P. G. XLI, II
(o) Jér. Ep. 51 ; cf. Ep. 124, ad Avit.
LA QUERELLE ORIGÉNISTE 109
point vers Tépoque où nous sommes à Tévêque de Jérusalem.
1° Erreur sur la Trinité,
On ajustement reconnu (1) la part qui revient à Origène dans l'élaboration du dogme trinitaire; mais, si poursuivant l'œuvre de Clément, il avait établi définitivement la coéternité des trois personnes^ il n'était point parvenu à donner une expression aussi nette à l'égalité dans l'unité substantielle que le Concile de Nicée promulgua plus tard contre Arius. Aussi la controverse sur la divinité du Christ souligna cette grave imprécision de sa doctrine et, une fois que toute la chrétienté eut adhéré au dogme défini (2)^ il se trouva incriminé d'y contredire pour avoir prétendu que le Fils est inférieur au Père et le Saint-Esprit au Fils. On vit non sans raison dans le fond de sa pensée une subordination de nature entre les trois personnes et Epiphane résumait à merveille dans sa sentence le sentiment général : Arius est un fils d'Origène {Arii pater).
2° Erreur sur F origine et la nature de l'âme.
Origine s'était plu à traiter particulièrement cette question si importante et si longuement discutée par la philosophie. Trois doctrines étaient en présence : l'une voulait que les âmes fussent créées de toute éternité ou du moins toutes ensemble et du même geste divin à l'origine même des choses ; le créationisme faisait créer chacune d'elle au moment de la naissance ; enfin, le traducianisme les voyait sortir les unes des autres par une génération semblable à celle des corps eux-mêmes. D'une intelligence trop subtile pour admettre le traducianisme et dominé d'ailleurs par la métaphysique platonicienne, Origène croyait à la préexistence de l'esprit, essence de la créature raisonnable^
(1) Denis. Op. cit. ; Princ. I; Ep. 51, 4.
(2) Ap. II, 4, hoc toto jam credente mundo.
et, jouant sur les mots, il reconnaissait dans l'âme (^uxr;) cet esprit refroidi {^'^xp^^), congelé pour ainsi dire par l'emprise de la matière, fruit elle-même et rançon du péché. Dès lors, il concevait la vie spirituelle comme une libération progressive des âmes par une série d'épurations à travers des mondes nouveaux jusqu'au jour où les esprits débarrassés des dernières souillures reprendront leurs places dans Tordre universel définitivement rétabli (1). Cette théorie, si élevée qu'elle fût, n'allait à rien moins qu'à ruiner les deux colonnes du Christianisme, les dogmes du péché originel et de la Rédemption par le Dieu fait homme. Le fait est que dans la théologie d'Origène la Rédemption et Tlncarnation se trouvent devenir un élément accessoire au lieu de rester la clef de voûte de l'édifice chrétien, et si, depuis la victoire d'Athanase et le concile de Nicée, il n'y avait plus lieu de craindre pour ces croyances essentielles, ce grave problème de l'âme n'en restait pas moins obscur et cette théorie était devenue singulièrement suspecte.
30 Erreur sur la résurrection de la chair.
Les idées d'Origène ne s'enchaînent pas avec rigueur, mais elles se tiennent (2). La croyance à la résurrection de la chair à laquelle les esprits helléniques avaient toujours répugné et qu'ils acceptaient dans sa formule littérale, sinon dans son sens précis, ne cadrait guère avec sa conception de l'origine et de la nature de l'âme. Or, le dogme de la résurrection de la chair était un des plus anciens et des plus universellement admis. 11 fait partie de tous les symboles grecs et latins, orientaux et occidentaux,
(1) Ap. I, 20. La pluralité des mondes.
(2) Dans le texte que nous avons, les développements sont soigneusement reliés par des particules conjonctives : c'est sans doute l'œuvre propre de Rufin.
LA QUERELLE ORIGENISTE lll
sauf du symbole de l'Eglise copte (1) : toutefois, si cette exception procède de la tendance spiritualiste de l'Eglise d'Alexandrie, le symbole alexandrin, qui n'est sans doute pas autre que le symbole oriental dont parle Rufin, contenait aussi cet article au iv® siècle. L'Occident se montrait incapable de concevoir une existence purement spirituelle après la mort : l'Eglise d'Aquilée avait même fait précéder dans le symbole latin le mot Garnis du pronom Eujiis pour qu'il fût bien entendu que c'est avec le corps actuel, tel qu'il est dans la vie présente, que nous devons ressusciter. Origène déclarait avec saint Paul que sans doute le corps ressuscitera, mais il ajoutait comme l'Apôtre dans son langage mystérieux et sublime que, semé corruptible, il ressuscitera incorruptible. En réalité, il arrivait à le spiritualiser et à le subtiliser si bien qu'il n'y restait plus un atome de matière. Ainsi cette conception indécise qui s'était accusée dans le sens spiritualiste chez la plupart de ses disciples avait fait considérer sa doctrine sur ce point comme contradictoire au dogme de la résurrection de la chair.
m 4"^ Erreur sur la fin dernière du monde.
P Sa conception cosmologique l'amenait enfin à rejeter l'éternité des peines et à promettre à la fin des siècles une réhabilitation universelle dont il n'excluait ni Satan, ni les anges déchus, créatures raisonnables qui ont péché comme nous et qui expient leurs fautes dans des corps plus subtils. L'harmonie du monde spirituel doit se rétablir dans son intégrité : c'est la fin et la raison d'être des mondes présents : la matière est l'effet du péché, elle est aussi la condition de l'expiation ; elle disparaîtra avec cette réhabilitation finale de tous les esprits coupables.
(1) Débris de l'Eglise d'Orient isolé par l'invasion musulmane. Le patriarche copte conserve le titre de métropolitain d'Alexandrie.
A ces quatre chefs d'hérésie, s'ajoutaient les excès d'une interprétation trop libre des Livres Saints. Origène professait que, si l'Ecriture n'offre pas toujours un sens matériel, littéral ou historique, elle cache toujours un sens spirituel, pneumatique ou mystique, et c'est ce sens que son exégèse s'était proposé de découvrir à tout prix et le plus souvent au mépris du premier. Quand on songe que le Maître n'hésitait point à voir par exemple de pures allégories dans la Genèse, on peut juger du danger que pouvait présenter l'usage d'une pareille méthode dans les mains d'un disciple ignorant ou de mauvaise foi.
Un jour viendra aussi, quand le danger du pélagianisme forcera l'Eglise à définir la notion de la grâce, où on relèvera contre lui sa fière revendication du libre arbitre. Mais, à l'époque où nous sommes, tout Torigénisme tourne autour des vérités récemment discutées. C'est un ensemble de thèses hétérodoxes sur l'égalité des personnes divines, l'origine et la nature de l'âme, la résurrection de la chair, les sanctions dernières, et en même temps sur la méthode d'interprétation de l'Ecriture. Plus encore qu'une hérésie particulière, c'est l'hérésie même en tant que la pensée dépasse les limites de la foi dans ses investigations sur les points définis, et on comprend qu^Epiphane se soit écrié : « Si l'Eglise a condamné tant d'hérétiques pour un ou deux mots contraires à la foi, combien n'a-ton pas raison de tenir pour hérétique un homme qui a imaginé tant d'idées qui ne lui sont pas moins contraires ? (1) ».
En dépit de la persécution de Démétrios, Origène était resté le Docteur de l'Orient. Il avait passé ses vingt-trois dernières années en Palestine dans l'intimité du métropo-
(1) Jér. Ep. 51, 6. Cité Ap. III, 23.
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litain de Gésarée qui l'avait ordonné et de son disciple révêque de Jérusalem, Alexandre. Son influence n'avait pas cessé de s'exercer depuis en Egypte, en Palestine; tous les Pères grecs du iv° siècle l'avaient subie. Ses disciples, Héraclas, Denys, occupent après la mort de Démétrios le siège épiscopal d'Alexandrie ; son esprit anime toujours l'école catéchétique : Didyme, le Voyant aveugle, la dirige pendant plus d'un demi-siècle jusqu'en 395 et méritera un jour de partager la réprobation qui frappera son Maître. Les couvents de Nitrie se flattent de conserver sa doctrine et son inspiration. Clergé et moines sont tous plus ou moins imbus d'origénisme de Gésarée et de Jérusalem jusqu'à Alexandrie quand Rufin et Mélanie arrivent en Orient en 372.
