CHAPITRE IV
Le voyageur regajjna la Palestine et s'établit à Bethléem. Des débris de son patrimoine, fermes à demi ruinées par les barbares que Paulinien fut chargé de vendre, et des largesses de Paula, il construisit un monastère qu'il munit d'une tour de refuge. Pour cellule, il choisit une grotte voisine de celle où le Sauveur était né. De son côté, après avoir élevé des cellules provisoires, Paula bâtissait des couvents ; dans son industrieuse charité, elle dotait d'hospices pour les pèlerins la bourgade où, comme le remarque Jérôme, Marie et Joseph avaient été sans asile.
En Palestine, Jérôme retrouvait un ami de sa jeunesse, Rufin qui avait quitté Rome dès Tan 871, et, après six ans passés en Egypte, s'était fixé à Jérusalem, non loin de Mélanie, la veuve aux renoncements austères et aux courses infatigables.
Les relations que Tabsence avait relâchées sans les rompre, se i!esserrèrent entre les deux amis; Jérôme faisait même copier par les moines du couvent des Oliviers, que dirigeait Rufin, des manuscrits de littérature profane dont se servaient ses disciples.
Les premiers temps du séjour de Jérôme à Bethléem furent d'une grande douceur; tout le charme et l'édifie, et un frémissement d'admiration joyeuse, une brise de renouveau, dirai-je, passe à travers les pages qu'à cette date il écrivait ou inspirait. « Ici arrivent les plus illustres Gaulois. Le Breton, séparé de notre monde, a fait à peine quelques progrès dans la piété, qu'il abandonne son soleil prompt à se coucher, et se met à la recherche d'un pays qu'il ne connaît que par la renommée et par l'Écriture. Que dire des Arméniens, des Perses, des peuples de l'Inde et de l'Ethiopie, de l'Egypte ellemême si féconde en moines, du Pont et de la Cappadoce, de la Cœlé-Syrie et de la Mésopotamie? Toutes ces contrées de l'Orient nous envoient des essaims de moines... Ils accourent ici, et nous donnent l'exemple de toutes les vertus. Les langages différent, mais la religion est la même. Autant il y a de nations, autant presque compte-t-on ici de chœurs qui chantent les psaumes. Au milieu de tout cela, — et c'est le triomphe du christianisme, — point de superbe.: nul ne s'enorgueillit de sa chasteté ; si l'on dispute, c'est à qui sera le plus
humble. Le dernier de tous est ici estimé le premier On ne juge pas autrui, de crainte d'être
jugé par le Seigneur. La médisance, si commune dans nombre de provinces où Ton se déchire à belles dents, esticitout à fait inconnue. Point de luxe, point de volupté... » Et Jérôme ou Paula termine cette peinture par des traits d'une grâce idyllique. <( Dans cette campagne du Christ, tout est simplicité, et, sauf qaand on chante les psaumes, tout est silence. Où que vous alliez, le laboureur, la main à la charrue, répète alléluia. Le moissonneur tout en nage se délasse par le chant des psaumes; et le vendangeur, en taillant sa vigne, redit quelque chose des accents de David. Ce sont, pour ainsi dire, les chants d'amour du pays, les mélodies du berger, l'accompagnement du laboureur. » [Eplst, XLKI. Paulœ et Eustochii ad Marcellarriy 9, 10, 11.)
