II
Écrites presque en même temps que le commen-
taire d'Amos, les lettres de Jérôme à Hédibia et h Algasiasont un prolongement de ses travaux scripturaires. L'ascète y résout les difficultés que ces studieuses chrétiennes lui avaient proposées sur certains passages du Nouveau Testament.
Le commentaire de Daniel, écrit vers 407, attira à son auteur des critiques d'un autre genre que celles qui l'avaient jusqu'alors assailli. Dans l'explication d'un songe fameux de Nabuchodonosor, Jérôme avait reporté son regard des âges lointains qu'il évoquait aux temps calamiteux où il était contraint de vivre. Dans le fer et dans l'argile de la statue qui fut montrée au roi de Babylone, il avait reconnu la figure et la prophétie des divers états par où l'empire romain devait passer. Le fer, c'étaient l'antique gloire y l'antique puissance des Romains; l'argile, c'était l'humiliation des jours présents. « Rien ne fut plus fort et plus résistant que Rome à ses débuts ; rien n'est plus faible qu'elle à cette heure : dans nos guerres civiles, dans nos guerres avec les peuples étrangers, nous sommes réduits à réclamer le secours des barbares. » (Commentar, in Danîelemy lib. un., cap. 11.) Un patriotisme inquiet s'était effarouché de ces aveux; Jérôme se justifia. « Si j'ai appliqué ce que Daniel dit de la statue à l'empire romain qui nous est montré par l'Écriture d'abord puissant, et faible aujourd'hui, qu'on ne s'en prenne pas à moi, mais au prophète Car il ne faut pas à ce
point flatter les princes, qu'on fasse peu de cas de la vérité des Écritures. Parler en général, ce n'est faire injure à personne en particulier » [Commentar in Isaîam, lib. XI.)
Le commentaire d'Isaïe , d'où nous extrayons cette courte défense, avait été autrefois promis à sainte Paule; Jérôme le dédia à Eustochium et à Pammachius. La maladie l'avait frappé au cours de ce travail; rétabli, il adressait à Eustochium ces fortes et sereines paroles que Tillemont a si bien rendues : n Sachant de qui je tiens tous les moments de ma vie , et que ma mort n'est peut-être ' différée qu*afin que je puisse achever l'ouvrage que j'avais commencé sur les Prophètes, je m'applique uniquement à ce travail. Là, comme d'un lieu élevé, je considère les tempêtes et les naufrages de ce monde, non sans en gémir et sans en ressentir beaucoup de douleur. Entièrement désoccupé des choses présentes, je ne pense qu'aux choses futures ; et sans me mettre en peine des bruits et des jugements des hommes, je n'ai en vue que le terrible jugement de Dieu. Pour vous, Eusloquie » (on reconnaît ici le dix-septième siècle qui francisait tous les noms latins) « vierge de J.-C. qui m'avez assisté dans ma maladie par vos prières, implorez encore pour moi la grâce de J.-C. après ma guérison, afin que conduit par le même Esprit qui a fait prédire par les Prophètes les choses à venir, je puisse entrer dans
la nuée, percer leur obscurité, entendre la parole de Dieu... » {Commentar. in Isaiam, lib. XI.)
Ces tempêtes et ces naufrages dont parle Jérôme, c'étaient peut-être les contradictions qui le harcelaient sans cesse, mais c'étaient incontestablement les maux sous lesquels l'Occident succombait alors. A la fin de 4o8, Alaric avait assiégé Rome qui s'était rachetée à prix d'or; en 409, le roi des Goths reparut devant les murs de la ville éternelle. Durant ces années calamiteuses, Jérôme rappelait à ses correspondants les devoirs de la vie chrétienne, ou ces conseils évangéliques dont tant de désastres rendaient alors, ce semble, la pratique plus facile. Il exhortait Ageruchia , devenue veuve, à garder désormais une inviolable continence, à répandre dans le sein des pauvres d'abondantes aumônes ; puis , tout à coup, au souvenir de l'universelle ruine et de l'universelle détresse : « Que fais-je? » s'écriait-il. « Le navire est fracassé, et je m'occupe de la cargaison!... Si jusqu'à présent, pitoyables restes, nous avons été épargnés, nous le devons, non pas à nos mérites, mais à la miséricorde du Seigneur. D'innombrables et cruelles nations inondent les Gaules. Tout ce qui est entre les Alpes et les Pyrénées, entre l'Océan et le Rhin, le Quade, le Vandale, le Sarmate, l'Alain, les Hérules, les Saxons, les Burgondes, et, ô lamentable république! les Pannoniens Font dévasté Mayence, cité autre-
fois considérable, a été prîse et ruînée, et a vu égorger dans son église des milliers d'hommes. Worms, après un long siège, a été détruit. Reims, cette ville si forte, Amiens, Arras, les Morins qui habitent aux extrémités du monde. Tournai, Spire, Strasbourg^ ont passé sous la domination des Germains. Les Aquitaines, laNovempopulanie, la Lyonnaise et la Narbonnaise, à l'exception de quelques villes, ont été entièrement ravagées. Au dehors, c'est l'épée qui tue, au dedans c'est la faim. Je ne puis, sans larmes, me rappeler Toulouse qui jusqu'à présent avait dû de ne pas périr aux mérites de son saint évêque Exupère. Les Espagnes elles-mêmes, dans l'attente de leur ruine, tremblent chaque jour, au souvenir de l'invasion des Cimbres : ce que d'autres ont souffert une fois, la crainte le leur fait souffrir sans cesse... Réponds-moi, ma fille, est-ce dans de telles conjonctures que tu songeras à te remarier? Je te le demande, qui prendras-tu pour époux? Serace quelqu'un qui fuira devant l'ennemi, ou quelqu'un qui le combattra? Quelque doive être ton choix, tu sais ce qui t'attend... » [Epîst. CXXIIL Ad AgerucJiiam. De Monogamia^ i6, i8.)