Né aux environs d'Aquilée, Rufin s'y était lié jadis avec Jérôme. Le mouvement monastiqueprovoquépar le séjour d'Athanase en Occident s'était propagé dans cette grande ville, et, tous deux, ils faisaient partie d'une communauté de jeunes gens épris d'une belle ferveur pour la vie religieuse. Un orage qui reste inexpliqué pour nous, vint tout à coup disperser les ascètes vers 370 (1). Chromace, déjà prêtre, resta à Aquilée dont il devint plus tard évêque; Bonose se retira dans la solitude ; Jérôme partit en Syrie avec Innocent et Héliodore; quant à Rufin, il suivit un certain Hylas, attaché à Mélanie, la riche patricienne qui donnait à Rome le modèle de la vie sainte. Esprit curieux et fervent adepte de l'ascétisme, il devint aussitôt son directeur de conscience et, quand la mort prématurée de son mari la libéra, comme elle disait, des soucis terrestres, Rufin s'embarqua avec elle pour l'Orient. Arrivés en Egypte en 372(2), ils visitèrent les monastères et suivirent
(i) Ep. 3, 3, ad Ruf. Subitus turbo.
(2) Cf. notre De Paulini Nol. ad Sulp. Sev. Epist.
Brochet 8
les leçons de Didyme jusqu'au moment où la persécution arienne qui éclata après la mort d'Athanase (1) leur fit quitter Alexandrie; vers 374, Mélanie se retira à Diocésarée ; elle y hospitalisa jusqu'à leur rappel les moines égyptiens condamnés à l'exil et parmi lesquels se trouvait le célèbre Isidore; puis, elle s'installa à Jérusalem où Rufin la rejoignit. C'est alors que Jérôme apprit du fond de son désert l'arrivée de son ami d'Aquilée et lui témoigna son espoir de le retrouver un jour (2). Rufin avait passé six années en Egypte avant de se fixer à Jérusalem ; il y revint dans la suite pour deux années encore (3). Durant ce long séjour tant parmi les moines qu'à Alexandrie, l'organisme imprégna profondément Tesprit docile et sans originalité de cet homme qui ne devait se mettre à écrire qu'au seuil de la vieillesse et se borner, sauf VExposiiion du Sijmbole et son Apologie, à des traductions. Il se vantera plus tard de ces longues études d'Alexandrie et Jérôme se gardera bien d'y contredire : Te multo tempore Pliarus doculi (4). Il y entre même si avant dans l'intimité de Didyme que le Maître origéniste lui dédia un traité sur la mort des enfants (5). 11 s'y lia avec deux origénistes de marque, Théophile et Jean qui montèrent l'un en 385 sur le siège d'Alexandrie, l'autre en 386 sur celui de Jérusalem.
Vers 378, Rufin était donc installé à Jérusalem dans le couvent bâti par Mélanie sur le mont des Oliviers. Il n'est pas douteux que la vive intelligence et l'âme exaltée de la patricienne n'eussent été séduites aussi par la spéculation
(1) 3 mai 373.
(2) Ep. 3.
(3) Ruf. Inv. I!, 12. Ego qui sex annis commoratus sum et iterum post intervallum aliquot aliis duobus... (corr. Vall.pour diehiis).
(4) Ap. III, 29.
(5) Ap. III, 28.
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alexandrine autant que par l'ascétisme farouche des moines de Nitrie. Les Boliandistes qui la nomment au 7 janvier se refusent à l'inscrire au nombre des saints sous prétexte qu'elle est tombée dans l'erreur origéniste sous Tinfluence de Rufîn iRufino doctore). La vérité, c'est queTunetTautre y donnèrent du même coup et dès leur arrivée en Egypte. C'est Mélanie qui recueillit Evagre du Pont à Jérusalem en 382, qui le convertit à l'ascétisme et qui l'envoya en Nitrie d'où il rapporta ses œuvres suspectes (1) ; en 385 elle s'y rendit elle-même pour les funérailles du moine Pambo, et c'est sans doute à son instigation que Pallade arrivé à Jérusalem vers 383 (2) y alla faire à son tour une retraite d'instruction de neuf ans : il lui donne la place d'honneur dans son Histoire Lausiaque et associe son nom et celui de Rufm dans le même témoignage d'admiration et de reconnaissance. D'ailleurs, ils avaient trouvé le souvenir d'Origène toujours présent et sa pensée toujours vivante en Palestine. A la mort de l'évêque Cyrille, c'est Jean, leur ami, qui lui succède à l'âge de trente ans (386). Il est permis de conjecturer qu'ils n'avaient pas été sans contribuer à son élection. Mélanie, par l'autorité de son nom, par ses richesses; Rufin, par sa science, par son habileté et ses intrigues ; tous deux par leur ardeur ascétique, leur renom de sainteté, leurs vertus privées, leurs fondations dans cette ville oii affluaient des pèlerins du monde entier, s'y étaient fait sans doute une situation prépondérante. A elle seule, Mélanie avait pris sous sa protection toutes les victimes de la persécution de Valons (3) et il lui avait suffi de décliner son nom et ses titres au consulaire
(l)Pall. H. L., 86 et Till. M. E. X.
(2) Avec sainte Silvie ; cf. Rauschen. Op. cit, ; cf. aussi Erwin Preuschen : Pallade et Rufin. Giessen 1897.
(3) Paulin. Ep. 29, 11.
de Palestine pour assurer non seulement le respect de sa propre personne, mais la sécurité de tous les moines qu'elle avait emmenés avec elle. Sa réponse au magistrat témoigne de Tautorité que sa naissance lui valait dans cette province lointRine autant que de la fierté orgueilleuse qui se dissimulait mal sous la robe de bure de cette nonne patricienne : « Voilà de qui je suis fiUe, voilà de qui je suis femme. Aujourd'hui je suis la servante du Christ. Ne vous laissez pas tromper par l'humilité de mon extérieur jusqu'à me mépriser. Je peux me redresser à mon tour et de toute ma taille. Vous ne pouvez ni m'effrayer, ni toucher à ma personne non plus qu'à mes biens. Si j'ai tenu à vous dire qui je suis, c'est que je ne voulais pas que l'ignorance vous conduisît à quelque fausse démarche (1) ». On sait que son arrivée en Palestine avait fait grand bruit et que la nouvelle s'en était répandue jusqu'en Syrie. L'évêque était donc étroitement lié avec ses illustres et riches paroissiens ; il semble même avoir été à leur discrétion. Cet homme ambitieux, très personnel, qui n'était pas insensible aux avantages du pouvoir et des biens matériels, se trouvait nécessairement leur obligé ; c'est à leur influence qu'il dut en particulier le retour de quatre cents moines qui s'étaient soustraits à son autorité à la suite du schisme d'Antioche ; c'est lui qui ordonna Rufm entre 388 et 394 (2) ; enfin, tous trois, ils communiaient ensemble dans la même indulgence, sinon dans le même prosélytisme pour la doctrine origéniste.
A leur arrivée en Palestine en 386, Jérôme et Paule se trouvèrent donc en face d'une des citadelles de Torigénisme en Orient, où la controverse un instant suspendue
(2) Pall. H. L., 117 ; cf. Paul. Ep. 29, passim,
(1) La première mention de Rufin comme prêtre se trouve dans la •lettre d'Epiphane à Jean de Jérusalem en 394. Jér. Ep. 51, 2 et 6.
LA QUEKELLE ORIGENISTE ilT
par l'âpreté de la lutte contre les Ariens, subsistait toujours à l'état latent. Sans doute, il faut voir déjà dans une méfiance à l'égard des opinions de Mélanie et de Rufin autant que dans une jalousie assez naturelle entre les nouveaux arrivants et les premiers occupants, l'explication de ce fait singulier que, au lieu de s'installer auprès de son ami et de la glorieuse initiatrice du mouvement monastique à Rome, parente d'ailleurs de Paule, ils s'arrêtèrent aux portes de Jérusalem. Dès le début, les relations des uns et des autres semblent n'avoir été ni cordiales ni suivies. Dans la lettre que Paule et Eustochie écrivirent à Marcelle à leur arrivée, elles ne mentionnent même pas Mélanie dont l'histoire est légendaire dans la capitale latine. Toutefois, de ce que Jérôme ne fait pas place à Rufin dans son De Vins écrit en 392 alors que dans sa Chronique il l'a nommé parmi les saints d'Aquilée, il ne faut pas conclure à un indice ou à une cause de refroidissement entre les deux anciens amis, car Rufin n'avait sans doute encore rien écrit à l'époque du De Vins. Mais si nous avons plus d'une preuve que Jérôme restait fidèle au désert à leur vieille amitié, rien ne fait croire que Rufin eût conservé de son côté les mômes sentiments ni même qu'il eût répondu à Favance affectueuse du solitaire de Chalcis (1) ; au contraire, il n'y a pas trace de correspondance ni de rapports entre eux, à part la lettre de Jérôme et la mention de la Chronique, de 372 à 386. A partir de cette date et malgré leur voisinage, nous n'avons pas non plus trace d'une reprise d'amitié, sinon de relations, entre les deux moines. Quant à Paule, elle ne dut pas s'accommoder du caractère dur et hautain de Mélanie ; l'écho des médisances et des coteries de Rome
(1) Cf. Ep. 3, 5, 6. Inv. I, 3.
