiction avec l'enseignement de l'Église, qui
est resté constamment pour lui la règle infaillible de la croyance. Inébranlable sur le principe, il n'a pu se tromper que dans l'application , en prenant pour des opinions libres ce qui contredisait en réalité le dogme catholique. Origène croyait pouvoir en toute sécurité construire sur la base de la révélation un système philosophique, dont les données principales sont empruntées à Platon. Encore n'at-il formulé ce système qu'avec beaucoup de réserve, par manière d'hypothèse, et comme un simple exercice de l'esprit... » (Origène^ trenteseptième leçon.) Et, pour en revenir à Rufin et à Jérôme, s'étonnera-t-on que des jeunes gens, épris du savoir comme ils l'avaient été, se soient plongés avec transport dans les sources qu'Orîgène leur ouvrait? S'étonnera-t-on que Jérôme l'ait proclamé <( le maître des Eglises après les apôtres »? (Z/iA. De nominihus hebraicis. Prœfat,) Cependant, si enthousiaste qu'il eût été de la science et du génie d'Origène, Jérôme avait tenu à se garder de Yorigénisme. Dans son commentaire de l'Épître aux Ephésîens, il avait combattu l'erreur de la préexistence des âmes; il pouvait écrire : « Dans Origène j'ai loué l'interprète, non le théologien dogmatisant. » [Epist. LXXXÎV , Ad Pamma-^ chîum, 2.) Au cours des annéçs dont nous retraçons l'histoire, il se déprenait du maître qu'il avait tant admiré, Lorsqu'en 894, un moine nommé Aterbius
vint à Jérusalem, et dénonça à Tévêque Jean les origénistes de son diocèse, notamment Ru fin, Jérôme n'hésita point à désavouer publiquement les erreurs qui lui étaient aussi imputées. Ce n'était là qu'une première escarmouche contre Torigénisme et les hommes suspects d'origénisme. La véritable guerre sera ouverte par saint Épiphane de Salamine.
Nos lecteurs le connaissent déjà; il avait été à Rome l'hôte de Paula; il lui avait rendu en Chypre >son hospitalité. Ses vertus et ses travaux étaient l'objet d'une légitime et universelle admiration. « Ce vieillard, » dit Amédée Thierry, peu suspect de faiblesse pour les saints, <( avait eu ses jours d'héroïsme lorsque, consumant sa vie à la recherche des hérésies, bravant la faim, la soif, les mau-. vais traitements des hommes pour étudier jusqu'au fond des déserts de l'Arabie les déviations de la foi chrétienne, il avait tenu d'une main ferme la chaîne des traditions apostoliques, si facilement ébranlée en Orient par l'imagination et la fantaisie. » [Saint Jean Chrysostome et Vimpératrice Eudoxie, livre III, m.) Ce n'est pas manquer de respect au saint pontife, que de reconnaître les excès de zèle où il se laissa quelquefois entraîner. La conduite qu'à la fin d'une vie presque centenaire, il tiendra à Constantinople, sans égard pour les droits de Jean Chrysostome, ne s'explique que par la confiance aveugle
d'Épîphane aux suggestions mensongères de Théophile d'Alexandrie; elle ne se justifie que par Tindéniable bonne foi d'une âme qui partout et sans trêve poursuivait l'hérésie. Sur le siège épiscopal de Jérusalem, Épiphane rencontrait des vertus moins hautes et de moins sûres doctrines que celles qu'il aura le malheur de méconnaître à Constantinople ; toutefois, dans ces conjonctures, déploya-t-il toute la prudence et garda-t-il tous les ménagements désirables ! Accueilli avec respect par le clergé et le peuple de la ville sainte, il combattit Origène dans un discours où l'évêque Jean crut reconnaître des traits qui le désignaient. L'évêque de Jérusalem aiguillonné par l'attaque, fît diversion en raillant le grossier anthropomorphisme où certains adversaires d'Origène, par crainte de son spiritualisme raffiné, cherchaient un refuge illusoire. <c Tout ce que Jean mon frère par l'union du sacerdoce et mon fils par Tàge, vient de dire contre l'hérésie des anthropomorphites , » repartit Épiphane, «je le trouve fort bien dit et fort à propos. Mais comme nous condamnons tous deux les anthropomorphites, il est juste que nous condamnions aussi tous deux les dogmes impies d'Origène. » (Tillemont, Mémoires^ etc. Saint Jérôme^ art. LXVI.) Jean se refusa au désaveu total et soudain qu'on lui demandait. Un autre jour que Jean avait résumé tout son enseignement catéchétique en présence
