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CHAPITRE VII

Dans les années qui vont de SgS à 4^5 se place la controverse qu'un passage de TÉpître de saint Paul aux Galates, interprété différemment par Jérôme et par Augustin , excita entre Texégète vieilli qui se comparait volontiers à TEntelle de TÉnéide, et le prêtre déjà illustre qui allait doter d'un incomparable éclat le siège jusqu'alors obscur d'Hippone. Quelques détails d'histoire aideront à entendre l'objet de la controverse.

C'est aux juifs que l'Évangile fut d'abord annoncé» comme c'est à eux que le Messie avait d'abord été promis. Leur sévère monothéisme, les traditions et les espérances dont ils gardaient le dépôt, tout> dans les desseins de Dieu, les préparait à recevoir la révélation nouvelle, car, selon le mot de saint Paul, la loi de Moïse était le pédagogue qui devait les conduire à l'Évangile. L'inintelligent et intrai-

table orgueil du plus grand nombre opposa au bienfait divin la résistance que Ton sait ; et, parmi ceux qui acceptèrent le christianisme, beaucoup en méconnurent la nouveauté souveraine et le caractère libérateur; ils imposaient aux gentils, comme condition nécessaire de leur entrée dans le royaume de Dieu, l'acceptation des rites mosaïques. Sans doute, la question avait été tranchée au concile de Jérusalem ; sous l'inspiration divine, Pierre, le chef des Douze , et Jacques , l'évêque de ceux qu'on nommait les chrétiens de la circoncision, s'étaient accordés pour affranchir des prescriptions de la loi les païens convertis ; mais tous les judéochrétiens ne se laissèrent pas convaincre. Aux yeux de ces défenseurs obstinés de rites désormais sans vertu, les seuls chrétiens complets étaient ceux qui se pliaient à toutes les observances mosaïques, et qui devenaient, dans l'Église, ce qu'avaient été dans la Synagogue les prosélytes de la justice; les autres étaient de ces prosélytes de la porte avec qui toute vie commune, tout rapport familier étaient interdits. Un instant, la conduite de Pierre avait paru favoriser de si injustifiables prétentions. Laissons saint Paul nous raconter lui-même, dans son libre et dramatique langage, ce qu'on a nommé \e conflit d'Antioche.

« Lorsque Céphas, » dit-il, « fut venu à Antioche# je lui résistai en face, parce qu'il était répré-

hensible. Car avant la venue de quelques hommes de l'entourage de Jacques, il mangeait avec les gentils; mais après leur arrivée, il se retira et se tint à l'écart, par crainte des circoncis. Et les autres Juifs imitèrent sa dissimulation , au point que Barnabe lui-même fut entraîné à en faire autant. Mais quand je vis qu'ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l'Evangile, je dis à Céphas devant tous : si toi, qui es juif, tu vis à la manière des gentils et non à celle des juifs, comment contraînstu les gentils à vivre à la juive? » [Galat.y II, ii-i4) Disons-le tout d'abord, de quelque manière que l'on entende le passage qui devait tant émouvoir saint Jérôme et saint Augustin, la doctrine de l'infaillibilité de saint Pierre et des apôtres, — infaillibilité qui , personnelle à ceux-ci, s'est perpétuée chez les successeurs de saint Pierre, — cette doctrine, dis-je, n'est pas en cause. Le litige des apôtres portait seulement sur une question de conduite. Mais ce litige était-il réel; ne faut-il pas plutôt y voir une scène concertée entre Paul et Pierre, désireux l'un et l'autre de réprimer par un éclatant exemple les intolérables prétentions des judaïsants? C'est à ce dernier sentiment que Jérôme s'était arrêté. « Paul, voyant mettre ainsi en péril la grâce de l'Évangile », écrit Jérôme, <c recourut, vieux guerrier, à une manœuvre nouvelle; il voulut opposer une autre conduite à celle par la-

