‹ Saint Jérôme et ses ennemisChapitre 12 sur 32 · O CC · texte numérisé non relu

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ne peut bientôt plus se dérober (1) : la lecture de ces nombreuses préfaces est particulièrement précieuse à ceux qui, sans étudier en elle-même son œuvre scripturaire, veulent se faire une idée des efforts et des luttes qu'elle lui a imposés. Elles ne sont pas la partie la moins intéressante de son œuvre polémique si elles témoignent de la gravité et de la persistance des inimitiés qui préparent la crise que nous nous proposons surtout d'étudier.

La revision du Nouveau Testament l'avait mené tout droit à la revision de l'Ancien, dont la Vulgate latine usitée à Rome sous le nom d'Itala et issue elle-même des versionsafricainess'altéraitaussidejourenjour(2).Comme tontes les versions occidentales procédaient de la traduction des LXX au-delà de laquelle l'Eglise n'apercevait plus le premier original, c'est sur elle qu'il entreprit son travail. Il avait publié à Rome la revision du Psautier dite Psautier romain; mais dès ce premier essai hâtif (3) et sans intérêt, il s'était trouvé arrêté par la difficulté de se procurer un bon texte de la version alexandrine. Cet instrument indispensable, l'exil le lui donna. Il put reprendre sa revision à son arrivée en Palestine sur le texte qu'Origène avait fixé dans ses Hexaples pour le sauver lui-même de la corruption et que l'édition d'Ëusèbe et de Pamphile conservait à la bibliothèque de Césarée (4). De cette revision qui l'occupa pendant quatre ou cinq ans (386-391), il ne nous reste que le Psautier dit Psautier gallican, Job, les préfaces de ces deux livres et celles des

(1) J oh juxta LXX, solitam... ; Ps. juxta LXX et Ezr., 5. Me necesse est per singula opéra respondere... consueta.

(2) Sur la multiplicité des versions latines, De doct. chr. X, 2, 2.

(3) Ps. juxta LXX. Cursim.

(4) In Ep. ad Tii, 3.

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Chroniques et des livres de Salomon; mais il est certain que Jérôme revisa de cette façon tout l'Ancien Testament (1). La plus grande partie de ce travail lui fut volée avant rédition définitive (2) : c'est ainsi qu'Augustin n'en connut plus tard que Job et le Psautier (3). L'auteur s'était servi, à l'exemple d'Origène, d'obèles et d'astérisques pour indiquer les additions ou les lacunes du texte hexaplaire des LXX (4) et il avait complété lui-même ces lacunes à l'aide de la version de Théodotion qui se rapprochait plus que toute autre des LXX. Cependant, chaque jour, l'imperfection d'un travail qui s'arrêtait à mi-chemin entre la Vulgate latine et l'original hébraïque qu'il avait sous hi main dans ces mêmes Hexaples, éclatait davantage à ses yeux; son esprit critique, choqué déjà à Constantinople (5) par les défauts de l'intermédiaire grec, ne se contenta bientôt plus d'une simple revision de Tltala; il visa plus loin et plus haut, à ce qu'il appelle si souvent la « vérité hébraïque » (6). Avant même d'achever sa re vision, il collationnait déjà le texte des LXX sur l'hébreu et commençait sa traduction directe.

H se rendait compte en effet que le texte des LXX avait

[i) Ep. 71, 5; 106, 2; 112, 9; Ap. T, 2i, 27, 29-31. III, 25 ; Salom. prœf.

(2) Ep. 134, pleraque prions laboris fraude cujusdam amisimus. Martianay ne désespérait pas de la possibilité de retrouver cette première version ; les découvertes de Dom Morin nous confirment dans cet espoir (P. L. Hier, opéra, X, p. 339).

(3) Aug. Ep. 82, 34.

(4) Job.

(o) Chron.

(6) C'est peut-être à la faveur d'une négligence pour cette revision qui passait peu à peu au second plan que ce premier travail lui fut volé. — Les trois étapes de son travail critique sont marquées pour nous par les trois textes heureusement conservés de sa première revision du Psautier à Rome(383-384) (Psautier romain); de la deuxième sur l'exemplaire des Hexaples de Césarée ^389-390) (Psautier gallican) ; enfin delà version directe (390-391), cf. Edit. Bénéd. Proleg., PL. XXVIII, 2.

subi les mêmes causes d'erreur et de corruption que les versions latines; il connaissait les éditions de ce même texte que Lucien et Hésychius avaient publiées indépendamment d'Origène et il savait que ces trois recensions (1) plus ou moins corrompues se partageaient alors l'Orient, comme les versions latines l'Occident. D'autre part, les Hexaples lui offraient en grec à côté du texte des LXX d'Origène corrigé déjà lui-même par Eusèbe et Pamphile, la traduction littérale d'Aquila, la revision de Théodotion, la version de Symmaque, sans parler de trois autres versions partielles (2). Enfin, il ne croyait plus au caractère inspiré de cette fameuse traduction faite par des juifs d'Alexandrie sur l'ordre des Ptolémées deux siècles avant le Christ. C'est ainsi que peu à peu^ dépassant la question qui concernait la Vulgate latine, il la posait à propos des versions grecques elles-mêmes et, entre toutes, de celle que l'Eglise vénérait à l'égal de l'original. Origène, pensait- il avec raison, n'avait fait que préparer l'œuvre, en démontrer la nécessité : pourquoi dès lors ne l'entreprend rait-il pas lui-même pour les Latins plutôt que de se contenter d'améliorer à moitié leur traduction des LXX et pourquoi ne donnerait-il pas à son Eglise et à ses frères de langue (3) cet avantage inouï de posséder plus exactement que les Grecs la vérité de la parole divine? Décidé à ne plus se contenter d'une demi conquête dans la poursuite de la vérité, voyant la route ouverte devant lui jusqu'à la source première de l'Ecriture, il y remonta résolument. Il souffrait depuis si longtemps de ne rien retrouver dans les versions en usage de cette poésie biblique (4) qu'il aimait

(1) D'Antioche, de Palestine, d'Egypte; cf. Chron.

(2) Dites la cinquième, la sixième, et la septième.

(3) Hom.inLuc.praîjf.; Nostri latini\ ioh.juxta LXV. Nostra lingua; etc.

(4) Chron.

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à comparer à la poésie classique ! Dès les premières années de Bethléem, il se prépare à cette entreprise en complétant sa science de la langue et des antiquités hébraïques; il se met à l'école de Baranina; il s'informe auprès des Juifs les plu? réputés (1); il s'entoure de documents, puise à la science des Josèphe et des Philon aussi bien que des Origène et des Eusèbe; il consigne dans trois traités les résultats de ses recherches sur les noms, les lieux bibliques, sur un certain nombre de questions concernant la Genèse; il prend Origène, « le grand Maître de l'Eglise après les Apôtres » (2), pour guide et pour maître; il se met enfin à déblayer l'Ecriture de toutes les erreurs qui se sont glissées dans les textes grecs et latins (3). En 391 paraît cette troisième édition du Psautier qui marque la troisième et dernière étape de sa pensée : c'est le premier volume de sa traduction.

La revision de l'Ancien Testament ou du moins ce qui en parut fut accueilli avec plus de méfiance encore que celle du Nouveau. Elaborée sur la terre lointaine des hérésies, elle n'en était que plus suspecte. D'autre part, comme il était particulièrement délicat de manier et de copier cette édition, l'oubli des obèles et des astérisques (4), qui d'ailleurs pouvait être calculé, permettait de conclure à la falsification de l'itala et d'incriminer la bonne foi du correcteur, en dépit de toutes ses recommandations et de la prudence avec laquelle il avait complété les lacunes des LXX. On appréhendait de se trouver, le jour fatal oii ces signes auraient disparu, en présence d'une version

(1) Job., non parvis nummis,

(2) Nom. Hebr. prsef.

(3) Quaest. prœf.

(4) Job., Ps. et Chr. juxta LXX. C'est ainsi que s'est corrompu le texte même des Hexaples d'Origène par romission si facile des obèles et des astérisques.

revue sans doute sur les LXX, mais différente d'eux et dont Jérôme serait le seul auteur responsable. N'avait-il pas imprudemment avanoé dans ses Questions que les LXX ont altéré les prophéties messianiques et le sens mystique de l'Ecriture pour le dérober à Ptolémée; n'avait-il pas prétendu que Josèphe ne leur attribuait que le Pentateuque et n'avait-il pas insisté complaisamment sur les autres versions grecques de la Bible? C'est en vain que le savant traducteur ne s'avance qu'avec mille précautions (1); en vain il démontre la nécessité de cette correction par la confusion des noms historiques et géographiques des Chroniques, ce répertoire de l'érudition sacrée [omnis eruditio scripturarum) (2); en vain il répète chaque fois que, loin de condamner les LXX, il se borne au contraire à corriger dans la version latine qui en dérive les fautes que les copistes, les traducteurs et les correcteurs (3) mêmes y ont multipliées, à faire connaître leur texte même qu'on n'aperçoit plus à travers ces versions corrompues (4); sa pensée est travestie et son œuvre méconnue de parti pris. C'est un coup d'audace (5) que de relever le pauvre Job qui gisait en Occident sur un fumier d'erreurs et de le présenter resplendissant de santé à ces Latins qui n'en veulent pas (6)! «Si je m'occupais, dit-il avec mélancolie, à quelque besogne manuelle et si je me contentais de tresser du jonc ou des feuilles de palmier pour gagner ma vie, on me laisserait en paix; mais on ne me pardonne pas de nettoyer les buissons et les ronces qui

(1) Salom. juxta LXX, curiosissima veritate. Chr. juxla LXX. Et sic confirmatus ausus sum...; cf. Vigouroux, Op. cit. I, 175.

(2) Id.

(3) Id.

(4) Salom. ^ua^fa LXX, feci intelligi quod latebat.

(5) Audacter loquor.

(6) Job. juxta LXX.

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obstruent la route de l'Ecriture; on m'appelle faussaire quand je corrige les fautes et on m'accuse de les semer dans les Livres mêmes d'où je les fais disparaître. »

Devant lui se dresse de plus en plus compacte la résistance de la sotte routine qui s'obstine à préférer les livres bien reliés mais remplis d'erreurs aux textes corrigés et de la haine qui ne recule devant aucun moyen de se satisfaire (1). Il ne peut pas toujours répondre par le dédain aux attaques d'adversaires qui ne peuvent ou ne veulent pas comprendre son œuvre et à qui d'ailleurs il ne la destine pas; il ne peut pas se contenter de l'agrément des gens éclairés et de bonne volonté (2); il lui faut bien compter avec les autres qui ne sont pas les moins nombreux (3) puisque cette œuvre s'adresse à toute l'Eglise. Le vol de sa traduction à Bethléem et cette tentative d'anéantir sa revision avant même qu'elle vît le jour prouvent que ses ennemis, s'ils n'ont prise sur lui que sur ce terrain, l'y poursuivent du moins sans scrupule et sans merci. On conçoit désormais de quelle émotion cette Rome ignorante qui Taccuse déjà de ruiner le respect dû aux LXX quand il ne fait qu'en reviser la version latine, va être soulevée quand, passant outre aux LXX, il traduira directement de l'hébreu en latin? Plus son travail avance et plus l'accusation prend de consistance et de gravité, puisqu'aussi bien cette traduction est son œuvre principale et qu'elle relègue du coup au second plan la revision de Tltala et, dans une large mesure, les LXX avec elle. Les violences qui lui échappent au cours de sa revision contre les pauvres hères (4) qui l'attaquent et les sots qui méprisent

(1) Ps. juœta LXX, invidia vel supercilio.

(2) Ps. juxta LXX, vobis et studioso ciiique fecisse sciens ; Chron. id. liber benevolis placiturus.

(3) Ghr. plerique.