118 SAINT JÉRÔME ET SES ENNEMIS m
mit sans doute dès le début une certaine froideur entre elles; enfin Mélanie ne se sentait-elle pas diminuée et presque offensée dans son prestige par l'arrivée de cette descendante des Scipions qui allait rivaliser avec elle de sainteté et de générosité charitable. Quant à Rufin, on ne saurait dire s'il fit jamais bon visage à son voisin. Tillemont fait état de la lettre où Augustin célèbre leur amitié fameuse vers la fin de la querelle; mais Augustin ne connaît pas les événements de Palestine, il n'est que l'écho de la légende de la communauté d'Aquilée, sinon des lettres de Jérôme à Rufin et à Florentins. La meilleure preuve qu'il n'y a eu à aucun moment de liaison intime entre Jérôme et Rufin en Palestine, c'est que dans ses reproches de parjure et de trahison à l'adresse de son adversaire, Rufin n'invoquera que les services de copie que lui ont rendus ses moines des Oliviers : dans le cas contraire, il aurait trouvé mieux ou du moins autre chose ! Pour toutes ces raisons, Jérôme et Paule semblent donc dès leur arrivée à Bethléem observer la plus grande réserve vis-à-vis de Jérusalem; dès le premier jour de part et d'autre on s'observe et on se tient sur la défensive.
Un incident assez obscur vient bientôt faire éclater cette divergence d'humeur et de pensée. Vers 393, un certain Aterbius arriva un beau jour en Palestine et, sans que nous sachions dans quelles conditions ni par quels moyens, exigea une déclaration de Jérôme et de Rufin sinon de Jean lui-même, surl'origénisme (1). Jérôme, qui n'avait jamais dissimulé son admiration pour les travaux critiques et exégétiques d'Origène et qui se glorifiait de suivre ce Maître dans sa traduction et ses Commentaires, ne s'était jamais arrêté ni même intéressé à ses œuvres
(1) Cf. Ap. III, 33.
LA QUERELLE ORIGENISTE 119
dogmatiques et son orthodoxie ne semble pas avoir fait question jusque-là pour lui. Repris d'ailleurs et occupé par les études que Jovinien venait de troubler trop longtemps, il obtempéra aussitôt à la sommation d'Aterbius et condamna d'emblée les erreurs attribuées àOrigène(l), sans penser que cette sentence pût atteindre en quoi que ce fût la science et l'autorité de Texégète. Il en fut autrement de Rufin et l'importance qu'il attacha à la démonstration d'Aterbius aussi bien que l'attitude qu'il prit d'abord dans l'affaire sont significatives. Pris, dira plus tard son adversaire, entre la nécessité de condamner l'origénisme contre ses propres sentiments ou de faire publiquement profession d'hérésie, il n'eut pas le courage (2) de recevoir Aterbius. 11 ferma sa porte. L'autre cria fort à Jérusalem, fit scandale ; mais il dut partir de peur des coups de bâton : Rufin lui préparait une réponse qui n'eût pas été de son goût (3). Cet étrange incident n'est expliqué ni par l'un, ni par l'autre. Il est certain toutefois que ia propagande origéniste manifestait une certeiine activité en Palestine vers cette époque. Nous avons sur ce fait un témoignage à demi-mot, mais assez grave dans l'Epitaphede sainte Paule : une tentative hérétique fut faite auprès d'elle à l'insu de Jérôme luimême et la résistance qu'elle opposa lui valut l'inimitié et les persécutions des origénistes (4). Les allusions voilées et maussades de Pallade à cette tentative et à l'intervention salutaire de Jérôme confirment cette entreprise audacieuse sans Téclaircir davantage. 11 se pourrait
(1) Id. Dogmata Origenis. . (2) Id. non ausus est.
(3) là. Aterbius contra te latrabat Hier osoly mis ; et, nisi cito abiisset, sensisset baculum non litterarum, sed dexterse tuse^ quo tu canes ahigere consuevisti.
(4) Ep. 108, 22; 124, 5.
que l'auteur en eût été Pallade lui-même (1) revenu vers cette époque d'Egypte (2) et qu'il eût agit de connivence avec ses Maîtres et amis, Rufm et Mélanie.
Jérôme n'avait sans doute pas attaché grande importance à la démarche d'Aterbius. Cependant le fossé était désormais creusé entre les deux amis, et cet incident fut le point de départ de leur querelle. Sa réponse avait mis Rufin dans une situation fausse : il ne devait plus le lui pardonner. Il semble bien en effet que cet Aterbius était un envoyé d'Epiphane toujours vigilant et aux aguets de tout soupçon d'hérésie. Né en Judée vers 315- 320 (3) aux environs d'Eleuthéropolis, l'évêque de Gonstantia avait fondé et dirigé un couvent pendant une trentaine d'années sur la route de Jérusalem à Hébron, au Vieil Ad ; une fois que son austérité, son zèle et sa science l'eurent fait élire métropolitain de Chypre en 367, il ne cessa de rester en relations suivies avec le Vieil Ad et de suivre de très près les événements de Palestine. L'arrivée de ses deux amis de Rome à Bethléem avait encore resserré les liens qui le rattachaient à son pays. Aussi dut-il être fort ému à la nouvelle que l'origénisme s'y développait sous les yeux bienveillants de l'évêque et s'inquiéter d'abord du danger qui menaçait son couvent. Son envoyé avait constaté par une violente réaction la présence du venin à Jérusalem ; dès son retour, l'auteur du Panarion se mit lui-même en route à plus de soixantequinze ans pour combattre le mal sur place.
Nous allons résumer rapidement les principaux épisodes de cette campagne d'Epiphane qui provoqua l'ouverture de la querelle origéniste en Palestine, en nous
(1) Hypothèse de Baronius.
(2) Rauschen. Op. cit.
(3) C'était un juif converti.
LA QUERELLE ORIGENISTE 121
attachant surtout à montrer comment Jérôme et Rufin s'y trouvèrent peu à peu engagés jusqu'à en devenir bientôt les principaux acteurs. Ces événements ne nous sont guère connus que par les récits du Contra Joamiem Hierosolymitanum (1).
^ Epiphane vint en 394 à Jérusalem, comme s'il eût profité d*un voyagea Eleuthéropolis pour rendre visite à l'évêque. C'était à Pâques. 11 descendit chez son collègue. Le lendemain, dans la chapelle du Saint-Sépulcre, il profita du sermon pour dénoncer solennellement les erreurs origénistes : Jean, surpris par ce coup droit que son hôte lui portait en pleine poitrine sans qu'il s'y fût attendu, prit la parole à l'office de l'après-midi et tonna contre les anthropomorphites : c'était le nom méprisant sous lequel on englobait tous les anti-origénistes. Epiphane se leva à son tour avec à propos et, après avoir donné à haute voix son approbation aux déclarations de Jean, il l'invita à s'associer à lui dans une condamnation commune d'Origène. « J'étais là, écrira Jérôme, je sais tout ce qui s'est passé quand l'évêque Epiphane prit la parole dans votre église contre Origène, et, sous cet illustre nom, vous accabla de ses traits. Vous cependant et votre chœur, on vous voyait rire à découvrir vos dents, contracter les narines, vous gratter la tête; vous faisiez entendre par votre attitude que le vieillard radotait... Tandis qu'une foule de tous les âges affluait sur son passage pour lui présenter les petits enfants, pour lui baiser les pieds, pour toucher la frange de ses vêtements; alors qu'il ne pouvait pas faire un pas et que le reflux du peuple l'arrêtait sur place, vous, torturé par la jalousie, vous déclamiez contre le glorieux vieillard... Rappelez-vous votre discours ce
(1) Cf. Thierry qui les a mis en œuvre dans son Saint Jérôme.
