CHAPITRE PREMIER
Jérôme naquit vers 34^ à Stridon, aux confins de la Dalmatie et de la Pannonie [De s^iris illustribus, cap. CXXXV), parmi des populations quasi barbares, d'une famille riche et chrétienne. Lui-même, dans une lettre au patriarche d'Alexandrie, Théophile, a témoigné des soins pieux qui, dès Tenfance, l'avaient nourri du lait de la doctrine catholique. [Epist, LXXXIL Ad Theophilum, 2.) Son père se nommait Eusèbe et lui transmit son nom, — car Hiéronyme ou Hiérôme n'était qu'un surnom, ce que la langue latine appelle cognomen; — - nous ignorons le nom de sa mère. Outre une tante ,^ Castorine, qui semble l'avoir peu aimé [Epist, XIIL Ad Castorinam Materteram), Jérôme eut une
sœur qui devait lui' coûter des inquiétudes, et un frère, Paulinien, que plus tard il amènera avec lui de Rome en Palestine.
Le jeune Dalmate commença ses études à Stridon ; vers Tâge de dix-huit ans, en compagnie d'un ami d'enfance, Bonose, il alla les continuer a Rome. Il y suivit les leçons du grammairien Donat, et peutêtre celles de ce Victorin dont les Confessions de saint Augustin ont immortalisé l'humble et courageuse conversion. [Confession, lib. VIII, cap. ii.)
Des lectures où son âme avide se plongea tout entière, complétaient l'enseignement des maîtres. Lui-même nous l'a appris, il étudia V Introduction de Porphyre, les Commentaires d'Alexandre d'Aphrodisias sur Aristote, les Dialogues de Platon. Épris des livres dont il avoue qu'il ne pouvait se passer, il s'était formé, au prix du plus opiniâtre travail, c'est-à-dire, en les copiant de sa main, une riche bibliothèque. (jE/?w^. XXII . Ad Eustochium^ 3o.) Jérôme, sans le savoir, se préparait ainsi aux grandes œuvres qui devaient remplir sa vie.
Il n'était encore que catéchumène, car, dans ces premiers siècles, l'on attendait souvent, pour conférer le baptême, que les périlleux défilés de la jeunesse eussent été franchis. La prudence pouvait quelquefois différer l'initiation chrétienne, — prudence exposée d'ailleurs à de terribles mécomptes ; que l'on se rappelle les angoisses de Grégoire de
Nazianze, et celles du frère de saint Ambroise, Satire, qui, assaillis Tun et l'autre sur mer par la tempête, craignaient de mourir sans baptême ; — mais c'était aussi la peur des contraintes qu'impose la vie chrétienne, qui prolongeait durant des années le catéchuménat d'un grand nombre. Nous le savons par saint Augustin, la tolérance commune excusait aisément les écarts du non baptisé. [Confession, 1. 1, c. XI.) Plus heureux que le fils de Monique, Jérôme, comme il l'écrivait à Théophile d'Alexandrie, ne tomba jamais dans l'erreur; maintes fois ilinterrompit ses études pour visiter les basiliques des saints ou pour descendre aux catacombes. Vieillard, il a raconté, dans son Commentaire sur Ézéchiely ces pèlerinages. « Quand j'étais à Rome, jeune et étudiant les lettres, j'avais coutume, les jours de dimanche, avec des compagnons de mon âge et de mes goûts, de visiter les tombeaux des apôtres et des martyrs. Souvent, je pénétrai dans ces galeries souterraines dont les murs, de chaque côté, gardent la dépouille des morts ; où l'obscurité est si profonde, qu'on croirait presque à l'accomplissement de cette parole du prophète : quils descendent vivants en enfer. Un peu de jour, glissant par une faible ouverture plus que par une fenêtre, tempérait à peine ces affreuses ténèbres ; et l'on ne remontait que pas à pas ; la petite troupe, enveloppée par la nuit, se rappelait le vers de Virgile : partout
Vhorreur et le silence même m^ épouvantent . » {pomment. inEzech,^ I. XII, c. xl.)
Jérôme, aux jours de sa jeunesse, avait été témoin des efforts tentés par Julien pour restaurer le paganisme ; il le fut aussi de leur irrémédiable échec. « Du temps que je fréquentais les écoles des grammairiens, » a-t-il écrit, « lorsque toutes les villes étaient souillées du sang des sacrifices idol a triques, et que soudain, au fort même de la persécution, la nouvelle de la mort de Julien nous fut annoncée, un païen s'écria non sans à-propos : Comment les chrétiens disent-ils que leur Dieu est patient et pitoyable ? Rien de plus terrible, rien de plus rapide que son courroux. II n'a pu même différer d'un moment sa vengeance. » [Comment, in Habacuc^ 1. II,
c. III.)
