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CHAPITRE VI i

JOIE BT DEUILS. l'ÉDUCATEUR

Nous en avons fini avec cette querelle quî, après avoir troublé la vie du solitaire, a laissé à la postérité elîe-mème une impression pénible. La controverse de saint Augustin avec saint Jérôme, dont nous parlerons bientôt, n'a jamais eu l'acuité que nous présente la dispute avec Rufin ; et elle s'est terminée par les mutuels témoignages d'estime, de sympathie et de respect que se donnèrent le vétéran de l'exégèse et le théologien d'Hippone.

Dans ces dernières années du quatrième siècle, les deuils se succédaient pour Jérôme. Pauline, la seconde fille de Paula, la femme de Pammachius, était morte en 897; c'est en 899 seulement que Jérôme écrivait à l'époux survivant la lettre de condoléances qui est en même temps un éloge funèbre. 11 se nomme lui-même un consolateur tardif [serus consolator)^ sans indiquer les causes de son retard Non seulement la chrétienne qui s'en était allée,

mais aussi Pauia, Eustochium, Pammachius, sont loués dans cette lettre qui finit par un trait touchant. « En terminant 9 je m'aperçois », disait Jérôme, « que Blésilla manque à votre groupe et à mon dessein : j'ai presque oublié de nommer celle qui vous a devancés auprès de Dieu. De .cinq, vous êtes réduits à trois; deux ont été enlevées par la mort. Blésilla avec sa sœur Pauline dort du sommeil de la paix ; et toi qui leur survis, debout entre leurs tombes, tu t'en iras au Christ d'un vol plus léger. » [Epist. LXVL Ad Pammachium^ i5.)

C'est entre 898 et 4oo que se place la date d'une lettre que Jérôme écrivit à Léta , épouse du fils de Paula, Toxotius. Déçue plus d'une fois dans ses espérances de maternité, Léta enfin avait mis au monde une fille qu'elle croyait devoir à l'intercession d'un martyr, et que, dès avant sa naissance, elle avait vouée à la vie religieuse. L'enfant s'appelait Paula du nom de l'aïeule.

Par un endroit, le milieu où était née la jeune Paula ressemblait à nombre de nos familles contemporaines. Fille d'une chrétienne et belle-fille d'une sainte , épouse de Toxotius qu'elle avait amené au christianisme, Léta avait pour père un pontife païen, Âlbinus; elle était donc sortie d'une union mixte, comme le lui rappelait Jérôme : Tu es nata de impari matrimonio. Aujourd'hui, — sauf de très rares exceptions, — les païens n'épousent point des chré-

tiennes ; mais, dans beaucoup de familles, le rationalisme plus ou moins conscient, l'incrédulité théorique ou simplement pratique de Tépoux ou de Fascendant, ne rappelle-t-elle pas le paganisme d'Albinus? En des traits touchants, Jérôme nous décrit Tinfluence que la foi de ceux qui l'entouraient devait exercer sur le demeurant du polythéisme : « Qui le croirait, que la petite-fille du pontife Albinus naîtrait d'un vœu de sa mère ; qu'en présence de son aïeul ravi, l'enfant balbutierait YAlleluia du Christ, et que le vieillard réchaufferait dans son sein une vierge d^ Dieu? Nous avons d'heureuses espérances. Une sainte et fidèle maison sanctifie le seul infidèle qui s'y trouve. Il est déjà le candidat de la foi, celui qu'environne une troupe de fils et de petits-fils chrétiens. » [Epist. CFIL AdLsetam^ i.)

L'enfant bégayait encore, que Lé ta, de concert avec son amie Marcella, demandait à Jérôme tout un plan d'éducation. La lettre que nous allons étudier fut la réponse du solitaire.