jour OÙ la foule que vous aviez convoquée à la septième heure ne restait que dans l'espoir d'entendre Epiphane après vous. Sans doute, il s'agissait des anthropomorphites ; votre indignation, votre colère éclataient contre ces gens simples, qui s'appuient sur les textes sucrés pour donner des membres à la Divinité; mais vos yeux, votre bras, votre buste tout entier se dirigeait vers le vieil évêque commepour le rendre suspectde la plus stupide des hérésies. Une fois que las, la gorge sèche, la tête fatiguée, les lèvres tremblantes encore, vous eûtes fait silence, que- vous répondit le vieux radoteur ? 11 se leva pour déclarer qu'il avait quelques mots à ajouter, il salua d'un geste l'assemblée, et voici quelles furent ses paroles : c( Dans tout ce que mon frère dans l'épiscopat et mon fils par les années vient de dire contre l'hérésie des anthropomorphites, il a bien parlé et conformément à la foi : aussi ma voix se joint à la sienne pour condamner; mais il est juste de condamner aussi, avec cette hérésie et comme elle, les opinions perverses d'Origène. Un rire général et des cris accueillirent cette réplique (1). » La guerre était déclarée; après un tel éclat en public, Jean ne pouvait pas se dérober : il fallait rompre sur le champ. Epiphane, après une nouvelle tentative pour arracher une profession de foi à l'évêque, quitta la ville en pleine nuit et vint se retirer au monastère de Bethléem. Là, il invita les moines à cesser leur communion avec Jérusalem, et, pour qu'ils n'eussent aucun prétexte à lui opposer, une fois rentré à Eleuthéropolis, il fit venir Paulinien, le frère de Jérôme, et l'ordonna de force pour les besoins de la communauté. La rupture est dès lors accomplie. Confirmé dans l'attitude qu'il avait prise vis-à-vis d'Aterbius par le refus de Jçan
(1) c. Joan, a. ,
LA QUERELLE ORIGENISTE 123
et de Rufin de condamner Torigénisme, éclairé sans doute sur la gravité du péril par l'implacable Epiphane, dont il subit manifestement l'influence, indigné aussi de l'accueil fait au vieil évêque, Jérôme se trouva peu à peu enveloppé dans la querelle : l'ordination de Paulinien acheva de l'y compromettre. Puis, Epiphane rentré à Chypre, il resta seul en face des origénistes et seul à porter le poids du ressentiment de Rufm aussi bien que de la colère de Jean furieux du scandale soulevé dans son église, de sa mise à l'index et surtout de l'ordination de Paulinien par un évêque étranger.
Soucieux avant tout de l'intégrité de l'orthodoxie, Jérôme se rangeait à Tavis d'Epiphane; toutefois il n'avait pris aucune part à l'ordination de son frère et c'est sur son refus d'officier et à son insu qu'Epiphane l'avait faite ; mais il avait beau user de prudence et de tempérament dans cette situation délicate^ il lui était difficile de ne pas donner prise tôt ou tard à l'irritation de l'un ou de Tautre. L'occasion se présenta bientôt. Avant son départ, Epiphane avait écrit à Jean une lettre ouverte (1) qui avait eu grand succès. « On s'en arrachait les exemplaires dans toute la Palestine... Elle était dans toutes les bouches; esprits cultivés, gens sans instruction, la sûreté de la doctrine autant que la pureté du style en faisaient l'admiration de tout le monde (2). » L'auteur y expliquait et justifiait ses actes, ne traitait pas Jean d'hérétique, mais le mettait en demeure de se prononcer clairement sur les points principaux de l'origénisme, au risque, s'il ne le faisait pas, d'être considéré comme tel. C'était une sommation par écrit et une menace publique d'excommunication. De plus, il ne manquait pas d'associer au nom de
(1) Jér. Ep. 51. Epiph. ad Joan.
(2) Ep. 57, 2.
l'évêque celui de son ami : « Que Dieu, disait-il, vous garde, mon frère, ainsi que le peuple chrétien qui vous est confié et tous vos frères, mais en particulier le prêtre Rufm, de l'hérésie d'Origène ainsi que des autres hérésies et de la perdition I » Tout en affectant l'indulgence, il n'en mettait pas moins Jean sur la sellette, il lui posait des questions précises, et Tinvitait expressément à la pénitence. Le bruit soulevé par cette nouvelle dénonciation exaspéra les deux intéressés. Mais, comment répondre sans désavouer publiquement Origène? Car on ne leur demandait pas autre chose. Le cas était embarrassant : Epiphane avait touché juste et la question était désormais posée devant l'opinion avec une inéluctable précision.
Le hasard les servit à point. Jérôme avait traduit cette lettre pour son ami Eusèbe de Crémone qui ne savait pas un mot de grec(l), etpeut-être aussi pour d'autres; il ne manquait pas de pèlerins occidentaux qu'il était bon de renseigner à l'occasion. Eusèbe avait eu soin, paraît-il, de mettre la traduction sous clef, quand au bout de dix-huit mois elle fut volée et portée à Jérusalem. « Un sortilège d'une nouvelle invention la fit passer de l'armoire d'Eusèbe à Jérusalem. Un pseudo-moine qui avait reçu de l'argent, comme c'est. très probable, ou qui ne fit pas payer son mauvais tour, comme son corrupteur cherche en vain à le faire croire, assuma le rôle de Judas et de traître dans l'affaire pour donner à mes adversaires l'occasion d'aboyer après moi et de me traiter de faussaire (2). » Jérôme vit plus tard dans cet acte criminel la main de Rufin (3); quoi qu'il en soit, seuls Jean et Rufm avaient intérêt à connaître cette pièce et à l'avoir en
(1) Ep. 57, 2 et 3.
(2) Ep. 57, 2.
(3) Ap. III, 4.
LA QUERELLE ORIGENISTE 125
I mains. C'était la preuve matérielle que le solitaire de Bethléem s'était associé à la campagne d'Epiphane et on présenta sans doute cette traduction à Tévêque qui ne
! pouvait pas l'entendre comme une aggravation de la lettre même, puisque le traducteur fut accusé d'avoir falsifié le texte de l'original et qu'il dut s'en défendre à Rome dans une lettre à Pammaque : c'est la lettre dite De optimo génère interpretandi(\.) connue pour les idées que l'auteur y exprime sur la traduction, mais qu'il faut se garder de juger en dehors des circonstances où elle fut écrite.
Dans ces préliminaires obscurs où se noue peu à peu une terrible intrigue contre Jérôme, cet épisode jette déjà une lumière singulière sur les agissements de Rufin envers lui. Cette lettre de 395-396 où il proteste contre le vol commis à son préjudice, se défend d'avoir destiné sa traduction à la publicité et se justifie d'avoir altéré le sens de celle d'Epiphane, nous apporte un précieux témoignage de l'accord entre les ennemis que nous avons vus à l'œuvre à Rome et ses adversaires militants de Jérusalem. Elle prouve qu'il y a partie liée entre les uns et les autres ; il y nomme en toutes lettres Mélanie et Rufin, il dénonce leurs intelligences et leurs combinaisons àlongue échéance avec les cercles des Romains à la mode contre sa personne (2). N'alla-t-on pas jusqu'à faire courir le bruit qu'Epiphane n'avait jamais écrit la lettre dénonciatrice et que l'original était l'œuvre du prétendu traducteur (3)? Ces critiques qui ne trouvent à reprocher à sa traduction que des futilités, comme la version d'un superlatif par un positif, ne sont que les agents à gage d'ennemis plus sérieux et qui voient plus loin : « Cet homme, dit-il d'un de ces
(1) Ep. 57.
(2jEp. 57, 13, (3) Ap. III, 7.
Arislarques mondains, n'est pas responsable de ses actes; il n'est qu'an masque d'emprunt, et c'est un autre que lui qui tient le rôle tragique : cest Bufin, c'est Mélanie, ses Maîtres qui ont dépensé des montagnes d'or pour lui apprendre à ne rien savoir (1). » Ces noms échappés à la plume de Jérôme .à cette date, sont un des plus importants témoignages que nous ayons sur la conduite de Rufîn vis-à-vis de lui. 11 semble que ce soit du fait même de son ancien ami et de Mélanie que la colère de Jean, âme faible, mesquine, irascible, âprement jalouse de sou autorité, retomba sur lui. Peu pressé de répondre aux sommations d'Epiphane et ne pouvant plus l'atteindre, l'évêque de Jérusalem s'en prit à son hôte et prétexta l'irrégularité de l'ordination de Paulinien, faite avant l'âge et au mépris de son pouvoir épiscopal, pour déclarer que le moine de Bethléem était en révolte contre lui. La guerre était déclarée.
L'année 395-396 est le moment aigu des représailles. A Jérusalem on usa de tous les moyens pour perdre Jérôme et même pour se débarrasser de lui, comme on avait fait à Rome. Fabiola et Océan étaient venus visiter les Lieux Saints en 395. Ils logeaient au couvent de Bethléem : on réussit à introduire dans leur appartement un mémoire (2) fait pour calomnier et discréditer leur ami. La lutte était alors si acharnée qu'on en oubliait les excursions des Barbares (3) et pourtant cette même année les Huns passaient comme un torrent sur la Palestine et les deux voyageurs épouvantés rentraient précipitamment â Rome. D'autre part, mesure inouïe, Jean avait « sollicité et
(1) Ep. 57. 12.
(2) Ap. III, 4.