Cette foi dont Jérôme avait été nourri de si bonne heure, et qui lui était chère, ne le défendit cependant pas des séductions de Rome. A la différence d'Augustin qui a écrit l'humble confession de ses longues erreurs, Jérôme n'a rappelé ses fautes qu'en passant. « Vous savez, » écrivait-il à Chromatius, « combien est glissant ce sentier de la jeunesse où j'ai fait des chutes. » Il est un peu moins bref dans sa lettre à Héliodore, dont il gourmandait les lenteurs, qu'il voulait entraîner avec lui au désert. « Que fais-tu dans la foule, toi qui as déjà fait choix de la solitude? Et si je te donne ce conseil, ce n'est
pas que ma barque et ma cargaison n'aient subi aucun dommage; ce n'est pas que la mer me soit inconnue; comme le naufragé, naguère jeté sur le rivage, d'une voix timide, je dénonce le péril aux navigateurs... » [Ep. XIV. Ad Heliodorurriy 6.)
Signalons encore entre Augustin et Jérôme une autre différence. Il semble bien qu'après ces luttes suprêmes dont il nous a tracé le dramatique récit, Augustin n'ait pas éprouvé les' retours agressifs de l'ennemi vaincu. Les voix mensongères qui, une dernière fois, avaient tenté en vain de le retenir dans le désordre, se turent, et sans doute se turent pour toujours. A partir de sa conversion', Augustin semble avoir habité des hauteurs sereines où les troublants souvenirs du passé ne pénétraient pas. Plus ardent et moins tendre peut-être que le fils de Monique, Jérôme a oublié moins vite; des images décevantes le suivirent au désert de Chalcis , et il ne parvint à les repousser qu'à l'aide d'une pénitence et d'un travail sans trêve.
De Rome, le jeune Dalmate passa dans les Gaules avec Bonose, et se rendit à Trêves, où résidait alors Valentinien I. C'est en Gaule qu'il forma le dessein de renoncer à ce monde dont il avait reçu les blessures , et de se donner tout entier à Jésus-Christ. Il retourna à Rome, et y fut baptisé par Libère. Ce pape étant mort le 24 septembre 366, nous ne pouvons placer à une date plus récente le baptême de
6 LA VIE DE SAINT JÉROiME.
Jérôme. Puis, laissant Rome, il s'achemina vers une ville alors considérable, Aquîlée, métropole de sa province natale, où florissaient les études religieuses et la discipline monastique. Jérôme y rencontra des amis.
Ces amis tiennent une grande place dans sa correspondance , ils ont tenu dans son cœur une place que tous, hélas! ne gardèrent pas jusqu'à la fin. Nommons Valérien, évêque d'Aquilée ; Chromatius, Nicias , Jovien ou Jovinien qui devinrent aussi évêques; Chrysogone; Innocent que Jérôme nommait la moitié de son âme; Hylas qui, d'affranchi de l'illustre veuve Mélanie, s'éleva par la communauté d'une même vocation à l'intimité d'hommes que leur naissance, leur savoir ou leur fortune avaient mis si audessus de lui. Outre Bonose que nous connaissons déjà, il est deux hommes qui, au moment où nous sommes parvenus , étaient particulièrement chers à Jérôme : Héliodore et Rufin. Le premier, célèbre par la lettre ardente que Jérôme lui écrivît pour l'attirer au désert, et par les vertus qu'il fit paraître dans l'épiscopat; le second, fameux par des démêlés que nous raconterons, tour à tour ami et adversaire de Jérôme, et, pas plus d'ailleurs que Jérôme luimême, n'ayant été l'un ou l'autre à demi.
