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il les connaît, ces bons amis(l) qui l'ont chassé de Rome et il tient à les avertir que c'est à eux plus encore qu'à Jovinien que son discours s'adresse. 11 a fait effort au cours de sa réplique pour se cantonner dans les idées et les faits; mais, malgré lui, sa forte personnalité qui perce sous toutes les lignes de son argumentation passionnée en fait éclater l'enveloppe et voici qu'à travers les dernières pages, elle se dresse armée de pied en cap et plus décidée que jamais à la lutte. D'un geste, il montre qu'il sait où est le mal, mal qu'il a combattu déjà sans merci, et qui renaît sans cesse ; il tourne encore vers lui la pointe de son épée.
Ainsi, s'ouvrait de nouveau sur le terrain de la morale celte lutte que ses ennemis n'avaient cessé de poursuivre contre lui surle terrain de l'étude sacrée. L' Apologétique en marque un moment décisif. Sans doute, Jérôme y raille les maris qui ne décolèrent pas contre lui (2) ; il se plaît à souligner l'inconséquence des clercs (3) qui s'élèvent contre une doctrine qu'ils sont du moins censés approuver et justifier dans leur conduite; mais par là même il semble excuser les laïques, et, s'il ne regrette pas la diffusion de son livre et de ses idées, il n'hésite pas à envoyer à Pammaque une lettre apologétique destinée au public, où, s'il subordonne toujours le mariage à la continence et à la virginité, il se défend hautement de le condamner. Cette distinction nécessaire et essentielle suffisait à séparer sa cause de celle de Tertullien ; mais le Contra Jovinianum a produit son effet et voilà Jérôme forcé de défendre un de ses propres écrits suspect d'exagération hérétique; le voilà de nouveau dans la mêlée : totus in certamine (4).
(1) Amici mei.
(2) Ep. 48, 15. Tumeant contra me mariti.
(3) Ep. 48, 2.
(4) Ep. 48, 13.
Il s'y est jeté lui-même par une contre attaque hardie; à la prochaine alerte, l'assaut viendra de ses ennemis et portera tout entier sur lui.
Son Apologétique, malgré son allure tranchante, était donc une sorte de concession de sa part et, comme il arrive, cette concession ne fit qu'enhardir ses adversaires. La lettre qu'il écrivit quelque temps après (1) à Domnion est précieuse pour la connaissance de ces petits esprits et de ces viveurs qui menaient contre lui cette campagne acharnée et d'autant plus malfaisante qu'elle était l'œuvre de groupes anonymes plutôt que d'individualités en vue. Il n'a d'ailleurs pas fait à ceux qui se sont mis en avant les honneurs de la postérité, mais il nous en a laissé des portraits auxquels il ne manque que les noms. Avant de les voir agir à la suite de Rufin et derrière lui, il est intéressant d'approcher un de ces petits personnages. Domnion, saint homme qu'il vénérait comme un père (2), lui avait écrit son chagrin du sort que Rome faisait à sa protestation généreuse. Jérôme fustige dans sa réponse un ancien avocat devenu moine, « moine coureur, colporteur, criailleur, chicaneur, détracteur qui pérore contre lui et ronge à belles dents son ouvrage ». Ce c< dialecticien officiel de Rome n'a pas lu Aristote, ni même Gicéron ; mais il excelle dans les cercles de Romains imbéciles et les goûters des élégantes (3) à enfiler bout à bout des raisonnements sans raison et à ruiner ses sophismes sous une savante argumentation ». Et Jérôme qui croyait sottement qu'on ne pouvait traiter ces questions sans connaître la philosophie et que le style consistait plus à
(1) Ep. 50. 11 y cite V Apologétique , 30, 3.
(2) Ep. 47, 3. Lot temporis nostri. Ep. 50, 3, patcr carissime. Cf. Paulin. Nol. Ep. III, 3, ad Alyp.
(3) Imperitorum circulas muliercularumque auijiTroata.