(4) Quœst. in Gen. Imagines umbraeque larvorum.

Brochet 4

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le cadeau qu'il veut leur faire, témoigne de son impatience et de ses appréhensions pour cette œuvre de prédilection : Immundde sues grunniunt et sub pedibus margaritas concidcant ! (1)

A partir de'391, il ne peut plus se dérober à la nécessité de s'expliquer sur les LXX : il est clair désormais que cette version des LXX dans laquelle la tradition chrétienne vénérait l'original des Livres Saints, alors qu'elle ignorait le texte hébreu ou le tenait pour suspect, il est clair que cette version dont Augustin proclamera plus tard l'inspiration (2) ne vaut ni plus ni moins pour lui que les versions anonymes qui courent le monde. Aussi essaye-t-il d'abord de faire la sourde oreille; il se fait fort du respect qu'il a témoigné aux LXX dans sa revision (3); n'a-t-il pas déclaré dès le début que « son travail n'impliquait aucun blâme vis-à-vis d'eux » (4)? il répète à chacune de ses publications cette protestation qui sonne étrangement depuis qu'il remonte résolument au delà de leur texte ; mais il trouve aussi chaque fois (5) devant lui le même grief, parce qu'il n'ose pas faire la réponse décisive qui libérerait son œuvre et sa pensée, tant la résistance est vive et tant son entreprise est hardie ! Pris entre les égards dûs aux vieux préjugés qui ne comprennent pas et la mauvaise foi qui comprend trop, contraint à des ménagements inlinis, il n'a pas d'autre ressource que de supplier le lecteur de le croire sur parole (6), de lui laisser apporter à Dieu sa modeste offrande après tant

(l)ld.

(2j Aug. De civ. Dei, 18, 43. Spirilus qui in prophetis erat, idem erat etiam inLXK viris. On sait qu'Augustin préférait la revision sur les LXX à la version directe de Jérôme.

(3) Job.

(4) Quaest. in Gen.

(5) Job. Cogor per singulos libros.

(6) Samuel. Obsecro te, lector.., etc.

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"d'autres, et le voilà qui s'obstine à se réclamer~de]sa revision même pour couvrir sa traduction ! Ce n'est^que peu à peu qu'il laisse échapper la vérité; ce n'estj que dix ans (1) après ses premières traductions qu'il osera traiter de fable la tradition des soixante-douze cellules, déclarer que la version des LXX n'est qu'une œuvre humaine, une traduction d'érudits et non de prophètes inspirés; montrer l'imperfection nécessaire de ce travail fait avant que le Christ fût venu éclairer les mystères de l'ancienne Loi, l'influence des idées étrangères et de la philosophie hellénique sur les différents auteurs, la corruption du texte original reconnu par l'Eglise même qui pour Daniel a préféré suivre Théodotion (2), le trouble de certaines parties dans cette collection (3) et l'ordre fantaisiste du canon alexandrin (4), enfin la diversité et l'inégalité des écrivains qui ont traduit les dilTérenls livres |,indépendamment les uns des autres (5). Puis, tirant un argument de la divergence des citations du Nouveau Testament et du texte des LXX (6), idée qu'il développera dans une lettre particulière à Pammaque (7), il retournera à son avantage la tradition qu'on invoque ^contre lui: « Vous préférez la version des LXX? Permettez-moi de préférer celle des Apôtres » (8). Enfin, il affirmera que le travail d'origine a été la plus éclatante démonstration de l'insuffisance des LXX puisqu'il a permis la comparaison des deux textes, et fait saillir leurs divergences; il proclamera.

(1) Pentateuch.

(2) Dan.

(3) XII Proph. Jér.

(4) Sam. Dan.

^(5) Ez.

(6) Esdr. Chron.

(7) Ep. 57, De optimo.

<8) Pent.

que la conséquence des Hexaples, c'est la nécessité de^ revenir à l'original et d'en donner une traduction nouvelle. Mais, cette apologie, Jérôme n'osera la présenter que peu à peu, par intervalles, avec une franchise prudemment atténuée et mesurée, tant il craint que sa parole ne compromette le succès d'une œuvre qui doit se défendre elle-même par la suite.

Aussi bien, il savait aussi mieux que personne la hardiesse et la grandeur de son entreprise. La critique moderne à qui la perfection de ses moyens et l'étendue de ses ressources a permis de pousser ses investigations jusque sur le texte hébraïque sans atteindre d'ailleurs au fond de ces abîmes de l'érudition, lui a rendu justice et confirmé sa critique des LXX. Forcé de ménager ainsi la susceptibilité occidentale, il insistait du moins sur le caractère savant et utilitaire de sa traduction. Destinée aux recherches et aux discussions érudites (d), il ne l'a entreprise, à l'entendre, que contraint par les exigences de ses studieux amis. Il songe si peu à supplanter les LXX dans l'usage qu'il se sert de leur texte revisé dans ses explications de Bethléem (2) et qu'il la cite de préférence dans ses Commentaires (3). Le propre de sa traduction, c'est d'être de première main et de mieux garder la saveur du texte hébraïque (4); c'est de fournir à l'Occident un étalon de la vérité scripturaire auquel, faute de l'original, chacun pourra en toute sûreté rapporter son texte (5) ; c'est de mettre les Latins à même d'étudier sérieusement

(1) Job.

(2) Retrouvées en partie par Dom Morin, cf. Note ci-dessus. Ainsi Origène suivait laVulgate grecque dans ses Homélies et la » vérité liébraïque >v dans ses Tomes; cf. Quœst. in Gen.

(3) InEccles.

(4) Salom. Non in tertium vas.

(5) Jos. Juges.

l'œuvre SGRIPTURAIRE ET LA MORALE ASCETIQUE 33

•l'Ecriture et de répondre sur leur propre terrain à ces Juifs qui ont tant abusé jusqu'ici de la possession exclusive du texte original pour discréditer avec les LXX toutes les versions en cours dans l'Eglise (1). Jérôme n'a-t-il pas le droit d'être fier pour lui et pour son pays latin (2) ? Hélas! la sottise et l'entêtement l'emportent. Les Latins repoussent sa version, quand les Grecs (3) sollicitent la permission de la traduire dans la langue même des LXX 1 Non seulement on refuse à un prêtre chrétien un droit reconnu jusqu'ici à des juifs et à des judaïsants (4) qui en ont usé à des heures où la nécessité ne s'imposait pas comme aujourd'hui de rétablir un texte corrompu (5); mais, chaque jour, c'est un nouvel assaut contre le traducteur (6) ; ni ses ménagements, ni ses explications, ni l'utilité de cette œuvre que plus d'un adversaire intelligent consulte à huis-clos pour la dénigrer en public à belles dents (7) ne calment les colères stupides et les indignations calculées ; le même refrain accueille chaque volume nouveau ; on ne nie ni sa science, ni sa compétence, ni sa préparation (8), pour lui rendre justice il suffit de comparer sa traduction en même temps que les versions grecques et latines à l'original hébraïque (9), mais la cause est entendue : on condamne l'œuvre sans la lire (10) et c'est l'a uteur qu'on attaque au travers.

A quoi bon recommencer lant de fois les mêmes explica-

(1) Job. Is. Chron. Josué. Juges.

(2) Sam. Lege crgo Samuel et Malachim meum, inquam, meum. (3^ Sophronios, cf. Ps. Esd.

(4) Chron. Job.

(5) Esd.

(6) Esd. Jer.

<7) Esd. Chron.

(8) Job. Esd.

(9) Sam.

(10) Is., legant prius et postea despiciant .

tions? Il ne s'y trompe pas. Derrière toutes ces calomnies, au fond de toutes ces critiques, il n'y a qu'une querelle personnelle (1). C'est chez les plus mauvais (2) un parti pris de dénigrement et de mauvaise foi; si ces délicats toujours à la recherchctde sensations nouvelles et dont les mers ne peuvent satisfaire la gourmandise vantent si fort la vieille cuisine des Écritures, ce n'est que pour lui faire pièce. Dans ces « dégoûtés et ces malveillants » (3) il reconnaît les chiens qui aboyaient après lui dans les rues de Rome (4), les adversaires implacables qui ameutent contre lui tous les scrupules et toutes les répugnance de l'ignorance occidentale (5). Haine et sottise, d'un mot il démasque la coalition : Invidorum msaiiia (6). Il croyait se contenter de l'approbation d'une élite d'esprits éclairés et sincères, il comptait sur la justice delà postérité (7); mais cette noble résignation suffit-elle à la longue route qu'il lui reste à parcourir? Il a beau s'écrier avec le Psalmiste (8) : Ciistodiam vias meas.,. ; nous voyons à travers les préfaces sa fermeté faiblir, sa vaillance se lasser sous les coups répétés de ses ennemis et l'indifférence hostile de ces Latins pour lesquels il travaille. Il lui échappe même des plaintes du fardeau que ses amis lui imposent (9) ; malgré lettre sur lettre, il fait attendre trois ans à Domnion et à Rogation la traduction d'Esdras qu'ils lui ont c( commandée » (10) ; il les prie de la garder pour

-1 ) Chron. Quasi virtus et vitium non in rébus sitj sed cum auctore mutetur^

2) Ps. perversissimif et sq.

3) Job.

4) Sam.

5) Peut.

6) Jer.

7) Dan.

8) Sam.

^9) Jer. Et hoc patior quia vos cogitis. 10) Esd.

L*ŒUVRE SGRIPTURAIRE ET LA MORALE ASCETIQUE 55

eux seuls et se demande si ce n'est pas sottise de tant peiner pour ne récolter que de la haine quand il lui suffirait du silence pour jouir de la paix !

Voilà ce que lui coûtait cette œuvre d'érudition qui nous semble conçue dans le calme du cabinet. Ce fut une conquête de haute lutte sur les hommes plus encore que sur les textes. Singulière ironie, l'avenir devait faire de cette Bible des lettrés qui rompait avec la tradition la Vulgate moderne et Luther devait lui reprocher son insuffisance et sa timidité ! 11 lui reste la gloire d'avoir osé remonter le premier à la source hébraïque par delà les versions italiques et les versions grecques, d'avoir empêché à temps la consécration officielle de la légende des LXX (1) et fixé la vérité scripturaire pour des siècles au moment même où elle menaçait de sombrer dans la catastrophe barbare et le divorce des deux mondes. On voit à quelle résistance se heurta son audacieuse initiative : de ses trois éditions du psautier, la première qui n'était guère différente du vieux texte en usage tint tête aux autres à Rome jusqu'au milieu du xvi^ siècle; la seconde subsiste encore dans la Vulgate; enfin la traduction directe ne prit la place de l'ancienne italique qu'au vif siècle (2) : les deux versions sont encore employées concurremment sous Grégoire le Grand, et Augustin resta fidèle à ritala et aux LXX (3). Les Préfaces nous montrent l'appui que les habitudes de la masse ignorante aussi bien que les scrupules de consciences pusillanimes fournissaient à la haine de ses ennemis.

Ils trouvaient d'ailleurs un terrain d'attaque aussi favorable dans le Commentaire que Jérôme poursuivait

(i) Vigoureux, 0^. cit. I, 59.

(2) Le Prayer book contient encore la version du psautier gallican.

(3) Ep. 412, 20. Hier, ad Aug.

50' SAINT jÉHOxMK ET SKS ENNEMIS |

parallèlement à sa traduction. Connaître l'Ecriture et la méditer (1), tel était pour lui l'objet le plus élevé de Inactivité humaine et de la vie chrétienne. Poser les fondements de cette scienc^e sacrée qui procède de l'ignorance apostolique {per stultitiam prsedicationis) , de cette science des pêcheurs {rusticanos et piscatores iiosîros) qui a supplanté la science vaine des Aristote et des Platon (2) et qu'i^ célèbre dans une belle lettre à Paulin de Noie vers 394, voilà son but. Au texte sacré que sa traduction fait revivre dans sa pureté première, il joint en même temps le trésor de l'exégèse chrétienne. A cette autre partie de son œuvre s'adressaient d'autres critiques auxquelles son amourpropre littéraire n'était pas moins sensible.

