CHAPITRE m
LA QUERELLE ORIGENISTE
La querelle origéniste fut l'occasion du plus formidable assaut que Jérôme ait eu à repousser. Pour comprendre comment cette querelle transportée d'Orient en Occident eut pour théâtre Rome, pour protagonistes Jérôme et Rufîn et se circonscrivit dans le duel de ces deux hommes, il est nécessaire de remonter à ses origines et de rappeler ce que fut l'origénisme (l).
L'œuvre d'Origène est immense et, que l'on considère ses Hcxaples, ses travaux d'exégèse sacrée (2), son Contre Celse, son Livre des Principes^ sans parler des Siromates dont nous n'avons qu'une faible idée, elle porte la marque d'une puissance de travail, d'une richesse d'érudition, d'une faculté d'intuition également générales. L'origi-
(1) Cf. Denis. De la philosophie d'Origène.
(2) Scholies, Homélies et Tomes. Cf. Jérôme. In Jer. et in Ez. prœf.
nalité en est surtout dans une harmonie naturelle et intime entre l'hellénisme et le christianisme. Cette harmonie, Origène l'établit et la défendit contre Gelse (1), elle présida à ses études scripturaires, à sa méthode et à ses constructions spéculatives. Fidèle à la théorie clémentine de l'initiation progressive du paganisme à la vérité, il mettait son exégèse savante et subtile à la base de cette réconciliation du passé et du présent et fondait la théologie sur l'accord des données de la révélation et des investigations de la philosophie. Prenant de là son essor, sa pensée se donnait carrière en toute liberté dans des tBUvres personnelles et dogmatiques, où, touchant à toutes les parties du dogme chrétien^ Trinité, rapport du verbe avec Dieu, chute originelle, incarnation et rédemption, origine et nature de l'âme, résurrection, sanctions éternelles, elle les pénétrait et les vivifiait de toutes les clartés de la raison grecque. Ce fut sa gloire en effet de réaliser dans la mesure du possible cette union de la sagesse antique et de la prédication évangélique que le gnosticisme téméraire avait vaguement entrevue à travers mille erreurs et que les Pantène et les Clément avaient poursuivie à la fois avec tant de hardiesse et de prudence, et, si l'ensemble de son œuvre apparaît à nos yeux sous le double aspect de travaux d'érudition et de spéculations dogmatiques, en elle-même et dans sa conception intime elle est une et se résume dans un prodigieux essai de synthèse entre la raison et la foi (2) : les Hexaples et les Commentaires de l'Ecriture sont le fondement des Principes,
Malheureusement, cette œuvre portait en elle-même deux germes de caducité qui se développèrent aussitôt. La
(1) Eusèbe. H. E., VI, 19.
(2) Cf. Ep. 96 (1" Paschale de Théophile).
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base manquait de solidité ; la science d'Origène était plus étendue que profonde ; son esprit audacieux avait bâti trop vite et trop légèrement sur des textes mal assurés et insuffisamment expliqués. Il lui avait manqué en dépit de son immense savoir, de sa subtile et compréhensive intelligence, d'être le cerveau d'airain et de diamant (1) que ses admirateurs célébraient en lui. Dans sa hâte d'atteindre aux raisons dernières, son exégèse faisait souvent trop bon marché du sens littéral et historique des Livres Saints pour en dégager l'interprétation allégorique au risque de se laisser égarer par le mirage des réminiscences de la philosophie profane, et, pour avoir dédaigné de toucher terre, elle n'avait pas pu soutenir son vol (2). D'autre part, si ce rare génie fut capable d'un si vaste dessein, il vint trop tôt pour l'accomplir avec succès. Les dogmes chrétiens n'étaient pas encore définis avec assez de précision au milieu du m* siècle pour qu'on pût entreprendre ainsi sur eux. Origène contribua plus qu'aucun autre des Pères à avancer l'heure de la fixation de ces dogmes et à déterminer en particulier pour les grands ouvriers du iv* siècle les éléments de la Trinité (3) ; mais, à mesure que l'orthodoxie allait s'affirmer dans des définitions plus positives, son œuvre indécise devait du même coup s'en distinguer davantage (4). La contribution
(1) C'est sous ces noms d'à8a|jiavTtoç et de )(aXx£vxepoc que Jérôme le désigne souvent. Mais, si Photius (Bib. cod., GXVII) nous dit qu'Origène les devait à ses « raisonnements d'airain », Jérôme ne les entend que de sa puissance de travail et de son érudition ; cf. Ep. 33, adPaulam.
(2) Jer. Orig. homil. in Ez. et in Jer. transi, prœf. : In quo opère loto ingenii sui vêla spirantibus veniis dédit et recedens a terra in médium pe~ lagus aufugit.
(3) Denis. Op. cit.
(4) Jérôme l'a bien compris. Ap. TI, 4. Fieri potest ut, antequam Arius nasceretury innocentes quœdam et minus caute locutisint...
i06 SAINT JEROME ET SES ENNEMIS
même qu'il aura apportée au progrès de tel ou tel dogme^ sera interprétée dans un sens hérétique et contre lui 1© jour où ce dogme sera formulé. C'est que l'historien et le théologien se placent pour juger à deux points de vue différents et que, si l'un s'attache à délimiter seulement la part qui revient à chacun dans le développement général de la dogmatique, l'autre mesure l'écart qui sépare à un moment donné toute pensée individuelle de la doctrine orthodoxe et condame les résultats provisoires de toute investigation particulière au nom même des vérités définitives qu'elle a contribué à découvrir.