Cette lettre est, à certains égards, un traité de r éducation des filles ^ pourvu qu'on n'oublie pas qu'il s'agit ici d'une Romaine du cinquième siècle, d'une patricienne, d'une enfant que les vœux les plus ardents appelaient à la vie religieuse. Jérôme ne veut pas la sevrer des tendresses domestiques : « Que son aïeule » , dit-il, « la prenne dans ses bras ; qu'elle connaisse son père à son sourire ; qu'elle soit

aimable envers tous, et que toute sa parenté se réjouisse d'avoir été la tige d'une telle rose » (76., 4) ; mais en même temps, il la soumet de bonne heure à une discipline que beaucoup de nos contemporaines jugeraient bien sévère. Ces contemporaines, — même celles auxquelles M^ Dupanloup adressait sa célèbre brochure : Femmes studieuses et femmes sa^ vantes^ — trouveraient aussi bien sévère le plan d'études que Jérôme traçait à la jeune Paula, sans d'ailleurs l'enlever aux travaux plus modestes qui sont l'apanage de la femme. Ces auteurs profanes que Rufin reproche à Jérôme de citer sans cesse dans ses lettres à des jeunes filles et à des femmes, l'austère pédagogue ne les nomme même pas dans cette lettre ; mais aussi, comme on l'a dit, « n'est-il plus question à! études classiques ». (Le P. Charles Daniel, Des études classiques dans la société chrétienne^ chapitre III.) Les seuls ouvrages dont Jérôme permette l'étude à l'enfant, pour l'âge où elle pourra les comprendre, ce sont les livres inspirés, et ceux des interprètes autorisés de la tradition. « Qu'elle étudie d'abord les psaumes, et puis, qu'elle se forme à la vie dans les Proverbes de Salomon. Que l'Ecclésiaste l'accoutume à mépriser le monde. Qu'elle demande à Job des leçons de force et de patience. Qu'elle passe aux Évangiles, et qu'elle ne ferme jamais ces livres. Que son cœur tout entier s'imprègne des Actes des Apôtres et des Épîtres. »

Jérôme indique ensuite l'ordre dans lequel Paula devra lire les autres parties de FÉcriture; en critique avisé, il la détourne de ces apocryphes dont les titres étaient menteurs et la doctrine suspecte. C'est le théologien exact qui lui désigne ensuite les auteurs ecclésiastiques où la jeune chrétienne puisera une doctrine irréprochable. Jérôme nommait ceux dont, sans le savoir, il était l'émule et l'égal. « Qu'elle ait toujours en main les opuscules de Cyprien. Qu'elle parcoure d'un pas assuré les lettres d'Athanase et les livres d'Hilaîre. Qu'elle se plaise dans les ouvrages de ces nobles génies : de telles lectures, sa foi et sa piété n'ont rien à craindre. » [Epist. CFII, Ad Laetam, 12.)

Un doute cependant se présentait à l'esprit du solitaire; comment Léta, vivant sans doute d'une vie pieuse , mais vivant à Rome dans le commerce du monde, pourra-t-elle élever sa fille d'après un tel programme ? Que l'on dérobe l'enfant aux périls de Rome. « Envoie-la à son aïeule et à sa tante », écrivait Jérôme. « Place cette perle rare dans la grotte de Marie, dans la crèche où Jésus vagissait. Nourris-la dans le monastère, parmi les chœurs des vierges. . . qu'elle ignore le monde , qu'elle vive de la vie des anges... Confie à Eustochium cette enfant dont le vagissement seul est une prière pour toi. Confie-liii Paula comme l'imitatrice, comme la future héritière de sa sainteté. Qu'elle voie, qu'elle

aime, qii*elle admire dès ses jeunes ans celle dont les discours , la tenue, la démarche enseignent la vertu î Qu'elle soit bercée sur le sein de l'aïeule, qui recommencera pour sa petite-fille tout ce qu'elle a fait pour sa fille, et à qui une longue expérience a enseigné l'art d'élever, de garder, d'instruire les vierges. » Le vieillard dans l'âme de qui semblaient s'éveiller les tendresses et les sollicitudes d'une paternité tardive, réclamait une part, et , s'il le fallait, la part la plus humble, dans l'éducation de l'enfant. « Si tu m'envoies la petite Paula, je te promets de me faire son maître et son nourricier. Je la porterai sur mes épaules; vieillard, je balbutierai avec elle, plus fier de mon emploi qu'Aristote ne le fut du sien. J'aura à former, non un roi de Macédoine destiné à périr à Babylone par le poison , mais une servante et une épouse du Christ, à qui le royaume du ciel est promis. » {Epist. CVII, i3.)

La prière de Jérôme ne fut pas exaucée tout de suite. Un jour cependant, la jeune Paula rejoignit sa tante au couvent de Bethléem, où elle aussi devait subir les odieuses persécutions des pélagiens. Elle lui survécut; Jérôme la recommande au pieux souvenir d'Alype et d'Augustin, dans une lettre qu'il écrivait en 419, après la mort d'Eustochium, et la dernière peut-être qu'il ait écrite. [Epist. CXLIIL Ad Alypium et Augustinum.)