Ce mépris d'un monde qui de toutes parts échappait à ses tristes possesseurs , Jérôme s'efforçait aussi de l'inspirer au Dalmate Julien. Il engageait ce riche frappé dans une grande partie de sa fortune, ce père et cet époux frappé dans ses deux filles et
dans sa femme dont la mort n'avait paru à sa foi qu'un départ, à faire pour Dieu et pour les pauvres plus encore qu'il n'avait fait jusque-là, et à suivre dans la voie du renoncement complet Pammachius et le saint prêtre Paulin. {Epist. CXFIII. Ad Ju" lianum.) Est-ce à cette même date qu'il faut placer la lettre que Jérôme écrivit au diacre Sabinien? Après des désordres qui avaient cQÛté la vie à plusieurs de ses complices, et un adultère éclatant qui l'exposait a de redoutables vengeances, Sabinien avait fui de Rome, s'était d'abord caché dans les rangs d'une bande de brigands samnites, puis avait réussi à gagner la Palestine. Il avait présenté à Jérôme des lettres favorables de l'évêque déçu qui l'avait ordonné ; et Jérôme avait confié a Sabinien les fonctions de lecteur dans un des couvents que dirigeait Eustochium. Dans la grotte même de la Nativité, l'incorrigible séducteur noua de criminelles intrigues ; il décida à le suivre une jeune fille qui avait reçu à Rome le voile des vierges, et avait renouvelé son vœu à Jérusalem ; mais au moment fixé pour la fuite, tout fut découvert. Les chefs de communautés religieuses étaient armés du droit de punir rigoureusement les révoltés et les fugitifs ; Sabinien épouvanté se jeta aux pieds de Jérôme , versa des larmes, promit de mener désormais, sous la discipline monastique, une vie pénitente , et obtint sa grâce. Ce n'était qu'une feinte; rassuré contre tout
péril de châtiment sévère, il s'enfuit du couvent où il était renfermé ; reprit à travers les villes de Syrie, une vie vagabonde et débordée, et lança contre Jérôme et contre Eustochium de noires. calomnies. Le solitaire s'émut du péril presque désespéré d'une âme plus encore que de ses propres injures, et il écrivit à Sabinien une lettre éloquente. <c Aie pitié de toimême », lui disait- il. « Crois que Dieu te jugera un jour. Rappelle-toi de quel évêque tu as reçu le diaconat. . . Ne t'étonne pas que cet homme saint ait pu s'abuser en t'ordonnant : Dieu s'est bien repenti d'avoir donné à Saûl l'onction royale ; et parmi les douze apôtres, il s'est bien rencontré un traître... Malheureux, tourne-toi vers le Seigneur, pour que le Seigneur se tourne vers toi. Repens-toi, pour que Dieu se repente des menaces terribles qu'il a proférées contre toi.