d'Èpîphane, celui-cî, au rapport de saint Jérôme, quitta précipitamment Jérusalem, et, comme effrayé du langage qu'il venait d'entendre, courut au monastère de Bethléem , y témoignant sa douleur d'avoir communiqué avec un évêque hérétique. Jérôme et ses moines prévirent les suites d'un tel éclat; aussi supplièrent-ils Épiphane de retourner auprès de Jean , et , s'il était possible , de se réconcilier avec lui. L'évêque de Salamine parut céder à leurs prières; il reprit donc le chemin de Jérusalem, mais il ne fit que traverser la ville. Arrivé le soir à Jérusalem, il en partit pendant la nuit sans avoir vu l'évêque de la ville sainte ; et il se retira au couvent de Vieil-Ad qu'il avait fondé et gouverné autrefois, et qui dépendait du diocèse d'Eleuthéropolis. De là, il écrivit à Jean pour le presser de condamner Origène, et à tous les monastères de Palestine, pour les engager à rompre la communion avec l'évêque de Jérusalem, si celui-ci ne donnait satisfaction sur sa foi. La scission éclatait entre Jean et Épiphane, entre ceux qui, comme Rufin et Mélanie, restaient attachés à l'évêque de Jérusalem, et les moines de Bethléem qui le regardaient comme un fauteur d'hérésie. Il semblait suffisant à Jérôme de garder la communion de Gélase de Césarée, métropolitain de la Palestine. Est-ce offenser la mémoire de l'illustre solitaire, que de redire les sévères paroles de Tillemont? «... Il s'était séparé de la communion
de son évêque... sans qu'il y eût aucun jugement rendu contre lui, et sur un simple soupçon fondé sur ce qu'il était accusé par saint Épiphane, qui quelque saint qu'il fût , n'examinait pas toujours ce qu'il faisait et ce qu'il disait : Et il agit depuis à l'égard de saint Jean Chrysostome à peu près de la même manière qu'il avait agi à l'égard de Jean de Jérusalem. » [Mémoires ^ etc. Saint Jérôme^ art. LXXV.) Du reste, les rancunes d'un évêque facilement irritable et profondément blessé allaient se faire sentir. Pour procurer les secours religieux aux moines de Bethléem, — les prêtres de Jean les leur refusaient, et une terreur sainte écartait de l'autel Jérôme et son ami, le prêtre Vincent, — Épiphane avait imposé presque de force les mains au frère de Jérôme, Paulinien, dont la jeunesse fournira à l'évêque de Jérusalem un grief de plus. Mais ce grief- Ik n'était point le principal. Quoique l'ordination eût été faite au monastère de Fieil-Ady sur lequel Jean ne pouvait prétendre aucun droit, celui-ci la regarda comme un outrage, et fl s'en vengea par des anathèmes. Jérôme, dans une apologie éloquente et indignée, d'où le respect est trop absent, a retracé les rigueurs qui atteignirent ses amis. <( Est-ce nous qui déchirons l'Eglise? » demandait-il, avec l'accent du défi, à l'évê'que de Jérusalem, « nous dont le couvent de Bethléem est en communion avec l'Église? N'est-ce pas plutôt toi? Toi, dont
la fol est peut-être saine, mais qui la tais par orgueil ; ou dont la foi est perverse, et alors tu es le vrai perturbateur. Quoi! nous déchirons l'Église , nous qui, il y a quelques mois, le jour de la Pentecôte, lorsque le soleil s'obscurcit et que le monde tremblant crut que le souverain Juge allait paraître (c'est une allusion aux phénomènes étranges qui effrayèrent l'Orient en Sgô), présentâmes à tes prêtres, pour qu'ils les baptisassent, quarante personnes de tout âge et de tout sexe ! Et certes , il y avait dans notre monastère cinq prêtres qui avaient le droit de baptiser; mais ils ne voulurent rien faire qui te blessât, de peur de te fournir un prétexte pour persister dans un silence nuisible à la vraie foi. N'est-ce pas plutôt toi qui déchires l'Église, toi qui as défendu à tes prêtres de baptiser à Pâques nos catéchumènes? Nous fûmes contraints de les envoyer à Diospolis (Lydda) où l'évèque et confesseur Dionysius les a initiés au christianisme. Nous déchirons l'Église, nous qui , hors de nos cellules, ne trouvons pas dans l'Église la plus petite place ! N'est-ce pas plutôt toi qui la troubles , toi qui en interdis l'entrée à quiconque reconnaît pour prêtre Paulinien, ordonné par Épiphane? Depuis ce temps, nous ne voyons que de loin la grotte du Sauveur, et nous gémissons d'être repoussés du lieu saint où entrent même les hérétiques. » Puis le langage de Jérôme s'échauffait. « C'est donc nous qui déchirons TÉ-
glise : n'est-ce pas plutôt celui qui refuse un toit aux vivants, une sépulture aux morts, et qui sollicite l'exil de ses frères? Qui donc a excité contre nos vies cette bête redoutable qui menaçait le monde entier? Qui donc laisse jusqu'à ce jour les os des saints, ces cendres innocentes, en proie aux outrages de la pluie et du vent? C'est par ces douces caresses que le bon pasteur nous invite a la paix et nous reproche de vouloir nous faire un gouvernement à part, nous, unis dans la communion et lâchante à tous les évêqucs qui professent la vraie foi!.. » [Contra Joannem Hierosolomytanum ad Pammachîum lîb. 4^, 43.) Ce long extrait nous révèle les motifs qui inspiraient la conduite de Jérôme, les raisons par lesquelles il la justifiait à ses yeux, les passions qui enflammaient son âme. Il nous apprend aussi à l'aide de quels moyens l'évêque de Jérusalem s'efforça d'éloigner son ardent contradicteur. Jean avait obtenu du sinistre préfet du prétoire, Rufin, un ordre de bannissement dont, seule, la mort tragique du puissant favori arrêta l'exécution. Jérôme continua donc d'habiter Bethléem.