quelle Pierre espérait sauver les Juifs, et résister en face à Tapôtre de la circoncision : il ne blâmait pas son dessein ; et si Paul reprenait Pierre et lui résistait en public, c'était dans ^intérêt des chrétiens venus de la gentilité. Soutiendra-t-on que Paul a opposé à Pierre une résistance véritable, et que pour maintenir la vérité de l'Évangile, il a fait à son ancien un hardi et public affront ? Alors, il ne faudra plus dire que Paul lui-même s'est fait juif afin de gagner les Juifs ; on le tiendra pour coupable de feinte, lorsqu'il coupe sa chevelure à Cenkhrée, et que, la tête rasée, il fait son offrande à Jérusalem [Act»y XVIII); lorsqu'il circoncit Timothée [Act., XVI), lorsqu'il marche pieds nus, toutes choses qui évidemment appartenaient aux cérémonies judaïques. Si donc celui qui avait été envoyé aux gentils, s'est cru le droit de dire : Ne donnez point occasion de scandale aux Juifs et à V Eglise de Dieu (I Cor. y X, 82) Si, de peur de scandaliser les juifs, il a fait certaines choses qui étaient contraires à la liberté de l'Évangile, de quel droit, de quel front ose-t-il reprendre dans Pierre, l'apôtre de la circoncision, ce que lui-même, l'apôtre des gentils, pouvait être accusé d'avoir fait? Mais nous l'avons dit, Paul résista publiquement à Pierre et aux autres (aux judaïsants), pour que la feinte qui, au dommage des chrétiens venus de la gentilité, imposait les observances légales, fût corrigée

LA CONTROVERSE AVEC 'SAlNT ktÔOSTIN.' ' 'lOl '

par une réprimande simulée » (fiommentario-

rum in Epistolam ad Galatas^ lib. I, cap. ii.) A l'appui de son sentiment, Jérôme alléguait Tautorité d'Origène, de Didyme, d'Apollinaire de Laodicée, encore catholique, d'Eusèbe d'Émèse, de Théodore d'Héraclée (Comment, in Ep. ad Galatas, Prolog.) ; plus tard, il invoquera celle de ce Jean Chrysostome que les ruses et les violences de son ami Théophile avaient naguère fait déposer et bannir. [Epist, CXII. Hieronymi ad Augustinum, 6.) Augustin s'effraya d'une interprétation qui lui semblait infirmer le témoignage de saint Paul et la véracité des Écritures ; et il s'en exprima avec une sévérité peut-être un peu chagrine [dédit,,, litteras.,, familiares illas quidem, salibus tamen acriorîs correctionis aspersas, a dit Baronius), dans une lettre que le prêtre africain Profuturus avait mission de remettre à Jérôme. « J'ai lu », lui écrivait-il, « un commentaire que l'on t'attribue sur les Épîtrés de ^aint Paul ; et je suis tombé sur ce passage de i'Épître aux Galates où l'apôtre Pierre est repris de la feinte mauvaise où il s'était laissé entraîner. J'ai vu avec une douleur qui, je l'avoue, n'est pas médiocre, que la défense du mensonge y est prise par toi, un tel homme, ou par l'auteur, quel qu'il soit, de cet écrit. C'est à mes yeux une erreur funeste de croire que le mensonge peut se rencontrer dans les Écritures, en d'autres termes, que les

m' - LA •7IB.ISE SAINT JÉRÔME.

hommes à quî nous sommes redevables des livres

saints, y ont inséré quelque mensonge Qu'on

admette une fois dans les livres saints quelque mensonge officieux, et il ne restera aucune partie de ces livres qu'en vertu de ce pernicieux principe, et pour échapper à une morale qui nous gêne ou à des dogmes qui nous dépassent, on ne puisse attribuer à l'artifice d'un auteur qui n'a pas dit la vérité. » Augustin poursuivait, à l'aide d'exemples empruntés à la Bible, une argumentation pressante ; il demandait ensuite, sans trop l'espérer, une explication qui éclaircît ses doutes ; enfin, il réclamait pour ceux de ses ouvrages que Profuturus devait offrir a Jérôme, ce jugement fraternellement sévère dont lui-même donnait l'exemple.