C'est près d'Aquilée, à Concordia, ville aujourd'hui ruinée, que le futur traducteur et continuateur d'Eusèbe de Césarée rencontra un vieillard nommé
Paul, qui, dans sa jeunesse, avait connu à Rome un secrétaire de saint Cyprien. [De viris illustribusy cap. LUI.) Reproduirons-nous la lettre charmante dans laquelle Jérôme, en envoyant à Paul un de ses ouvrages hagiographiques, s'est plu à décrire et à louer la robuste vieillesse de ce demeurant du plus lointain passé? « Voilà, » lui écrivait-il, « que ta centième année se déroule, et toi, toujours fidèle aux préceptes du Seigneur, tu trouves dans les biens présents un avant-goût de la béatitude future. Ta vue est nette , tes pas fermes, ton ouïe fine, ta voix sonore, ton corps solide et plein de sève; ton teint vermeil contraste avec la blancheur de tes cheveux, et tes forces démentent ton âge. La vieillesse n'a pas détruit la mémoire chez toi comme chez tant d'autres ; un sang refroidi n'a pas émoussé la pointe de ton esprit, n'en a pas amorti l'ardeur. Les rides ne sillonnent pas ton front, elles n'assombrissent pas ton visage. Ta main ne tremble point, elle guide sur les tablettes de cire un stylet qui ne dévie pas. Dieu qui montre en ta personne la vigueur et la verdeur de la résurrection future, nous donne une leçon : si le péché est cause que d'autres, encore vivants, sont déjà morts dans leur chair, ta vertu te vaut le privilège de paraître encore jeune dans un âge qui ne l'est plus. » [Epist, X, Ad Paulum senem Concordise y 2.)
Jérôme qui avait admiré en Paul le prodige d'une
si rare vieillesse , avait recueilli de sa bouche des renseignements précieux. Il avait appris de lui que saint Cyprien professait une vive admiration pour TertuUien dont il lisait chaque jour les œuvres, et qu'il appelait le maître. Il s'initiait ainsi, par la tradition orale, à cette histoire de l'Église à laquelle il devait un jour apporter plus d'une contribution.
Aquilée n'était qu'une première étape dans la vie voyageuse de Jérôme. L'épreuve dès lors le visitait. (( Il commençait déjà », dit Tillemont, « à avoir des ennemis dont la persécution fut assez violente pour l'obliger à changer de lieu, et assez considérable pour arriver jusques aux oreilles du Pape Damase ». [Mémoires, etc. Saint Jérôme, article IV.) L'évêque Lupicinus ftit un de ces adversaires. Jérôme se résolut à passer en Orient. D'après Baronius, avant de quitter l'Occident, Jérôme fit à sa ville natale une dernière visite, et y prit pour toujours congé des siens. Il n'a point dissimulé le douloureux effort que lui coûta la rupture des liens de famille. L'homme qui adressait à des absents cette réponse plus touchante encore qu'ingénieuse : « Toutes les fois que l'empreinte de votre main si connue me rappelle vos chers visages , alors je ne suis plus où je suis, ou bien vous y êtes avec moi » [Epist. Fil, Ad Chromatum, Jovinum, et Eusebium, 2) ; l'homme qui sentait si vivement les tendresses de l'amitié, n'était pas étranger à celles du sang. « Je n'ignore
point », écrivait-il à Héliodore, « par quelles entraves tu es retenu. Je n'ai pas un cœur de pierre ni des entrailles de fer; je n'ai pas été engendré par les rochers, ni allaité par les tîgresses d'Hyrcanie. Moi aussi, j'ai passé par les déchirements que tu redoutes. [Epist, XIV, Jd Heliodorum, 3.)
Jérôme eut sans doute pour compagnons de voyage cet Héliodore, et aussi Innocent, Hylas, que nous rencontrerons à ses côtés en Orient. « Il se mit en route, » écrit Tillemont, qui traduit le saint, « portant avec lui la bibliothèque qu'il avait amassée à Rome. Il parcourut un grand nombre de provinces; il passa par la Thrace, le Pont et la Bithynie; il traversa toute la Galatie et la Cappadoce; il souffrit les ardeurs insupportables de la Cilicie,... et enfin il trouva dans la Syrie le repos qu'il cherchait comme un port assuré après le naufrage... Avant de se retirer dans le désert, il passa quelques jours à Ântioche avec Évagre... » [Mémoires^ etc. Saint JérômCy art. V.)
Cet Évagre ou Evagrius (selon l'usage du XVIP siècle , Tillemont francise tous les noms grecs et latins) était un prêtre d' Antioche que Jérôme avait connu en Italie où il était venu exposer aux évêques d'Occident les divisions de son Église. De retour à Antioche, Evagrius s'y fit l'introducteur de Jérôme et de ses compagnons. Jérôme était embrasé d'ardeurs studieuses qui ne s'amortirent jamais. Aussi voulut-
îl entendre les hommes les plus versés dans les saintes lettres, notamment Tévêque de Laodicée, Apollinaire, qui, à cette date, n'était pas encore tombé dans une hérésie notoire. Il connut sans doute vers ce même temps le solitaire Malchus dont il devait, longtemps après, raconter la merveilleuse histoire , que Lafontaine a traduite en des vers d'où la grâce n'est pas absente.