Des tentatives étaient faites pour réconcilier l'évêque et le solitaire. Le gouverneur de Palestine, Archélaûs, homme très éloquent et très chrétien, au témoignage de Jérôme, s'entremit en vain ; Jean semblait avoir pris a tâche de le décourager en lui opposant, pour la cause la plus frivole, d'intermi-
nables délais. De fait, il réclamait un autre arbitrage que celui du gouverneur de la province ; il appelait, et c'était son droit, Fintervention d'un évêque.
Toutefois, cet arbitre ecclésiastique qu'il réclame, ce n'est point à la Palestine, ce n'est point au patriarcat d'Orient, c'est à l'Egypte qu'il le demandera. « Toi qui recherches les règles de l'Église, qui invoques les canons du concile de Nicée », lui disait Jérôme, « réponds-moi, qu'importe la Palestine à l'évêque d'Alexandrie? Si je ne me trompe, tel est bien le décret de Nicée : que Césarée soit la métropole de la Palestine, et Antioche celle de tout l'Orient. C'est donc à l'évêque de Césarée qu'il fallait porter l'affaire... ou, si tu voulais chercher plus loin un juge, c'est à l'évêque d'Antioche que tu devais écrire. » [Contra Joann, Hieros., lib. 87.) Pour s'adresser au patriarche d'Alexandrie, l'évêque de Jérusalem avait eu ses raisons. Chef de l'Église où Orîgène avait sans doute provoqué de vives résistances mais dont il demeurait la gloire, Théophile était dès longtemps l'admirateur du grand Alexandrin. Rien ne faisait alors prévoir que le patriarche deviendrait bientôt l'ardent promoteur d'une réaction en sens contraire, et que son hostilité, inspirée par la rancune, poursuivrait comme suspects d'origénisme, les moines vénérables connus sous le nom de . LongS'Frères y et leur protecteur saint Jean Chrysostôme. L'évêque de Jérusalem comptait donc
rencontrer dans Févèque d'Alexandrie un juge favorable ; et de fait, celui qui représenta Théophile en Palestine, le prêtre Isidore, était d'avance gagné à ses idées; aussi toute tentative d'accord échouat-elle, et les deux adversaires continuèrent de plaider devant l'Église leurs causes respectives
Tandis que cette guerre intestine se prolongeait, une autre guerre s'était déchaînée sur le monde Théodose mourant avait laissé en de frêles mains l'empire qu'il avait su gouverner et défendre ; Alaric et les Goths ravagèrent la Thrace et la Grèce ; un débordement de Huns se répandit sur l'Orient. En maint endroit, Jérôme nous a redit les angoisses et les douleurs de ces jours terribles. « L'an dernier » (c'est-à-dire en SgS), écrivait-il à Héliodore, « des extrémités du Caucase sont sortis et se sont précipités sur nous, non les loups de l'Arabie » (dont parle l'Ecriture) « mais les loups du Septentrion qui, en peu de tenips, ont parcouru tant de provinces. Que de monastères saccagés ! Que de fleuves rougis de sang ! Antioche est assiégée ainsi que les autres villes où passent le Cydnus, l'Oronte et l'Euphrate. On emmenait les prisonniers comme un bétail; dans leur effroi, l'Arabie, la Phénicie, la Palestine, l'Egypte se croyaient déjà captives. '» {Epis t. LX, Ad Heliodorum, Epitaphium Nepotianiy i6.) « Que le Sauveur Jésus », écrivait Jérôme dans une autre lettre, « éloigne de l'univers romain ces bêtes dévo-
rantes! Elles arrivent à rîmproviste, plus rapides que la renommée. Ni la religion, ni la dignité, ni l'âge ne trouvent grâce devant ces barbares ; ils n'ont pas pitié de l'enfance qui vagit encore. » [Epist. LXXFIL Ad Oceanuniy 8.) Le bruit s'était répandu que les Huns iraient droit à Jérusalem, attirés par les trésors que la dévotion du monde chrétien y avait accumulés. Jérôme, en toute hâte, se procura des navires qui pussent transporter en lieu sûr ses moines et les recluses des couvents de Paula. Campéssur le rivage de la Méditerranée, les fugitifs n'attendaient, pour s'embarquer, que le premier bruit de l'arrivée des envahisseurs. La mer était mauvaise, les vents violents, mais, dit Jérôme, exprimant l'angoisse mortelle que la pudeur ou la pitié causaient alors à tant d'âmes : « Je craignais moins le naufrage que les barbares; je redoutais moins notre perte que le déshonneur de nos vierges. » [Epist, LXXFIIy 8.) L'ennemi ne vint pas; Jérôme et Paula retournèrent à Bethléem où les rappelait une ancienne et sainte habitude; seule, la veuve Fabiola qui naguère les avait rejoints en Palestine, et qui les avait suivis sur le rivage, ne voulut pas regagner une solitude si menacée, et retourna en Italie, pauvre volontaire là où elle avait vécu dans l'opulence.
