CHAPITRE PREMIER
Ceux qui nous ont suivi jusqu'ici connaissent déjà les œuvres et la doctrine de saint Jérôme : pouvait-on écrire la vie de ce grand homme sans faire de fréquents emprunts aux pages où il a tracé de lui-même le portrait le plus sincère et le plus ressemblant ? Et quant au récit, que deviendrait-il si l'on passait sous silence les doctrines et les luttes doctrinales qui ont tenu dans cette vie une si large place?
Jérôme a été avant tout le traducteur et le commentateur des livres saints ; là est son principal titre de gloire. Nous l'avons déjà dit, et nous nous bornons à le rappeler, tout le Nouveau Testament, tous les livres proto-canoniques de l'Ancien Testament, c'est-à-dire ceux qui appartenaient au canon
des Juifs, et dont le caractère sacré n'a jamais été révoqué en doute, sont sortis de ses doctes mains revisés ou traduits. Des parties deutéro-canoniques de l'Ancien Testament, c'est-à-dire de celles qui furent l'objet de doutes que Jérôme partagea, et que le concile de Trente a définitivement levés, Jérôme traduisit seulement les livres de Tobie et de Judith, et les passages de Daniel et d'Esther qui avaient été contestés.
Jérôme, si épris des saintes Lettres, ne reconnaît pas au caprice individuel, au jugement privé, le droit de les interpréter; l'autorité qui les garde les explique aussi. « L'Éthiopien, ministre de Candace, lisait le prophète Isaïe; à Philippe qui lui demandait: comprends- tu ce que tu lis? il répond : comment le comprendraîs-je, si quelqu'un ne me l'explique ? Pour moi, s'il m'est permis de me nommer, je le dirai : je ne suis ni plus saint, ni plus zélé que cet étranger qui, laissant la cour de sa souveraine, était venu au Temple du fond de l'Ethiopie, c'est-àdire des extrémités du monde ; qui aimait la loi et la science divine, au point de lire les Écritures sur son char; et qui cependant, quoique tout occupé à méditer et à redire les oracles du Seigneur, ignorait encore Celui qu'il adorait dans le livre sacré sans l'y reconnaître. Philippe vint, il lui découvrit ce Jésus caché.sous la lettre comme sous une écorce. O l'admirable puissance d'un maître! A la même
heure, TÉthiopien croît, il est baptisé, îl est fait fidèle et saint; de disciple, il devient docteur : il en apprend plus dans la source solitaire où T Église le plonge, qu'il n'en avait appris sous les lambris dorés de la Synagogue. » (Epis t. LUI. jid Paulinum, 5.)
Traducteur des livres saints, Jérôme a formulé, dans une lettre à Pammachius, ses idées sur la manière de traduire. Il l'avoue hautement, — et îl s'appuie sur l'exemple de Cicéron et de Térence, et sur le précepte d'Horace, — quand il a traduit en latin des ouvrages grecs, il ne s'est point astreint à une littéralité scrupuleuse ; ce que Jérôme a voulu, c'est rendre fidèlement la pensée des auteurs, et quand cela lui a paru nécessaire, adapter au génie de sa langue les formes et les figures de langage dont ils se sont servis. Mais de cette règle qu'il se traçait Jérôme a excepté la traduction de l'Écriture, où, dit-il, « jusque dans l'arrangement des mots, îl y a quelque mystère [ubi et çerborum ordo myste^ rîum est, Epist. LFIL Ad Pammachium. De optimo génère interpretandi, 5.)
De la langue et du style qui se révèlent dans la version hiéronymienne de la Bible, Villemain a dit, — et nous ne pouvons que reproduire son apprécialion d'une si ingénieuse justesse — : « Jamais langage humain ne reçut plus violente secousse que cette irruption soudaine de l'imagination des prophètes et des hyperboles bibliques dans l'idiome de Cicéron.
Rien de pareil, en effet, soit à ce mot à mot qui jette dans la langue romaine des formes si étranges, soit à ces créations de langage que l'émulation du texte et sa propre ardeur inspiraient au savant solitaire de Bethléem. »
Au cours de notre notice, nous avons mentionné les commentaires bibliques de Jérôme, qui les a luimême énumérés, sauf les derniers, au chapitre final de son De viris illustribus.