(c Pourquoi donc, oublieux de ta blessure, t'efforces-tu de décrier les autres? Pourquoi déchirer un homme qui te donne des avis salutaires ? Je consens a être un scélérat comme tu le publies partout : fais donc pénitence avec moi. Je consens à être un pécheur : expie donc comme moi tes péchés par tes larmes. Penses-tu que mes crimes deviendraient pour toi des vertus ? Penses-tu que ce te soit un adoucissement de tes maux, d'avoir beaucoup de compagnons de tes désordres ? Laisse du moins tomber quelques larmes sur cette soie qui te pare a tes
yeux : sache que tu es un mendiant déguenillé et sale. Il n'est jamais trop tard pour faire pénitence. Encore que tu aies été blessé sur la route qui descend de Jérusalem à Jéricho, le Samaritain te mettra sur son cheval, et te conduira àThôtellerie pour t'y faire soigner. Fusses-tu gisant dans le sépulcre, et exhalant déjà une odeur fétide, le Seigneur te ressuscitera » [Epist. CXLFIL Ad Sabinianum lap^
suniy 4,9)
Tandis que Jérôme écrivait toutes ces lettres d'une inspiration si haute, Rome, tant de fois assiégée, depuis longtemps menacée, tombait aux mains des barbares. Alaric y pénétrait, par la porte Salaria, le 24 août ^\o, et la livrait au pillage et à l'incendie. Màrcella, la veuve illustre et pieuse, qui avait fondé k Rome le premier des monastères, et encouragé les travaux bibliques de Jérôme, fut une des victimes de cette catastrophe. Sa demeure de l'Aventin fut envahie ; l'intrépide chrétienne opposa un ferme visage aux Goths qui prétendaient la contraindre par la torture à leur livrer des trésors qu'elle ne possédait plus, car elle les avait distribués aux pauvres. « Sous les verges et sous les fouets », a écrit saint Jérôme, « Màrcella parut insensible aux tourments : toute en larmes, elle s'était jetée aux pieds des barbares, et demandait seulement qu'on ne séparât point Principia d'avec elle, et que la jeunesse de celte vierge n'eût pas à souf-
frîr ce que son grand âge ne pouvait redouter. Jésus-Christ amollit la dureté de leurs cœurs : la pitié trouva place entre leurs épées teintes de sang. Quand les barbares les eurent conduites à la basilique de l'apôtre saint Paul, pour qu'elles y trouvassent un refuge ou un sépulcre, Marcella éclata en transports d'allégresse : elle rendait grâces à Dieu d'avoir préservé la pudeur de Principia; d'avoir permis que la captivité ne la rendit pas pauvre mais la trouvât telle, qu'elle eût besoin du pain quotidien, que rassasiée d\^ Sauveur, elle ne sentit pas la faim, et qu'elle pût dire en toute vérité : Je suis sortie nue du sein de ma mère^ et Centrerai nue dans le tombeau. Comme il a plu au Seigneur ^ ainsi a-t'il été fait. Que le nom du Seigneur soit béni! » (Epist, CXXVII, Ad Principiam vifginem , sive Marcellae piduse Epitaphium, i3.)
Quelques jours après, Marcella expirait. Des fugitifs apportèrent en Palestine toutes ces tragiques nouvelles, et Jérôme apprit en même temps la mort de Marcella, la mort de Pammachius advenue on ne sait comment, et la prise de Rome. Dans notre Introduction, nous avons rapporté quelquesunes des plaintes que le triomphe des Goths arrachait à l'âme si patriote de Jérôme. Le commentaire sur Ézéchiel fut interrompu, et c'est deux ans seulement après la catastrophe que le solitaire se décida enfin à écrire pour Principia l'éloge funèbre,
VEpitaphium de Marcella. Une lettre à Gaudence^ destinée à diriger l'éducation de la jeune Pacatula, retrace l'universelle désolation, et aussi l'inconcevable opiniâtreté d'un monde rebelle à toutes les menaces et à tous les châtiments divins. <c O honte! » s'écriait Jérôme ; «tout s'écroule, et nos péchés subsistent encore ! Un seul incendie a dévoré Rome, cette ville fameuse, cette tête de l'univers. Il n'est pas une région où l'eidl n'ait poussé des citoyens romains. Les églises autrefois si saintes ont été réduites en cendres, et néanmoins nous sommes toujours en proie à l'avarice. Nous vivons comme si nous n'avions qu'un jour à vivre, nous bâtissons comme si nous devions toujours vivre icibas » [Ep, CXXFUL Ad Gaudentium. De
Pacatulse infantulœ educatione, 4) 0«Îj l^s fugitifs de Rome abordaient à tous les rivages, et la Palestine en était comme inondée. « Qui aurait cru », demandait Jérôme dans une de ses préfaces sur Ézéchiel, « que Rome élevée par ses victoires audessus de l'univers, pût tomber, et devenir pour ses peuples tout à la fois une mère et un tombeau ?. Qui aurait cru qu'on verrait un jour errer sur toutes les plages de l'Orient, de l'Egypte, de l'Afrique, des filles de cette cité souveraine, devenues servantes et esclaves? Que chaque jour Bethléem accueillerait comme mendiants de nobles Romains, d'illustres matrones, naguère dans l'opulence ? Impuisant à les
secourir tous, je m'afflige, et je pleure avec eux. Aussi, tout entier à la charge que m'impose la charité, tout entier à la pitié que m'inspirent tant de bannis, ai- je laissé là mon commentaire d'Ézéchiel, et presque toute étude. Il faut traduire aujourd'hui en œuvres les paroles de l'Écriture ; au lieu de dire des choses saintes, il faut les faire. » (Comment, in Ezechielem^ Ub. III, Praefat.)
L'asile de Jérôme n'échappait pas non plus aux incursions barbares : vers l'an 4iiy les Sarrasins parcouraient, en les ravageant, les frontières de l'Egypte, de la Palestine, de la Phénicie et de la Syrie. D'Afrique où sévissait le brigandage du préfet Héraclien, révolté contre l'empereur, d'autres bannis arrivaient dans les lieux saints : c'étaient Pinianus, Albina sa mère , et sa femme Mélanie là jeune. Parmi des épreuves sans nombre, assailli d'occupations et de visites qui lui enlevaient presque tout loisir, Jérôme sentait de plus en plus le poids des ans. « Aux heures de la nuit », écrivait l'infatigable vieillard, « heures que je gagne ou plutôt que je dérobe, et qui, aux approches de l'hiver commencent à être un peu plus longues, à la lueur d'une petite lampe, je m'efforce de dicter ces élucubrations telles quelles, et de tromper par mes
travaux d'exégète l'ennui d'une âme tourmentée
A la peine que j'éprouve à dicter s'en ajoute unç autre : mes yeux sont obscurcis par l'âge, comme
Tétaient ceux du saînt patriarche Isaac ; je ne puis lire, à la lumière nocturne, ces volumes hébraïques que, même en plein jour, l'exiguïté des caractères me rend presque illisibles. Et quant aux commentaires grecs, je ne les lis que par les yeux de mes frères. » [Commentar. in Ezeckielem^ lib. XII, cap. XXI.)