Dans VEloge funèbre du prêtre Népotien, d'où nous extrayons ce tragique récit, Jérôme a écrit : « Il
y avait alors parmi nous des dissensions, et le bruit de nos querelles domestiques dominait celui des invasions barbares. » Que de fois, aux heures les plus tourmentées, sous la menace ou sous le coup des catastrophes, les hommes ont poursuivi des luttes privées , des controverses scientifiques , qui détournaient leurs yeux du spectacle de Tuniverselle misère! S'en étonnera-t-on? D'ordinaire, l'homme n'est-il point surtout frappé par ce qu'il voit ou qu'il entend de près ; les opinions ou les intérêts auxquels il a voué sa vie ne sont-ils pas l'objet de ses principales et constantes préoccupations? Mais s'étonnerat-on, trouvera-t-on étrange pu mauvais que Jérôme, parmi toutes les douleurs et toutes les terreurs d'une époque calamiteuse, ait continué sa guerre sans trêve contre l'origénisme et contre d'autres erreurs encore? Sans doute, des sentiments trop peu épurés ont pu quelquefois se mêler aux mobiles élevés qui le faisaient agir ; il a pu so méprendre dans ses jugements et excéder dans son langage. Ce qui pourtant demeure indéniable, c'est qu'avant tout, le solitaire de Bethléem a voulu le triomphe de la vérité. Or, la vérité en tout temps a droit au triomphe, en tout temps aussi elle a droit à être défendue. De là, les luttes soutenues contre l'erreur par Jérôme, plus tard par Augustin, par Léon le Grand et par Grégoire le Grand , par tant de docteurs illustres , au milieu de maux presque désespérés qui semblaient
annoncer au monde sa fin prochaine. Certes, ces grands hommes excellaient à secourir, à relever les âmes abattues et tremblantes; mais ils n'oubliaient pas que réternelle vérité est le premier bien et la suprême ressource des âmes ; et sans se laisser décourager ou distraire, ils continuaient de proclamer ses droits imprescriptibles.
Le prêtre Isidore, après un échec trop prévu, avait regagné Alexandrie. Théophile vint lui-même à Jérusalem en 896; ses sympathies furent pour Jean, ses sévérités pour Jérôme. « Tu me recommandes d'observer les canons de l'Église », lui écrivait Jérôme ; « je te remercie de cet avertissement, car le Seigneur reprend celui quil aime ; il châtie le fils quHl adopte (Hebr. XII, 6). Sache-le cependant : rien ne m'est plus à cœur que de garder la loi du Christ, de ne point déplacer les bornes posées par les Pères, de n'oublier jamais cette foi romaine, louée par la bouche de l'Apôtre, que l'Église d'Alexandrie se fait gloire de partager. » [Epist. LXIIL Ad Theophilum, 2.)
La réconciliation se fit pourtant. Le patriarche d'Alexandrie, jusqu'alors défenseur d'Origène, avait changé d'opinion. « Avait-il reconnu par une illumination spontanée de la conscience », demande Amédée Thierry, « qu'Origène, très bon, très mile entre les mains des savants, offrait un vrai danger pour les ignorants; que les besoins de l'âme ne sont
pas les mêmes pour tous les esprits ; et qu'un pasteur clairvoyant écarte du sentier des simples la pierre d'achoppement qu'éviterait le philosophe ou le théologien? » [Saint Jérôme^ livre VIII.) La chose est possible, car Théophile unissait à la science de la théologie la connaissance des hommes ; mais d'autres motifs, moins avouables, expliquent aussi ce changement de conduite. Le persécuteur des moines si connus sous le nom de Longs-Frères^ l'adversaire jaloux et passionné de saint Jean Chrysostôme, avait tout intérêt à ne plus voir désormais dans l'origénisme, imputé à ses ennemis, que la plus pernicieuse erreur. Épiphane et Jérôme, adversaires des doctrines d'Origène, devinrent dès lors chers au patriarche , et turent traités par lui comme des auxiliaires. Jean de Jérusalem, théologien médiocre, et qui d'ailleurs à l'autorité voisine et incommode du métropolitain de Césarée préférait celle ^u patriarche d'Alexandrie, suivit ou du moins ne contraria point celui-ci dans son évolution ; — il leva tous les interdits qui avaient frappé les moines de Bethléem. Rufin, gagné par l'exemple de son évêque, tendit la main à Jérôme ; tous deux se réconcilièrent dans l'église de la Résurrection à Jérusalem , et participèrent à la même victime
(397)- Jérôme se réconciliait sincèrement avec Jean.