« On peut dire, » a écrit un critique dont le? hardiesses parfois excessives et les irrévérences ne doivent pas nous faire méconnaître la haute valeur, Richard Simon, « qu'il a eu plus que tous les autres Pères, les qualités nécessaires pour bien inteipréter l'Écriture Sainte, parce qu'il savait l'Hébreu, le Chaldéen, le Grec et le Latin. Il n'avait pas seulement lu et examiné les Versions grecques qui étaient dans les Hexaples d'Origène, mais il avait de plus conféré souvent avec les plus savants Juifs de son temps, et il ne faisait presque rien sur l'Écriture qu'il ne les eût consultés auparavant. A quoi Ton peut ajouter qu'il avait lu tous les auteurs, soit Grecs ou Latins, qui avaient écrit avant lui sur la Bible. Enfin il était savant dans les livres profanes... La manière dont il a fait ses Commentaires sur les livres des Prophètes, est la meilleure de toutes; car il rapporte premièrement l'ancienne Version latine qui était alors en usage, à laquelle il en joint une
autre nouvelle qu'il avait faite sur le texte Hébreu ; puis il confère ensemble dans ses Commentaires, les anciennes Versions Grecques, afin de connaître mieux la propriété des mots Hébreux... Nous n'avons point au reste d'ancien auteur où l'on puisse mieux apprendre le sens littéral que saint Jérôme... Il n'y a point d'auteur qui nous puisse instruire plus à fond de la critique des Livres sacrés, que les ouvrages de ce Père... » [Histoire critique du Vieux Testament y livre HI, chap. ix.)
Ajoutons que Jérôme n'a pas seulement interprété la Bible dans les commentaires bibliques qui nous restent de lui. Nombre de ses lettres ont un caractère exégétique. C'est au pape Damase, à Evangelus , à Dardanus , à des moines, à des femmes qui, sans le connaître personnellement, se tournaient vers lui des divers points de la chrétienté et réclamaient ses lumières, que Jérôme a adressé des lettres où il s'attachait à éclaircir leurs difficultés, à concilier les diversités et les apparentes contradictions du récit sacré.
L'^xégète et le critique a été aussi un polémiste. Jérôme l'a été dans son Dialogue contre les adeptes de Lucifer de Cagliari ; dans ses traités contre Helvidius, contre Jovinien, contre Yigilantius ; dans ses réponses à Jean de Jérusalem et à Rufin; dans son Dialogue contre les pélagiens.
Ce sont là des œuvres de combat; la verve de
Jérôme s'y exerce, réloquence y éclate quelquefois; les défauts non plus n'en sont pas absents.
La grande force de Jérôme, c'est que contre ces adversaires il est constamment l'homme de la tradition. Il la connaît bien ; aussi se plaît-il sur ce terrain comme s'y plaira plus tard Bossuet. Avec quelle précision et quelle maîtrise souveraines l'évêque de Meaux cite, résume, juge ces Pères, ces devanciers illustres dont il a continué l'imposante tradition ! Jérôme aussi a fréquenté ses prédécesseurs, il sait les caractériser. Il les énumère dans sa lettre à l'orateur Magnus; les Grecs d'abord, Quadrat, disciple des apôtres et évêque d'Athènes, qui offrit une apologie de la religion chrétienne à l'empereur Hadnen qu'une curiosité toujours en éveil avait attiré à Eleusis; l'éloquent Aristide, autre défenseur du Christianisme devant le même prince ; Justin ; Méliton de Sardes; Apollinaire d'Hiérapolîs ; Denis de Corinthe ; Irénée de Lyon, l'historien des hérésies primitives. Jérôme nomme encore Clément d'Alexandrie; Origène ; ce sénateur romain, Apollonius dont notre siècle a retrouvé l'éloquente apologie; Jules Africain, Grégoire le Thaumaturge, Denis d'Alexandrie ; Anatole de Laodicée, les prêtres Pamphile, Piérius, Lucien, Malchion; Eusèbe d'Émèse, Triphile de Chypre, Astérîus de Scythopolis ; le saint confesseur Sérapion; Titus de Bostra, et les illustres Cappadociens, Grégoire, Basile, Amphilo-