(3) Ep. 66, 8, ad Pamm. de Fabiola,
LA QUERELLE ORIGENISTE 127
-obtenu » (1) un décret d'exil contre Jérôme : l'invasion «barbare et la mort subite du ministre de Théodose (2) en empêchèrent seules l'exécution. En même temps, il protestait jusqu'auprès de Sirice contre l'ordination de Paulinien et il interdisait l'entrée de son Eglise à tous ceux qui la tenaient pour valable (3). De son côté, Jérôme, sans céder sur la foi, opposait à ces violences une résignation et un esprit de conciliation héroïques pour qui connaît son caractère ; il voulait éviter le schisme à tout prix : son frère s'abstenait d'exercer le sacerdoce et se retirait à Chypre jusqu'à la fin de la querelle pour ôter à l'évêque tout prétexte de sévir, sinon de récriminer (4).
Cependant une machination plus grave était ourdie contre lui : ce fut le prélude de la manœuvre que Rufin devait bientôt reprendre en personne avec plus d'audace et de succès à Rome même. Elle fut conçue et préparée à Jérusalem. Epiphane gardait le silence depuis la rupture (3) ; il attendait toujours la réponse qui ne venait pas. On avait beau jeu à s'attaquer à Jérôme maintenant qu'il était seul. Il n'avait pas cessé jusqu'ici et à toute occasion de prôner Origène ; il l'avait traduit, pris pour modèle : pourquoi ne Faccuserait-on pas à son tour d'origénisme tout en faisant une feinte de satisfaction aux exigences d'Epiphane? L'arrivée de Vigilance, envoyé par Paulin de Noie à Bethléem, permit de tenter l'aventure. La conduite de Vigilance en Palestine est mal connue. Ce qu'il y a de
(1) Ep. 82, 10 et C. Joan. 43. On n'a pas expliqué ce succès de l'évêque à GonsLantinople ; toutefois il faut se rappeler que Ruffin resta en fait le seul maître de l'Orient après le départ de Théodose en 393 contre Eugène, et d'autre part que sainte Silvie, venue à Jérusalem en 383, était sa propre sœur.
(2) 25 nov. 395.
(3) C. Joan. 42.
(4) C. Joan. 41 ; Ep. 82, 8.
(5) C. Joan. 14. llle per totum exinde trienniiim suas injurias dévorât...
certain^ c'est qu'elle fat assez équivoque. Tandis qu'il faisait bonne figure à son hôte jusqu'à applaudir avec enthousiasme à ses allocutions religieuses ou exégétiques, il se prêtait à Jérusalem aux intrigues de ses ennemis. Jérôme s'en plaint vivement à Paulin, mais sans rien articuler de précis parce qu'il a pardonné et qu'il ne veut « blesser personne » (1). Plus tard, il n'hésitera pas à déclarer qu'il agissait à l'instigation de Rufm (2). Cependant, à peine de retour en Italie, Vigilance prétendit dans un pamphlet que Jérôme donnait dans l'origénisme et le bruit prit assez de consistance pour que l'intéressé jugeât nécessaire de protester. Quel est l'hérétique, quel est l'orthodoxe de nous deux, luidemande-t-il? Ego hœreticus an tu orthodoxusl (3) L'intérêt de sa lettre à Vigilance est de tixer le moment où le disciple latin d'Origène fait deux parts dans son œuvre et prend position contre le théologien téméraire qu'il a ignoré jusqu'alors ; le mot décisif est prononcé : Jérôme a mesuré toute la gravité de la doctrine origéniste : c'est une hérésie (4). Quant à lui, il renvoie à ses Commentaires sur rEcclésiaste et sur VEpître aux Ephésiens pour montrer que dès sa jeunesse il ne s'est jamais laissé entraîner par qui que ce fût à adhérer à une opinion suspecte. Il dénonce le sophisme du pamphlétaire : l'œuvre d'Origène est double, et il faut distinguer de son œuvre personnelle, dogmatique et caduque, l'œ.uvre d'érudition qui reste acquise. C'est celle-ci seulement qu'il a vantée ; c'est d'elle qu'il s'est réclamé, et sans insister davantage^ il relève d'un ton acre et dédaigneux le caractère personnel et la
(l)Ep. 58, 11.
(2) Ap. III, 19.
(3) Ep. 61, 1.
(4) Id. 2. Origines hdereticus.
LA QUERELLE ORIGENISTE 129
faiblesse de raccusation lancée contre lui. L'affaire n'eut pas d'autre suite, mais elle préparait le terrain à l'action prochaine de Rufin. D'ailleurs, c'était si bien une tactique combinée à Jérusalem que l'évêque usait au même moment des mêmes arguments pour prouver à Théophile que son adversaire était lui-même origéniste et qu'il n'avait pas qualité pour le juger sur ce point.
Jean, en effet, en avait appelé à Alexandrie. Le siège de Jérusalem avait toujours eu une situation à part. Administrativement il relevait de Gésarée, métropole de la Palestine depuis Constantin, et, par delà Gésarée, d'Antioche, métropole de l'Orient; mais en fait depuis Tépiscopat de Gyrille il était indépendant et le concile de Ghalcédoine (1) devait bientôt ratifier cette situation en l'érigeant en patriarchat. Get appel à une juridiction dont Jérusalem ne relevait à aucun titre était fort habile de la part de Jean^ et, ajoutons-le, de Rufin. L'Egypte était divisée depuis Origène ; une grande partie du clergé et les moines de Nitrie professaient l'origénisme, tandis que le vieux parti d'Athanase et de Pacôme, allié de Rome, inclinait au pur réalisme et à l'anthropomorphisme. Les premiers triomphaient alors avec Théophile. Ambitieux, autoritaire, irascible, comme Jean lui-même, mais avec un esprit plus ferme, une volonté plus suivie et plus énergique, au reste prêt à brûler le lendemain ce qu'il adorait la veille au gré de ses caprices et au mieux de ses intérêts, révêque d'Alexandrie favorisait alors les origénistes avec autant de calcul et de fougue qu'il les persécutera bientôt : on sait avec quelle allure toute militaire il venait de présider à la destruction du Sérapéion (395). Rufin était son ami ; Jean lui était sans doute attaché par
(1) En 451.
Brochet 9
d'anciennes relations : c'est à cet homme « occupé et prévenu en sa faveur » (1) qu'il adresse en 396 V Apologie destinée à répondre à la mise en demeure d'Epiphane.
Nous ne connaissons cette lettre que par ce que le Contra Joannem nous en laisse deviner. Elle était fort adroite. L'auteur n'avait jamais songé sans doute à produire devant le juge qu'il avait choisi une rétractation en règle de l'origénisme et encore moins à professer ouvertement rhérésie. Il savait trop qu'il ne fallait pas faire fond sur les opinions ou les sentiments de Théophile. Aussi, tout en protestant de son orthodoxie, mettait-il toute son adresse à éviter dans ses réponses la précision de l'interrogatoire d'Epiphane (2). Il ne répondait qu'à trois questions sur huit et aux moins discutables : la Trinité, l'origine de l'âme, la résurrection de la chair; encore noyait-il sa pensée dans des circonlocutions équivoques. En revanche, il insistait sur les faits qui avaient provoqué la querelle et les contait à sa façon. Là, il parlait sans réserve, chargeait ses adversaires, présentait l'ordination de Paulinien comme une insulte à ses droits et à sa dignité, et, par une démarche singulièrement flatteuse pour l'orgueil de Théophile, en appelait à sa justice. Outre qu'il intéressait ce puissant personnage à sa querelle, Jean atteignait ainsi un double but : il se disculpait pour la forme aux yeux des simples ; il montrait dans le vieil Epiphane dont l'évêque d'Alexandrie jalousait l'autorité un intrus et un provocateur, dans Jérôme un prêtre révolté (3).
Dès lors, l'affaire est évoquée devant un juge et, si partial qu'on l'espère à Jérusalem, Jérôme accepte tacite-
(1) C. ]oan, 37.
(2) Id. 2.
(3) C. ioan. 27.
LA QUERELLE ORIGÉNISTE 131
ment son arbitrage; le moment aigudeladisputeestpassé ; elle s'use peu à peu en négociations qui traînent en longueur de 396 à 398 avec des alternatives d'irritation et de W lassitude : à la fête de Pâques de 398, quarante catéchumènes préparés au couvent de Bethléem durent encore (aller recevoir à Diospolis (1) le baptême qu'on leur refusait à Jérusalem. Toutefois, Jean n'en vint jamais h l'excommunication formelle vis-à-vis des Bethléémites et Jérôme reconnaît que jusqu'à la fin du désaccord les prêtres de ^ Jean visitaient son monastère et qu'il pouvait communi- ^ quer avec lui par leur intermédiaire (2). Par suite de l'éloignement et du silence d'Epiphane, la dispute origéniste dégénérait en une chicane personnelle entre administrateur et subordonnés, et de ce fait elle manqua bientôt d'aliments. Il n'y eut bientôt plus de la part de Jean qu'une résistance passive ou une indifférence lassée à toute tentative de rapprochement plutôt qu'une hostilité déclarée et effective. L'intérêt passe d'un autre côté. Il est de plus en plus dans le rôle de Rufin dont l'action perce sous les moindres incidents et qui s'évertue sans succès à rallumer les ressentiments de son ami, l'évêque.