Sur ces entrefaites, Profuturus, élu évêque de Cirtha en Numidie, au lieu de partir pour la Palestine, prit possession de son siège, où il fut emporté par une prompte mort. La lettre n'alla donc pas à son adresse, mais par malheur, elle tomba en des mains indiscrètes, et les copies qui circulèrent en Dalmatie et «n Italie encouragèrent dans leurs critiques les adversaires de Jérôme. De son côté, Augustin avait été élevé à l'épiscopat (895) ; parmi des devoirs et des soins nouveaux, il oubliait sans doute et sa lettre et le commentaire qui l'avait provoquée, lorsqu'un billet de Jérôme, apporté par le diacre Présidius, raviva ses souvenirs. Comme

la missive de Jérôme ne répondait en rien aux questions qu'il avait posées, Augustin crut que sa lettre s'était égarée, et il en écrivit une seconde, plus longue, non moins vive de ton, et si je Tose dire, non moins agressive. Après s'être de nouveau appliqué à démontrer les périls de l'explication hiérony mienne, Augustin exhortait le vieux docteur à une courageuse rétractation. Rappelant la fable de ce Stésichore qui avait été frappé de cécité par les demi-dieux Castor et PoUux, pour avoir décrié dans une satire la pudeur et la beauté d'Hélène, et qui ne recouvra la vue qu'après avoir reconnu sa faute, et chanté sur la lyre des grâces et des vertus outragées, Augustin écrivait à Jérôme : «c Allons, je t'en supplie, arme-toi d'une franche et chrétienne sévérité pour corriger et amender ton œuvre, et chante, comme on dit, la palinodie. La vérité des chrétiens est incomparablement plus belle que l'Hélène des Grecs. Pour elle en effet nos martyrs ont combattu plus courageusement contre la Sodome du siècle, que les héros grecs n'avaient fait contre Troie. Je ne t'engage pas à ce désaveu pour que tu recouvres les yeux de l'esprit : à Dieu ne plaise que je croie que tu les as perdus ! mais, souffre que je te le dise, ces yeux, quelque sains et clairvoyants qu'ils soient, par je ne sais quel oubli, tu les as détournés, et tu n'as pas vu les conséquences désastreuses d'un système qui admettrait

qu'un des auteurs de nos livres sacrés a pu une fois, dans un endroit quelconque de son œuvre, mentir honnêtement et pieusement. » [Epist, LXVIL Augustini ad Hieronymum y inter Epistolas Hieronymi, 7.)

Le Paul à qui la lettre avait été confiée, par peur de la mer, ne s'embarqua point pour la Palestine ; un autre messager choisi par Augustin ne remit pas non plus la missive à Jérôme. La lettre courut cependant le monde, et avec elle, le bruit qu'Augustin avait composé, qu'il avait envoyé à Rome un livre contre Jérôme. Un ami du solitaire, le diacre Sisinnius, trouva dans une île de l'Adriatique la lettre d'Augustin mêlée à d'autres écrits du même docteur ; il se hâta de l'envoyer à son destinataire.

Il y avait là, certes, de quoi émouvoir une âme moins ardente, un écrivain moins harcelé par l'envie, moins entouré d'admirateurs prompts à s'alarmer, k s'irriter même de toute critique dirigée contre leur maître. Jérôme se contint cependant, et ne répondit pas. Dans les lettres qu'il écrira plus tard à l'évêque d'Hippone, il nous donnera les raisons de son silence. Quoiqu'il reconnût dans cette lettre, à ne pouvoir s'y méprendre, le style et le genre d'argumentation familiers à Augustin, les signes matériels d'authenticité faisaient défaut ; en outre, le vieux soldat de l'orthodoxie répugnait

à entrer en lutte avec un évêque de sa communion, avec un évêque qu'il avait aimé avant même de le connaître , avec un évêque dont l'amitié l'avait prévenu, en qui il saluait avec joie un légitime héritier, et le continuateur déjà illustre de ses travaux scripturaires. [Ep, ad Aug,, Cil, CF.)