Ces critiques nous sont assez connues par les vingt préfaces qui se succèdent jusqu'à la crise de 398-404 : celles qui suivent ne nous apprennent rien de plus et sont d'ailleurs de jour en jour envahies davantage par des préoccupations étrangères aux travaux qu'elles accompagnent. On attaque l'érudit et l'écrivain; on raille à la fois la pauvreté de son style et la banalité de son Commentaire (3) ; on lui reproche « d'aligner des inepties et de ne parler comme les enfants que par incontinence de langue )j ; on crie sur les toits {latratus) que c'est une œuvre puérile (4) et on prend en pitié ces « contaminations » (5) où il entasse « les volumes d'Origène et les livres des anciens (6) ». C'est un vieux procès que celui de la contamination. Il est peu d'écrivains latins qui y aient échappé et Jérôme est en bonne compagnie si Ennius,

(4) In Gai. 3; in Eph. 1. Meditatio et scientia Scnplurarum.

(2) In Gai. 3.

(3) In Eph. \.

(4) InMich. 2 {infantiam meam).

(5) In Mich. 2.

(6) In Chron.

l'œuvre SGRIPTUUAIRIi: ET LA MORALE ASCETIQUE 57

Virgile, Plaute, Gaecilius, Térence, Gicéron, si tant d'autres et des meilleurs ont traduit dans leurs ouvrages non seulement des lignes, mais des chapitres, des livres entiers; si, parmi les chrétiens, Hilaire a fait passer en latin c( près de mille lignes d'Origène « (1) ! Ne vaut-il pas mieux imiter le travail facile, mais utile de ces hommes illustres plutôt que de s'évertuer à tout obscurcir pour être original (2) ? Il invite ses habiles critiques à s'essayer euxmêmes à tenir une plume et « à apprendre en travaillant à être indulgents pour ceux qui travaillent » . Mais il prétend que s'il est un genre oii le reproche de contamination risque de porter à faux, c'est le commentaire. Le but du commentateur n'est-il pas en effet de prendre loyalement connaissance {simpliciter) de toutes les explications proposées sur un point donné, de les recueillir et d'en exprimer tout ce qui mérite d'être conservé, de résumer et de sauvegarder pour tous les résultats acquis par la science afin de pousser plus avant ses investigations (3)? On a tant écrit déjà sur les textes sacrés que ce travail est désormais nécessaire (4). 11 ne se j)ique pas d'originalité. « Son devoir est de dissiper les obscurités, d'effleurer les vérités manifestes, d'insister sur les passages ambigus », d'expliquer en un mot : expliquer et commenter sont synonymes (5). C'est une tâche plus lourde et plus difficile qu'on ne pense. Il est tant de questions de premier ordre à éclaircir, quand ce ne serait que celle de l'authenticité de certains livres attaqués par les hérétiques (6) ! Le mérite principal du commentateur, c'est donc la clarté dans

(1) In Mich. 2; In Chron.

(2) In Eph. 1.

(3) In Gai. 1, legihœc omniaet in mente mea plurima coacervans...y etc.

(4) In Matth.

(5) In Gai. 3 ; in Job.

<6) In Ep. ad lit. ; ad Phil.

Texposition des idées d'autrui. Jérôme ne veut pas « que ceux qui cherchent une explication chez lui aient besoin de courir ensuite après un interprète pour entendre sa propre interprétation. » (1) On lui reproche de contaminer? c'est le meilleur éloge qu'on puisse faire de ses Commentaires. On raille la pauvreté de son style? mais le commentaire exige un style impersonnel (2).

Il se défend d'ailleurs de toute prétention littéraire en cette sorte d'ouvrages (3). Si l'on veut de l'éloquence, (,( qu'on aille là chercher chez Gicéron, chez Démosthène; de la rhétorique? chez Polémon, chez Quintilien! » Pour expliquer « la parole simple des pêcheurs de Judée qui remplit le monde quand personne ne lit plus Aristote, ni Platon (4) », il faut une langue simple et claire. Clarté de l'explication, simplicité du style, telles sont les qualités modestes, mais essentielles du Commentaire. Que veut-on de plus? La simplicité n'est pas à la mode, pas même dans l'Eglise ; mais il se propose d'instruire et non de plaire» Il se contente de guider à travers les Livres Saints les personnes désireuses de les parcourir; il se fait leur cicérone (5). Tâche modeste, il le reconnaît, mais qui a aussi son mérite si personne ne l'a encore entreprise en Occident avant lui (6), à l'exception de Victorinus qui n'entendait rien à l'Ecriture (7) et d'Hilaire qui, avec toute son éloquence, ignorait l'hébreu et savait à peine le grec (8). Encore n'ont-ils touché qu'à une petite partie des Livres

(l)In Gai. 3.

(2) Cf. également Ep. 49, 4; Ep. ^l,passim.

(3) In Eph. 1., in Matth., in Zacch.

(4) In Gai. 3, cf. toute la préface.

(5) In Naum. circumducens.

(6) In Gai. 1.

(7) In Gai. 1. omnino ignoravit.

(8) In Gai. 2.

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Saints. Grâce àson œuvre, l'Eglise latine bénéficiera de tou& les travaux desexégètes grecs et en particulier du « Maître de la science sacrée » (1), Origène ; elle profitera de toutes les lumières dont la science humaine a éclairé jusqu'ici les mystères de l'Ecriture.

Cette apologie ne laisse pas d'être quelque peu spécieuse et si Jérôme ne se lasse pas d'y revenir dans toutes ses préfaces, c'est qu'il sait aussi qu'en dépit de ses explications répétées son œuvre prête le flanc à ce reproche de banalité. L'histoire, tout en rendant justice à son érudition, n'a pas eu tort de reprendre à son compte la critique de ses adversaires. Si immense et précieuse qu'elle soit, cette œuvre exégétique n'a pas la valeur singulière delà précédente : c'est une œuvre de vulgarisation dont tout le prix est dans la nouveauté et l'utilité qu'elle avait alors pour l'Eglise latine. Sans doute, l'auteur avait conçu le dessein d'un commentaire plus personnel qui eût été le digne pendant de sa traduction; mais l'impossibilité de mener de front les deux entreprises le fit renoncer à la seconde. Il rêvait de fondre les deux méthodes générales d'exégèse sacrée représentées par les écoles d'Alexandrie et d'Antioche, qui s'appliquaient, à dégager, l'une, le sens allégorique jusqu'au mépris de la lettre, l'autre, le sens littéraire et moral, en une critique générale appuyée sur la double base de la philologie et de l'histoire (2). Son originalité est en effet dans son souci constant d'asseoir la science divine sur la science humaine, de mettre à la base du commentaire sacré une explication analogue à celle de tout auteur profane pour élever sur ce terrain solide l'édifice de l'exégèse tropologique et proprement allégorique (3). Il

(1) In Gai. 1 ; in Eph. 1.

(2) In Jon. Historiœ fundamenta.

(3) In Abac. 1, quasi gradus et scalas ad altiora nitenti historiam tibi interpréter.

60 SAINT JEROME Eï SES ENNEMIS

insiste sans cesse sur cette lacune qui rend si fragile l'intelligence mystique des Origène et des Didyme (1) et sur la nécessité de reprendre leur œuvre par le pied. Mais, s'il a esquissé la théorie de cette solide et vaste exégèse, si le «ouci d'une critique rationnelle et positive ne le quitte jamais, s'il en a donné maintes fois l'exemple dans ses commentaires (2), trop occupé d'autre part par sa traduction, débordé par la nécessitéd'une trop longue exposition, pressé par les exigences des uns et des autres, il dut se borner à des travaux hâtifs (3) de compilation où s'entassaient trop souvent sans ordre et dans une confusion dangereuse pour les esprits non prévenus les opinions d'Origène et de ses prédécesseurs : nous verrons le parti qu'en tirera Rufin. On comprend dès lors, sans déprécier sa vaste information et le prix de son érudition, sa douloureuse insistance à se détendre sur le chef de contamination autant que la persistance de cette même critique : c'est qu'elle portait juste et que si l'auteur des Commentaires expliquait avec quelque raison l'apparente banalité de son œuvre et de son style, il ne le faisait pas d'ailleurs sans amertume et sans confesser lui-même la valeur d'une critique à laquelle il ne pouvait répondre <^,omme il l'eût voulu.

Il voyait aussi plus loin et plus juste. Si l'attaque sur ce terrain était d'autant plus vive qu'on le savait particulièrement sensible aux critiques d'ordre littéraire, au fond «lie était encore moins sincère que celle qu'on dirigeait contre ses traductions et ne servait qu'à couvrir des récriminations plus personnelles. On incrimine en effet jus-

(1) In Mal. ; in Zach. 1 ; in Is. 5.

(2) In Gai., in Ep. ad Tit ; in Jon. ; in Malth.

(3) In Abd. ; in Matth., écrit en deux semaines; in Ep. 2, dicté à raison de mille lignes par jour.

l'œuvre scripturaiue et la morale ascétique 61

qu'aux dédicaces de ses Commentaires et il lui faut se justifier sans cesse et longuement de travailler pour des femmes (1)! On espère lasser l'ouvrier. Les préfaces des Commentaires qu'il faut lire dans leur suite avec celles qui précèdent, témoignent qu'on y réussit en partie : elles ne sont bientôt plus que des Apologies. 11 y a des heures où il ne veut plurj écrire que pour ses amis du « sénat des doctes » (2); il ne veut plus abandonner ses ouvrages aux critiques malveillantes ; il répète le proverbe : margaritas.... (3) L'indignation l'emporte aux violences vis-à-vis de ces adversaires qui n'ont pour armes que la calomnie anonyme, qui se refusent à tout examen sincère et avec qui toute discussion est impossible. Cette hostilité sans relâche prend à ses yeux la forme qui lui devient familière d'une hydre aux mille bras dont il ne peut jamais se dégager (4). C'est toujours le même fonds de haine et de jalousie, d'impuissance et de calomnie (5). Tente-t-il de continuer son chemin sans répondre (6)? Alecto triomphe de son silence. (7) 11 s'attriste ; il évoque les années si douces (8) de sa jeunesse, ses études avec Pammaque, ses rêves en compagnie d'Heliodore au fond des solitudes de Syrie. 11 a fui le monde et ses ennemis; il est venu à Bethléem vivre dans la solitude, le travail et la prière, et voici que sa retraite est forcée, les clameurs

(i) In XII;Proph. ; in Soph. Les copistes ont plus tard substitué ofratres carissimi, à o Paiila et Eustochi dans la préface de Job juxta LXX. Cf. note Martianay P. L. Hier, op., t. X, 61. Jérôme se défendait dans un moment de bonne bumeur en répliquant : « Si les hommes m'interrogeaient, je ne m'adresserais pas aux femmes » (Ep. 64, 1).

(2) In Eph. 2.

(3) In Eph. 1,

(4) In Mich. i, etc.

(5) In Eph. ; in Mich. 2. ; in Abac. 2.

(6) In Abac. 2 ; in Soph. 2.

(7) In Agg.

(8) In Abd. hac luce dulcins.

62 SAINT JEROME ET SES ENNExMIS

montent de Rome jusqu'à sa cellule, sa liberté d'esprit (1) y est à jamais troublée et cette œuvre où il croyait trouver la paix de l'âme devient une arme mortelle entre les mains de ses adversaires acharnés. Surpris d'abord (2), étonné, indigné, il s'irrite maintenant, il se dépite, il se décourage. Il pressent qu'un jour viendra où son œuvre sera interrompue peut-être à jamais : il répond à Paulin qui se propose de venir en Palestine que les lieux, même les Lieux Saints importent peu au sage, qu'on trouve Dieu partout et que Jérusalem est désormais inhabitable pour un moine (3).