Ces années paisibles furent aussi pour Jérôme des années laborieuses. La direction qu'il imprimait aux couvents qui avaient surgi autour de la grotte de Bethléem, la correspondance active qu'il entretenait avec ses amis du dehors, les leçons même de grammaire qu'il donnait à des jeunes gens, et qui lui rappelaient cette antiquité profane que Jérôme se fûtefforcé en vain d'oublier ou de haïr, tout aurait suffi à remplir sa vie; ce n'était là cependant que la moindre partie de son travail. Les conseils deDaniase avaient poussé Jérôme à l'étude de l'Écriture; et le provî-
dentiel attraît qui l'y poussait aussi gagnait sans cesse en précision et en force. C'est à la Bible que tout le ramène. « Ses lettres, » a-t-on dit, « sont des commentaires des saintes Écritures. . . S'il s'occupe d'histoire et de géographie, c'est afin d'arriver à une connaissance plus exacte des pays où se sont accomplis les événements de l'Ancien et du Nouveau Testament. » ( L'abbé Eugène Bernard, Les voyages de saint Jérôme, chapitre VIII.) C'est pour mieux entendre les livres sacrés, qu'il reprend, sous la direction d'Israélites savants, l'étude de l'hébreu; qu'il y joint celle du chaldaïque. Cette dernière langue, dans laquelle ont été écrits le livre de Tobie et une partie du livre de Daniel, lui coûta des peines infinies. « Je me suis dernièrement heurté, écrivait-il, contre le livre de Daniel, et j'ai ressenti un tel ennui que, pris d'un soudain désespoir, j'étais tenté de regarder comme inutile tout ce que j'avais fait jusqu'alors. Un juif m'encourageait; il me redisait si souvent dans sa langue le Labor omnia i>incit improbusy que moi, qui passais pour maître en hébreu, je me fis écolier pour apprendre le chaldaïque. A vrai dire, je lis et j'entends cette langue mieux que je ne la parle. » (Prœfatio Hieronymi in Danielem Prophetam,)
Paula et Eustochium initiées à la langue hébraïque, aidaient Jérôme dans ses travaux ; elles lisaient la Bible de concert avec lui, et, par leur pieuse et in-
satiable curiosité, provoquaient des explications que le saint, de son aveu, empruntait aux maîtres de la doctrine : qui donc les connaissait mieux que Jérôme? A leur prière, il commenta les Épîtres à Philémon, aux Galates, aux Éphésiens, à Tite ; il acheva pour les deux survivantes l'explication de TEcclésiaste que Blésilla lui avaii demandée autrefois (386- 387). « Il traduisit le texte sur l'hébreu en s'attachani le plus qu'il pouvait aux Septante » , dit Tillemont. « Sixte de Sienne appelle cet ouvrage un livre admirable pour la brièveté et la clarté avec laquelle il explique le sens spirituel et littéral. » [Mémoires y etc. Saint Jérôme ^ art. XÏjVIII.)
D'autres travaux encore occupèrent Jérôme : la traduction longtemps interrompue du traité de Didyme sur le Saint Esprit, de trente-neuf homélies d'Origène sur l'Évangile de saint Luc ; un traité des lieux et des noms hébreux : essai d'étymologie et de géographie bibliques; un traité des questions hébraïques ; la biographie des hommes illustres de l'Église ; des écrits contre le moine Jovinien qui contestait l'excellence de la virginité, et à cette erreur profondément anlichrétienne en ajoutait d'autres, notammentcelle de la parité des fautes et de l'égalité des mérites. Parmi tous ces travaux, l'étude, l'interprétation de la Bible demeurait l'objet constant et principal, je dirais presque l'exclusif objet de sa pensée etde son amour. « Avant de traduire l'Écriture sur l'hébreu »,
dît Tillemont, « il en avait donné en latin une édition corrigée très exactement sur les Septante, non de l'édition commune où il s'était glissé quantité de fautes, mais de celle qui était dans les Hexaples d'Origène , qui était bien plus correcte, et qui se chantait dans les églises de Palestine. » [Mémoires ^ etc. Saint Jérôme, art. LUI.) Malheureusement , du vivant même de Tauteur, la plus grande partie de la traduction disparut : « pleraque prioris laboris fraude cujusdam amisimus », écrivait Jérôme à saint Augustin. [Epist. ex XXIV, Ad Augustinum,) De la version hiéronymienne des Septante, il ne reste que le psautier, traduit, nous l'avons vu, sur la demande du pape Damase ; le livre de Job, dédié à Paula et à Eustochium ; et des prologues aux livres de Salomon et aux Paralipomènes. Une œuvre plus importante et plus durable a consolé de cette perte la postérité chrétienne, et entouré d'une gloire presque sans égale le nom de Jérôme. Pour couper court aux divergences des versions scripturaires en usage dans les différentes Églises, et pour désarmer la critique railleuse des Juifs, qui reprochaient parfois aux chrétiens de citer la Bible sans l'entendre, Jérôme se résolut à traduire les livres saints sur l'original. Il ne s'astreignit pas à suivre dans son travail l'ordre du Canon. Il commença par les livres des Rois, que précède une préface célèbre qui a donné lieu à
de longues controverses.