« Je croîs », dit Tillemont , <c qu'on ne trouvera
point qu'après une dispute sî anîmée, saint Jérôme ait rien dit qui pût blesser la réputation de cet évêque. » [Mémoires, etc. Saint Jérôme ^ article LXXXI.) Mais Jean devait plus lard, lors de la controverse pélagienne, montrer les mêmes défauts qu'il avait fait paraître dans la controverse origéniste, et par une inaction coupable qui ressemblait à la complicité, s'associer aux persécuteurs du solitaire. Entre Jérôme et Rufin, la guerre reprit ardente, obstinée. Avant d'en retracer les douloureuses péripéties , rappelons les attaques auxquelles Jérôme fut en butte de la part de Vigilantius, Espagnol que lui avait recommandé saint Paulin abusé, et la réponse de Jérôme. Ce Vigilantius, accusait Jérôme d'origénisme , alléguant les emprunts faits par le solitaire aux œuvres du grand Alexandrin ; en outre , — et c'est de ce chef surtout que Vigilantius est connu, et qu'il a mérité les rigueurs de Jérôme, — ce devancier des hérésiarques du seizième siècle rejetait l'invocation des saints, le culte des reliques, la prière pour les morts, la pratique du jeûne, le célibat des clercs et des moines. Jérôme repoussait aisément l'accusation d'origénisme, mais il avait mieux à faire qu'à se défendre lui-même. Avec une logique éloquente, avec une verve qui n'évitait point les personnalités, il réfuta les objections de Vigilantius, et mit en lumière le caractère traditionnel et sacré des dogmes
et des usages contre lesquels s'insurgeait l'audacieux novateur.
Héliodore, Tami de Jérôme, et quelque temps le compagnon de ses voyages, avait un neveu, Népotien, doué des plus rares vertus. Engagé d'abord au service de l'empereur, Népotien avait donné à la cour de Théodose les exemples que plus tard François de Borgia et Louis de Gonzague devaient donner à la cour de Charles- Quint et à celle de Philippe II; puis, renonçant au monde qui ne l'avait jamais déçu, il se consacra au ministère de l'autel. Jérôme, à cette occasion, lui écrivit une lettre célèbre où sont énumérés les sévères devoirs de la vie sacerdotale. Là entre autres se lit cette leçon qui s'adresse k tous les prédicateurs, et que Fénelon a insérée dans son troisième Dialogue sur r éloquence. « Quand vous enseignerez dans l'église, n'excitez point les applaudissements, mais les gémissements du peuple. Que les larmes de vos auditeurs soient vos louanges. Il faut que les discours d'un prêtre soient pleins de l'Écriture sainte. Ne soyez pas un déclamateur, mais un vrai docteur des mystères de votre Dieu. » [Epis t. LU. Ad Nepotianum, 8.) Cette lettre est de 894 ; quelques années après, en 396, la mort frappait ce jeune homme qu'Héliodore s'était en vain promis comme successeur sur son siège épiscopal d'Attino. Jérôme, dans une lettre éloquente, pleura l'ami qui s'en allait, et s'eflTorça
de consoler celui qui restait. Il y dépeint la mort sereine du jeune prêtre, et d'un trait touchant et discret, rappelle que son souvenir s'était présenté à la dernière pensée du mourant. « Son visage était joyeux; au milieu des assistants en larmes, seul il souriait... Vous eussiez cru, non qu'il mourait, mais qu'il partait pour un voyage; qu'il ne quittait pas ses amis, mais qu'il allait en trouver
d'autres Qui croirait qu'en ce temps même il se
souvint de notre amitié, et que son âme agonisante fut encore sensible à la douceur de cette mutuelle affection? Ayant pris la main de son oncle : envoyez, dit-il, cette tunique dont je me servais dans le service du Christ, à mon père bien-aîmé par l'âge, à mon frère par la communauté du sacerdoce ; et toute l'affection que vous deviez à votre neveu, reportez-la sur celui que vous aimiez déjà avec moi. » [Epîst. LX. Ad Heliodorum, Epitaphium Nepotiani^ i3.) Cet éloge funèbre, — car c'en est un, et qui prélude à tant de futurs chefs-d'œuvre de l'éloquence chrétienne, — contient, nous l'avons déjà dit, la poignante peinture des maux qui ravageaient ajors le monde ; il s'achève par un retour sur la fragilité et la vanité des choses humaines. « Revenons à nous-mêmes. Sais-tu, je te le demande, à quel moment tu as passé de l'enfance à la jeunesse, puis à l'âge viril, enfin à la vieillesse ? Chaque jour nous mourons, chaque jour nous changeons, et
cependant nous nous croyons éternels. Cela même que je dicte et qui s'écrit, ce que je relis, est retranché de ma vie^ . . Nous écrivons et nous écrivons encore ; nos lettres traversent les mers ; le navire sillonne les flots, et avec chaque flot s'écoule un instant de notre vie... » Toutefois, le chrétien, le prêtre ne s'arrête pas à ces mélancoliques considérations ; il porte plus haut le regard. « Notre unique avantage », écrit Jérôme, c'est d'être unis au Christ et d'être unis les uns aux autres dans la charité
du Christ La charité n'aura point de fin. Elle
vit éternellement dans les cœurs; par elle, Népotien absent est avec nous, et, à travers les espaces qui nous séparent, ses mains nous étreignent encore. » [Epist, LX, 19.)