Jérôme continuait cependant à faire preuve de bonne volonté : son temps lui était précieux et il ne souhaitait que de recouvrer sa tranquillité d'esprit pour reprendre et pousser plus avant ses travaux en souffrance. D'accord avec ses moines pour ne poser qu'une seule condition, à savoir que la foi fût à la base du traité de paix (3), il se prêta de grand cœur à deux tentatives de conciliation qui n'échouèrent point par sa faute. Il se rendit d'abord avec les principaux de ses amis à l'appel du comte Archélalis,
(1) Lydda.
(2) Ep. 82, 4 et 11 ; C. Joan. 42.
(3) Ut futurœ concordix fides jaceret fondamenta.
gouverneur de Palestine, qui avait convoqué les deux parties pour entamer des pourparlers : Jean prétexta la maladie d'une de ses paroissiennes pour ne pas venir, fit remettre deux fois l'entrevue et finalement se déroba. C'est alors que Théophile envoya un de ses lieutenants, le moine Isidore qu'il devait expulser plus tard. Avant de partir pour Jérusalem avec les pouvoirs de sonévêque^ ce singulier mandataire (l) écrivit à Rufin pour l'assurer ainsi que Jean de toute sa partialité; la lettre fut remise par erreur à un moine de Bethléem (2). L'ambassade ne pouvait pas aboutir. Jérôme reçut poliment Isidore, mais récusa ses bons offices. L'autre repartit sans même lui remettre une lettre de Théophile sous le prétexte étrange que révoque de Jérusalem l'avait adjuré de n'en rien faire! 11 paraît donc bien que si Jean ne se souciait ni de prol(»nger, ni de terminer la lutte, Jérôme ne songeait, lui, qu'à y mettre fin le plus tôt possible. Las de ces atermoiements et désireux de quitter ce les Philippiques pour les Commentaires », il s'adressa résolument à Théophile. Cette lettre (3), où il ne laisse pas de protester contre les récriminations de Jean et les injustices dont on l'a abreuvé, témoigne d'un grand esprit d'indulgence et de conciliation vis-à-vis de son persécuteur. 11 ne ménage pas d'ailleurs les compliments à Théophile. 11 lui sait gré de son impartialité relative et le remercie habilement de son intervention : « Vous avez, lui dit-il, la douceur d'un père aussi bien que la science d'un Maître et la sagesse d'un pontife. » Il fait même la toilette de son style pour lui plaire : il a couru à la poursuite de la paix et, la gorge altérée, il souhaite de boire à longs traits à la source si
(1) C. Joan. 37. Iste Isicloriis non legatus, sed socius.
(2) Id. ; cf. Ap. III, 16-18 ; Ep. 82/9.
(3) Ep. 82.
LA QUERELLE OUIGENISTE 133
douce de la réconciliation (1). Oui, il veut la paix, il la réclame, mais il n'y a de paix que dans l'amitié sincère : Ubi carltas, ibi tantummodo pax vocatur. Il faut appeler les choses par leurs noms : la soumission qu'on voudrait lui imposer n'est pas la paix (2). Il a bien soufTert des accusations mordantes portées contre lui à Alexandrie ; il y a répondu par le silence, mais on ne lui a pas su gré de sa réserve (3). Jean l'a maltraité, blessé, outragé, et, s'il n'avait dépendu que de lui, il était expulsé des Lieux Saints (4). Pourquoi ces violences, ce parti pris de persécution? C'est que la cause de la discorde n'est pas l'ordination de Paulinien qui n'a jamais songé à mal; cette ordination imposée par force, mais régulière puisqu'elle a été faite dans un couvent qui relève d'Epiphane, n'est qu'un prétexte à représailles. Jérôme expie les blessures faites à l'amour-propre de son évêque et la chicane n'a pour but que de faire diversion à la question posée par Epiphane. Toutefois, il ne rend pas Jean responsable de tous ses ennuis. Il sait ce qu'il lui doit et ne refuse pas de s'acquitter; mais il ne veut pas être contraint de se soumettre en réalité à des gens à qui il ne doit rien (5) et qui se cachent derrière autrui pour l'attaquer. Quelles sont ces gens? On le devine aisément. Même avec eux, rien n'est plus facile de conclure la paix : il suffit de la désirer du fond du cœur : Siiit pacifici et illico pax sequetur (6). Que Théophile intervienne encore : pour lui, il a fait connaître ses sentiments, il en a prouvé
(1) Cf. Le style métaphorique de Théophile dans les Paschales (Jér. Ep. 96, 98, lOOj.
(2) Ep. 82, 2. Quid dominationem pacem vocas ?
(3) Id. 4, 0.
(4) Id. 6-10.
(5) Id. 11.
(6) Id. 9.
plus d'une fois la sincérité : il n'a qu'à attendre en silence le bon vouloir des autres : Ego intérim sileo (1).
Le temps travaillait pour lui. Le changement de politique médité de longue date par Théophile et décidé tout à coup vers 398-399 mit fin aux hostilités. L'évêque d'Alexandrie fit volte-face et passa dans le camp des antiorigénistes. C'est à ce titre qu'il allait poursuivre, expulser ses anciens amis des couvents de Nitrie et s'acharner à la perte de Chrysostome. Séduit sans doute à l'idée de jouer dans l'Orient le rôle facile et sans danger désormais d'un nouvel Athanase, il escomptait peut-être dans ses calculs l'aide que Jérôme pouvait lui fournir : il ne se trompait point. Sa conversion provoqua aussitôt celle de l'évêque de Jérusalem et, du même coup, la guerre cessa en Palestine. On comprend dès lors que la réconciliation des deux adversaires n'ait pas laissé de trace et combien il est inutile de chercher à découvrir le tiers qui la ménagea: elle se fit d'elle-même (2). « Vous jouissez enfin du repos que vous souhaitiez, écrit-il à Fabiola à la fin de 398; mais peut-être de Babylone vous soupirez encore après le village de Bethléem. Voici qu'enfin la paix nous est rendue et que nous pouvons entendre en Ephrata les appels de l'Enfant dans sa crèche » (3). En 400, lorsque Théophile déclare solennellement la guerre à l'origénisme dans tout l'Orient, tous les évoques de Palestine, Jean entête, répondent à son appel ; c'est lui qui assiste Paule à son lit de mort en 404 et, dans sa querelle avec Rufin, Jérôme ne fait pas la moindre allusion à sa conduite passée.
(1) Id. 5.
(2) Tillemont [Mém. Eccl. XII) a prétendu l'expliquer par une intervention de Théophile sur place ; mais son hypothèse repose sur un texte défectueux de l'Ep. 63, 1. Nobiscum manebas pour Nobiscum tacebas.
(3) L'Eglise de la Nativité lui est ouverte de nouveau.
LA QUERELLE ORIGENISTE 135
Ce n'est donc pas à Rufin et à Mélanie qu'il faut attribuer rhonneur de cette paix, comme l'ont fait leurs trop pieux biographes, en particulier Fontanini. Nous voyons au contraire que cette dispute qui menaçait de s'évanouir en fumée après le départ d'Epiphane reprit corps et s'exaspéra contre un seul homme en une suite de tracasseries et de violences par leur fait; qu'il ne dépendait pas de Rufin que la guerre n'eût de fâcheux effets pour Jérôme ;
Inous verrons que celui-ci l'a, à son tour, à maintes reprises, chargé de lourdes responsabilités, sans que Rufin ait jamais réfuté ses imputations; c'est à lui qu'il fait remonter l'insuccès des négociations d'Archélaùs par suite de la fin de non-recevoir de Jean ; c'est à son influence et à ses conseils qu'il attribue la conduite déloyale d'Isidore (1) ; c'est lui qu'il dénonce comme le chef de l'armée (2) qui opère pour le compte de l'évoque ; il l'accuse formellement de lui avoir donné l'idée de son Apologie et de l'avoir lui-même rédigée en collaboration avec Isidore; il le montre, écrivant chaque jour à Théophile pour lui dénoncer c( l'ami de son ennemi » (3) Epiphane et le tromper sur ses vrais sentiments ; il veut qu'il ait provoqué lui-même le rescrit fameux qui le condamnait à l'exil. Enfin, il voit la main de Rufin et de Mélanie dans les dernières menées de ses ennemis à Rome. Ils sont, en effet, les protecteurs en titre de l'origénisme en Palestine, et ils semblent avoir été plus touchés que Jean lui-même par l'olTensive d'Epiphane. Quelle va être leur attitude après ce rapprochement et devant le changement de front de Théophile ? 11 est bien évident déjà que s'il n'eût tenu qu'à Jean, la querelle origéniste eût cessé dès lors d'inté-
(1) Ep. 82, 9; Ap. 111,16, sq.