Ainsi, revision, traduction, commentaire, c'est sur cette œuvre impersonnelle où Jérôme s*est enfermé que s'exercent de plus en plus les représailles de ces ennemis qu'il a laissés derrière lui : ils y trouvent une arme à double fin qui leur permet, par une attaque violente €ontre l'audace de sa première entreprise et par une critique dédaigneuse de la banalité de la seconde, dégrouper autour d'eux la masse des orthodoxes ou des ignorants hostiles à toute entreprise sur les Livres consacrés par l'usage et les petits cercles de lettrés ou d'habiles, d'hellénisants même, à qui leur prétentieuse vanité fait détester toute œuvre de bonne foi, simple et utile. C'est dans ces deux tactiques parallèles que s'entretient pendant ces années de calme apparent la haine vivace de Rome contre lui, qu'elle se renforce chemin faisant d'antipathies ou d'indifférences nouvelles et qu'elle se cantonne prête à éclater tout entière à la première occasion, au premier scandale. La suite des Préfaces nous permet de saisir le lien de continuité entre les animosités qui l'ont chassé

(1) Iii Mich. 1, rncns libéra.

(2) Quœst. in Gen.

(3) Ep. 58, vers 394. Nunc vero...

l'œuvre sgripturaire et la morale ascétique 63

d'Occident et celles qui vont interrompre son œuvre : elle nous explique le scandale que va provoquer son livre contre Jovinien et l'ampleur de sa querelle avec Rufin. La critique atteint dans ses travaux scripturaires le croyant et le lettré autant que l'homme : le moraliste, épargné parce qu'il s'est tu jusqu'ici, a son tour le jour même où il reprend la parole pour défendre la morale menacée.

A Rome, en efTet^ la mort de Blésille n'avait fait qu'exaspérer encore la réaction contre la propagande ascétique ; Jérôme parti, la cause de la réforme morale avait perdu son plus actif ouvrier et son plus vaillant protagoniste. Comme Damase, Sirice s'efforçait de mettre un terme au relâchement des mœurs. Il y employait l'autorité grandissante du siège de saint Pierre ; dès 386, dans la fameuse décrétale à Himère, il exigeait la continence pour les diacres et les prêtres et excluait les prêtres remariés de l'épiscopat. Toutefois la situation était délicate et le danger était double : à côté d'un clergé indulgent à l'immoralité publique et en partie contaminé par elle, se multipliaient des sectes qui enchérissaient au contraire de prescriptions rigoristes. C'était le manichéisme qui avait trouvé un terrain favorable en Afrique et dont la morale austère et dissolue à la fois avait dégoûté Augustin ; c'étaient les montanistes avec leurs jeûnes rigoureux, la xérophagie, leur haine de toutes les joies de la vie et leur Dieu sans pitié; c'étaient les disciples du prêtre romain Novatien qui, comme eux, refusaient le pardon aux lapsi et interdisaient les secondes noces; c'étaient les Encratites qui, se réclamant de Tatien, condamnaient le mariage comme une œuvre satanique; c'étaient les Priscilliens, les Ithaciens; on voyait pulluler ainsi de petites chapelles issues de cet enthousiasme qui poussait les exaltés à une pratique outrée et exclusive de l'ascétisme et de cette mode

qui, d'autre part, sousle couvertdésobservances religieuses, ouvrait largement la porte de l'Eglise à l'intrigue, à la cupidité et à la luxure. Au milieu de cette confusion oii la morale chrétienne risquait de sombrer dans les exagérations de ces sectes et de soulever la répugnance générale^ se formaient d'autres groupements, s'élevaient d'autres novateurs qui travaillaient à plier les vertus chrétiennes aux mœurs du monde, à ramener la doctrine évangélique à la simple morale naturelle, à réconcilier le siècle et le Christ. La société chrétienne, nous l'avons dit, restait profondément païenne d'instinct et d'habitudes : c'est à cette époque que le paganisme essaie sa dernière tentative de restauration politique et religieuse (393-394) (1). On voit des chrétiens se prononcer contre lejeûne, la mortification, la continence, la chasteté, en revanche, on célèbre le mariage si conforme aux lois et aux traditions romaines ; enfin le dogme de la virginité de Marie a ses adversaires particuliers dans les antidicomarianistes : en 391 l'évêque de Sardique, Bonose, est condamné à ce titre par le concile de Gapoue (2) et l'année suivante par Sirice lui-même. Cette réaction puissante de la nature contre l'ascétisme, favorisée par les excès des uns et des autres au sein même de l'Eglise, s'incarna vers la même époque dans Jovinien. Nous ne savons presque rien du personnage et son œuvre ne nous est guère connue que par Jérôme et par quelques lignes d'Augustin (3). Comme Helvide, il était venu de Milan à Home : c'est dans cette ville aussi que Rufin cherchera plus tard un abri. 11 est à noter que de tout l'Occident c'est le diocèse de Milan qui résista le plus

(1) Cf. De Rossi. Bulletin Archéol. chrét. 1864 et 1868 ; Duruy. H. rom.y t. VII ; Delisle. Bihl. Eccl. des Chartes, 6« série, t. III ; Boissier. Op. cit. II.

(3) Aug. De hœresibus, 82. De nupt. et concup., II, 23. Retract. II, 22.

l'œuvre sgripturaire et la morale ascétique 65

longtemps au célibat ecclésiastique et qu'on y garda sur ce point jusqu''au xi* siècle une discipline analogue à celle de l'Eglise d'Orient qui reconnaît la validité des mariages consacrés par les diacres et les prêtres avant leur ordination. Milan était alors une ville considérable et le siège de l'Empire ; le jeune Valentinien II y résidait; Théodose, le maître réel de l'Orient et de l'Occident depuis la défaite de Maxime, s'y était installé pendant son séjour en Italie (389-391). Ambroise, élevé du gouvernement à l'épiscopat, jetait un lustre éclatant sur sa métropole ; il tenait tête à la mère de Valentinien; il osait proclamer la supériorité de l'autorité ecclésiastique sur le pouvoir impérial (1) ; en 390 il arrêtait Théodose à la porte de son Eglise et lui imposait l'humiliation de la pénitence publique. La grande cité du Nord balançait en Italie le prestige du Siège Apostolique et c'est à Ambroise que, dans l'affaire de la Victoire, Sirice remettait la cause de TEglise. La vie religieuse y était particulièrement agitée. Capitale hérétique dressée en face de la capitale orthodoxe, les Ariens y formaient encore un parti puissant qui s'était accru sous les prédécesseurs d'Ambroise: Auxence, leur chef, avait même l'appui secret de l'impératrice Justine. Jovinien semble aussi avoir été le porteparole d'un groupe actif de hardis novateurs. Jérôme le traite d'écrivain illettré (2) et l'échantillon qu'il nous donne de sa langue barbare, de son style obscur et prétentieux donne assez de poids à sa plaisante épithète. D'après lui, ce moine aurait d'un jour à l'autre changé de conduite sans d'ailleurs changer de robe et n'aurait fait dans son ouvrage que l'apologie des libertés qu'il avait

(1) Ambr. Ep. 21. Imperator intra Ecclesiam, non supra Ecclesiam est.

(2) Ep. 50, 4, <j\j^^poLf^t6(; à^pàiiikcnzoc; ; cf. G. Jov. 1,

Brochet 5

prises ; mais ce témoignage n'est pas confirmé par Augustin qui avait reçu le baptême à Milan en 387, se trouvait à Rome à cette époque et semble avoir suivi de près toute TafTaire. Toutefois, si le personnage n'était pas de taille à marquer dans l'histoire, ses doctrines hardies eurent un grand retentissement ; clercs et laïques en firent aussitôt leur affaire : à Rome, un apôtre de la morale facile ne prêchait pas dans le désert.

Ses quatre thèses principales étaient les suivantes :

1. Vierges, veuves, femmes mariées ont, après le baptême et toutes choses égales d'ailleurs, même mérite.

2. L'enfer ne peut rien contre ceux que le baptême a rendus une deuxième fois à la vie, pourvu qu'ils Talent reçu avec une foi sincère.

3. Il y a égal mérite à s'abstenir des mets et à en user pourvu que l'usage en soit accompagné d'actions de grâces.

4. Tous ceux qui gardent les promesses du baptême recevront la même récompense dans le ciel.

Il faut ajouter, sur l'indication d'Ambroise et d'Augustin (1), que Jovinien partageait la théorie spécieuse qui admettait la virginité de Marie dans la conception pour la nier dans l'enfantement. Dans son ensemble et dans ses tendances, cette doctrine générale n'était pas seulement la ruine de l'ascétisme avec l'écroulement de sa colonne d'appui, ce dogme de la virginité de Marie de jour en jour plus nettement affirmé par la foi catholique; c'était une menace mortelle pour la morale chrétienne tout entière. C'était la négation du mérite de la continence et de la chasteté autant que de la virginité; c'était

(I) Ambr. Ep., 42 ad Siric ; Aug. loc. cit.

l'œuvre sgripturaire et la morale ascétique 67

la condamnation du jeûne et de la mortification, Taffirmation de l'inutilité de la pénitence, de la vanité de la tentation et des sanctions finales ; en un mot, par la suppression des contraintes exercées sur la chair, la réhabilitation de la morale païenne. Les croyants avisés ne s'y trompaient pas et Sirice la résumait dans la maxime célèbre des Corinthiens : Mangeons et buvons puisque nous mourrons demain (1). Cependant Jovinien présentait ses idées sous forme de Commentaires (2) ; il les appuyait copieusement de témoignages des Livres Saints mêlés à des arguments empruntés à l'antiquité païenne; l'originalité de son œuvre était de faire parler en faveur de sa thèse récriture et la Tradition. Dans l'ignorance où l'on était alors de l'une et de l'autre, un pareil ouvrage risquait fort de s'imposer par son aspect doctrinal et de troubler plus d'une conscience honnête. Aussi trouva-t-il des lecteurs et des adeptes. Augustiu en témoigne : on vit de saiates femmes qui n'avaient prêté à aucun soupçon renoncer à leur virginité pour se marier et croire à l'homme qui leur disait, l'Ecriture en mains : Avez-vous donc la prétention de valoir mieux que Sara l'épouse, mieux que Anne la veuve, mieux que Suzanne la vierge? Même après la condamnation du novateur, ces arguments continuèrent à tromper ou à contenter en secret bien des âmes (4). Autour de lui toute une troupe de disciples ardents le secondait(5). Sirice et Ambroise les condamnèrent nommément avec leur chef : c'étaient Auxence^ Genialis, Germinator, Félix, Prontinus, Martianus, Januarius, Ingeniosus.

(1) I. Cor. 2o, 32, ap. Siric. Ep. 41, ad hnbros.

(2) Ep. 48, li. Commentarioli.

(3) Aug., loc. cit. et Retract., II, 22.

(4) Ambros. Ep. 41, 6 ; 42, 14.

{t)) Siric. Ep. 41. Incantores novx hœresis et blasphemiœ.