Augustin apprit enfin l'émotion douloureuse que ses lettres, divulguées contre toute prévision, avaient causée dans la solitude de Bethléem. « Un bruit est venu jusqu'à moi », écrivait-il à Jérôme, « j'ai peine à le croire, mais pourquoi ne t'en parlerais-je pas? On m'a rapporté que des frères, je ne sais lesquels, t'ont fait entendre que j'ai composé contre toi un livre, que je l'ai envoyé à Rome. Sois convaincu que cela est faux : Dieu m'est témoin que je n'ai pas composé de livre contre toi. » Le livre dont il s'agissait, c'était la lettre ou les lettres dont les ennemis de Jérôme avaient tiré un parti perfide. « Que s'il se rencontre dans mes ouvrages quelque chose qui soit contraire à ton sentiment^ sache-le ou crois-le, je l'ai écrit non pour te combattre, mais pour expliquer ce qui me semblait la vérité. Tout ce qui dans mes écrits pourrait te blesser, indique-le-moi : je recevrai fraternellement tes avis, heureux de me corriger, heureux aussi d'une telle marque de ton affection. Je te le demande, je t'en supplie. » Ensuite venait une de ces effusions où s'est livrée tant de fois l'âme

d'Augustin. « Oh ! que ne m'est-il permis, sinon d'habiter avec toi, du moins de vivre dans ton voisinage, d'avoir avec toi de doux et fréquents entretiens! Mais puisque cela ne m'est point accordé, consens du moins à maintenir, à resserrer les liens qui nous unissent et nous rendent présents l'un à l'autre dans le Seigneur : ne dédaigne pas les lettres que je t'écrirai quelquefois. » [Ep, CL Augustini ad Hieronymum, 2,3.)

Quelque sincère et pénétrant qu'en fût l'accent, cette lettre ne désarma point Jérôme : elle ne lui paraissait pas assez explicative ; d'ailleurs, les conseils et mêihe les appels qu'elle contient blessaient dans sa susceptibilité un peu fière le vétéran des études bibliques. Il émit d'abord, sur l'authenticité de la lettre d'Augustin, les doutes dont nous avons parlé ; il ajoutait ensuite : « A Dieu ne plaise que j'ose censurer les livres de ta Béatitude ! Qu'il me suffise de défendre mes ouvrages sans critiquer ceux des autres ! Ta prudence sait bien que chaque homme abonde en son sens, et qu'il y a jactance puérile à imiter les jeunes gens d'autrefois qui cherchaient à se faire ui\ nom en accusant les hommes célèbres. Je ne suis pas non plus assez sot pour m'offenser des divergences qui existent entre tes explications et les miennes; toi-même, tu ne te sens pas blessé si je pense autrement que toi. Mais où nos amis ont vraiment le droit de

nous reprendre , c'est lorsque , n'apercevant pas notre propre besace , nous regardons , comme dit Perse, celle des autres.

« Une chose me reste à te demander : c'est que tu aimes un homme qui t'aime ; et que, jeune, tu ne provoques pas un vieillard dans le champ de bataille des Écritures. Nous aussi nous avons eu notre temps, et nous avons couru dans la carrière autant que nous l'avons pu ; maintenant que c'est ton tour de courir, et que tu franchis de longs espaces, nous avons droit au repos. Et pour que tu ne sois pas seul à citer les poètes, rappelle-toi Darès et Entelle ; songe aussi au proverbe qui dit : Lorsque le bœuf est las, il appuie plus fortement le pied. Je dicte ces lignes avec tristesse. Plût à Dieu qu'il me fût donné de t'embrasser, et que, dans de fraternels entretiens, nous pussions nous instruire l'un l'autre! Souviensrtoi

de moi, saint et vénérable pontife! Vois combien je t'aime, moi qui, provoqué, n'ai pas voulu te répondre, et qui ne me résigne pas encore k t'attribuer ce que je blâmerais dans un autre. » [Ep, Cil, a, 3.)