LES ŒUVRES DE SAINT lÉROME. 153
que. [Epist. LXX, Ad Magnum oratorem -Urbis Romae, 40 ^^ arrive ensuite aux Latins : « Terlullîen dont l'Apologétique et les livres contre les Nations sont un réservoir de toute la science profane ; Minucius Félix, avocat romain, qui dans son Octaçius et dans son livre contre les Astrologues (si toutefois le titre de ce dernier ouvrage n'est pas mensonger) a touché » pour s'en servir ou pour les combattre, « à toutes les œuvres de la littérature païenne. » [Ib., 5.) « Le bienheureux Cyprien ressemble à une source très pure d'où s'épanchent des eaux douces et paisibles... Victorin, qui a reçu la couronne du martyre, n'égale pas son langage à sa pensée. Lactance me rappelle le flot de l'éloquence cicéronienne : plût à Dieu qu'il eût établi nos croyances aussi fortement qu'il a ruiné les erreurs contraires ! Arnobe est inégal et exagéré ; son ouvrage est confus par suite d'une mauvaise ordonnance. Saint Hilaire se dresse sur le cothurne gaulois : les fleurs de la Grèce dont il orne son langage, les longues périodes ou il l'enveloppe, le rendent peu accessible aux lecteurs simples. . . » [Epist. Lf^III. Ad PaulinuTHy lo.) « Le prêtre Juvencus, sous le règne de l'empereur Constance, a raconté en vers l'histoire du Sauveur, et n'a pas craint d'assujettir aux lois du mètre la majesté de l'Évangile. » [Epist LXX, Ad Magnum^ 5.)
C'est escorté de tous ces témoins, c'est muni de
LA VIE DE SAINT JÉROiVIE.
s les ressources qu'ils lui fournissent, que Jé- ^ combat les novateurs. II oppose à leurs né- ^. .ons hardies, outre des textes positifs, l'usage constant de l'Église; ainsi, a Vigilantius, contempteur du culte des reliques, il montre le pontife romain, et aussi tous les évèques du monde, offrant le sacrifice eucharistique sur le tombeau des martyrs. Auparavant, il avait allégué la doctrine et l'usage traditionnel de l'Église aux partisans de Lucifer de Cagliari, dont le zèle farouche déclarait irrévocablement déchus de leurs fonctions les évêques signataires de l'insuffisante formule de Rimini, el réitérait le baptême donné par les hérétiques. Plus sage et plus miséricordieuse que les sectaires qui, sous des noms différents, — montanistes, novatiens, donatistes, lucifériens, — ont voulu enfermer dans d'étroites limites une société destinée à embrasser le monde et l'humanité entière, l'Église, par ses conciles et par des actes nombreux, a constamment offert le pardon aux hérétiques repentants ; maintes fois, elle a rétabli à leur rang hiérarchique des évèques un moment déçus par l'erreur ou contraints par la violence. Aux sophismes du diacre Hilaire qui avait opiniâtrement défendu la rebaptisation, Jérôme opposait de préférence l'usage de l'Église romaine, plus décisif que les tentatives contraires d'adversaires illustres et saints. « Cyprien s'efforçait de fuir les sources empoisonnées et les eaux étrangères;
afin de s'en éloigner davantage, il avait réprouvé le baptême des hérétiques et adressé à Etienne, évêque de Rome, vingt-deuxième successeur de saint Pierre, le décret porté sur ce sujet parle concile d'Afrique. L'effort de Cyprien fut inutile. Plus tard, ces mêmes évêques qui, d'accord avec l'évêque de Carthage, avaient décrété la rebaptisation des hérétiques, revenus à l'ancienne coutume, portèrent un nouveau décret. » {Dialog. adi^ersus Lucifer ian os , 23.) Cette discipline baptismale, d'autres papes, Jules, Marc, Silvestre, l'ont maintenue à leur tour, et le concile de Nicée l'a solennellement proclamée, (/i., 27.)