C'est au cours de ce iv® siècle qui débute avec le concile de Nicée (325) et qui, de déclaration en déclaration, de symbole en symbole, s'achève avec la formule à peu près arrêtée du symbole catholique (1), que cette hétérodoxie d'Origène s'accuse jusqu'à prendre en Orient la forme d'une tendance et bientôt d'une doctrine hérétique» De son vivant, il avait déjà soulevé des discussions passionnées et l'autorité ecclésiastique l'avait frappé sans ménagement. L'évêque Demetrios l'avait chassé d'Alexandrie même en 231 et, enchérissant encore sur les décisions de son synode, lui avait interdit le sacerdoce (2). Après sa mort (253) son œuvre s'était disloquée. La partie érudite conserve en principe sa valeur et reste le modèle de l'exégèse sacrée ; la partie dogmatique perd chaque jour de son crédit dans l'Eglise. L'auteur est envisagé tour à tour, suivant les temps et suivant les lieux, comme le Docteur de l'Eglise, comme le « second Maître après les
(1) Michel Nicolas. Le symbole des Apôtres, Paris, 1867. — C. Whitaker. A sketch of Rufinus and his times with the text of his Commentary on the Apostles* creed. Cambridge, 1887.
(2) Photius. Bibl. Cod., XVIII; cf. Hefele. H, des Conciles, Liv. I.
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Apôtres (1), ou comme hérétique : dansTOccident (2) qui ne peut pas apprécier ses travaux, son nom n'inspire qu'horreur et méfiance. Alors que le iv^ siècle tout entier procède de son esprit et de sa méthode exégétique; alors que, après les Eusèbe et les Pamphile qui l'ont défendu après sa mort contre Méthodios de Tyr, les Athanase, les Didyme, les Grégoire de Nazianze, les Grégoire, de Nysse, les Basile, les Ghrysostome en Orient, les Hilaire, les Ambroise, et surtout les Jérôme et les Rufin en Occident vulgarisent et continuent son œuvre, la fixation du dogme à Nicée et à Gonstantinople fournit une règle rigide et formelle à laquelle l'orthodoxie peut désormais ramener les idées d'Origène et les juger sévèrement. De plus, comme il arrive, de prétendus disciples, incapables de comprendre la généreuse intelligence du Maître, ou des hérétiques trop habiles pour ne pas le tirer à eux s'autorisent délibérément de son nom pour renouveler les erreurs gnostiques, tandis que, d'autre part, les esprits timides, étroits et routiniers condamnent la hardiesse de sa libre spéculation. G'estd'un côté le cas des moines de Nitrie ; de l'autre, le cas des moines anthropomorphites et grossiers de la Thébaïde, ainsi que des ultra-orthodoxes de Rome (3). Après la tourmente arienne qui absorba l'attention de toute la chrétienté, Origène occupe la première place dans la pensée chrétienne ; mais, s'il reste pour l'érudition sacrée le modèle et la source de toute science, au regard de la foi, pour les croyants alarmés par le danger que l'Eglise vient de courir, il est devenu le
(1) Nom. hebr. prxf.
(2) Lettre de Demetrios au pape Fabius.
(3) Des fanatiques grossiers (fœdi) procédant d'un autre Maître du même nom contribuaient encore à le rendre odieux : Théophile les range avec perfidie parmi les disciples d'Origène dans ses Paschales (Huet. Orig., I, 7).
principe et le Maître de l'hérésie : Arii pater, va dire Epiphane, et aliarum hœreseon radix et pareils (1).
C'est ainsi que peu à peu l'origénisme prit corps. A mesure que s'accentuait l'hétérodoxie du Maître, ses tentatives loyales d'explication sur les points essentiels de la foi se cristallisaient peu à peu dans un système de thèses contraires à cette foi désormais définie. 11 subissait le sort des génies initiateurs : une fois le but atteint par leur efTort, l'ingratitude des hommes et des choses leur fait un grief de n'y être point arrivés d'abord et tout seuls. Imperfections, obscurités d'expression, hardiesses d'une pensée qui, malgré elle, dépasse quelquefois le but visé, on donnait à cette poussière d'idées, résidu de sa spéculation, une cohésion qu'elle n'avait pas et on l'érigeait en doctrine sous le nom d'origénisme. En Orient, Epiphane est à la fin du iv° siècle, plus encore qu'Athanase avant lui, le représentant de cette orthodoxie scrupuleuse et stricte qui barre la route aux témérités de l'esprit hellénique (2). Le célèbre chasseur d'hérésies avait écrit en 376 son fameux iravapiov ou antidote (3) oùil énumérait sous quatrevingts chefs les hérésies connues jusqu'à lui : il en découvrait jusque dans les écoles philosophiques de l'antiquité, L'origénisme y était en bonne place et voici les quatre principales erreurs imputées communément à cette doctrine, telles qu'on les trouve dans ce Panarion (4) complété lui-même par la lettre qu'Epiphane (5) écrivit sur ce
(1) Jér. Ep. 5J, 3. Epiphanii.
(2) Renan l'a caricaturé. VEglise chr.j VIII. « Rigoureux inquisiteur d'hérésies qui cherche tous les moyens (?) d'enrichir son catalogue d'hérésies en faisant deux ou trois sectes avec une seule. »
(3) Cf. Anacephalaeosis en tête. Epiphane explique ce mot dans le sens de trousse médicale contre les morsures des reptiles de l'hérésie.