Il faut laisser ces pages touchantes, car la querelle origéniste va se ranimer, et distraire Jérôme de ses travaux, je dirai même de ses regrets. Rufin était parti pour Rome ; arrivé dans la ville étemelle, il y rencontra un homme du monde nommé Macaire, « distingué, » dit-il, « par sa foi, sa noblesse, sa vie, » {Bufini Apologiœ lib. I, 11), et tout occupé alors à défendre dans un traité spécial, contre l'erreur fataliste et les rêveries décevantes de l'astrologie, le dogme de la Providence divine. Les difficultés d'un sujet si ardu l'arrêtaient souvent; mais, sur la foi d'un songe, Macaire attendait quelqu'un qui lui en apporterait bientôt la solution. Il crut re-
connaître en Rufin l'homme annoncé. Rufin revenait de Palestine, il était familier avec la littérature chrétienne de TOrient, il connaissait à fond cet Origène dont l'éclatante renommée avait pénétré dans le monde latin. Ne pourrait-il pas initier Macaire, qui probablement ignorait le grec ou le savait mal, aux œuvres du célèbre Alexandrin, et lui permettre ainsi de puiser à ce vaste réservoir d'idées ? Tous deux le crurent, et Rufin traduisit pour son ami, d'abord l'Apologie d'Origène par le saint martyr Pamphile, ensuite le Periarchon (le livre des Principes),
Cette dernière entreprise était périlleuse, car de toutes les œuvres d'Origène, aucune plus que le Periarchon n'éveillait les défiances et n'appelait les censures de l'orthodoxie. Rufin le savait bien ; aussi, de son propre aveu, n'offrit-il aux Latins qu'un Periarchon expurgé, où des emprunts faits à d'autres ouvrages d'Origène expliquaient et complétaient les passages obscurs. « On ne saurait le nier, » remarque Mgr Freppel, « Rufin a dépassé les droits du traducteur ; il a remanié le texte original d'après une manière de voir toute personnelle; et, lors même qu'on admettrait, comme nous l'admettons en effet, qu'il a bien saisi la pensée d'Origène sur la question de la Trinité, il ne lui appartenait pas de refondre une partie quelconque de l'ouvrage. » {OrigènCy quatorzième leçon.) Dans la préface de sa
traduction, Rufin, pour justifier son entreprise, s'autorisait de l'exemple donné par Jérôme. Sans doute, il ne le nommait point, mais les éloges qu'il lui décernait, et l'indication des œuvres que le solitaire de Bethléem avait déjà traduites, le désignaient suffisamment. Rufin déclarait avoir suivi une voie frayée par un plus grand que lui. S'il avait parfois corrigé le livre des Principes, Jérôme le premier n'avait-il pas supprimé ou adouci, dans sa version des Homélies d'Orîgène, tout ce dont la sévère orthodoxie des Latins aurait pu s'effrayer? Par un coup hardi, Rufin obtenait un double résultat : d'une part, il réhabilitait Origène, et l'Alexandrin jusqu'alors suspect rentrait à Rome, sinon comme un victorieux, du moins comme un acquitté ; d'autre part, il associait à sa cause et à la cause même d'Origène l'homme qui naguère en Palestine, en avait été, avec Épiphane et Théophile, l'adversaire le plus déclaré. Aux yeux de Jérôme, l'origénisme était alors le grand péril de l'Église ; aussi repoussa-t-il de compromettants éloges et une solidarité injurieuse. A ses yeux aussi, mieux valait aborder résolument l'œuvre la plus suspecte du grand Alexandrin, et en mettre à nu les témérités et les erreurs, que d'offrir aux Romains abusés une version adoucie et partant décevante du Periarchon, En conséquence, Jérôme entreprit de cet ouvrage une traduction intégrale qui d'ailleurs ne nous est
point parvenue. Quant à sa conduite passée, quant aux œuvres où il avait loué Origène, quant à l'admiration qu'il avait éprouvée pour lui, Jérôme s'en est expliqué dans sa correspondance. D'une lettre adressée au gendre de Paula, Pammachius, et à Océanus, je détache le passage suivant ; il plaira à ceux qui de nos jours encore, sans contester les erreurs où le hardi et subtil Alexandrin se laissa entraîner, honorent ses vertus et ses travaux ; il répare, dirai-je, l'injure que Jérôme devait faire à cette grande mémoire, en traduisant le haineux pamphlet de Théophile. « Veut-on louer Orlgène ? » demandait Jérôme. « Qu'on le loue comme je le loue moimême. Il fut grand dès l'enfance et le vrai fils d'un martyr; il gouverna l'école chrétienne d'Alexandrie où il avait succédé au docte prêtre Clément ; il eut la volupté en horreur... Il foula aux pieds l'avarice ; il sut par cœur les Ecritures, et consuma dans l'étude des saints livres ses jours et ses nuits... Qui d'entre nous peut lire tout ce qu'il a écrit? Qui n'admireraitl'ardent amour d'Origènepour les Ecritures? Que si quelque Judas, au zèle amer, nous objecte ses erreurs, nous répondrons hardiment : Homère sommeille quelquefois; rC est-ce pas bien pardonnable dans un long poèmel Ne suivons pas dans ses erreurs celui dont nous ne pouvons imiter les vertus. » [Ep. LXXXIV , Pammachio et Oceano, 8.) La traduction de Rufin avait ému à Rome tous