Mais Jérôme n'a-t-il jamais excédé dans sa polémique? N'y rencontre-t-on point d'âpres personnalités, des raisonnements subtils, des plaisanteries qu'eût évitées le goût sévère d'un Bossuet oud'un Fénelon? Jérôme ne veut-il pas quelquefois trop prouver, et par là même ne provoque-t-il pas le doute et la résistance?
Le traité contre Jovînien, détracteur de la virginité chrétienne, a soulevé, du vivant de l'auteur, bien des critiques. On reprochait à Jérôme d'avoir rabaissé à l'excès l'union conjugale. Me permettrat-on de dire que les portraits qu'il trace des femmes à la fin du premier livre, rappellent peut-être un peu trop aux amateurs obstinés du dix-septième siècle la fameuse satire de Boileau? Or, avec quelle sévérité Bossuet, cependant ami du poète, juge cette
œuvre où se retrouvent tout ensemble l'inspiration affaiblie de Juvénal et Faccent d'une vieillesse chagrine! «... Celui-là s'est mis dans l'esprit de blâmer les femmes; il ne se met point en peine s'il condamne le mariage, et s'il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un remède... » [Traité de la concupiscence y chapitre viii.) Certes, le célibat égoïste, et en définitive décevant et morose, qu'ont vanté les poètes satiriques diffère du célibat dévoué que Jérôme préconise. Si parfois l'écrivain se livre trop à son génie et à son humeur, s'il pousse trop au noir le tableau qu'il fait des défauts et des vices féminins, l'ami de Paula, d'Eustochium , de Marcella, de tant de nobles vierges et matrones, a corrigé lui-même , dans l'enthousiaste éloge qu'il décernait un peu auparavant à. des héroïnes historiques ou fabuleuses, les traits excessifs de sa peinture. Et quant au mépris de l'union conjugale qu'on lui imputait, Jérôme s'en est justifié dans une lettre apologétique à Pammachius. Il rappelle que, dans le traité incriminé, il a proclamé la légitimité du mariage, et s'est tenu à égale distance des juifs et des gentils qui ne comprennent pas le mérite de la continence parfaite, et des sectes orien- ; taies dont le spiritualisme menteur condamne toute union de l'homme et de la femme, a Puisque, voyageur prudent, j'ai presque a chaque pas averti mon lecteur que je regardais les noces comme
permises, tout en préférant à l'étal de mariage la continence des veuves et des vierges, un lecteur sage et bienveillant aurait dû interpréter par le contexte celles de mes assertions qui lui paraissaient trop dures, et ne pas m'accuser d'avancer dans le même ouvrage des sentiments opposés. Estil écrivain assez sot, assez ignorant de son art, pour louer et blâmer la même chose, pour détruire ce qu'il a édifié, pour réédifier ce qu'il avait détruit; et, après avoir vaincu son adversaire, pour se percer soi-même de son épée? » [Epist, XLKIIT, Ad Pammachium^ 12.) Jérôme d'ailleurs, il le dit bien haut, n'a fait que répéter l'enseignement de ses devanciers. Aussi le polémiste, confiant dans la doctrine qu'il n'a point inventée et qu'il a reçue, se retourne-t-il contre ses adversaires avec l'accent d'une ironie vengeresse : « Crime exécrable ! » s'écrie-t-il ; « les Églises sont ruinées, le monde entier se bouche les oreilles pour ne pas m'entendre, parce que j'ai déclaré la virginité plus sainte que le mariage... » Il termine sa défense par un humble retour sur son passé : « Je proteste en finissant que je n'ai jamais condamné le mariage, que je ne le condamne pas. J'ai répondu à mon adversaire (Jovinien), je n'ai pas redouté les embûches que les miens pouvaient me dresser. J'élève jusqu'au ciel la virginité, non point parce que je la possède, mais parce que j'admire surtout un bien que je n'ai plus. C'est un aveu