Cette hérésie fallacieuse avait éclaté tout à coup (1)^ mais elle avait aussitôt pullulé clans la corruption morale. L'Eglise résista de toute sa foi et de toute son énergie : fidelissime et fortiter (2). Les deux grandes Eglises de l'Italie furent d'accord pour frapper au plus tôt ce Luther au petit pied (3). A Rome, les chefs du mouvement ascétique s'étaient alarmés aussitôt et parmi eux, au premier rang, Pammaque, à qui Jérôme accordera tout l'honneur de la victoire (4). Ce turent « les plus nobles et les plus religieux)), dit Sirice,qui l'avertirent du danger : n'y a-t-ilpas dans cet aveu l'indice d'un certain manque de perspicacité de sa part et peut-être d'une pression exercée sur lui par des personnes avec qui il rivalisait de sainteté, mais qui lui élaient moins attachées qu'à Jérôme lui-même? Quoi qu'il en soit, il réunit un synode de son clergé et «l'ennemi de la pudeur, du jeûne et de l'abstinence, le Maître de luxure » y fut « excommunié » ainsi que ses lieutenants par l'unanimité des diacres et des prêtres et au nom de ces mêmes Livres Saints dont il se réclamait (5). Sirice ne s'en tint pas là. Les hérétiques s'étaient réfugiés à Milan « comme s'ils n'eussent pas voulu laisser un endroit sans s'y faire condamner » (6). Trois prêtres portèrent officiellement une lettre à l'évêque de Milan pour l'aviser de la sentence du synode romain et solliciter une mesure semblable. Ambroise répondit bientôt que son Eglise avait

(1) Id. 4. 'Nunc subito... doctrina pullulata.

(2) Aug. Retract. II, 22.

(3) Neander le compare à Luther. {H. imiv. de la religion et de l'Eglise chrétienne ; Schafî. {H. de l'Eglise chrét., V) à Calvin ; cf. également Harnack, Bruno Linder, Haller qui a publié les fragments de Jovinien (Leipzig, 1897). Chez tous, la même thèse protestante.

(4) Ep. 48, 2.

(5) Série. Ep. 41, 1, 6, (6)Ambr. Ep. 42, 12.

L^ŒUVRE SGRIPTURAIRE ET LA MORALE ASCETIQUE 69

fait justice des mêmes hommes et les avait chassés (1). Le besoin qu'il éprouve aussi de rétablir dans sa lettre la doctrine catholique sur les points contestés montre, autant que son empressement à agir sur l'invitation et à l'exemple de Sirice, le sentiment qu'il avait eu de la gravité du péril et l'incertitude générale où flottait l'opinion chrétienne. Il y rappelle que l'Eglise, sans condamner le mariage, préfère la virginité; que Dieu a établi des degrés dans la vertu, que la viduité et le jeûne ont leurs mérites propres; il proteste que le dogme de la virginité de Marie dans l'enfantement comme dans la conception est conforme à la parole sacrée aussi bien qu'à la tradition. C'est donc bien la morale chrétienne dans son essence même que les deux chefs de l'Eglise latine et leurs synodes ont entendu défendre.

Les amis de Jérôme lui avaient envoyé l'œuvre suspecte (2); sur leur demande, il y répondit par ses deux livres contre Jovinien.

On est convenu à tort de fixer la date de son ouvrage à l'année 392 ou 393 et la condamnation à 390. En effet, s'il se hâté de répondre, c'est que ses amis l'ont prévenu sans tarder en même temps qu'ils avertissaient Sirice ; de plus, il part en campagne comme si aucune des opinions nouvelles n'avait encore été frappée ; enfin, c'est à un adversaire bien vivant qu'il a affaire et non à un vaincu et il apostrophe cette ville de Rome où vit l'hérétique et qu'il contamine. Il est donc vraisemblable que Jovinien n'était pas condamné au moment où il écrivait son livre ou du moins quand on lui envoya ses écrits. Nous en trouvons la preuve dans r^/)o/6>^e7/^?/^ qui suit, où il félicite Pammaque

(1) Id. 13, 14. Ambroise y répète les mêmes noms dans le même ordre que Sirice.

(2) C. Jov., I, 1.

de la victoire, où il mentionne pour la première fois cette condamnation et la présente comme la confirmation de sa réplique (1). Or, il est établi que le Contra Jovinianum ne peut pas avoir été écrit avant fin 392 et même avant 393, car il ne figure pas dans le catalogue de ses œuvres au De Viris en 392 (2), alors que dans le premier livre (3) il parle de ce même De Viris et que dans la préface de Jonas, quelque temps après, il énumère ses derniers travaux dans l'ordre suivant : De Viris, Contra Joviiiianum^ Apologétique à Pammaque. 11 y a donc contradiction entre les dates données d'habitude pour la condamnation de Jovinien et la composition de l'ouvrage, et, puisque la seconde est fixée de façon assez précise, il y a lieu de réformer la première par rapport à elle. Toutefois, il ne nous reste pas d'autres témoignages sur les synodes de Rome et de Milan en dehors des lettres de Sirice et d'Ambroise et elles ne renferment pas d'indication chronologique. La mention de l'Empereur et de « son exécration de l'impiété manichéenne » dans la lettre d'Ambroise à Sirice ne se rapporte à aucun acte connu du pouvoir à cette époque», ni même sans doute à l'affaire de Jovinien (4). Cet empereur n'est pas nommé ; pourquoi, comme l'avance Tillemont (5), serait-ce Théodose qui a quitté l'Occident depuis juillet 391 (6) ? Valentinien II n'est assassiné qu'en mai 392. D'autre part, Baronius a rattaché trop légèrement la condamnation de Jovinien au synode de Milan dont Am- J)roise parle dans une lettre à Théodose (7) en 390 et qui

(l)Ep.48, 2.

(2) Date donnée par Jérôme lui-même.

(3) G. Jov., I, 26.

(4) Contrairement à Martianay.

(5) Mém. Eccl. X, saint Sirice.

(6) Ambr. Ep. 42, 13. Note h et admonitio, PL. XVI.

(7) Ambr. Ep. 51, 6.

l'œuvre sgripturaire et la morale ascétique 71

condamna les Ithaciens (389-390) ; depuis, on a eu tort d'imi, ter la prudence de Tillemont qui fait la même confusion gratuite et estime que « ne voyant rien qui favorise ni qui combatte cette opinion et puisque Jovinien fut condamné à Milan durant que l'Empereur y était (?) et sous le pontificat de Sirice (?), il vaut autant mettre le concile en cette année là qu'en une autre (1) ». A ce compte, le synode de Rome nous reporterait en 390 et peut-être en 389, date qui ne peut se concilier avec la date du livre de Jérôme. Pagi avait avancé avec raison que, s'il y a eu un synode à Milan en 390, rien n'indique qu'il y ait été question de Jovinien; mais la date de sa condamnation n'en est pas moins restée attachée audit synode (2). Il résulte donc de la chronologie du Contra Jovinianum que les deux synodes qui prononcèrent la sentence ne peuvent guère être fixés avant 392 (3). C'est dans ces conditions qu'il écrivit : Jovinien n'était pas condamné quand on lui envoya ses commentaires : 11 ne devait apprendre la condamnation qu'entre sa réplique et V Apologétique. Il est probable enfm par la suite et en raison de l'émoi qu'il y suscita que le Contra Jovinianum arriva à Rome après la sentence ecclésiastique et dans le calme relatif qui la suivit, en 393.

Le danger de ces thèses audacieuses n'avait pas moins inquiété Jérôme que Sirice et Ambroise. Pendant que son œuvre scripturaire se poursuivait au milieu du vacarme

(1) Mém. Eccl. XII, saint Jérôme.

(2) Cf. Hardouin, Mansi, Hefele.

(3) Nous nous rencontrons avec Raiischen, lahrh . der . chr . Kirche unt. d. K. Theodosius d. Gross. A. 392. (Essai de refonte des Annales de ;Baronius de 378 à 395. Frib. in Brisg. 1897) : tous les auteurs jusqu'à lui ont fixé 390. (Pagi ; Bened. de saint Maur ; Constant ; Zœckler ; Hefele, Langen). Rausctien tire cette conclusion des deux faits suivants : 1. Le concile est de la même année que le C. Jov. (392) ; 2. Dans le De Inst. Virg. d'Ambroise qui est de 391-392 il n'est pas encore question de Jovinien.

des critiques, il apprenait tout à coup que Tœuvre morale qui lui était également chère et pour laquelle il avait lutté jadis jusqu'à succomber à la peine, était menacée de nouveau. 11 n'oublie pas d'ailleurs qu'il a charge d'âmes à Rome et plus tard il confessera qu'il a vu dans Jovinien un ennemi personnel : Bomanam fidem me absente iurbavit (1). Enfin il est intéressé autant que personne à ce que la latinité n'ait pas son premier hérétique (2), il l'est surtout à ce que cet hérétique ne s'appuie pas sur le témoignage de l'Ecriture.

Son ouvrage répondit sans doute livre par livre (3) à celui de Jovinien : le premier est consacré tout entier à la défense delà continence d'après TEcriture et la tradition, le deuxième à celle du jeûne et de l'abstinence. Il ne traite qu'en passant les deux autres points et il ne semble pas prévoir les conséquences que les pélagiens tireront de ces thèses abstraites et qu'il aura plus tard à combattre. L'argumentation du réformateur le sert à point : nul n'est capable plus que lui de percer à jour cette autorité spécieuse que l'œuvre suspecte tire de ;sa forme exégétique. 11 suit son homme (4) pas à pas (5) dans les témoignages empruntés à l'antiquité aussi bien que dans les citations des deux Testaments et met, comme il dit, l'antidote à côté du poison. A commentaire il oppose commentaire. C'est un assaut de textes et un plaidoyer d'érudition. Si les textes scripturaires sur lesquels s'appuient la doctrine ascétique ne se présentent que comme les illustrations d'une thèse paradoxale chez Tertullien ou d'un développement dogmatique chez Gyprien et Ambroise comme chez Gré-

(1) C. Pelag. 'prxf.

(2) C. Joi;., II, 37. \]t latina quoque lingua habeat hœresim suam.

(3) C. Jov., I, 1.

(4) C. Jov., II, 4. Jovinianus meus.

(5j C. Jov., l, 4, sequar vestigia et adversus singulos...

l'œuvre SGRIPTURAIRE ET LA MORALE ASCETIQUE 73

goire de Nysse et Ghrysostome, ils forment chez lui la substance même de sa discussion comme de sa pensée. La tactique de son adversaire le cantonne dans une position de combat qui sied à merveille à son génie. Il fonde à son tour la thèse ascétique sur saint Paul, l'appuie sur les deux Testaments et, pour finir par une sorte de démonstration par l'absurde^ sur Tantiquité profane invoquée par l'hérétique. Il combat l'ennemi avec ses propres armes, mais qui pourrait les manier mieux que l'érudit qui depuis tant d'années traduit et commente les Livres Saints ? P 11 va sans tergiverser au fond de la question. La virginité est la plus haute vertu de l'ascétisme etTascétisme est la forme la plus haute de la morale chrétienne : elle en est Tessence même. Pour le démontrer, il suffit d'exposer la doctrine de saint Paul, le Maître de cette morale, et il commente l'Epître aux Corinthiens. L'Apôtre n'autorise le mariage que comme un moindre mal, comme une tolérance pour les âmes faibles qui sans lui tomberaient dans la fornication : melius est nubere quam uri (1). Il prêche qu'en principe tout homme qui vient au Christ doit rester dans l'état où la foi l'a trouvé, mais que dans le cas d'union conjugale, le mari ne doit plus considérer sa femme que comme une sœur spirituelle (2). Jovinien triomphe de ce qu'il se refuse à prescrire formellement la virginité : c'est que la virginité est la condition de la sainteté et le lot des âmes d'élite. Dieu ne la donne qu'à ceux qui peuvent la prendre : qui potest capere capiat. Mais la continence à tous ses degrés n'en reste pas moins la loi première et saint Paul, avec un sens délicat et sûr des nécessités du siècle où il faut vivre, pose le principe de la morale chrétienne dans la suprématie de l'esprit sur la chair. Pureté

virginale, continence dans le veuvage, chasteté dans le mariage, telle est la hiérarchie fondamentale qu'on bouleverse en proclamant l'égalité des trois états. Le mariage lui-même, sans cet idéal qui l'ennoblit et le soutient, sombrerait dans le désordre des sens. C'est ainsi que Jérôme en appelle aux maris eux-mêmes, qui usent de toutes les concessions compatibles avec ce haut idéal moral, pour défendre Tascétisme dans ce qu'il a de plus étroit et de plus rigoureux. La thèse de Jovinien ne va rien moins qu'à, ruiner tout l'édifice moral que saint Paul a élevé, sur les données évangéliques (1). Aussi est-elle en contradiction avec le Nouveau Testament sur lequel il cherche en vain à l'appuyer : rien n'y contredit à la doctrine qui ne s'est formulée que plus tard : l'exemple de& Apôtres nés sous l'ancienne Loi et parmi lesquels il oublie de citer la figure virginale de saint Jean, les nécessités de cette époque de transition et les ménagements de saint Paul vis-à-vis de « ces gens grossiers dont il fallait bien former l'Eglise » (2) ne font que mieux ressortir l'estime singulière accordée dès le début de l'ère nouvelle à la continence : pudicilia obtinuit principatum (3); la tradition et la doctrine de l'Eglise ont toujours tenu l'état de virginité pour supérieur à l'état de mariage : l'histoire, après toutes les investigations modernes, ne nous ofTre pas un seul exemple de mariage après l'ordination sacerdotale : le concile d'Elvire (306) et la décrétale récente de Sirice avaient alors confirmé sur ce point la discipline traditionnelle.