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effacer qu'à écrire se lamente plaisamment d'avoir tant appris, d'avoir suivi Grégoire à Gonstantinople, Didyme à Alexandrie, d'avoir appris Thébreu, et étudié tous les jours depuis son enfance la Loi, les Prophètes, les Evangiles, les Apôtres ! « Oui, un homme s'est rencontré qui, sans maître, est arrivé de lui-même à la perfection (1), plus habile à parler que Cicéron, à discuter qu'Aristote, plus sage que Platon, plus érudit qu'Aristarque, avec plus de lecture que l'infatigable Origène, plus de science des Livres Saints que Didyme, de taille enfin à surpasser tous les auteurs de son temps ». Cet homme qui sait aussi bien plaider le pour que le contre a quitté le forum pour TEglise. « Au Forum, sans sa permission, personne d'inno» cent; avec sa parole, plus de criminels; tout était réglé dès qu'il commençait à diviser sur ses doigts et à tendre le filet de son argumentation ; venait-il à frapper du pied, à fixer son regard, à froncer le sourcil, à jeter le bras en avant, à caresser sa barbe? Un nuage aveuglait les juges. Et je m'étonnerais, dans mon long exil loin de Rome et du monde latin, je m'étonnerais, moi, à moitié grec et barbare, d'être écrasé sous le poids de l'éloquence latine que cet homme porte en lui ! Il en a bien accablé Jovinien et Dieu sait quel homme est Jovinien : personne n'est capable d'entendre ses écrits et il ne chante que pour les Muses et pour lui » (2).
Tel est le Maître à la mode qui décide à Rome du mérite et de l'orthodoxie, qui prononce contre Jérôme comme il a prononcé contre Jovinien. Allons plus avant, suivonsle dans la société oii il opère et démasquons ses vrais sentiments : « Je vous en prie, mon cher Domnion, prévenez cet homme de ne point se laisser aller à parler
(1) Tîveufjiaxocpopoi;, aùxoSioa/cxoç.
(2) Ep. 50, 1 et 2.
contre sa pensée, de ne point promettre la chasteté par son extérieur et se démentir quand il ouvre la bouche. Estil vierge ou continent? C'est son affaire de choisir son enseigne. Mais il me revient qu'il fréquente volontiers dans les cellules des vierges et des veuves, et que, les sourcils froncés, il philosophe au milieu d'elles sur les Saintes Lettres. Qu'enseigne-t-il dans les chambres à coucher des élégantes? A ne pas faire de différence entre les vierges et les femmes mariées ; à profiter de ses belles années, à boire et à manger, à courir les bains, à s'entendre en parfums, en toilettes^ — à moins que je ne me trompe et qu'il n'y prêche la pudeur, le jeûne et le dédain des soins corporels ?... Alors, quMl confesse donc franche-menten public ce qu'il dit entre quatre murs I Mais, s*il tient le même langage, il faut lui interdire toute communication avec les jeunes filles. Je m'étonne que ce moine jeune, beau parleur à ce qu'il croit, ne rougisse pas de courir les hôtels nobles, d'être assidu à toutes les réceptions des dames, de transformer la religion en une arène, de faire violence aux mots pour torturer la foi chrétienne et entre temps dénigrer un de ses frères dans cette foi ».