Jérôme n'en poursuivait pas moins ses travaux, et il allait livrer de suprêmes combats. Dans une lettre fameuse qui est comme un traité de la virginité, il prémunit Démétriade, jeune patricienne réfugiée en Afrique, contre des erreurs dans lesquelles Tillemont a cru reconnaître l'origénisme. Comme aux jours lointains où, d'un cœur si résolu et d'une voix si ferme, il adhérait à l'enseignement du pape Damase, Jérôme exhorte Démétriade à rester inviolablement unie au Saint-Siège. Après avoir rappelé les coups portés a l'hérésie par le pape Damase : « C'est ma religieuse tendresse qui te donne cet avertissement, » écrivait-il à la jeune vierge ; « garde la foi d'Innocent, fils et successeur d'Anastase sur la chaire apostolique; et, si prudente, si avisée que tu puisses te croire, n'accueille jamais une doctrine étrangère. » [Epist, CXXX. JdDemetriadem. De servanda çirginitate.)
En 4i5, un disciple d'Augustin, l'Espagnol Paul Orose, était arrivé à Bethléem, porteur de lettres où Tévêque d'Hippone posait deux questions au
vîeux docteur. Il l'interrogcaît sur le sens du texte de saint Jacques : « Celui qui, ayant gardé toute la loi, la transgresse en un point, est coupable comme Vayant transgressée tout entière, » (Jac, II, lo), et il terminait sa lettre par ces humbles paroles : « Si ton érudition y trouve quelque, chose à reprendre, écris-moi pour m'en avertir, je te prie, et ne crains pas de me corriger. Il faudrait être bien malheureux pour ne pas écouter avec respect un homme qui a tant travaillé et avec tant d'édification, et pour ne pas rendre grâces du succès de tes travaux au Seigneur notre Dieu qui t'a fait ce que tu es. C'est pourquoi, si je dois être plus disposé à apprendre de qui que ce soit ce qu'il m'est utile de ne pas ignorer, qu'à enseigner aux autres ce que je sais, combien plus juste est-il que je sois prêt à recevoir cet office de charité de celui dont la science, au nom et avec l'aide du Seigneur, a fait faire à l'étude des saintes lettres des progrès qu'on n'avait pas vus jusqu'alors. » [Epîst, CXXXIL Augustini ad Hieronymum seu liber de sententia Jacohi, 21 .)
Dans une autre lettre, l'évêque interrogeait Jérôme sur l'origine de l'âme. Ce n'était pas la première fois que cette question se présentait au solitaire; déjà en 4ii> le gouverneur d'Afrique, et Anapsychie, sa femme, la lui avaient proposée. L'âme humaine est-elle immédiatement créée par
Dieu, au moment même où Tordre naturel exige qu'elle soit unie au corps ; ou bien , peut-on admettre une génération spirituelle qui ferait procéder une âme d'une autre âme? Sur ce point, Augustin avait hésité ; et, comme dît le cardinal Noris, Taudace des pélagiens qui déclaraient le péché originel inconciliable avec la doctrine créatianiste y fit pencher Tévêque d'Hippone vers l'opinion contraire. [Findicise augustinianse y cap. iv, 3.) Nous l'apprenons de saint Augustin, Jérôme répondit que le loisir lui manquait pour résoudre le problème ; et de fait il ne le résolut dans aucune lettre ultérieure. [Rétractât. , lib. XII, cap. xlv.) Tout en repoussant avec force l'erreur origéniste de la préexistence des âmes, il n'avait pas davantage adopté de solution dans ses livres contre Rufin et dans sa lettre à Marcellin. Pour plus d'un docteur, la question demeura indécise. Au douzième siècle, saint Anselme mourant désirait que Dieu lui accordât quelques jours encore pour l'éclaircir; non point, comme l'a dit Charles de Rémusat, « que ces grands et inquiets esprits..... préfèrent l'amour à la possession, et, sur le seuil du ciel, regrettent de la terre le travail et l'espérance » ; mais parce que le religieux penseur aurait voulu léguer à ses frères une vérité de plus. Le travail lent et sûr de la théologie catholique, sous la direction et avec l'aveu des pasteurs, a résolu défi-
nîtîvemenl le problème qui tourmentait Augustin et Anselme, et fait monter au rang des doctrines certaines l'opinion d'abord contestée de la création immédiate des âmes.
« Orose, » a écrit Tillemont, a avait laissé saint Augustin occupé k combattre les Pélagiens. Il trouva saint Jérôme engagé à la même guerre. » [Mémoires, etc. Saint Jérôme y article CXXXV.) Jérôme devait user dans cette guerre toutes les forces qui lui restaient.