A cette lettre qui lui avait été apportée par le sous-diacre Âstérius, Augustin fit une modeste et touchante réponse. Il se défend d'avoir défié, si je l'ose dire, le vieil athlète sur le terrain des Écritures, il ne demande qu'à être éclairé. « Tant s'en faut

que je me froisse si tu veux et si tu peux me prouver par de bonnes raisons que tu entends mieux que moî rÉpitre aux Galates ou tel autre endroit des Écritures ! Loin de t'en savoir mauvais gré, je regarderai comme un gain d'être instruit ou corrigé par toi. Mais non, frère très aimé, tu ne penserais pas que ta réponse peut me blesser, si tu ne croyais que je t'ai blessé le premier... Le meilleur parti que je puisse prendre est de reconnaître ma faute, de confesser que je t'ai oflfensé le premier, en écrivant cette lettre que je ne saurais désavouer. Si je t'ai offensé^ je t'en conjure par la douceur de Jésus-Christ, pardonne-moi, et ne me rends point le mal pour le mal en m'offensant à ton tour. Or^ ce serait m'offenser que de me dissimuler ce que tu trouves à reprendre dans mes écrits ou dans mes discours..» Reprends-moi avec charité si tu me crois répréhensible, quelque innocent que je sois d'ailleurs, ou traite-moi avec la tendresse d'un père, si tu me crois digne de ton affection... Innocent, je recevrai tes reproches avec gratitude; coupable, je reconnaîtrai tout ensemble ta bienveillance et ma faute. » Le souvenir du robuste Entelle que Jérôme avait évoqué, fournit à Augustin l'occasion d'un humble aveu. « Quoi de plus? Craindrai-je tes lettres, dures peut-être mais salutaires, comme les gantelets d'Entelle? Le vieil athlète portait à Darès des coups redoutables ; il le terrassait sans le guérir. Pour moi^

je recevrai d'un cœur tranquille tes corrections; elles me guériront, et je n'en souffrirai pas... Tu veux que je voie en toi un bœuf, j'y consens, mais un bœuf qui, sous le faix des années, garde toute sa vigueur, et dans l'aire divine poursuit ses fructueux travaux : me voici étendu devant toi; si j'ai dit quelque chose de mal, foule-moi. Le poids que l'âge te donne ne me sera pas trop lourd, pourvu que ma faute se brise sous ton pied comme un fétu de paille. »

Augustin se plaignait ensuite du long espace qui sépare Hippone de Bethléem, des lenteurs sans fin que subissait leur correspondance. Comme il eût voulu voir et entendre le vieux maître ! « Je découvre tant de choses dans celles de tes lettres qui ont pu me parvenir, que mon désir le plus vif serait d'être attaché à ton côté. Et comme cela ne m'est point possible, je songe à envoyer à ton école l'un de mes fils, si toutefois tu daignes me répondre, car je n'ai . pas, je n'aurai jamais cette science des Écritures que tu possèdes. Et le peu que j'en ai, je le distribue au peuple de Dieu. Me livrer à une telle étude plus assidûment que ne l'exige l'instruction de mon peuple, c'est ce qui m'est rendu impossible par mes occupations d'évêque. » [Epist. CX. Augustini ad Hieronj-mum, i, 2, 4> 5.)