Aussi Jovinien se réclamait-il surtout de l'Ancien Testament et de l'antiquité profane. Jérôme qui serait en droit de récuser l'un et l'autre de ces témoignages ne manque

l'œuvre sgripturaire et la morale ascétique 75

pas de tirer avantage de cette singulière argumentation puisée dans le passé contre la Loi nouvelle qui est venue transformer l'âme humaine :F^/^rrt transierunt et ecce facta swit omnia nova (1). Mais, une fois la doctrine de l'Eglise hautement revendiquée, il tient à pousser la déroute de l'hérésie jusque dans ces arguments qui peuvent tromper les esprits à la faveur d'une confusion préméditée. La Loi est d'un temps, l'Evangile est d'un autre (2), et pourtant la préfiguration de la loi de continence et de virginité est éclatante pour qui connaît l'Ecriture. C'est l'histoire d'Adam et d'Eve, de l'Arche ; c'est Isaac^ c'est Jacob, Moïse, Josué; c'est la punition des débordements de David et de Salomon ; ce sont les rudes paroles des Proverbes et de VEcclésiaste; c'est le symbolisme di\i Cantique que Jovinien est incapable d'entendre et qui recouvre les mystères inefTables de l'union mystique (3). Quittons-nous les Livres Saints pour les auteurs profanes ? Nous découvrons chez eux une sorte d'initiation à Tintelligence et à la pratique de la vertu évangélique. Le monde entier a de tout temps entrevu la vérité, il a honoré la chasteté ; les preuves en sont innombrables ; l'histoire des pays barbares, la fable elle-même et la mythologie, n'en fournissent pas^ moins que l'histoire grecque et romaine ; l'érudition de l'auteur donne carrière dans un catalogue (4) complet des vierges, veuves, femmes mariées que l'antiquité offre en exemple aux chrétiennes et dans les copieux témoignages^ des Platon, des Aristote, des Sénèque, des Plutarque et de& Théophraste(5). Cette sèche analyse ne donne aucune idée de la verve et de la richesse d'argumentation de Tauteur.

(1) I, Cor. 17.

(2) I, lô, 25. Aliud est in Lege versari^ aliud in Evangelio.

(4) I, 47, catalogus feminarum,

C'est le plaidoyer le plus savant, le plus vaste, le plus curieux, sinon le plus profond qu'on ait jamais écrit en fa-l veur de la doctrine ascétique. Texte, tradition, histoire et philosophie, déposent tour à tour contre le téméraire qui les a sollicités à la légère et souvent sans les entendre.

Telle était la démonstration solide que Jérôme opposait à Jovinien. La vie de l'Esprit qui n'atteint à la perfection que dans la continence et la virginité, entrevue par l'antiquité païenne et la loi judaïque, est devenue la forme idéale de la vie chrétienne. La nature vaincue s'obstine à élever contre elle deux objections grossières. Il n'hésite pas à les affronter. A ceux qui s'inquiètent du danger que cette doctrine fait courir à l'espèce humaine, il réplique, sans daigner considérer la valeur particulière de cet argument aux yeux de l'aristocratie romaine, qu'il n'y a rien à craindre de ce côté : la difficulté singulière de la virginité en fera toujours l'exception : ideo rara quia difficills (1). Au cri de révolte des appétits qui osent tirer argument de la nature même et de Texistence des sexes, il répond victorieusement que c'est précisément là la condition de notre mérite moral. Gréés semblables aux animaux pour la vie matérielle, la nutrition et la reproduction, nous ne sommes pas faits pour la vie animale. La conscience naît en nous de la contradiction de notre nature; ia source de la vie morale jaillit du choc de l'esprit et de la chair : la vertu consiste dans le règne de l'esprit. Cette loi que les anciens cherchaient en tâtonnant^ le Christ l'a révélée au monde et la Rédemption qui a restauré l'ordre troublé par la faute originelle a rendu possible la sainteté. Le mariage était la condition normale avant l'Evangile : depuis, c'est la continence. Sans doute, il faut tenir

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compte de la faiblesse humaine; l'Apôtre Ta fait; mais, comme il l'a prescrit aussi, la perfection consiste à faire « non ce que Dieu tolère, mais ce qu'il veut (1) », et ce qu'il veut est le contraire de ce qu'il tolère. La thèse de Jovinien contre le jeûne et l'abstmence (2) se trouvait réfutée au deuxième livre par les mêmes arguments et les mêmes témoignages sacrés et profanes. Si la vie pratique impose des concessions, le jeûne et l'abstinence sont les corollaires de la continence. L'usage général de la viande et du vin et la diversité de la nourriture suivant les climats ne peuvent rien contre l'idéal. La sagesse antique et la Loi ont toujours prôné la sobriété qui n'était que l'image de Tabstinence chrétienne (3). L'Apôtre ne nous met-il pas en garde contre la gourmandise qui alimente les passions et n'a-t-il pas dit que toute la force de son âme était dans la faiblesse de sa chair (4) ? Continence et abstinence sont les conditions de la sainteté. La morale antique a pressenti cette vérité; la morale chrétienne en a fait sa règle de vie. On pouvait errer jusqu'à l'Evangile. Désormais il faut choisir « entre Epicure et le Christ, entre Jovinienet saint Paul (5) ».

Ainsi, tout se tient dans la pensée de Jovinien et, une fois qu'on l'a débarrassée du fragile appareil de témoignages qui n'ont que faire dans la question ou que l'auteur interprète à contre-sens (6), il ne reste au fond qu'une grossière apologie de la vie selon la nature. La théorie de l'égalité des récompenses qui conclut si bien cette doctrine de négation signifie aussi l'égalité des fautes. Rémi-

(4) Rom., 14, 21.

niscence stoïcienne maladroitement appuyée sur l'Écriture (1), elle achève de détruire le mérite de la nécessité de l'effort personnel dans l'œuvre du salut. Confondant chrétiens et mondains, ne distinguant plus que justes et mauvais, elle ne vise qu'à ruiner le haut idéal de sainteté <l'où procède sans cesse l'élan des vertus individuelles. La gloire du Christianisme est d'avoir aboli cette morale inconsistante et édifié sur les ruines de la vie charnelle le règne de l'esprit. L' « Epicure du christianisme (2) » arrive trop tard. Il ne s'y trompe pas d'ailleurs : « La religion a établi, dit-il, une morale nouvelle et contre nature (3). » La sienne n'est rien moins que Téternelle parole de perdition : « Jeûner le moins possible, se marier tant qu'on voudra, et, pour consommer le mariage dans les règles, s'assurer une table plantureuse arrosée de bons vins, voilà la Loi. Il faut de la vigueur à la passion et la chair s'épuise vite à l'usage. Au reste, une fois baptisé, il n'y a plus de faute possible; le mariage nous est donné pour jeter l'écume de nos passions; la pénitence, pour nous relever de nos chutes, et qui a usé d'hypocrisie dans le baptême n'a qu'à faire preuve de foi le jour où il se re peut. Qu'on n'aille donc pas se casser la tête à mettre une différence entre l'homme juste et l'homme repentant. Il n'y a qu'une sanction, la même pour tous : tous ceux qui seront à la droite de Dieu entreront dans le royaume des cieux (4). » Gomment cette hérésie qui n'est que l'immoralité érigée en doctrine ne réussirait-elle pas? On applaudit moins à l'ouvrage de Jovinien qu'à l'apologie qu'on y

(l) II, fin; cf. le résumé II, 33-38.

(2^ 1, 1. Epicurus christianorum. De même II, 36. Vitia sequimw% non virtutes ; Epicurum, non Christiim ; Jovinianum, non Paulum apostolum... ; Epicurus nosler ; etc.

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trouve de ses propres vices (1) et il y a beau temps qu'on pratique ses maximes à Rome. Le monde latin a attendu quatre cents ans et passé en revue toutes les formes d'hérésie pour s'attacher à la plus dégradante. Le dernier venu prêche l'évangile de la gourmandise et de la débauche : Nui enim tu venisses, ebrii atque ntctantes paradisum intrare non poterant. Pour réhabiliter la chair au nom du Christ il ne pouvait mieux s'adresser qu'à « cette capitale du monde (2) » dont le nom prédestiné symbolise en hébreu et en grec force et vertu, mais qui n'a aboli que les cérémonies du paganisme pour en conserver les mœurs et les vices.

Le libelle de Jovinien était habilement fait pour jeter le trouble dans l'opinion. C'était à la fois un arsenal pour ceux qui abritaient leurs passions sous le manteau de la religion et un puissant instrument de séduction auprès des âmes faibles et des consciences inquiètes. La réplique venait à propos et sur ce terrain le traducteur et le commentateur de l'Ecriture ripostait en maître. 11 semble donc qu'elle aurait dû être accueillie avec joie par tous ceux qui luttaient pour la même cause, aussi bien par Sirice que par ses propres amis. Ce fut le contraire qui arriva (3). Jérôme se plaint à Pammaque de « son malheureux sort entre tous les auteurs de son temps : quoi qu'il écrive, aussitôt amis et ennemis de s'évertuer à répandre partout ses ouvrages; chacun de le louer ou de le critiquer non d'après leur valeur, mais au ^vê de son estomac (4) ». Son livre courut aussitôt toute la ville; les deux partis s'en emparèrent; on cria à la condamnation du mariage (5) ; ce fut un scandale qui surpassa et couvrit

(2) Urhs orbis domina.

(3) Cf. Rufin. Invect., II, 38, 39, 44.

(4) Ep. 49, 2.

(5) Ep. 48, 2.

le bruit soulevé par Jovinien lui-même que sa défaite et son départ faisaient oublier déjà (1). On vit les amis de l'écrivain se hâter de retirer de la circulation les exemplaires de l'œuvre qu'ils avaient sollicitée. Mais il était trop tard et l'auteur fut si bien mis en cause à son tour qu'on lui écrivit de nouveau, cette fois pour le presser de se défendre lui-même. Pammaque dut donner de sa personne et plaider pour l'absent; celui-ci lui envoya à cet effet un mémoire justificatif (2) accompagné d'une lettre (3) oia il s*excuse de sortir de la réserve discrète que son amitié gardait vis-à-vis de lui et oii il lui témoigne sa vive reconnaissance. Il semble bien au ton de cette lettre et d'après le début de V Apologétique (4) que Jérôme comprit alors que toute la meute romaine était de nouveau déchaînée contre lui et qu'il sentit le besoin d'un puissant appui. Du jour où Pammaque le lui ofYrit (5), il l'accepta sans hésiter : l'illustre sénateur dont le crédit est si grand dans cette Rome où sa cause s'agite chaque jour y sera dès lors son avocat officiel (6).