Les grandes hérésies orientales avaient affronté les mystères de la vie divine, pour en offrir à leurs adeptes une explication mensongère ; un Irlandais, Pelage, esprit subtil et hardi, fixa les regards sur la nature humaine, et prétendit éclaircir le mystère des rapports de la liberté créée avec le concours et la grâce de Dieu. Deux termes étaient en présence : Pelage supprima l'un de ces termes, et ne laissa subsister que le franc arbitre. A l'en croire, l'homme armé du don divin de la liberté, pouvait accomplir tous les devoirs, même les plus difficiles, éviter toutes les fautes, devenir inaccessible à l'atteinte des passions. Ajoutons que le novateur rejetait le dogme du péché originel. La nature est bonne et se suffit; elle n'a besoin ni d'un remède qui la guérisse, ni d'un secours qui l'élève au-dessus d'elle-même. L'idée de la Rédemption, « cette grande aumône faite k une grande misère » (Gerbet), s'évanouissait,
et la prière elle-même était arrêtée et comme étouffée sur les lèvres humaines, d'où cependant elle jaillit spontanément. « Si la grâce de Dieu consiste en ce qu'il nous a donné l'usage de notre propre volonté », écrivait Jérôme, tirant les légitimes conclusions des principes posés par Pelage ; « si, contents de notre liberté, nous croyons n'avoir plus besoin de son secours, de peur que cette dépendance même ne mit en pièces notre franc arbitre : nous ne devons plus prier, ni fléchir la miséricorde divine par nos supplications pour obtenir chaque jour un don qui, une fois reçu, demeure désormais en notre pouvoir Qu'on abolisse aussi d, poursuivait Jérôme, « le jeûne et la continence : à quoi bon prendre de la peine pour obtenir par mon travail ce qui m'appartient déjà? y>[Epist, CXXXIII, Ad Ctesiphontemy 5). Tout le rationalisme des temps à venir est d'avance dans ce hautain système qui méconnaissait la faiblesse humaine et repoussait les avances divines ; d'avance, on croit entendre l'orgueilleux sophisme de Rousseau : a Je converse
avec Dieu je le bénis de ses dons, mais je ne
le prie pas. Que lui demanderais- je? »
Pelage avait tour à tour porté son erreur en Italie, en Afrique, en Palestine. A Rome, il avait obtenu la bienveillance de l'illustre veuve Mélanie ; l'évêque d'Hippone s'était laissé charmer un instant par lui ; Jérôme avait accueilli avec sympathie le novateur
qui savait parler ou se taire selon les occurrences. Deux disciples propageaient avec une infatigable ardeur la doctrine de Pelage : Célestius, moins prudent ou plus audacieux que ne Tétait son maître, et Julien d'ÉcIane , d'abord l'élève de saint Augustin et Tami de saint Paulin de Noie qui chanta son épithalame dans le plus poétique langage. Jérôme ne se méprit pas longtemps sur le sens et la portée des assertions de Pelage ; et, pressé par les fidèles qui recouraient au défenseur et à l'interprète éprouvé de la vraie doctrine, il se décida enfin à écrire contre la nouvelle erreur sa lettre à Ctésiphon.
a Nul de ses livres peut-être », a dit Amédée Thierry, « ne révèle mieux la merveilleuse acuité de son esprit. Il n'avait, pour asseoir son jugement sur un homme tel que Pelage, que les vagues données qu'il avait pu tirer soit de la rumeur publique, soit des rapports de quelques amis, soit des conversations habilement calculées de ce moine lui-même : des prédications hardies de Célestius, ou des écrits pélagiens qui commençaient à se répandre en Occident, Jérôme ne savait à peu près rien... Quelques propositions de Pelage, enveloppées d'ambages et de mystères, lui servirent à reconstruire le pélagianisme tout entier, à signaler ses dangers pour la foi, à fournir des armes contre lui. » [Saint Jérôme, livre XII.) Dans cette lettre à Ctésiphon, à laquelle nous avons fait tout à l'heure un emprunt, se lit le témoignage
que, sans orgueil mais avec l'accent d'une confiance légitime, Jérôme septuagénaire rend à l'orthodoxie sans tache d'une longue vie qui n'avait cherché que la vérité. « Depuis ma jeunesse, — il y a de cela beaucoup d'années, — jusqu'à l'âge où je suis parvenu », disait-il, « j'ai écrit bien des ouvrages : j'ai toujours eu à cœur de ne dire à ceux qui me lisaient que ce que j'avais appris dans l'enseignement public de l'Église, et de suivre non les raisonnements des philosophes, mais la simplicité des apôtres; car je me rappelais ce texte : Je perdrai la sagesse des sages et je rejetterai la science des savants; et cet autre : Ce qui paraît en Dieu une folie est plus sage que la sagesse de tous les hommes, [I Cor,, I, 19, a5.) Aussi je défie mes adversaires : qu'ils examinent tous les livres que j'ai composés jusqu'à présent ; et s'ils trouvent que j'ai fait quelque faute par manque de capacité , qu'ils la dénoncent publiquement. Ou bien ils reprendront de bonnes choses, et je repousserai leurs calomnies ; ou bien leurs critiques seront fondées, et j'avouerai mon erreur; j'aime mieux me corriger que persévérer dans des sentiments erronés. » {Epist, CXXXIII: Ad Ctesipkontemy la.)