ceux quî s'intéressaient au bon renom de Jéiômc et à la cause de l'orthodoxie. Presque avant tous les autres, Marcella, la savante amie du solitaire, avait aperçu le péril; après s'être tue par modestie, elle l'avait signalé, lorsqu'elle l'eut vu grandir. Rufin, redoutant l'orage qui commençait a gronder, quitta Rome et retourna à Aquilée, muni par le pape Sirice de lettres de communion. C'est sous Anastase, successeur de Sirice, que Torigénisme reçut en Orient et en Occident des coups décisifs. Théophile le poursuivait dans son patriarcat d'Alexandrie avec un zèle où se mêlaient l'âpre amour du pouvoir et l'impatience de la contradiction ; il prétendait l'atteindre même chez les moines de Nitrie, coupables d'avoir défendu le bon droit, et chez leur protecteur, Jean Chrysostome. Jérôme s'associait à cette campagne en traduisant les lettres synodiques de Théophile , peut-être même un odieux pamphlet dont Facundus d'Hermiane, auteur du sixième siècle, attribue la composition au patriarche. « C'est plus que nous ne voudrions poui son honneur », a écrit Tillemont [Mémoires y etc. Saint Jérôme, art. XCVIII); mais Jérôme s'associait à la lutte avec une incontestable sincérité; il n'apercevait que de loin Théophile qui lui apparaissait comme l'intrépide champion de la vérité. Un concile romain de l'an 4oo, dont les Actes sont perdus, condamna les erreurs d'Origène.
Rufin avait adressé au pape Anastase une confession de foi pleinement orthodoxe. Rien ne prouve qu'il ait été directement atteint par les censures d'Ânastase ; il n'a pu l'être qu'au même titre que tous ceux qui avaient propagé des livres erronés et dangereux. L'amitié que de vénérables personnages, saint Paulin de Noie, saint Chromace d'Aquilée, saint Gaudence de Brescia, conservèrent toujours à Rufin, rend témoignage à la pureté de sa foi. Rufin a été téméraire, il a déchaîné une tempête où sa mémoire a presque sombré, il n'a pas été hérétique.
Sa charité, comme sa foi, est-elle sortie intacte de ces douloureux conflits ? Quiconque a lu son Apologie, — ses Invectwes contre Jérômey car c'est le nom que cet ouvrage a gardé, — ne répondra que négativement. « Il mit trois ans à ce travail qu'il lit paraître fragment par fragment, » a écrit Amédée Thierry. « Il le divisa en deux livres, auxquels il ajouta plus tard un supplément. Son but était double î se laver d'abord du crime d'hérésie, en rejetant sur Jérôme l'accusation dont il était l'objet, puis déshonorer Jérôme lui-même et le rendre odieux par des imputations personnelles, tout en gémissant, disait-il, d'être obligé à de tels procédés. » [Saint JerômCy Hv. IV). De fait, nul pamphlet n'a été conduit avec une haine plus savante, n'a plus sûrement visé l'adversaire. C'est l'homme même que Rufin
veut atteindre dans l'écrivain. Laissons Torigénisme reproché au solitaire, à grand renfort d'extraits de ses ouvrages : comme tous les auteurs, Jérôme n'avait-il pas le droit d'expliquer, et, s'il le fallait, de rétracter ses précédents écrits? Nul ne pouvait prétendre qu'il le fît par intérêt personnel. Son tort, s'il en avait eu un, aurait été de s'être contredit. Mais d'autres flèches, bien autrement menaçantes, étaient décochées par Rufin. A l'en croire, Jérôme était l'universel détracteur : détracteur du peuple fidèle dont il avait noirci les mœurs, dams son livre de la Firginitéy au risque de justifier les calomnies des païens et de renchérir même sur elles ; détracteur des travaux du grand évêque Ambroise; détracteur de Rome, cette capitale du monde chrétien; détracteur de tous les écrivains, grecs ou latins, qui l'avaient précédé. Un grief que Rufin allègue avec une insistance maligne , c'est la place que les auteurs païens occupaient dans la pensée et dans les œuvres de Jérôme. En vain, à la suite d'une vision fameuse, Jérôme avait-il fait le serment de ne plus rouvrir jamais les livres profanes: « relisez ses écrits : s'y rencontre-t-il une seule page qui ne l'accuse d'être redevenu cicéronien, où il ne dise : notre Cicéron, notre Horace, notre Virgilel 11 se vante même d'avoir lu les œuvre de Pythagore, lesquelles, au dire des savants, n'existent plus... Dans presque tous ses ouvrages, les citations des