sincère et discret, que de louer dans autrui ce dont on manque soi-même. Le poids du corps m'attache à la terre : en admirerai-je moins le vol des oiseaux; ne vanterai-je pas la colombe qui fend l'espace sans même agiter ses ailes rapides?» (74., 20.) Le polémiste que nous venons d'étudier a fait plus d'une fois œuvre d'historien. Sa mémoire vaste et sûre tout ensemble, son goût des recherches d'érudition, le préparaient à cet office, du moins dans une certaine mesure; et l'éloquence dont il était naturellement doué, ne l'y rendait point impropre. Qui donc se plaindra que Salluste ou Tacite aient été éloquents? Dans les traités polémiques de Jérôme, plus d'une page d'histoire se rencontre. C'en est une que la peinture du concile de Rimini et le récit des événements qui suivirent. « La barque des apôtres était en péril, les vents soufflaient, les vagues battaient à coups redoublés les flancs de l'esquif. Le Seigneur s'éveille, il commande à la tempête ; le monstre (Constance) meurt, la tranquillité renaît... Par l'indulgence du nouveau prince (Julien), tous les évêques qui avaient été bannis de leurs sièges, regagnent leurs Églises. Alors l'Egypte reçut son Athanase comme un triomphateur ; alors, l'Église des Gaules acclama Hilaire qui revenait du champ de bataille ; alors, au retour de l'évêque de Verceil, Eusèbe, l'Italie déposa ses vêtements de deuil. » [Dialog. adi^ersus Luciferia^
nos, 19.) L'homme qui trace un si vivant tableau, avait projeté une œuvre pareille à celle d'Eusèbe de Césarée. « Je me suis proposé, » dit-il au début de la f^ie de saint Malchus , « pourvu que Dieu m'en donnât le temps, et que mes censeurs cessassent de poursuivre un fugitif et un reclus, je me suis proposé de raconter comment et à l'aide de quels hommes, depuis l'avènement du Sauveur jusqu'à nos jours... l'Eglise de Jésus-Christ est née et a grandi ; comment la persécution l'a fait croître, et le martyre l'a couronnée ; comment aussi, lorsque les empereurs sont devenus chrétiens, elle a perdu en vertus ce qu'elle gagnait en puissance et en richesse. » (Vita Malchi monachi captm, i.) Paroles sévères, que l'on rencontrera plus d'une fois dans les écrivains ecclésiastiques, frappés surtout, comme nous le sommes tous, des maux contemporains et présents. La persécution, après tout, n'est pas l'état normal de l'Église ; elle crée d'ailleurs aux faibles, qui sont le grand nombre, des périls redoutables; enfin, la société instituée et conduite par Jésus- Christ est assez forte — l'histoire le prouve — pour affronter et pour traverser, tout en continuant d'enfanter des saints, l'épreuve de la prospérité.
Jérôme n'a pas mis à exécution son dessein; il n'a pas non plus traduit cette Histoire ecclésiasti^ que d'Eusèbe, laquelle a conservé à l'humanité chrétienne ses titres de noblesse, en lui transmet-
tant le récit de ses glorieuses origines. Toutefois, nous devons k Jérôme la version d'une autre œuvre de i'évêque de Césarée : la Chronique, dont l'original a péri, et que le traducteur, tout en complétant la partie un peu maigre qui regarde Thistoire romaine, a continuée depuis la vingtième année du règne de Constantin, jusqu'à la mort de l'empereur Valens (378).
Cette œuvre, qui, malgré ses lacunes et ses inexactitudes, a rendu de longs services, date de 388 ; quelques années plus tard, en 392, Jérôme composa le De nris illustribus; c'est le titre qu'il donne lui-même k son ouvrage {Ep, XLVII. Ad Desideriurriy 3), quoique, de son propre 2L\eu(Epist. CXII. Ad Augustinuniy 3) , il eût dû l'intituler plutôt : De scriptorihus ecclesiasticis , Il y dresse en effet, en cent trente-cinq chapitres, k la demande de Dexter, préfet du prétoire, un catalogue d'auteurs qui tous, k l'exception de Philon et de Sénèque, ont été chrétiens; encore Jérôme croyait-il reconnaître dans le juif Alexandrin et dans le philosophe espagnol des adeptes du christianisme. Quelques hérétiques aussi sont mentionnés. Jérôme ouvre la liste par le nom de l'apôtre saint Pierre; il la ferme par son propre nom. <c Je me suis placé k la fin du volume », écrivait-il, « moi, chétif avorton et le dernier des chrétiens; et j'ai jugé nécessaire d'indiquer brièvement tous les ouvrages que j'ai compo-
ses jusqu'à la quatorzième année du règne de Théodose. » {Epist. XLVII. Ad Desiderium^ 3.)