Outre cette lettre à Ctésiphon, célèbre dans l'histoire de la controverse pélagienne, Jérôme écrivit ses trois Dialogues. Il y rapporte la prière pharisaïque de l'hérésiarque : « Seigneur, vous savez que
mes mains sont pures de toute rapine et mes lèvres pures de tout mensonge : c'est avec ces lèvres que j'implore votre miséricorde. » [DiaL adt^ersus Pelagianos, lîb. III, i4.) Que ce soient là ou non les propres paroles de Pelage , tout Torgueil pélagîen y respire. Jérôme oppose à cette formule superbe les humbles demandes de V Oraison dominicale : « Pardonnez-nous nos offenses... ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. » Il invoque le témoignage de la liturgie, nommée par Bossuet (( le principal instrument de la tradition. » {Instruction sur les états d'oraison, Traité I, livre VI, n. I.) « ... Si vous n'admettez qu'un seul baptême, le même pour les enfants et pour les adultes, les enfants le reçoivent donc pour la rémission du péché qu'ils ont contracté en Adam. » [DiaL, lib. III, 19.) Jérôme n'oublie non pas non plus le témoignage des docteurs. Après le témoignage de saint Cyprien, il allègue a son contradicteur l'autorité dès lors si imposante de l'évéque d'Hippone. « Il y a longtemps que le saint et éloquent pontife Augustin a écrit contre ton erreur, sur le baptême des enfants, deux livres destinés au tribun Marcellin, cette victime innocente des hérétiques et du tyran Héraclien..: Il en a écrit un troisième contre ceux qui disent comme toi que, si l'on veut, l'on peut se garder du péché, sans l'aide de la grâce. Naguère, il écrivait pour Hilaire un quatrième livre qui réfute ton vain système. On dit
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qu'il en compose d'autres contre toi nommément, mais ils ne sont pas venus entre mes mains. Aussi suis-je d'avis de cesser ce travail; je ne veux pas qu'on me rappelle le vers d'Horace : Ne portez pas de bois à la forêt. Je répéterais inutilement les mêmes choses, ou, si je voulais en dire de nouvelles, ce brillant génie les a d'avance dites mieux que moi. » {Ib.)
Jérôme ne désertait pas le champ de bataille; pour le fuir, il aurait dû quitter la Palestine, retentissante alors de la controverse pélagienne. Toutes ces rumeurs qui troublaient l'Église déterminèrent sans doute l'évèque Jean à ouvrir en juillet 4 1 5 la conférence de Jérusalem. Elle ne comptait que des prêtres, parmi lesquels des Occidentaux, — Avitus, Vitalis, Passérius , — connaissant également le latin et le grec, devaient servir d'interprètes. Un laïque, homme de bien et de doctrine, Domninus, ancien chef des largesses impériales, investi par l'empereur Arcadius du titre de vicaire des préfets, siégeait aussi dans l'assemblée.
A défaut de Jérôme qui peut-être n'avait pas été convoqué, Orose y parut, avec toute l'ardeur de sa jeunesse et l'intrépidité de sa foi. Il rapporta la condamnation lancée contre Célestius par le concile de Carthage, et unit dans un même éloge les réfutatio^s qu'Augustin et Jérôme opposaient aux dogmes nouveaux. Pelage, appelé à s'expliquer, le fit d'une ma-
nière ambiguë ; il ne fut hardi que dans le dédain qu'à la stupeur indignée des assistants, il témoigna pour Févêque d'Hippone. L'hérésiarque se savait couvert par la bienveillance de Jean que ses mésaventures dans TafTaire origéniste n'avaient pu ni avertir ni corriger.
La conférence se sépara, après avoir décidé que des lettres et des députés seraient envoyés au pape Innocent, et avoir recommandé le silence de part et d'autre. Ce silence, l'évêque de Jérusalem ne le garda point ; il reprocha à Orose d'avoir avancé une erreur diamétralement contraire à celle de Pelage, et Orose écrivit son apologie. La controverse était rouverte; d'ailleurs, deux évêques gaulois, chassés de leur province par des troubles politiques, et amenés en Palestine par l'attrait des pèlerinages. Héros d'Arles et Lazare d'Aix , dénonçaient en ce même temps, au métropolitain de Césarée , Euloge , l'hérépie de Célestius et de Pelage. Un concile fut assemblé à Diospolis, nom grec de l'antique Lydda; Héros et Lazare (l'un d'eux était malade) ne s'y présentèrent point; Orose, écarté peut-être par de secrètes intrigues, n'y vint pas non plus. Néanmoins, lo mémoire où Héros et Lazare avaient consigné un certain nombre de propositions erronées, fut lu au concile ; on somma Pelage . de s'expliquer ou de se rétracter. A l'aide de réticences, de distinctions sophistiques ou d'audacieuses dénégations, Pelage per-
suada de son orthodoxie les quatorze évèques qui siégeaient à Diospolis sous la présidence d'Euloge. Il fut absous, mais le pélagianisme fut condamné : de là, les appréciations diverses qui ont été portées sur une assemblée dont « le pape Innocent ne voulut ni blâmer ni approuver le jugement. » (Tillemont, *Sam^ Augustiriy article CCLX.) L'évêque d'Hippone en alléguait l'autorité à Julien d'Eclane [Contra Julîa~ numy lib. I, 32) ; saint Jérôme, au contraire , n'a trouvé, pour désigner le concile de Diospolis, d'autre épithète que celle de misérable, (Epist, CXLIIl. Ad Alypiumet Augusiinum^ 2.)