Doutant que les écrits deutéro-canoniques de l'Ancien Testament fussent inspirés, — sur ce point, rÉglise n'a point ratifié les incertitudes du savant exégète, — Jérôme n'énumère que les vingtdeux livres canoniques des Hébreux dans cette préface qu'il destinait en quelque sorte à couvrir comme un casque et k défendre toute sa traduction de la Bible {quasi galeatum principium^ dit-il; de là, le nom de prologus gcdeatus qu'elle a gardé). C'est vers 391 que Jérôme écrivait cette préface. Plus tard, en SgS, envoyant à Pammachius ces prémices de son œuvre, il lui apprenait qu'il avait traduit de l'hébreu en latin les seize prophètes. « Emprunte ce travail à ta cousine Marcella », écrivait-il à Pammachius ; « lis le même livre en grec et en latin ; compare à ma nouvelle version celle que j'ai faite sur les Septante, et tu verras clairement quelle diflférence il y a entre la vérité et le mensonge. » [Epist, XLIX, Ad Pammnchiumy 4-)
Nous savons déjà que Jérôme traduisit Job et surtout Daniel au prix de bien des fatigues. En 894, il traduisit Esd ras etNéhémie, qu'il dédia à Domnion et àRogatien ; l'année suivante, il adressait à Chroma tins sa traduction des Paralipomènes. Énumérerons-nous tous les autres travaux scripturaires qui sortirent de la féconde solitude de Bethléem? A la demande du moine Sophronius, Jérôme traduisit les Psaumes sur l'hébreu; au sortir d'une longue maladie, il traduisit
aussi les Proverbes, TEcclésiaste , le Cantique des Cantiques. Les Prophètes furent commentés par lui.
Du commentaire sur Sophonie, — le prophète chez qui l'on entend d'avance comme un prélude du Dies irœ, — nous détachons une page éloquente; dans la ruine de Jérusalem, dans la dispersion des Juifs, Jérôme nous montre l'accomplissement des menaces divines. « Voyez au jour où Jérusalem a été prise et détruite par les Romains, venir un peuple en deuil, se presser des femmes décrépites, des vieillards chargés d'années et de haillons, portant dans leurs personnes et sur leurs vêtements la marque de la colère divine. Elle s'entasse cette troupe misérable aux lieux où se dresssa le gibet du Seigneur, où resplendit sa résurrection. Tandis que sur le mont des Oliviers reluit l'étendard de la croix, ce peuple pitoyable pleure les ruines de son temple, et cependant n'excite pas la pitié. Les larmes coulent encore sur leurs joues, leurs bras sont livides, leurs cheveux épars ; et le soldat romain leur réclame un salaire, pour les laisser pleurer davantage. A ce spectacle, qui douterait que ce ne soit là le jour de tribulation et d'angoisse, le jour de calamité et de misère, le jour de ténèbres et d'obscurité, le jour de nuage et de tempête, le jour de la trompette et du cri d'alarme? Ils entendent dans leur deuil le bruit des clairons ; selon la prophétie, la voix des fêtes
s'est changée en lamentations. Ils vont hurlant de douleur sur les cendres du sanctuaire, sur l'autel abattu, sur les villes autrefois fortifiées, sur les tours du temple d'où ils ont précipité Jacques, le frère du Seigneur! » [Commentar. in Sophoniam lib. cap. I, V. i5, i6.) Jérôme, comme dit Villemain, «interprète les antiques malédictions prononcées sur le peuple juif à la lueur lointaine des incendies qui ravagent l'Occident. »
Après avoir énuméré les traductions faites par le laborieux ascète, Tillemont ajoute que, nonobstant la vénération qui s'attachait aux Septante, dont l'Église s'était toujours servie depuis les apôtres, la version hiéronymienne finit par prévaloir. « C'est elle qui fait le fond de notre Vulgate à l'exception des psaumes qui sont demeurés selon la version des Septante, avec les livres que l'on n'a point en hébreu, comme la Sagesse et l'Ecclésiastique, Baruch, les Machabées, et quelques endroits de Daniel et d'Esther . Dans les autres mêmes, il y a quelques restes de l'ancienne version différente de celle de saint Jérôme.» [Mémoires^ etc. Saint Jérôme^ art. LVI.)