On peut critiquer ce livre où l'apologiste Athénagore n'est pas nommé, et où la concision devient trop souvent de la sécheresse; le De viris illustrihus révèle cependant les éminentes qualités de Jérôme. Le critique s'y montre, lorsqu'il refuse de reconnaître le style de Minucius Félix dans le traité De Fato qu'on attribuait à l'élégant auteur de VOctavius. L'ouvrage de Jérôme a obtenu un succès durable; <c il sert de base aux écrivains postérieurs, et, quelque imparfait qu'il soit, il n'en demeure pas moins comme un témoignage de l'immense érudition de l'auteur et comme une source, unique pour nous, sous beaucoup de rapports, de l'histoire et de la littérature. » (A. Ébert, Histoire générale de la littérature du moyen âge en Occident y traduite de l'allemand par MM. Aymeric etCondamin. Livre II, Saint Jérôme,)
Trois biographies de solitaires nous ont été laissées par Jérôme ; je nommerai d'abord celle de saint Paul, l'initiateui* de la vie érémitique. « Découvert par Antoine dans sa caverne, à l'ombre du palmier qui lui fournissait de quoi se nourrir et se vêtir, il lui offre cette hospitalité que l'histoire et la poésie ont célébrée à l'envi, et meurt en lui léguant cette tunique de feuilles de palmier dont Antoine se revêt aux jours de Pâques et de la Pentecôte, comme
de Tarmure d'un héros mort au sein de la victoire. » Montalembert auquel j'emprunte ce passage, a emprunté lui-même à Jérôme les traits de son éloquent résumé. [Les Moines (T Occident^ livre II. Les précurseurs monastiques en Orient,)
Nous l'avons dit, Jérôme avait connu près d'Antioche le moine M alchus, et c'est de la bouche même de ce vieillard, rentré enfin dans la paix du désert, qu'il tenait le récit des étranges aventures dont se compose sa biographie. La Kie de saint Hilarion^ puisée à une source orale et dans des documents écrits, — une lettre de saint Epiphane est mentionnée au premier chapitre, — a plus d'étendue que les deux autres. L'ascète de Bethléem s'est plu à glorifier le hardi contemporain qui introduisit en Palestine la vie monastique ; il raconte ses pénitences et ses miracles; il l'accompagne dans ses voyages en Egypte, en Sicile, à l'île de Chypre, où Hilarion mourut octogénaire en adressant a son âme cette exhortation joyeuse : « Sors, ô mon âme, que crains tu ? Tu sers le Christ depuis près de soixante-dix ans, et tu craindrais la mort? » {yita sancti Hilarionis eremitœy 45.)