(2) C. Joan. 37, ducem exercitus,
(3) Ap. m, 18.
resser personnellement Jérôme : or, c'est autour de lui et sur son propre nom qu'elle va au contraire se déchaîner en Occident et du fait de Rufin.
Celui-ci rentra tout à coup en Italie à la fin de 397 ; il faut encore ajouter son départ aux causes qui rétablirent la paix entre Jérusalem et Bethléem (1). Il s'était réconcilié avec Jérôme à l'Eglise de la Résurrection, après une messe où ils communièrent ensemble; mais, chose singulière, tandis que Jérôme n'exigeait de l'évêque qu'une simple déclaration de foi, la question d'orthodoxie ne se posa pas entre eux et le rapprochement n'en coûta pas moins beaucoup de peine (2). C'est que plus d'un grief personnel séparait les deux hommes et que si solennelle que fût cette réconciliation, elle n'impliquait ni un accord profond ni même un oubli complet du passé. Avant de rentrer en Italie comme s'il y eût été brusquement rappelé, Rufin tendait la main à son ancien ami : celui-ci l'accepta avec empressement, sans illusion peutêtre, mais heureux et prêt à oublier pour assurer sa liberté d'esprit. Rapprochement sincère ? C'est ce que l'avenir éclaircira quand nous connaîtrons mieux les causes de ce retour. Hélas ! par quel singulier pressentiment Jérôme lui écrivait-il jadis du désert : «L'amitié capable de finir n'est pas une véritable amitié (3) I ». Il semble bien déjà que Rufin quittait Jérusalem parce que l'avenir s'y assombrissait pour lui. Esprit avisé, il entrevoyait à brève échéance raccord désormais certain de l'évêque et de son adversaire ; il connaissait Théophile mieux que personne et il devait être prévenu — ne fût-ce que par Isidore, — de sa con-
(1) Ap. III, 24, 33; cf. ch. vu.
(2) Inv. II, 37, pacem illam summo vix sudore reparatam.
(3) Ep. 3, a(Z Ruf.
LA QUERELLE OIUGEXISTE 137
version prochaine ; il savait que Jean n'héslLerait pas h se conformer au mouvement tournant de son chef defiie; peutêtre craignait-il, après son attitude et son rôle au cours des derniers événements, d'être sacrifié et de payer les frais de ces nouvelles combinaisons. D'ailleurs, homme de convictions et peu disposé à les renier après avoir subi la persécution arienne en Egypte, il appréhendait pour elles la réaction qui s'annonçait en Orient : l'Occident du moins était libre et, il le croyait, à l'abri de la persécution. Il est vraisemblable que se rendant froidement compte de la situation fausse où il allait se trouver au premier jour en Palestine^ il eut l'habileté de lâcher à temps la partie, avant l'orage. Cette hypothèse qui se dessine à travers le jeu secret de Rufin au cours de cette longue dispute, se confirmera du jour où il sera livré à ses propres moyens : il passe désormais au premier plan de la querelle origéniste transportée par lui en Occident.
Il était parti depuis quelques mois quand Jérôme apprit par ses amis que Y Apologie de Jean, traduite en latin, faisait grand bruit dans la ville et qu'il lui fallait vaquer de toute nécessité à sa propre défense devant l'opinion romaine. C'est à tort en effet que tous les auteurs rattachent le Contra Joannem à la querelle palestinienne. Quand Fauteur l'écrivit, il était à la veille de sa réconciliation avec Jean et il se gardait trop de raviver son irritation pour l'attaquer en face. C'est à Rome que l'œuvre était destinée et, si elle nous fournit la plupart des renseignements que nous possédons sur les différends de Palestine, son intérêt est tout entier en Occident et c'est elle qui nous ramène définitivement sur cette grande scène de Rome où habite, toujours vivante, la pensée de saint Jérôme.
La question origéniste commençait à se poser en Occident, mais d'une manière obscure et confuse. D'Origène
on ne connaissait guère que les Commentaires : au retour de son exil en Asie(3o6-359), Hilaire avait initié TOccident à la haute spéculation des Pères Grecs et à l'exégèse spirituelle de l'Ecole alexandrine, ou, comme il disait luimême, à « l'intelligence céleste (1) » de l'Ecriture. Jérôme avait marché de bonne heure sur ses traces ; mais, cantonnés tous deux dans les limites étroites de la foi, ils s'étaient gardés, dans leurs traductions comme dans leurs imitations du Maître, des œuvres et des idées qu'une stricte orthodoxie ne pouvait pas approuver. Le génie occidental avait protégé naturellement ces disciples d'Origène contre toute atteinte origéniste. D'autre part, la métropole de l'Occident, l'Eglise de la lettre, de la tradition et de l'autorité répugnait à toute idée qui se présentait à elle sous les auspices et avec la libre allure de la pensée grecque. Dans cette méfiance même de l'orthodoxie romaine, il n'est pas défendu, nous l'avons dit, de voir la survivance du vieil instinct national et les luttes de Jérôme pour la défense et la propagation de son œuvre d'érudition nous ont assez montré que, si les Lélius et les Scipions ne manquaient pas alors, l'esprit du vieux Gaton subsistait dans la plupart de ces âmes chrétiennes. N'avait-il même pas été forcé par les protestations du « sénat des pharisiens » de renoncer à sa traduction de V Esprit-Saint de Didyme (2) ? L'origénisme étant avant tout le libre exercice de la pensée dans le domaine de l'exégèse et du dogme, la pénétration intime de la foi par la philosophie, c'en était assez pour que l'Eglise de Rome condamnât d'emblée cette doctrine suspecte avant même d'en prendre connaissance. En Occident le mouvement anti-origéniste revêt la forme d'une réaction violente contre l'esprit hellénique
(1) Cœlestis intelUgentia.
(2) Didym. De Sp. S. prœf.
LA QUERELLE ORIGENISTE 189
qui est aussi l'esprit d'hérésie, le jour où il devient une menace pour le dogme même qu'il a contribué à constituer avec le ciment romain.
Cependant quelques esprits hardis s^aulorisaient déjà avec tant de succès du nom d'Origène à Rome que vers 397-398 un certain Tranquillinus demanda à Jérôme ce qu'il fallait en penser. Sa réponse (1) nous révèle que plus d'un chrétien se laissait séduire par les idées nouvelles. Son ami Océan luttait contre cette mode malsaine qui faisait trébucher les simples (2). On discutait sans arriver à s'entendre parce que, dans l'ignorance où l'on était, chacun ne tablait que sur ce qu'il connaissait, approuvait ou désapprouvait de cette œuvre immense. Les uns, comme Faustin, en condamnaient sans réserve Fauteur ; les autres faisaient deux parts dans ses écrits, admettaient les uns, repoussaient les autres. Jérôme donne en quelques mots son avis. Il range Origène avec Tertullien, Arnobe, Novatus, Apollinaire au nombre des écrivains qui sont tantôt bons, tantôt mauvais. Le tout est de savoir choisir. Onse passionne à Rome pour ou contre Origène: c'est folie de vouloir le louer ou le condamner en bloc : à ce compte c( il vaudrait encore mieux se contenter de la piété sans la science que de poursuivre la science avec le risque du blasphème ». Cette courte page est remarquable de bon sens, de netteté et d'à propoSc L'écrivain nous donne à cette heure de sangfroid toute sa pensée sur son Maître : le chrétien et le lettré s'accordent pour lui rendre justice. C'est la raison qui parle. Mais sa voix va se perdre dans le tumulte des opinions contraires ; la rumeur publique s'est emparée d'Origène; Rome se divise ; les deux camps se groupent suivant leurs intérêts, leurs relations, leurs goûts ; l'origé-
(1) Ep. 62.
(2) Id. 2. Insania; supplantati sunt simplices.
nisme n'est qu'un nouveau principe de classement des partis qui déchirent l'Eglise romaine ; la passion des luttes intestines empêchera désormais toute opinion sensée de se produire et troublera jusqu'au jugement de Jérôme luimême, compromis dans l'aventure par le dévouement de ses amis autant que par la haine de ses ennemis.