. Décidé par un langage si humble et si persuasif, Jérôme répondît, et aborda enfin la coula VIE DE SAINT JÉRÔME. 7

troverse toute pacifique qu'Augustin réclamait. « Cependant, » a-t-on dit, « il voulut, avant de mettre le pied dans la lice, décharger son cœur une bonne fois, afin que le levain du passé ne vint plus aigrir parla suite ni son jugement ni leur amitié. C'est ce dont il s'acquitta à souhait dans une première lettre toute personnelle, laquelle sert en quelque sorte de préambule à la seconde. » (Amédée Thierry, Saint Jérôme, livre XI.) Les explications que donne Jérôme sont d'une franchise parfois rude ; le ressentiment y gronde , mais dans cette colère, il y a de l'amour. « Plusieurs de nos frères, purs vases du Christ comme il en existe un grand nombre à Jérusalem et dans les lieux saints, » écrivait Jérôme, « me suggéraient l'idée que tu n'as pas agi d'un cœur droit, mais qu'amoureux des vains bruits et de la gloriole du monde, tu avais cherché à accroître ta renommée aux dépens de la nôtre : persuadant au grand nombre que tu provoques et que je tremble, que tu écris comme un docte et que je me tais comme un ignorant; qu'enfin j'ai rencontré quelqu'un qui sût imposer le silence à ma loquacité. Je l'avoue franchement à ta Béatitude, c'est d'abord pour cette raison que je n'ai pas voulu te répondre ; puis, j'hésitais à croire que la lettre fût bien de toi, ne te jugeant point capable de m'attaquer, comme dit le proverbe, avec une épée enduite de miel. En outre, je craignais qu'on ne m'accusât

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d'arrogance envers un évêque, si je censurais mon censeur, surtout si je relevais dans sa lettre des passages sentant Thérésie. Enfin, lu aurais pu à bon droit te plaindre d'une réponse inconsidérée, et me dire : Quoi donc! As-tu vérifié ma lettre, as-tu reconnu ma signature, pour te permettre ainsi d'outrager un ami, et de lui imprimer la honte des méchancetés d'autrui? Aussi, comme je te l'ai déjà écrit, ou bien envoie-moi la même pièce signée de ta main, ou cesse de provoquer un vieillard caché au fond de sa cellule. Si tu veux déployer et montrer ton savoir, cherche des jeunes gens nobles et diserts, comme Rome en compte beaucoup, dit-on, qui puissent et osent te combattre, et croiser le fer avec un évêque. Jadis soldat, vétéran aujourd'hui, je chanterai tes victoires et celles des autres, mais je n'affronterai point la bataille avec un corps épuisé par l'âge. Pourtant, si tu persistes à me demander une réponse, rappelle-toi ce vieux Fabius Maximus dont les lenteurs prudentes brisèrent les juvéniles élans d'Annibal... » Jérôme poursuit ses récriminations et ses plaintes, et termine sa lettre par un trait où se résument les sentiments divers qui la lui avaient inspirée. « Adieu, très cher, mon fils par l'âge, mon père par la dignité. Je te demande une chose : quand tu voudras m'écrîre, fais en sorte que je reçoive tes lettres le premier. » [Efé CF'. AdAugustinumy 2, 3, 5.) Dans une autre lettre (Ep. CXIL Ad Augustin

wM/w), avec toutes les ressources d'une argumentation véhémente et d'une vaste érudition, Jérôme défend la thèse qu'à la suite d'illustres devanciers il avait adoptée. A certains endroits de sa lettre, abusant de l'argument ex absurdis, et imputant à son contradicteur des conclusions que celui-ci avait le droit de désavouer, il reproche à Augustin de ressusciter ou de favoriser d'anciennes erreurs. L'évêque d'Hippone disait que si Paul avait quelquefois pratiqué la loi, ce n'était pas qu'après l'avènement du Messie il la crût nécessaire au salut, mais pour montrer qu'il ne la jugeait pas mauvaise ; si Paul avait repris le prince des apôtres, c'est parce que la conduite de Pierre exposait les chrétiens venus de la gentilité au péril de regarder comme obligatoires les cérémonies légales. « Si cela est vrai, » s'écriait Jérôme, « nous tombons dans l'hérésie de Cérinthe et d'Ébion qui croyaient au Christ, qui n'ont été anathématisés par les Pères que pour avoir mêlé à l'Évangile du Christ les cérémonies légales, et qui tout en professant la doctrine nouvelle s'obstinaient à garder les anciens rites. Que dîrai-je des Ébionites qui se prétendent chrétiens ? Ils se sont perpétués jusqu'à ce jour dans toutes les synagogues de l'Orient, secte de Minéens, que les pharisiens eux-mêmes condamnent, connus sous le nom de Nazaréens : ils croient au même Christ que nous, Fils de Dieu, né de la Vierge Marie, qui a souffert sous Ponce Pilate,