Cependant notre homme s'est institué à Rome le censeur officiel de l'Ecriture; il se décerne le titre de savant parce qu'il est seul à comprendre Jovinien, l'illettré qui se mêle d'écrire. De pareils juges, Jérôme les récuse. Il ne veut pas de ces autorités faites de suffisance et d'ignorance qui ne peuvent qu'écraser; discuter, non pas. Ce qu'il lui faut^ c'est un adversaire que Ton entende et qui parle la même langue que lui. Il ne s'agit plus, en péril d'hérésie, « de jaser dans la rue et dans les cabinets de consultation, d'y prononcer des jugements : un tel a bien parlé; tel autre, mal; voilà un homme qui connaît son Ecriture, en voici
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un qui radote; quel orateur, quel rabâcheur! (1) » Ces procès veulent être instruits dans le calme du cabinet et le jugement soumis à la postérité : Ad libros provoco, ad memoriam m posteras transmit tendam, « Consignons nos paroles sur le papier et que le lecteur juge à tête reposée (2). » On veut la lutte : il y consent, il est prêt à combattre, mais au grand jour, face à face. Plus de ces attaques sournoises et de ces menées anonymes. « Qu'on prenne une plume, qu'on se remue, qu'on donne sa mesure en écrivant, qu'on me fournisse l'occasion de donner la réplique à un si grand orateur! » Mais^ voilà la difficulté. On veut bien calomnier sans se montrer; mais tenir tête à Jérôme, personne ne l'ose. « Je comprends notre homme. Le diable Ta trompé. Il passait auprès des mondaines pour un bon petit savant {sciolus) et un orateur. Quand il a vu mes écrits arriver à Rome, il a pris en horreur ce nouveau rival et il a voulu se glorifier à mes dépens pour qu'il ne restât personne qui ne se soumît à sa voix, sauf toutefois les puissants à qui il cède plus qu'il ne les ménage et qu'il craint plus qu'il ne les honore. Notre habile a voulu en vieux bretteur frapper ses adversaires d'un seul dégagement et montrer au monde que l'Ecriture n'admettait que le sens qu'il voulait bien lui donner. « Jérôme triomphe de l'impuissance de la calomnie. « Oui, qu'il écrive donc ! il comprendra la distance qu'il y a du triclinium au Forum; il comprendra qu'on ne discute pas des dogmes divins entre érudits comme on le fait avec les jeunes filles entre les fuseaux et les paniers à ouvrage... En public, il crie effrontément que je condamne le mariage; auprès des femmes qui attendent un bébé, devant le lit conjugal, il se garde bien
0) Ep. 50, 5.
(2) Ep. 50, 4.
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de citer saint Paul et c'est moi seul qu'il désigne à la 1 haine de ceux qui Técoutent. Mais quand il faut prendre J la plume, lutter corps à corps, proposer un texte de l'Ecriture ou m'en laisser proposer un, alors plus d'Epicure, ni d'Aristippe I (1) » Et il termine par cette provocation suprême : « S'il ne veut pas écrire et reste fidèle à son système de calomnie, qu'il entende au moins à travers les terres, les mers et par dessus les peuples l'écho de ma voix : je ne condamne pas le mariage, je ne condamne pas Tunion conjugale et, pour me faire mieux comprendre, je veux que tous ceux qui ont peur la nuit prennent femmes ! (2) » En vain il faisait appel à une discussion loyale. A ce défi que l'ironie rendait encore plus agressif, personne ne répondit. Cependant, si son intervention, sa perspicacité, son franc parler, sa belle hardiesse, ses satires, ses provocations exaspèrent ses ennemis, on se tait, on continue à travailler dans l'ombre et la calomnie y poursuit sûrement son œuvre. On manque de chef, personne n'est de taille à entrer en ligne, on attend, on se tient prêt : l'homme viendra avec une occasion meilleure; Jérôme dans cette affaire a devancé l'heure.
En attendant, il se remet au travail. Il envoie les quatre Livrer des Rois à Domnion; il l'invite (3) à lire sa Traduction des Prophètes maintenant qu'elle est achevée; il lui confie qu'il a d'autres œuvres sous clef et qu'il les publiera volontiers avec l'agrément de ses amis. Marcelle communique à Pammaque Job qu'il vient de lui adresser (4). Il poursuit en même temps ses Commentaires.
(2) Ep. 50, 5.
(3) Ep. 49, 4.
(4) Id.
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Toutefois, il a repris contact avec le monde et sa corres* pondance de plus en plus active va le tenir dès lors en communication constante avec TOccident et surtout avec ce foyer de lumière et de passion qu'est la capitale latine et catholique. Chemin faisant, inquiet de ce retour offensif et de cette réaction audacieuse contre la morale ascétique, il saisit toutes les occasions d'en rappeler les principes et d'en formuler les préceptes. 11 assume la tâche de diriger les plus saintes consciences du monde jusque dans les pays barbares. Deux lettres célèbres portent au loin l'autorité de sa parole : l'une adressée à Népotien, neveu de son ami Héliodore, vers 394-5; l'autre à Héliodore sur la mort de ce jeune prêtre en 396. La première, sollicitée par Népotien (1), est une règle à l'usage des clercs, non seulement dans l'exercice de leurs fonctions, mais dans les plus menus détails des relations sociales et de la vie quotidienne. C'est en même temps une nouvelle charge contre des clercs mondains, avec un rappel des campagnes précédentes. L'autre est à la fois une consolation et un éloge, œuvre remarquable et d'une belle tenue classique, mais toute voilée de mélancolie, toute empreinte de tristesse. Hélas, ce ne sont pas seulement les misères du temps, les guerres incessantes des Alpes à Constantinople, la barbarie prête à renverser l'Empire romain qui le font gémir sur la vanité de la vie. Dans cette confidence de cœur à cœur à un vieil ami, il y a plus que la douleur, il y a je ne sais quelle lassitude, quel accablement et on y désirerait presque un peu plus de résignation.