Longtemps avant cette date, en 4o4> Paula, la

glorieuse aïeule, était allée recevoir sa récompense. C'est par de longues souffrances qu'elle s'était acheminée au terme tant désiré. Elle avait été profondément affligée de la mort de sa fille Rufine qui, du rivage d'Ostie, la suppliait par des larmes muettes d'attendre au moins pour partir qu'elle fût mariée, [Ep, CFIIL Epitaphium Pau/œy 6.) Entre elle et ceux qu'elle aimait, l'intrépide chrétienne avait pu mettre les flots et le désert; mais ni l'indifférence ni l'oubli n'avaient pénétré dans son âme. A la fin de l'an 4o3, Paula fut forcée par la fièvre de s'aliter. Eustochium était à ses côtés, lui prodiguant des soins de tous les moments , et ne quittant sa mère endormie que pour courir à la crèche du Sauveur. Jérôme non plus n'abandonnait pas la mourante, goûtant l'amère douceur de contempler une fin sf paisible , et de recueillir ce dernier soupir qui était encore une louange au Seigneur. L'évêque de Jérusalem, Jean, les évêques des villes voisines, des prêtres et des diacres en grand nombre, assistaient aussi à cette agonie, et firent à la sainte, dans la grotte de la Nativité, des funérailles triomphales. Paula était morte le a6 janvier 4o4, âgée de cinquante-sept ans, dont elle avait passé dix-huit à Bethléem. Jérôme a dit que les gémissements ne retentirent pas à ces obsèques; lui-même avait contenu sa douleur; mais il était vaincu par elle, a La mort de la sainte et vénérable Paula m'a tellement acca-

m LA VIE DE SAINT JÉRÔME.

blé, » écrivait-il quelques mois plus lard a Théophile, « que jusqu'à ce jour je n'ai rien traduit des livres saints. Tu le sais, j'ai perdu tout d'un coup ma consolation... » [Epist. XCIX, Ad Theo^ philuniy 2.) Dans la préface de sa traduction de la règle de saint Pacôme, le solitaire fait un aveu semblable : l'accablement de la douleur l'a longtemps contraint au silence; et si à cette heure, il avait enfin rompu ce silence, et repris ses travaux ordinaires, en commençant par la traduction de quelques ouvrages des abbés de Tabenne , c'était dans l'espérance que cela agréerait à cette sainte âme, qui avait toujours tant aimé les monastères. (Tillemont, Mémoires, etc. Saint Jérôme ^ art. CVI.)

Eustochium avait prié Jérôme d'écrire pour elle l'éloge funèbre de sa mère ; Jérôme pouvait-il se refuser à cette demande? Il avait déjà loué Blésill a, Pauline et Léa ; il avait célébré les vertus sacerdotales de Népotien. Fabiola, Fancienne habituée des pieuses réu-? nions de TAventin, était morte en 4oi, après avoir expié par une pénitence héroïque et d'immenses aumônes la faiblesse et l'ignorance qui lui avaient fait contracter de i econdes noces du vivant d'un indigne époux; et Jérôme, pour glorifier la chrétienne héritière des Fabius, naguère sa visiteuse en Palestine, avait trouvé des accents magnifiques. Le panégyriste éloquent et sincère de ces âmes saintes, était tenu de surmonter sa douleur, et de louer aussi la bien-

faitrîcç, ramie incomparable dont la mort Favait presque abattu.

Il avait hésité d'abord ; il avait ensuite essayé en vain. Qui donc, au moment de retracer la vie d'un êtr^ cher et disparu, n'a éprouvé l'angoisse, et ne s'est avoué son impuissance? L'âme, oppressée par le regret, ne se sent pas maîtresse d'elle-même; elle ne peut ordonner ses souvenirs et ses pensées ; d'ailleurs, les mots n'arrivent pas, ou arrivent faibles et languissants, (c Toutes les fois que je prenais mon stylet, » a écrit Jérôme; « il glissait sur la cire de mes tablettes, mes doigts se raidissaient, le stylet me tombait des mains, mon esprit était sans force. » [Epist, CFlIly 32.) Le solitaire se résolut à dicter; et, en deux veilles, il composa l'œuvre demandée. Cet éloge est une lettre et un récit, ce n'est pas un discours ; aussi ne faut-il pas y chercher l'Oraison funèbre telle que Bossuet en a conçu et réalisé Tidéal sublime, et comme, de nos jours encore, le cardinal Pie en a donné de précieux modèles : l'Oraison funèbre qui groupe autour d'une ou de plusieurs idées maîtresses tous les événements d'une existence. « Jérôme, » dit Amédée Thierry, « suit Paula dans toutes les phases de sa vie, son mariage, sa viduité, sa consécration à l'état religieux, ses douleurs de famille, la persécution de ses proches; puis il raconte son départ de Rome, leur commun voyage en Terre Sainte, leur visite aux solitudes de Nitrie,