Dans cette revue rapide des œuvres de saint Jérôme, nous n'avons pas encore nommé les lettres ; nous leur avons cependant fait de nombreux emprunts, et elles offrent à nos études une matière ample et attrayante. M. Ebert divise ces lettres en
six catégories. Ce sont d'abord celles où Jérôme raconte des faits de sa vie ou de la vie d'autriii ; ensuite, les lettres consolatoires (ce titre est de saint Jérôme lui-même : « Scripsi,.. consolatoriam [épistolani) de morte filîse ad Paulam ; les éloges funèbres [epitaphia)\ les lettres d'exhortation (ce titre est encore emprunté à saint Jérôme) ; les lettres polémico-apologétiques (l'auteur s'y défend et même y attaque); les lettres didactiques (telle la lettre LVII, à Pammachius, dont nous avons parlé plus haut). C'est dans cette dernière classe que M. Ebert range les lettres exégétiques,
« Saint Jérôme », dit ce même auteur », a le premier donné le vrai modèle du style épistolaire moderne ; nulle part, mieux que dans sa correspondance, ne se montre son individualité sous un aspect remarquable et varié. La collection de ses lettres faisait les délices du moyen âge ; elle fit aussi le bonheur de la Renaissance. » [Histoire de la lit" térature du moyen âge en Occident, Livre deuxième. Saint Jérôme.) Éi^asme, épris de saint Jérôme que, pour l'art du langage, il ose rapprocher de Cicéron, est au premier rang des admirateurs de cette» correspondance qu'il eût volontiers commentée. « Flagrat jam olim mihi incredibili ardore animas Hieronymianas Epistolas Commentario illustrandi », écrivait-il. L'éminent humaniste dépasse toute mesure lorsque, dans sa réaction contre la scolastique,
il se plaint du bruit que font dans les écoles Albert le Grand et Duns Scot, pour qui nous sommes plus équitables qu'il ne l'était lui-même {« Scotus, Albertus, et his impolitiores auctores omnibus in scholis perstrepent ») ; mais il a raison quand il demande que le solitaire de Bethléem soit écouté lui aussi, et lors qu'il réclame pour cet éloquent défenseur de la doctrine chrétienne une place de choix. Les lettres de Jérôme nous plaisent pour les mêmes motifs qui ravissaient nos devanciers. Nous §[oûtons les tableaux qu'elles nous présentent ; par exemple, la peinture de l'invasion des Huns, dans une lettre à Océanus, éloge funèbre de Fabiola; dans une autre lettre, la description de l'île déserte, où Bonose, l'ami de sa jeunesse, s'était retiré. « Bonose, ton ami, le notre, le mien, » écritil à Rufin qu'il aimait alors, « gravit l'échelle prophétique que Jacob avait vue en songe ; il porte sa croix, il ne pense pas au lendemain, il ne regarde pas en arrière. Il sème dans les larmes pour moissonner dans la joie La vérité d'un tel miracle
fait reculer tous les prodiges inventés par les poètes de la Grèce et de Rome. Un jeune homme d'honorable famille, nourri avec nous dans l'étude des lettres, distingué entre ses contemporains par le rang et par la richesse, abandonne sa mère, ses sœurs, un frère tendrement chéri; il aborde dans une île battue par les vagues retentissantes, fertile
en naufrages , ne présentant aux yeux que des rochers escarpés et d'affreux déserts; hôte nouveau, il s'y installe comme dans un paradis. Aucun laboureur, aucun moine, pas même ce jeune Onésime que tu connais, et qu'il aimait comme un frère, ne s'attache à lui dans cette vaste solitude. Il y est seul, ou plutôt non, il n'est pas seul, car le Christ est avec lui, et il contemple la gloire de Dieu, que les apôtres ne virent que dans le désert. Il n'y découvre pas des villes munies de tours, mais il s'est fait inscrire au rôle de la nouvelle et éternelle Cité. Ses membres frissonnent sous un affreux cilice, mais armé de la sorte, il ira plus vite dans les nuées au-devant de Jésus-Christ. Il ne voit pas couler de riantes fon- ' taines, mais il boit l'eau vive qui jaillit du flanc du Seigneur. . . Une mer furieuse mugit autour de l'île, et les flots se brisent avec fracas contre les sinueux écueils. Sur terre, nul gazon ne verdoie; point de feuillage épais qui verse l'ombre sur les champs. Les rochers ferment de toutes parts File comme une prison. Mais Bonose tranquille, intrépide, revêtu des armes dont a parlé l'Apôtre, écoute Dieu lorsqu'il relit les saintes Écritures; s'entretient avec Dieu lorsqu'il l'implore ; et peut-être, comme Jean relégué à Pathmos, lui aussi dans son île a quelque vision. » [Epist. III , Ad Rufinum^ mona-' chuniy 4-)