Pelage avait désavoué ses erreurs des lèvres seulement; ni lui ni son parti ne prétendaient désarmer. L'hérésie s'étendait en Occident; et en Orient même, dans cette Asie mineure que les questions métaphysiques avaient seules passionnée jusque-là, le pélagianisme éveillait des sympathies. Le maître de Nestorius, l'initiateur de l'hérésie qui, méconnaissant l'unique et divine personnalité du Christ, attribue à l'humanité du Sauveur une personnalité distincte, Théodore, évéque de Mopsueste en Cilicie, favorisa l'erreur de Pelage , et écrivit même contre Jérôme un ouvrage qu'il eut plus tard le courage de détruire. Faut-il s'étonner de l'affinité secrète qui attirait les uns vers les autres les adversaires de la nécessité de la grâce, et les futurs apôtres de l'hérésie qui allait rabaisser Jésus-Christ au rang d'une
personne humaine? Comme je Tai dît ailleurs, « si le Christ n'est pas Dieu, la grâce, fruit de ses souffrances et de son sang, perd son inestimable dignité et son prix infini ; pourquoi dès lors voir en elle le secours sans lequel la volonté humaine, quoique capable par ses propres forces d'actes moralement bons, n'accomplira jamais des œuvres dignes du ciel? Le naturalisme pratique des hérétiques d'Occident et le rationalisme spéculatif des Orientaux se cherchaient, k travers la distance, pour s'embrasser. )) {Etudes (f histoire ecclésiastique. Saint Cyrille tTAlexandrîe et le concile (TEphèse^ page 17.)
La discussion des idées et des textes ne suffisait pas aux ardeurs belliqueuses des pélagiens; les calomnies mêmes qu'on lançait contre Jérôme n'assouvissaient point d'opiniâtres ressentiments; cette tourbe ignorante et grossière que trop de partis traînent à leur suite, y joignit les violences matérielles. Une nuit de l'an 4i6, le couvent de Bethléem fut envahi. « Une bande de gens perdus qui servaient, dit-on, les pervers desseins de Pelage, se livrèrent a des attentats incroyables. Les servantes et les serviteurs de Dieu qui vivaient dans cet asile sous la conduite de Jérôme, furent cruellement battus. Un diacre fut tué; on incendia les bâtiments du monastère ; Jérôme n'échappa à ce furieux assaut qu'en se réfugiant dans une tour, » cette même tour qui devait fournir un refuge aux moines contre
les incursions des Arabes. Cest saint Augustin qui nous raconte tous ces détails. [Degestis Pelagii, 66.) Eustochium et Paula sa nièce, fugitives et deminues, mais toujours intrépides, parvinrent aussi à s'abriter dans cette tour.
L'évêque de Jérusalem n'avait rien prévenu, rien arrêté; il ne songeait ni à réparer les ruines ni k consoler les victimes. La vanité et Tentètement avaient fait de ce vieillard qui à cette date achevait sa trentième année d'épiscopat, un complice plus ou moins conscient de détestables violences. On pouvait demander au gouverneur de Césarée la protection matérielle; mais Jérôme, Eustochium et Paula sentirent le besoin de recourir aussi à une autorité plus haute, et s'adressèrent au pape saint Innocent. Le métropolitain de Carthage, Âurélius, transmit leurs plaintes au pontife; toutefois, la miséricordieuse discrétion des suppliants taisait les noms des coupables; et, dans sa réponse à Jérôme, le pape pouvait dire : <( Ému par le spectacle de si grands maux, nous sommes prêt k déployer l'autorité du Siège apostolique, pour réprimer le crime 5 mais ta lettre ne nous désigne pas le criminel qu'il faut frapper, et ne formule pas d'accusation précise. » [Epist, CXXXFI inter Epîst. Hieronymi, Innocenta ad Hieronymum,)
Le pape adressa k l'évêque de Jérusalem une remontrance sévère : « Quelles mesures préventive?