qui est ressuscité ; mais voulant être tout ensemble chrétiens et juifs, ils ne sont ni juifs ni chrétiens. Si tu as cru devoir essayer de guérir chez moi une blessure légère qui, à vrai dire, n'est qu'une piqûre d'aiguille, songe, je t'en prie, à la tienne, qui a bien l'air d'un coup de lance. En effet, le tort d'avoir exposé dans l'explication des Écritures diverses opinions des anciens est moindre que celui d'introduire à nouveau dans l'Eglise une hérésie perverse. Si nous ne pouvons nous dispenser de recevoir les juifs avec leurs cérémonies, si nous leur permettons d'apporter dans l'Église de Jésus-Christ les rites de la synagogue, je le dirai sincèrement : ce ne sont pas les Juifs qui se feront chrétiens, ce sont les chrétiens qui se feront juifs. » Jérôme résume avec cette verve éloquente les raisons qu'Augustin avait alléguées à l'appui de son sentiment; il s'efforce de montrer que son adversaire et lui sont d'accord plus qu'ils ne pensaient l'être... « Entre ton opinion et la mienne, la divergence est petite. Je soutiens que Pierre et Paul ont observé ou plutôt ont fait semblant d'observer les cérémonies delà loi, de peur de contrister les juifs devenus chrétiens ; tu dis qu'ils les ont observées non par une dissimulation artificieuse, mais par une charitable condescendance : ce n'était pas une vaine crainte, c'était la miséricorde qui les poussait à se montrer ce qu'ils n'étaient pas. . . » {EpUt. CXII, i3, 17.)

Jérôme et Augustin s'accordaient moins que ne Ta prétendu Jérôme ; la longue réponse de son adversaire en est la preuve. « Quel est Thomme aux discours ou aux écrits duquel je pourrai croire », demandait Tévêque d'Hippone, a s'il est vrai que Paul trompait ses fils?... L'apôtre avait dit en com* mençant : Je prends Dieu a témoin que je ne mens pas en ce que je vous écris; et cependant, contrairement à la vérité, par je ne sais quelle dissimulation administrative [nescio quadispensatoriasimulatione)y il aurait dit que Pierre et Barnabe ne marchaient pas droit selon l'Évangile, et qu'il avait résisté en face à Pierre, parce que celui-ci contraignait les gentils à judaïser! » [Epist, CXVl, Augustini ad Hieronymumy 40 Augustin écartait, comme nullement fondée, la ressemblance que Jérôme avait signalée entre la conduite de Pierre, s' éloignant à Antioche des gentils devenus chrétiens, et celle de Paul pratiquant lui-même, par une prudente économie, certains rites judaïques. Paul ne voulait pas, -*• tout son enseignement et toute sa vie l'attestent, — qu'on crût le salut des chrétiens attaché à ces pratiques; mais il ne voulait pas davantage qu'on le soupçonnât de regarder comme profanes et idolâtriques des cérémonies instituées par Dieu même, et qui, dans les conseils divins, préfiguraient les augustes réalités de l'avenir.