Comme nos devanciers, nous lisons dans ces let-
très de Jérôme les annales d'un demi-siècle, puisqu'elles vont de 870 à 419; et, selon la remarque de M. Ebert, « nous y trouvons une galerie de portraits des plus intéressants, et un tableau des plus riches au point de vue de la civilisation de cette époque. » C'est tout un défilé de personnages, les uns illustres, les autres obscurs, qui passe devant nous; faut-il en nommer quelques-uns? Laissons ces femmes vaillantes jusqu'à Théroïsme qui font k Jérôme une incomparable escorte : Paula, Eustochium, Marcella,€t tant d'autres. Parmi les correspondants de Jérôme, nommons le pape Damase, Augustin d'Hippone, dromatius d'Aquilée, Héliodore, et ce Paulin de Noie que, dans une lettre éloquente, Jérôme exhortait à l'étude des livres saints. « Je te le demande, frère bien-aimé, vivre parmi toutes ces choses » (que nous révèlent les Écritures), <c les méditer, ne rien connaître et ne rien chercher d'autre, ne semble-t-il pas que c'est commencer ici-bas la vie du ciel ? Ne t'offense pas de la simplicité des Écritures, et de cette bassesse de langage qui décèle soit la faute du traducteur, soit une intention de l'auteur sacré, lequel a voulu se faire entendre d'une foule rustique, et, dans un même discours, instruire à la fois les savants et les ignorants. Je ne me flatte point de tout comprendre dans les Écritures, et de cueillir ici-bas les fruits d'un arbre dont les racines sont dans le ciel ; mais,
je Favoue, c'est là ce que je désire. A celui qui n'a pas encore commmencé à marcher, je m'offre, non pas comme maître, maïs comme compagnon.
On donne à celui qui demande, on ouvf'e à celui qui frappe : celui qui cherche trouve. Acquérons sur la terre une science qui durera dans le ciel. » {Epist. LlIIy 9.) Et, dans une autre lettre, Jérôme, après avoir loué la science et le talent de Paulin, lui disait encore : « A ce savoir, à cette éloquence, ajoute l'étude et l'intelligence des Écritures, et bientôt tu domineras tous les nôtres... Ceins donc, je t'en prie, tes reins pour le travail, car la vie n'accorde rien aux mortels qu'au prix d'un rude labeur. Sois illustre dans l'Eglise comme tu l'étais dans le sénat. Amasse des trésors spirituels que tu puisses répandre tous les jours; que ces richesses ne te fassent pas défaut, aujourd'hui que tu es dans la force de l'âge, et que tes cheveux ne blanchissent pas encore... Bien de médiocre en toi ne me contentera : te voir au premier rang, te voir parfait, c'est mon ambition. » [Epist, LFIIL Ad Paulinurriy
Ces lettres où Revivent cinquante aîïs d'histoire politique et religieuse , et qui évoquent tant de figures diverses, nous intéressent encore par un autre endroit : elles nous révèlent Jérôme mieux que ne font ses autres ouvrages. Une correspondance, c'est d'ordinaire le portrait et aussi l'histoire
d'une âme. Or, quand celte âme a été généreuse, quand, pour exprimer des sentiments vrais, elle a rencontré Téloquence, nous nous plaisons à lire rhistoire et à regarder le portrait qu'elle a laissés d'elle-même dans les pages d'une correspondance écrite souvent au jour le jour. Voilà pourquoi nous revenons volontiers aux lettres, du moins à certaines lettres de saint Jérôme ; voilà pourquoi aussi la correspondance de saint Augustin attire ceux qui se sont une fois abreuvés à ces sources vives d'où la tendresse jaillit avec la doctrine. Le dirai-je? C'est avec un charme semblable, plus pénétrant, car nous sommes en pays mieux connu, que nous rouvrons la correspondance du P. Lacordaire, particulièrement les lettres à Madame Swetchine, depuis celles qui datent d'années inquiètes et incertaines, jusqu'à cette lettre du 3o septembre i856, où le restaurateur de l'Ordre dominicain en France, où le conférencier de Notre-Dame nous apparaît dans la gloire sereine du crépuscule, « comme un vieux lion qui a voyagé dans les déserts, et qui, assis sur ses quatre nobles pattes, regarde devant lui d'un air un peu mélancolique la mer et ses flots ».
Le lion nous ramènera à saint Jérôme, dont il nous reste à exposer brièvement la doctrine. Mais, à proprement parler, saint Jérôme a-t-il eu une doctrine?