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as-tu prises? Et, quand le malheur est advenu, quelle consolation, quelle aide as-tu donnée aux victimes^? Elles redoutent, disent-elles, des maux pires encore que ceux qu'elles ont soufferts. » [Ep, CXXXVII, Innocenta ad Joannem.) Jean était mort quand la lettre d'Innocent parvint à Jérusalem (417); et sous son successeur, Jérôme put respirer. Si quelques pélagiens continuèrent d'habiter la Palestine, du moins leur chef en fut banni. « Sache-le », écrivait Jérôme au prêtre aquitain Riparius, dans une langue toute pleine de réminiscences de Salluste : « non point par aucune puissance humaine , mais par l'ordre même de Jésus-Christ, Catilina a été chassé de Jérusalem et de la province tout entière. Seulement, et Je m'en afflige, beaucoup de ses conjurés demeurent à Joppé avec Lentulus. » [Epist ex XX VIII, Ad Riparium,) Et, annonçant à un autre ami, Âpronius, et la détresse où il avait été réduit, et le calme dont il jouissait enfin, Jérôme écrivait : a Ce que tu peux faire de mieux, c'est de laisser toutes choses, et de gagner l'Orient, et surtout les lieux saints, car ici, tout est en paix. Sans doute, les hérétiques ont toujours le venin dans le cœur, mais ils n'osent ouvrir leur bouche impie, et ils sont comme des aspics qui se bouchent les oreilles pour ne rien entendre... Notre maison, pour ce qui est des biens temporels, a été renversée de fond en comble par la violence des hérétiques, mais, grâce
au Christ, elle abonde en biens spirituels. Il vaut mieux avoir seulement du pain à manger, que de perdre la foi. » [Epist. CXXXIX. Ad Aproniu m. Nous n'avons pas encore mentionné les derniers travaux scripturaires de Jérôme : son commentaire sur Jérémie, que la persécution pélagîenne interrompit plus d'une fois, et qu'il ne mena que jusqu'au trente-troisième chapitre. Ses forces déclinaient, et la vie lui échappait. A peine pouvait-il parler, et c'est à l'aide d'une corde qu'il se levait sur son indigente couche, pour donner des instructions à fies moines. Une suprême épreuve était réservée à la vieillesse de Jérôme. Au cours de 4' 8, Eustochium s'endormit dans le Seigneur, à l'âge d'environ cinquante ans ; elle en avait passé trente- quatre au couvent de Bethléem. Comme Jérôme l'écrivait à ses amis d'Afrique, Alype et et Augustin, une telle douleur lui faisait dédaigner les écrits outrageux du pélagien Annianus. La Providence d'ailleurs ne le laissait pas seul dans cette détresse; à ses côtés, il rencontrait la jeune Paula qu'il aimait d'une tendresse d'aïeul. « C'était, » a dit Amédée Thierry, « la troisième génération de femmes que la plus illustre des maisons romaines envoyait à ce prêtre dalmate pour être ses anges gardiens au désert : celle-ci fut l'ange du dernier adieu. » {Saint Jérôme^ livre XII.) Un groupe que les événements avaient conduit de Rome à Hippone, et d'Hippone en Pa-
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lestîne, PInîanus, Albîna sa mère et sa femme, Mélanie, héritière d'un nom célèbre, entouraient aussi de soins pieux le saint vieillard. Jérôme s'éteignit auprès de la grotte de la Nativité, le 3o septembre 4^0, laissant, dit-on, à Eusèbe de Crémone, la direction de son monastère, et léguant à toute l'Église des exemples et des ouvrages immortels.
Nul saint n'a moins prêté à la légende que Jérôme, car toute sa vie nous est connue, et nous pouvons presque le suivre à la trace de ses œuvres et de ses lettres; et cependant la légende s'est attachée à lui. Faut-il s'en étonner ou s'en plaindre? La légende était un hommage que la mémoire et l'imagination populaire rendaient à un homme dont la taille a dépassé les proportions communes. Parmi les faits que la légende a brodés sur la trame austère d'une existence simple et laborieuse, je n'en mentionnerai qu'un seul : l'aventure de ce lion blessé qui, guéri par Jérôme, devint le gardien des moines de Bethléem, et l'auxiliaire de leurs travaux rustiques. [Vita Dm Hieronymi incerto auctore, Migne, PatroL lat., t. XXII, col. 210-212.) Ce lion, proche parent du loup apprivoisé par saint François d'Assise, a escorté, si je l'ose dire, le grand solitaire a travers les siècles ; il lui a servi de caractéristique, et il apparaît, couché aux pieds du saint mourant, dans le tableau du Dominiquin.
Au fond, cette caractéristique dit vrai, comme
tant d'autres caraclérîsliques. Ce n'est pas sans raison que la peinture nous a représenté Tévêque d'Hippone tenant à la main ce cœur qui, dépris enfin des affections mensongères, a aimé d'un * immuable amour l'éternelle beauté. Ce n'est pas en vain non plus qu'elle a donné à Jérôme le lion comme symbole. Lequel des Pères a reproduit mieux que le solitaire de Bethléem ce type du lion, tel qu'il nous est décrit par l'histoire naturelle, par la fable ou par Ij poésie? Jérôme a été intrépide et généreux; il a affronté ses adversaires sans compter leur nombre et sans mesurer leurs forces ; et s'il a poussé parfois des rugissements terribles, s'il a eu des colères éclatantes, ses rugissements étaient les cris d'une âme éprise et inquiète de la* Vérité seule, et ses colères furent souvent les colères de l'amour.