Les critiques n'avaient pas manqué à Jérôme; a quel talent, surtout lorsque le succès le couronne, seront-elles jamais épargnées? La jalousie le poursuivait d'iniques et blessantes accusations. « Des Grecs venaient lui reprocher de piller les auteurs grecs ; des Latins de ne montrer d'estime que pour
les travaux faits en Orient, comme si son but avoué n'était pas d'éclaircir l'Évangile et la Bible par des observations prises aux lieux mêmes où les événements s'étaient accomplis, et de faire entrer l'Occident, son pays, dans le mouvement scientifique de la chrétienté orientale ». {A.médéeThierry , Saint Jérôme, 1. VII.) Une orthodoxie défiante lui reprochait des travaux qui paraissaient introduire dans les usages liturgiques des nouveautés périlleuses. Et cependant Jérôme était heureux, il était paisible autant que le lui permettait sa nature inquiète. Ses lettres témoignent de ce bonheur et de cette paix qu'il eût voulu faire partager k tous ses amis de Rome. « Nous qui avons déjà traversé sur les flots tant d'espaces de la vie, » écrivait-il à Marcella, « nous dont la net a été tour à tour battue par les tempêtes et trouée par les écueils cachés, hâtonsnous d'entrer au port. Ce port, c'est la solitude et les champs. Ici du pain bis, des herbes arrosées de nos mains , du lait, rustique gourmandise, telle est notre nourriture, vile mais innocente. A ce train de vie, le sommeil ne nous détournera point de la prière, les lourdeurs d'estomac n'interrompront pas notre lecture. L'ombre d'un arbre, en été, nous offrira une retraite. En automne, un lit de feuilles sous un ciel clément nous présentera le lieu du repos. Au printemps, la campagne se peint de fleurs, et parmi les gazouillements des oiseaux le chant des
psaumes est plus doux. Uhîrer vient-il avec ses froids et ses neiges, je n'ai pas besoin d'acheter du bois : grâce à la forêt prochaine, je veillerai ou dormirai chaudement à bon compte. Sans qu'il m'en coûte, je ne gèlerai pas. Que Rome garde pour elle ses tumultes, que ses arènes rougissent de sang, que son cirque résonne de cris insensés, que ses théâtres débordent de luxure ; enfin, pour parler de nos amis, que le sénat des matrones y soit visité chaque jour ! Nous autres, ici, nous pensons qu'il est bon de, s'attacher à Dieu et de mettre en lui son espérance, afin qu'au jour où nous échangerons notre pauvreté contre le royaume des cieux, nous puissions nous écrier : que désiré-je dans le ciel et qu^aije voulu sur la terre y hormis i^ouSy ô mon Dieu? » {Epist. XLIII. j4d Marcellam.)
Au nombre des voyageurs qui visitèrent Jérôme, il en est un que nous ne pouvons oublier, car son nom évoque les plus grands souvenirs de cet âge. Vers 393, Alype que les Confessions de saint Augustin nous ont appris à connaître et à aimer, arrivait en Palestine. « Il vit saint Jérôme, » dit Tillemont, <( et lui parla desaint Augustin... Saint Augustin avait déjà quelque connaissance de saint Jérôme par la réputation de ses ouvrages... Mais ce voyage de saint Alype les unit beaucoup davantage. Saint Jérôme aima saint Augustin sur ce qu'il en apprit de la bouche de saint Alype; et saint Augustin qui
souhaitait extrêmement de voir saint Jérôme... crut avoir satisfait en quelque sorte son désir en le voyant par les yeux d'Alype qui ne faisait avec lui qu'un cœur et qu'une âme [Mémoires etc. y article LXI.) Fabiola et Océanus abordèrent aussi en Palestine, et prirent place, celui-ci dans le couvent de Jérôme, celle-là dans le monastère de Paula.
C'est vers le temps de la visite d'Alype que Jérôme écrivît à une veuve romaine, Furia, descendante des Camille, une lettre célèbre qui fait l'éloge et trace les règles austères d'une viduité toute consacrée à Dieu et aux pauvres.