A la veille du danger qui le menace, il semble que s'il est toujours prêt à lutter vaillamment, il appréhende
(i)Ep.52, 17.
l'avenir. Son aventure dans l'affaire de Jovinien a donné le coup de fouet à ses ennemis et l'a mis lui-même en éveil. Il a mesuré la ténacité de leur haine et il sait qu'elle ne reculera pas devant les pires attentats. Il y a dès lors à Rome un parti acharné à sa perte, insaisissable et sans scrupule, fort d'une coalition de tous ses ennemis particuliers et de tout ce monde de clercs et de laïques dont il a flétri si rudement les mœurs, d'autant plus à craindre qu'il s'est assuré l'adhésion ou la neutralité favorable de croyants sincères et simples, inquiets du trouble qui plane sur leurs vieux livres erronés, hostiles à toute innovation comme à toute importation d'Orient, aux sévérités de l'ascétisme aussi bien qu'aux hardiesses de la science hellénique. Ressentiments contre sa personne, campagnes contre son œuvre scripturaire et son œuvre ascétique tendent déjà lors de cette alerte à converger en un assaut général. A l'heure où il descend dans l'arène pour combattre l'hérésie, par derrière on le suspecte^ on l'attaque. On a prononcé les noms de Montan, de Tatien; on l'a compromis avec Tertullien; ses amis l'ont prévenu à temps, la rapidité et la netteté de ses déclarations l'ont sauvé; la calomnie n'a pas eu le temps de prendre corps; il en reste toutefois des fragments épars et une impression que des mains savantes pourront utiliser au premier jour. Qui sait si l'occasion ne s'en présentera pas bientôt. Jérôme est un homme public par toute sa pensée, par toutes ses actions, par tous ses travaux, par toutes ses paroles; il est exposé au jugement de Rome et il s'y livre désormais sans réserve. Ses adversaires se sont essayés dans cette affaire : ils réussiront mieux quand ils trouveront un nom pour se couvrir et une machine de guerre à dresser contre leur ennemi commun.
Si les Préfaces nous permettent de suivre jusque-là cette
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hostilité continue, le livre contre Jovinien, V Apologétique à Pammaque, la lettre à Domnion sont des témoins de cette première lutte qui prélude à l'autre. Polémiste, Jérôme aime les situations nettes; ni sa foi, ni sa nature ne s'accommodent des demi-mesures et des faux-fuyants. Appuyé sur une conviction inébranlable et une science solide, il entre bravement dans la mêlée. Il se fait un point d'honneur de démasquer l'erreur et de flageller le vice; il revendique son franc parler et le droit d'appeler les choses et les gens par leurs noms. Son caractère personnel, entier, passionné, apparaît dans cette provocation superbe et loyale à ses adversaires, dans les violences qui échappent à l'écrivain et jusque dans cette tactique d'érudit qui discute les textes pied à pied, corps à corps. L'indignation de sa foi révoltée et de son âme ardente, l'ironie amère de son esprit élevé et de son cœur délicat, le dédain du lettré pour l'ignorance prétentieuse donnent un singulier attrait à son Apologétique et à sa lettre à Domnion. Ces qualités qu'il a possédées au plus haut point, aussi bien que la tendresse du cœur et la poésie de l'imagination, vont éclater surtout dans la violente polémique qui l'arrachera pendant de longues années à son œuvre et qui absorbera bientôt toutes les énergies de son âme.