auteurs profanes surpassent de beaucoup, en nombre et en étendue, celles des prophètes et des apôtres. Même lorsqu'il écrit k des vierges ou à des femmes, qui ne demandent qu'à trouver dans nos livres saints des sujets d'édification, il entremêle ses lettres de citations d'Horace, de Cicéron ou de Virgile. » [ApoL, lib. sec, 7.) Délit plus grave encore : dans son monastère de Bethléem, Jérôme faisait l'office de grammairien : « il expliquait son Virgile, avec les comiques, les lyriques et les historiens, à des enfants qu'on lui avait confiés pour leur inspirer la crainte de Dieu. » (/i., 8.) Ce solitaire si épris de la sagesse païenne, s'aide des lumières de docteurs hébreux pour ses travaux bibliques ; il préfère ces maîtres à tous les autres, parce que « chez eux seulement la vérité des Écritures demeure. » Certes, la science ne manquait pas à Rufin, mais contre Jérôme, par antipathie violente et aussi par timidité d'esprit, l'étrange champion d'Origène est du parti de la routine et de l'ignorance. Les moindres changements apportés par Jérôme à la traduction reçue des livres sacrés — par exemple la substitution d'un mot à un autre, — indignent Rufin. « Maintenant que le monde a vieilli et que toutes choses se précipitent vers leur terme, » s'écrie-t-il, « écrivons sur les tombeaux des anciens, » (ces tombeaux reproduisaient souvent, comme un touchant symbole, l'image de Jonas
endormi), (c écrivons, pour le leur apprendre, à eux qui ne l'avaient pas lu dans leur Bible, que Jonas s'est reposé à l'ombre, non d'une courge, mais d'un lierre. » [ApoLy lib. sec, 35.) Sa critique, parfois avisée, reproche à Jérôme des hésitations bien connues sur la canonicité de plusieurs fragments de Daniel ; mais aussitôt, mettant sur la même ligne la tradition dogmatique de l'Église , et ces légendes qui se prétendent en vain des traditions, Ru (in fait un crime à Texégète d'avoir rejeté la fable des soixante-douze vieillards, enfermés par ordre du roi d'Egypte, Ptolémée Philadelphe, dans des cellules séparées, et en sortant avec une version identique delà Bible (/i., 33.) A plus d'une reprise, sous des formes variées, Rufin adresse à l'infatigable traducteur des Écritures cette question par laquelle on a maintes fois essayé de décourager les plus légitimes initiatives : « De tant de grands hommes, tes devanciers, lequel a osé mettre la main k l'œuvre que tu as entreprise? » [ApoLy lib. sec,
Le pamphlet de Rufin, apporté à Jérôme par son frère Paulinien, appelait une réponse : le solitaire de Bethléem n'avait-il pas le droit, le devoir même, de repousser des accusations qui décriaient à la fois sa personne et son œuvre? Jérôme répondit par une Apologie SLUX Inçectiç>es de son adversaire. « Jamais Jérôme ne s'est élevé plus haut que dans ces pages...
Discussion théologîque, justification personnelle, attaques, plaintes, colère enfin, quand l'indignation l'emporte, tout cela est présenté avec une vivacité de style, une abondance de traits, une force de raison vraiment merveilleuses. U Apologie de Rufin porte sans doute la trace d'un grand talent : celle de Jérôme, du génie. » (Amédée Thierry, Saint Jérôme^ 1. IX.) Ajoutons que cette colère, légitime quand elle se contient dans de justes limites, éclate aussi chez Jérôme en personnalités regrettables. Plusieurs années après, dans la lettre à Rusticus, qui décrit le bonheur de la vie monastique, et ôii se rencontrent des traits d'une douceur pénétrante, Jérôme trace sous le nom de Grunnius [le grognon] un portrait digne de ces comiques et aussi de ces satiriques, — Plaute ou Juvénal — qu'on lui reprochait de lire et que sans doute il savait par cœur. De l'aveu de tous, c'est Rufin que Jérôme prétendait peindre : à cette date, c'est-à-dire vers 4o8, le vieil athlète n'avait pas encore désarmé. Désarma-t-il jamais? Un passage du commentaire sur Ézéchiel, postérieur à la mort de Rufin, ne permet pas de le croire. A vrai dire, d'autres saints ont laissé, plus que le solitaire de Bethléem, un renom de mansuétude et de clémence. Rappelons-nous un mot de Sixte-Quint; passant un jour devant une image qui représentait Jérôme se frappant la poitrine avec une pierre, le pape s'écria : Tu fais bien d'avoir à la
main ce caillou ; sans lui, TÉglise ne t'aurait jamais canonisé.
Rufin, chassé d'Aquilée par l'invasion des Goths, se retira en Sicile où il continua ses travaux d'histoire et de traduction. Il y mourut en l'an 4io.