leur séjour à Bethléem. C'est le fil de vingt années passées l'un près de l'autre, qu'il se plaît à dérouler devant cette amie absente. Il n'oublie rien, Paula revit dans son récit; elle marche, elle parle, on entend les austères leçons que sa bouche adresse à ses nonnes, ses controverses avec des moines hérétiques, et jusqu'aux douces saillies de cet esprit sans fiel. Le deuil des enfants, les langueurs de la maladie, les derniers combats de la mort, tout est rappelé, tout est décrit avec larmes. Souvenirs sacrés d'un ami, destinés à réveiller ceux d'une fille, et à se confondre avec eux! » [Saint Jérôme ^ livre X.) Détacherons-nous de cet éloge funèbre quelquesuns des traits pathétiques dont il abonde? Citonsen au moins la péroraison. « Jésus m'est témoin, » dit Jérôme, « que Paula n'a point laissé à sa fille un seul écu , qu'elle lui a laissé beaucoup de dettes , et, chose plus lourde que des dettes, une multitude de frères et de sœurs qu'il est malaisé de nourrir, qu'il serait impie de renvoyer. Est-il un spectacle d.e vertu comparable à celui-ci? Une femme de la plus noble famille, autrefois opiilente, et tellement dépouillée par sa foi et sa charité, qu'elle s'est presque réduite à l'extrême indigence... Sois tranquille, Eustochium, tu es riche du plus grand des héritages. Le Seigneur est ton partage; et, pour compléter ton allégresse, ta mère a été couronnée par un long martyre. Ce n'est pas l'effusion du sang qui

fait seule le martyre; Tirrépréhensible servitude d'une âme toute dévouée à Dîeu est aussi un martyre de tous les jours. Le martyre sanglant a sa couronne tressée de roses et de violettes ; la couronne de lis est pour l'autre martyre... A ceux qui ont vaincu, soit dans la paix soit dans la guerre, les mêmes récompenses sont accordées. Ta mère a entendu la voix qui disait à Abraham : Sors ds ton pays et de ta famille, et viens dans la terre que je te montrerai. Elle a entendu cet ordre donné au nom de Dieu par Jérémie : Fuyez du milieu de Babylone, et saurez ços âmes! Et, fidèle jusqu'à la fin, elle n'est point retournée en Chaldée, elle n'a point regretté les malsaines délices de l'Egypte ; mais, escortée d'un chœur de vierges, elle s'est faite la compatriote du Sauveur; et, de l'humble Bethléem s'élevant au royaume céleste , elle dit à la véritable Noémi : Ton peuple est mon peuple, ton Dieu est mon Dieu

« Adieu, ô Paula! Soutiens par tes prières la vieillesse défaillante de celui qui te vénère. Ta foi et tes œuvres t'ont introduite auprès du Christ : admise en sa présence, tu seras plus sûrement exaucée. » (Epist, CVIU, Epitaphium Paulœ^ 3o, 3i , 33.)

Dans le passage que nous venons de citer, Jérôme fait une allusion discrète à toutes ces sœurs, à tous ces frères que la mort de Paula laissait si dépourvus. La Providence continua de veiller

96 LA VIE DE SAÏNT JÉROIHE.

sur les couvents de Bethléem. Nous le savons déjà, pour faire subsister les moines, Jérôme avait vendu les derniers débris de son patrimoine. Mais Eus tochium était là, vaillante et généreuse comme Tétait sa mère; et quelques années plus tard, la jeune Paula, docile aux appels de Jérôme et aux suprêmes désirs de son aïeule, apportait d'abondantes ressources aux vierges dont elle venait par» tager la vie.

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