Gomment sa réplique avait-elle donc pu soulever la colère de ses ennemis, exciter les craintes de ses amis et renverser la situation sinon au profit de Jovinien, du moins au grave détriment de son adversaire ?

C'est que l'auteur a beau ^voi^'ài^v àdiXi^ son Apologétique qu'il a atténué autant que possible la doctrine paulinienne, qu'il a été plus indulgent que tous ses prédécesseurs grecs et latins, qu'on peut s'en assurer d'après les textes cités

(1) Aug. de hœres. 82. Cito ista hœresis oppressa et exslincta est.

(2) Ep. 49, 2 ; oO, 3. ATroXoYr^xixov.

(3) Ep. 49.

(4) Ep. 48, 2.

(5; Ep. 48, 20.

(6) Ep. 48, 1, orator meus. Ailleurs, patronus, etc.

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par lui (1) , il a beau déclarer qu'il n'a fait que remettre l'ordre dans les dogmes confondus à dessein et rétablir avec la vérité scripturaire la hiérarchie des vertus ascétiques (2); il a beau proclamer (3) qu'il n'a jamais condamné le mariage et qu'il ne le condamne pas ; qu'il s'est contenté d'exprimer la doctrine traditionnelle (4), qu'il s'est attaché à suivre la grand route {via regia) entre les périls de gauche et de droite, entre la tendance matérialiste des Juifs et des païens et la tendance gnostique et manichéenne sans jamais tomber dans l'excès : ses protestations sont bien tardives; elles sont au moins suspectes de la part d'un homme qui laisse d'autre part son livre courir à travers la Palestine et qui semble se féliciter au fond de lui-même que la « sagesse et l'affection » de Pammaque n'aient pas réussi à retirer tous les exemplaires qu'on se dispute à Rome : Nescit vox missa reverti (5).

Aussi bien pouvait-on le prendre au sérieux quand il se vantait de permettre jusqu'à un huitième mariage en cas de nécessité? Pourquoi protester et d'ailleurs à mots couverts qu'il n'est ni tatianiste, ni encratite ? Personne ne l'en accusait. Il eût mieux fait de s'exprimer nettement sur le mariage. Son livre n'en est-il pas dans son allure générale plus qu'une critique acerbe^ une réprobation implicite? Il se pose en simple commentateur. Mais il y a manière d'interpréter, de « tirer l'Ecriture à soi (6) » aussi bien que l'histoire et les textes profanes qu'il cite si copieusement. Avec quelle complaisance ne s'attarde-t-il pas à relever dans les livres de Salomon le procès général de

(1) Ep. 48, 3 ; 49, 3.

(2jEp.,48, 9.

(3) Ep. 48, 20, libéra voce proclamo.

(4) Ep. 48, 3, 18.

(o) Ep. 49, 2.

(6) Ep. 48, 17 s(j. Ad meam voluntatem Scripturas trahere.

Brochet 6

la femme (1), à montrer que tous les maux procèdent d'elle, à narrer les malheurs conjugaux des grands hommes de la Grèce et de Rome, des Socrate, desSylla^, des Gicéron, des Pompée et de tant d'autres ; à extraire des auteurs anciens les plus violentes et les plus grossières satires du sexe faible! Si, n'osant peut-être pas se répéter lui-même, il s'excuse de ne pas s'étendre davantage sur les inconvénients du mariage, nerenvoie-t-il pas le lecteur pour plus ample informé à des écritsqui ontfait naguère quelque bruit à Rome, quoi qu'il en dise, comme si l'approbation de Damase atténuait les audaces du livre contre Helvide et comme s'il avait oublié les troubles qui suivirent la lettre à Eustochie (2)? Enfin ne couronne-t-il pas cet éloge à double fin de la virginité par une longue citation de Théophraste qu'il n'interrompt qu'à regret et qui est bien la plus violente attaque que l'on ait jamais osée contre le mariage? « Le sage, y est-il dit, ne doit pas se marier. Le mariage a pour premier inconvénient de rendre impossible tout travail de pensée : on ne peut servir à la fois l'étude et sa femme. La plus grande des sottises, c'est de se marier pour avoir des enfants (3), pour perpétuer son nom ou s'assurer des appuis dans la vieillesse, ou plutôt des héritiers ». Ajoutez-y la série des misères du mariage, des ennuis de la famille, des tracas du ménage : le traducteur ne nous fait grâce d'aucun des traits mordants d'une satire qui cadre si bien avec sa propre pensée. A travers l'érudition qui accumule à plaisir tous ces témoignages, l'art qui les dispose, le style personnel qui les fond dans une éloquence si chaleureuse, éclate la passion du moine qui convertit

(1) I, 28, amor mulieris generaliter accusatur.

(2) Ep. 48, 1.

(3) Cf. la formule du mariage romain : Liberorum creandorum causa.

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la malheureuse Blésille, qui enleva Paule et Eustochie à leur noble famille et qui s'acharne au procès du mariage «acro-saint que son ironie relègue aux temps passés du paganisme et de l'ancienne Loi.

1^ C'est ainsi que pour les ignorants et les simples comme pour les esprits prévenus cette défense de la virginité prenait le sens d'une condamnation du mariage. La verve de l'avocat faisait tort à la cause. C'est ce qu'avaient saisi tout de suite ses ennemis, car ceux qui mènent campagne contre lui, ce sont toujours des gens au fait de ce qu'ils font, des hommes cultivés, instruits et qui savent parler (l). Jérôme prétend que l'excommunication de l'hérétique suffit -àjustifier sa riposte? La vérité est que^ depuis sa réplique, on répète bien haut qu'il est impossible de répondre à Jovinien sans condamner le mariage. C'est Augustin qui nous en donne le témoignage et qui dit plus tard écrire son De bono conjugali pour prouver le contraire. On accuse l'auteur du Contra Jovinianum d'être d'accord avec Tatien(2j qu'il a au contraire critiqué et, sous prétexte qu'il a trop exalté la virginité, la « fureur hérétique (3) » crie •que c'en est fait de Tb^glise : Eversœ simt Ecclesiœ (4). Le monde se bouche les oreilles pour ne pas entendre ce montaniste qui proscrit l'usage légitime des biens de ce monde. L'Eglise avait en effet condamné le mouvement montaniste qui risquait de compromettre au ii^ siècle l'œuvre d'adaptation sociale du christianisme et de tout remettre en question au nom des principes évangéliques et <ie la doctrine paulinienne ; mais si elle était assez fortement assise alors pour qu'on pût lui rappeler sévèrement

(1) Ep. 48, 2, 12, 13.

(2) Ep. 48, 9.

(3) Ep. 48, 10.

,(4) Ep. 48, 20.

ces mêmes principes pour le salut de la morale chrétienne,. il suifisait de la mauvaise foi d'ennemis prêts à tout et de la conspiration de mondains troublés dans leurs plaisirs pour donner le change à la foule et lui faire voir un pamphlet dangereux et une sorte de contre hérésie dans cette leçon rude et indignée.

Au reste, entre tous ses prédécesseurs, Jérôme se réclamait surtout du plus suspect, de celui qu'il avait lui-même» écarté d'un mot quand Helvide invoquait son nom : « Je n'ai pas à parler de cet homme qui n'appartient pas à l'Eglise » (1). Sans doute dans son Apologétique il men-^ tionne Gyprien, Ambroise (2); mais dans son livre contre- Jovinien, à part une courte et vague allusion aux vers de Grégoire de Nazianze (3) sur le mariage, à Clément de. Rome et aux autres hommesapostoliquesou martyrs aux ouvrages dequi il renvoie (4), c*est au montaniste,au schismatique Tertullien qu'il revient de préférence ; c'est lui qu'il cite; c'est à lui qu'il pense et fait penser sans cesse(5). D'ailleurs, à partTertullien, la littératureascétique comptait en latin et même en grec peu d'œuvres importantes sur le sujet : l'enseignement de saint Paul avait suffi jusqu'ici et commençait seulement à se développer. Les deux opuscules de saiiit Jean Ghrysostome sur le veuvage et son livre de la virginité sont des environs de 381 (6) ; le traité de Grégoire de Nysse sur la virginité ou plutôt sur la vie religieuse et le poème de Grégoire de Nazianze, des environs de 390 (7). Aucun de ces ouvrages

(I) Adv. Helv. 17.

(2)Ep. 48, 14, 18.

<6) Ghrysostome est ordonné en 386.

<7) Grégoire de Naz. meurt en 390.

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n'était connu des Latins et Jérôme ne parle même que de son ancien maître Grégoire. Le De Habitu Vlrginis •de Cyprien n'était qu'une collection de préceptes de convenance sociale inspirés de l'Evangile, à l'usage des jeunes filles ou des jeunes femmes de l'aristocratie chrétienne; le De Virginibiis qu'Ambroise avait écrit vers 377 pour sa sœur Marcelline reposait sur la distinction des vierges au sens mondain et des vierges consacrées à Dieu (1). L'auteur montre que ces vierges chrétiennes n'ont rien de commun avec les vestales antiques astreintes de force à une virginité temporaire qui recule seulement Theure de la luxure (2) ni avec les vierges impudiques de Phrygie, ni même avec ces vierges de l'Ancien Testament qui n'en sont que de pâles figures; il met en lumière le prix singulier de la virginité dans la religion nouvelle; mais^ à le voir se contenter d'illustrer son sujet des exemples chrétiens, qui ne le croirait quand il s'élève contre ceux qui condamnent le mariage? Jamais il ne l'oppose, c'est à peine s'il le compare à la virginité; il proteste même qu'il est prêt à le défendre : Ego vero suadeo et eos damno qui dissuadere consueriint (3). C'est que, malgré la sévérité de son ascétique, Ambroise était trop foncièrement romain d'esprit et de tradition pour pécher par excès ou même prêter au soupçon sur ce point. Son ouvrage devait être bien connu à Rome. Jérôme n'en parle que dans son Apologétique, de même que de ce De Viduis (4) oii Ambroise se borne à décrire les trois degrés de la continence, à donner pour «chacun des exemples, des règles de conduite ; son j ugement

(1) C. Jov., I, 13. Différence entre l'innupta et la virgo.

(2) Corruptela seniori servatur actati.

(4) Cité, Ep. 48. 14. ,

sur les secondes noces témoigne à lui seul de sa largeur d'esprit, de son sens pratique et de sa fermeté intelligente et paternelle : Plus dico, non prohibemus nuptias^ sed non probanius sœpe repetitas (1). Ce sont là ses deux œuvres principales : les quatre autres sur le même sujet devaient être inconnues de Jérôme et sont même peut-être postérieures à cette époque (2). Notons seulement que dans le De Virgmitate il oppose à ceux qui voient dans la pratique delà virginité un danger pour l'Etat, l'influence heureuse de ces exemples de pureté sur le mariage lui-même et la femme, et qu'il consacre presque tout son De institutione Virginis à expliquer le dogme de la virginité de Marie.

Toute différente est l'œuvre de Tertullien et c'est d'elle qu'il faut rapprocher le Contra Jovinianiim. Jérôme veut qu'il y ait partie liée entre ses prédécesseurs et lui : (L Lisez, s'écrie-t-il, lisez Tertullien, lisez Gyprien, lisez Amhroise : vous serez forcés de les condamner avec mol ou de m'absoudre avec eux (3). » Mais il confond dans cette rapide énumération des auteurs bien différents et sa déclaration ne peut être acceptée que sous bénéfice d'une comparaison qu'il se garde bien de faire. Le livre contre- Jovinien est tout polémique. Sans cesse continence conjugale, viduité, virginité y sont balancées^ classées, dé~ montrées, défendues; c'est une opposition continuelle et voulue de deux conceptions de la vie, des vases d'argent et des vases de terre (4), de la loi de mariage et de la loi de continence. A toutes les lignes on sent la lutte passionnée pour une cause menacée et Teffort qui dépasse le

(1) De Vid. 11.