Des deux sentiments, celui qui a prévalu, c'est

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celui d'Augustin, et Jérôme même parait avoir fini par s'y rendre. Lors de sa lutte contre les pélagiens qui soutenaient que l'homme peut ici-bas éviter tout péché, Jérôme écrira cette phrase décisive : « Qui donc s'indignerait qu'on lui déniât ce que le prince des apôtres lui-même n'a pas eu? »

[Dialog. I contra Pelagianos^ 22.) De fait, en présence de la nette affirmation de saint Paul, quel exégète orthodoxe oserait de nos jours présenter le différend d'Antioche comme le résultat d'une entente préalable entre les deux apôtres, comme une sorte de drame symbolique dont ils auraient été les acteurs? L'explication est plus simple. « Pierre » a-t-on dit, « croyait devoir ménager les préjugés des juifs, auprès desquels il avait à exercer une grande partie de son ministère, et il n'ignorait pas qu'un mot d'ordre parti de Jérusalem pouvait susciter des entraves à son apostolat dans les juiveries du monde entier! Paul se plaçait à un point de vue différent. Plus spécialement apôtre des gentils, il tenait à ce que les chrétiens de la gentilité fussent traités avec les mêmes égards que les autres. Il pensait qu'après la décision du concile de Jérusalem, le droit qu'avaient les gentils de s'abstenir de la circoncision et de la loi de Moïse, était pour le moins aussi respectable que le droit des juifs à conserver ces pratiques. Il se sentait blessé dans son amour pour la liberté de l'Église, en voyant que

la conduite de Pierre semblait maintenant désapprouver ce que naguère il pratiquait en personne. Deux formes différentes du zèle apostolique se trouvaient donc en conflit. » (M. l'abbé Lesètre, La Sainte Église au siècle des apôtres. Deuxième partie, chapitre III.) Pierre avait excédé dans sa condescendance pour les judéo-chrétiens ; chef de Tapostolat, il reçut avec une humilité docile et courageuse l'avertissement que Paul lui avait donné en face de l'Église d'Antioche.

La controverse était finie entre Jérôme et Augustin; et le jeune évoque l'avait close par les assurances d'une cordiale et respectueuse admiration. « Je t'en prie, » écrivait-il à son antagoniste de la veille , « ne m'épargne pas tes leçons, quand tu les croiras utiles. Sans doute, à ne regarder que les titres en usage dans l'Église, la prêtrise le cède à l'épiscopat ; mais en bien des choses, Augustin le cède à Jérôme : d'ailleurs, il ne faut ni craindre ni dédaigner d'être repris même par un plus petit que soi. )) (Ep. CXVI, Augustini ad Hieronymum, 33.)

La divergence entre Augustin et Jérôme avait porté aussi sur un autre point, que nous nous contenterons d'indiquer. Augustin, craignant que les traductions faites par Jérôme sur l'hébreu ne déroutassent les Églisesqui connaissaient seulement les Septante, l'avait engagé à traduire de préférence, en latin, avec tout le soin possible, la version

grecque consacrée par un long usage et par un unanime respect; et Jérôme avait opposé à ces objections un peu timides la plus décisive réponse. (( Je ne prétends pas abolir les anciennes versions, puisque je les ai corrigées et traduites du grec en latin pour ceux qui n'entendent que notre langue » (Augustin paraissait ne le savoir pas) ; « dans ma traduction, je n'ai voulu que rétablir les passages retranchés ou altérés par les Juifs, et faire connaître aux Latins ce que porte l'original hébraïque. Ne veuton point la lire? On ne contraint personne. Qu'on boive avec délices le vieux vin, et, si l'on veut, qu'on fasse fi de notre vin nouveau. » [Ep, CXII^ 20.) Nonobstant ces dissidences, Augustin suivra jusqu'à la fin d'un œil attentif et sympathique les travaux scripturaires du vieux maître. Il louera dans la Cité de Dieu le commentaire de Jérôme sur Daniel (lib. XX, cap. 23) ; plus d'une fois, il consultera le savant exégète ; enfin il applaudira aux suprêmes luttes livrées par l'indomptable vieillard à la naissante hérésie de Pelage.

Le commentaire de l'Épitre aux Galates appartient aux études scripturaires qui remplissaient la vie de Jérôme. En 4o6, Jérôme acheva l'explication des douze petits prophètes, par un commentaire de la prophétie d'Amos. Dans une préface qui précède le livre second de ce commentaire, il met en parallèle les maux et les avantages qu'apporte la vieillesse.

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