(2) Le De institutione Virginis est de 391 ; VExhortatio Virginitatis de- 393 (Rauschen, Jahrbuch). Le De Officiis était de 387.

(3) Ep. 48, 18.

l'œuvre sgripturaiue et la morale ascétique 87

but pour mieux l'atteindre. Comme Tertullien dans son De Virginibus velandis^ l'auteur s'élève contre la coutume, contre la nature, au nom de l'Ecriture, de saint Paul et delà tradition ecclésiastique; s'il ne va pas jusqu'à dire avec lui que le remariage n'est qu'un adultère et une variété de débauche (1), comme lui dans ^on De exhortatione Castitatis et dans son De Monogamia^ il montre assez les inconvénients des attaches de la chair pour que, une t'ois délivré, on ne tienne pas à se lier de nouveau. S'il ne raille pas aussi rudement que Tertullien dans le De Monogamia les exigences invoquées par et pour les âmes faibles, comme lui, il laisse entendre que les concessions de saint Paul ne valent qu'en raison des nécessités de la prédication apostolique et que pour cette époque lointaine (2); comme lui dans le De Pudlcitia, il rapproche le péché de la chair de l'homicide (3); il renvoie pour la satire du mariage à Tertullien autant qu'à ses propres écrits (4); enfin, quand il parle du jeûne, il reprend pour son compte jusqu'aux plus énergiques expressions (5) de l'auteur du De Jejiiniis contre les psychiques ou catholiques. Sans le nommer, il s'inspire partOLit de lui, il le suit pendant des pages entières. Gomment, dès lors, ne serait-il pas au moins suspect de montanisme quand son livre semble une réédition de telles œuvres de Tertullien, si connues à Rome, comme le prouve l'usage même qu'il en fait? Ne semble-t-il pas lui-même se recommander et s'autoriser du Maître africain, comme il aime à rappeler vers le

(1) De Monog. ; De Exh. {species stupri).

(2) C. Jov. I. 14.

(3) Id.

(4)1, 13 : Ep. 22 et adv. Helv.

(5) C. Jov., Il, 13 et De Jej. 16 : guttur meditatorium efficilur latrina^ rum. De même I, 4 ; II; 14 et De Jej. 3 et 4.

même temps que Gyprien nommait le bouillant hérétique : Da Magistnim (1) ?

D'ailleurs, à l'allure, au style, à l'argumentation, à la verve, à la passion de son livre, ne eroirait-on pas entendre TertuUien lui-même? Il comprit, en effet, que la forme qui contrastait si violemment avec le ton calme et la mesure des ouvrages d'Ambroise, avait choqué plus d'une âme timide. On lui reproche « d'avoir vaincu Jovinien plutôt que de l'avoir convaincu » (2). Il éprouve le besoin de s'expliquer sur cette critique et il y répond précisément par une théorie du style polémique. Vraiment pouvait-il demander à Jovinien de vouloir bien se rendre à ses raisons et de venir sans la moindre résistance et de lui-même se passer aux poignets les « chaînes de la vérité » (3)? Non, il n'avait pas affaire à un ignorant fourvoyé de bonne foi, mais à un adversaire informé, et, si la démonstration est à sa place à l'école, sur le champ de bataille il faut ferrailler. Le même sujet exige un style différent suivant qu'on l'expose devant ou contre quelqu'un : « Quand tant de fois, dit-il, à tant de reprises, j'ai prévenu le lecteur que j'approuvais le mariage tout en préférant Tétat de viduité ou de virginité, ne devait-on pas être au moins assez avisé ou assez bienveillant pour juger des passages un peu durs d'après le reste de mon livre et ne pas m'accuser de m'être contredit dans le même ouvrage? Est-il un écrivain assez obtus, assez novice dans son art pour se blesser lui-même avec Tépée dont il vient de frapper son ennemi? Si j'avais pour détracteurs des gens sans instruction, aussi peu initiés à la rhétorique qu'à la

(1) Bc Vir. 53.

(2) Ep. 48, 14. Indignantur mihi quod Jovinianum non docuerim, sed vicerim.

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dialectique, je pardonnerais à leur inexpérience et je ne relèverais pas une accusation où je verrais plus d'ignorance que de méchanceté; mais, puisque j'ai affaire à des hommes cultivés, instruits, qui aiment mieux me blesser que de m'entendre, je leur réponds en deux mots qu'il faut corriger les fautes et ne pas se contenter de les blâmer. •' (( Nous avons étudié ensemble, savants critiques; nous avons appris de Gorgias et d'Aristote qu'il y a différents genres de style et en particulier un style pour la polémique (YOfjLvaaxLxwt;) et u u pour l'expositîon dogmatique (8oY[jL«xtxœc), Dans le premier, la discussion prend pied à droite, à gauche pour la riposte; on raisonne à sa guise; on dit une chose, on en fait une autre, et, suivant le proverbe, d'une main on tend un morceau de pain et de l'autre on tient une pierre. Dans le deuxième, on parle à front découvert, en toute candeur. Dans l'un, il s'agit de combattre; dans l'autre, d'instruire. C'est en pleine mêlée, quand je joue ma vie, savant professeur, que vous venez me dire : Point de feinte! Ne cherchez pas à porter un coup que l'on rjn'attende pas de vous, poussez tout dro't : à user de ruse et non de courage, on triomphe sans honneur. Comme si tout l'art du combat ne consistait pas à menacer à gauche pour frapper à droite! Lisez, je vous prie, Démosthène, lisez Cicéron et, si les orateurs vous déplaisent avec leur habitude déjouer avec le vraisemblable au lieu de tabler sur le vrai, lisez Platon, lisez Aristote, lisez Xénophon, lisez Théophrâste et tous ceux qui dérivent dans tous les sens de la source socratique : Qu'y trouvez-vous d'absolument franc, de simple? Comme ils savent plier les mots au service du sens et les idées aux nécessités du but à atteindre ! Origène, Methodius, Eusèbe, Apollinaire ont écrit des milliers de lignes contre Celse et contre Porphyre. Considérez la subtilité de leur argumentation

contre les artifices du démon; forcés même parfois de dire ce qu'il faut au lieu de ce qu'ils pensent, ils vont jusqu'à emprunter le langage des païens. Je ne parle pas de nos auteurs latins, Tertullien, Gyprien, Minutius, Victorinus, Lactance, Hilaire, de peur qu'on ne s'imagine que je cherche à accuser les autres pour éviter de me défendre moi-même. Je citerai seulement saint Paul que je ne lis jamais sans entendre comme des tonnerres sous les mots. Lisez ses Epîtres et en particulier les Epîtres aux Romains, aux Galates, aux Ephésiens, où il est en pleine bataille : vous y verrez avec quelle habileté, quelle science, quelle ruse il sait user des témoignages de l'Ancien Testament. A lire ces mots si simples, on dirait d'un bonhomme qui n'y entend pas malice, qui sait aussi peu tendre les pièges que les éviter; mais où que vous jetiez les yeux, ce sont des éclairs, c'est la foudre. Il étreint son sujet, tourne à son profit tout ce qu'il touche; montre-t-il le dos? c'est pour avoir le dessus. Il fuit? c'est une feinte pour tuer. Eh bien, attaquons-le, cet homme; disons-lui : vos témoignages contre les Juifs et les hérétiques n*ont pas le même sens dans vos Epîtres et dans les passages d'où vous les avez tirés; nous le voyons bien, vous vous armez de textes asservis pour vous assurer la victoire, quand chez eux, à leurs places, ils n'ont rien de belliqueux. L'Apôtre ne nous répondra-t-il pas avec le Sauveur : Nous ne parlons pas le même langage chez nous et sur la place publique; la foule a besoin de paraboles, les disciples seuls entendent la vérité (Matt. 13). Le Seigneur pose des questions aux pharisiens; il ne leur donne pas d'explications. Faire la leçon à un disciple, vaincre un adversaire» font deux : « iMon secret, dit Tsaïe, mon secret est pour mes amis et pour moi (1). »

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La citation n'est pas trop longue. On ne peut mieux définir le genre polémique et en particulier la manière de Jérôme : tactique et style de combat. C'est par la forme surtout qu'on a prise sur son ouvrage et c'est pour méconnaître de parti pris les nécessités de la défensive et de l'offensive qu'on travestit sa pensée. On suspecte ses propres témoignages; on l'accuse à son tour de faire parler l'Ecriture en sa faveur plutôt que de traduire. On disqualifie ses armes ; on détache les passages oii il parle du mariage, où il atténue sa pensée, comme s'ils étaient juxtaposés au fond même du livre comme de simples précautions oratoires et on ne laisse debout de tout l'ouvrage qu'un éloge de la virginité qu'on interprète à rebours à la faveur de quelques violences de parole comme une condamnation du mariage. On incrimine !a vivacité du style, la franchise de la pensée sans tenir compte des exigences de la lutte et des contre-attaques. La personnalité du combattant éclate trop sous l'argumentation; on ne lui pardonne pas de se jeter dans la mêlée sans se couvrir davantage et on en profite pour le frapper par derrière. La passion qui soulève sa riposte et l'autorité de sa parole érudite emportent sa défense beaucoup plus loir, qu'il ne le veut et surtout que ne l'auraient voulu les Romains qui opposent une résistance ferme et calme à l'hérésie. Cette double question de la continence et du jeûne est si délicate, l'équilibre y est si difficile à garder que la mauvaise foi a beau jeu à mettre au compte de la pensée de l'écrivain la fougue qui se déploie en toute liberté à travers son style.

De plus, il n'accuse pas seulement Jovinien de revenir, comme le chien de l'Ecriture, à ses honteux errements (1).

€e n'est pas à lui seul qu'il demande pourquoi, fervent apologiste du mariage, il ne se marie pas lui-même. 11 s'en prend du même coup aux c< petits jeunes gens et aux petites dames qui entourent le nouvel Kpicure tout brûlant de passion dans son parc » (1). Jovinien a eu grand succès, mais on sait dans quel monde. « Tout ce qu'il y a d'élégants, de gens frisés au petit fer, coiffés à la mode, aux lèvres peintes fait partie de son troupeau » et Jérôme ne recule pas devant les mots quand il faut nommer les « marieurs » (2) qui lui font cortège : Plures porci post te iiurrunt (3). Sans insister, mais en homme qui a pesé la gravité du mal, il portait d'un mot le fer rouge sur la plaie gangrenée : « La raison du succès de tes idées, s'écriait-il en terminant, c'est i'amour du plaisir » (4). Le fils de Dieu n'a eu que douze disciples : Jovinien ne les €ompte pas. Cette armée qui s'est levée à sa voix, Jérôme la connaît bien. 11 connaît ces femmes qui excusent leur impatience du plaisir par les exemples de l'Ecriture, qui ne savent même plus rougir et mettent plus de cynisme à défendre le vice qu'à le pratiquer ; ces amazones qui viennent décolletées (5), les bras nus, les jambes aussi jusqu'aux genoux, provoquer les hommes aux luttes d'amour; il les connaît, ces nobles qui cèdent le pas au moine hérétique et qui l'embrassent tendrement; il les connaît, ces troupes de réserve, ces gardes du corps, ces vélites des avant-postes au teint frais, tirés à quatre épingles, à la dernière mode, qui savent donner de la voix et, s'il le faut, des pieds et des mains pour leur chef (6);

(1) Id., adolescentuli et mulierculœ.

(2) I, 38, nuptiatores mei.

(3) II, 36, et : immo inter tuos sues grunniunt. <4) II, 36.

(5) Exserta mamma.

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