L'affaire du De optim.o nous a montré que depuis longtemps Rome était au courant des événements de Palestine et sans doute par l'intermédiaire de Rufm et de Mélanie ; lettres et pèlerins y tenaient sans cesse l'opinion publique en haleine. Au sortir de la bataille livrée autour de Jovinien, les ennemis de Jérôme devaient s'intéresser vivement à ces incidents et à la tournure qu'ils prenaient pour lui. Le double jeu de Vigilance et sa tentative conçue à Jérusalem de porter en Occident la querelle qui divisait la Palestine nous révèle l'accord des haines qui le poursuivent d'un monde à l'autre. Enfin, le succès tardif de Y Apologie de Jean nous fait saisir le moment précis oii la querelle qui s'épuise en Palestine se transporte pour se raviver sur le sol romain. A supposer que Vigilance se soit chargé d'en répandre la traduction en Occident, elle n'a pu être faite et envoyée que par une personne de l'entourage de Jean, intéressée à sa querelle au moins autant que lui et au fait de ce que l'on pensait à Rome, où l'on était certes plus curieux des attaques portées contre Jérôme que de la justification de l'évêque de Jérusalem. Il est impossible toutefois de savoir si on y connut l'apologie avant ou après la réconciliation de Jérôme et de Rufin. Ce qu'il y a de certain, c'est que Jérôme apprend au cours de 398 le scandale qu'elle y cause. Elle a donc pu s'y répandre dès le commencement de 398, peut-être dès la fin de 397. Il semble d'après le Contra Joannem que Jérôme ne songea pas un instant
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alors à incriminer Rufin ; celui-ci venait de le quitter et il ne voulait pas mettre en doute la sincérité de sa réconciliation. Il ne fait à son rôle passé qu'une allusion vague à dessein (1) et qui échappait à la plupart de ses lecteurs. Nous ne voyons cependant que Rufin qui fût alors capable avec Mélanie de cette manœuvre et, si l'on comprend que Jérôme se garde à cette heure de le mettre en cause, on s'explique aussi qu'il en fasse plus tard retomber toute la responsabilité sur lui. Il paraît bien d'ailleurs [qu'il était plus inquiet pour la foi que pour lui-même et qu'il ne vit d'abord dans cette publication qu'une tenta^ [tion origéniste et non une manœuvre dirigée contre lui. [1 fallut même que Pammaque lui montrât le trouble de l'opinion pour qu'il se décidât à sortir de sa réserve à la veille de se réconcilier avec l'auteur de l'apologie : « Vous lavez, lui écrit-il, que ce n'est ni un sentiment d'hostilité, ni le désir de faire du bruit qui me mettent aujourd'hui la plume à la main et que je réponds à l'appel pressant de votre lettre toute brûlante de foi; je veux qu'on le sache, si c'est possible, et que l'on ne m'accuse ni d'intolérance ni de provocation téméraire quand j'ai attendu trois ans pour prendre la parole. Sans cette Apologie qui a troublé tant d'âmes, à ce que vous me dites, et qui les a jetées dans l'incertitude entre les deux partis, je serais resté fidèle au silence que j'avais résolu et commencé de garder » (2). Ce début si calme, si digne est un précieux témoignage sur son état d'esprit à cette heure. S'il est prêt en Orient à toutes les concessions personnelles pour assurer le retour d'une paix durable, il tient à ce qu'on ne se méprenne à Rome ni sur ses sentiments ni sur sa foi. C'est contre l'origénisme et non contre Jean qu'il écrit. Il songeait alors, ce semble, à un ouvrage général sur la
(1) C. Joan. 37, ducem exercitus {Joannis). (1) C. Joan. 1.
question, mais il fallait courir au plus pressé (1). Cette réplique à V Apologie de Jean après trois ans de silence est écrite à la hâte et d'urgence pour le public romain. « Ce n'est pas le moment^ dit-il, de réfuter Origène ; je le ferai, si Dieu le permet,, dans un autre ouvrage; aujourd'hui il s'agit seulement d'examiner si le prévenu a répondu à l'interrogatoire et si sa réponse est sincère et franche » (2).
Deux questions se posent au sujet de cette œuvre : Quelle en est la date? Jérôme l'a-t-il achevée et publiée?
La première longuement et longtemps discutée (3) a reçu des solutions diverses parce qu'on s'est efforcé de plier à des considérations étrangères ou à d'autres indications chronologiques elles-mêmes peu sûres celles que l'œuvre porte en elle, au lieu de faire fond sur elles. Notre auteur aime à préciser ses souvenirs ou à fixer le présent dans ces indications chronologiques et, quoi qu'en dise Tillemont, elles sont en général fort exactes.
En premier lieu, il s'étonne que Jean ne commence à se plaindre de ses velléités d'indépendance qu'au bout de treize ans : il en conclut qu'il n'agit qu'à l'instigation d'un tiers qui se dérobe : Si de 77ie etde presbytero Vincentio^ satis miilio dormisti tempore^ qui post annos XllI nunc excllatus loqueris (4). Ces treize ans comptent à partir de l'époque où il est venu se fixer en Palestine et à partir de laquelle l'évêque pouvait arguer de son autorité sur lui, c'est-à-dire de la deuxième moitié de 386. D'autre part, s'il réplique seulement à V Apologie^ et s'il a gardé le
(1) G. Joan. 22 et 33.
(2) C. Joan. 22.
(3) C'est sur cette date que repose la chronologie de la querelle de Palestine.
(4) C. Joan. 41.
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silence depuis trois ans, il compte ces treize ans jusqu'au moment où il parle parce qu'il prend Fauteur de Y Apologie direciemeni k partie pour la première fois; il considère Y Apologie comme un ouvrage nouveau et elle l'est en effet pour le public romain auquel il s'adresse : le mot 7ÎU7ÎC l'indique; maint autre passage le confirme, par exemple : Scribit ad Iheophilum episcopum apologiam (1)... Le Contra Joannem ne peut donc pas être placé avant 398. A noter que Jérôme, suivant l'usage latin, fait entrer en ligne de compte le point de départ et le point d'arrivée, et calcule d'ordinaire par années plus ou moins révolues.
En second lieu, il compte environ dix ans depuis ses Commentaires sur rEcclésiaste et sur VEpître aux Ephésiens. Les premiers sont de 389 et sans doute de fin 389 (2), ce qui ne permet pas de reculer le Contra Joannem après 398.
^n troisième lieu, nous l'avons vu, il est certain que l'ouvrage a été écrit après la réconciliation de l'Eglise de la Résurrection et avant que Jérôme eût vu clair dans le jeu de Rufm à Rome, c'est à dire de toutes façons avant 399 et après 397 au plus tôt.
Le Contra Joannem est donc de 398, et, d'après un nouveau témoignage qu'il nous fournit encore, de quelques mois après la Pentecôte (3).
(1) C. ioan. 37.
(2) Au plus tôt (cinq ans après la promesse faite à Blésille ; cf. prsef. et Gh. i). — C. Joan. 17. Ante annos ferme X in Commentariis Ecdesiastse et in explanatione Epistolœ ad Ephesios.
(3) C. Joan. 42. Nos scindimus Ecclesiam qui ante paucos menses circa dies Pentecostes... La difficulté, c'est de concilier cette date de 398, où, d'après un autre texte (Ap. III, 24; cf. Ch. iv), Jérôme envoya son frère Paulinien et Eusèbe en Italie, avec le passage C. Joan. 41 où il est dit du même Paulinien : Qui quiescit... vides eum episcopo suo esse subjectum, versari Cypri, ad visitationem nostram interdum venire, non ut tuum.
Ecrit de verve, cet ouvrage est une cinglante réplique à la lettre trop habile de Jean. La forme en est vive, pressante, de prime saut; l'accent sérieux, grave. L'esprit critique et caustique de l'auteur s'exerce victorieusement sur Y Apologie. 11 la tourne, la retourne, la perce à jour et en lait toucher le vide. 11 démasque la tactique équivoque d'un prévenu qui répond à côté aux questions qu'il ne peut éviter et qui se tait sur les autres. Il remet les choses au point. Jean se défend d'être arien? Personne n'a jamais porté cette accusation contre lui (1). Il part en guerre contre les superstitions païennes et les théories de Platon ; il condamne avec solennité Marcion, Eunomius, Apollinaire? La ruse est trop grossière ; il ne donnera le change à personne. L'erreur origéniste est plus subtile que les hérésies dont il se disculpe si aisément et il se fait trop simple. Mettre encore en avant le manichéisme quand il s'agit d'Origène, c'est prendre ses lecteurs pour de petits enfants (2). La situation est claire et n'admet pas de subterfuge. Epiphane l'a sommé de se prononcersur huit propositions formellement hérétiques qui constituent pour
sed ut alienum... » C'est, dit Vallarsi, la pierre d'achoppement des partisans de 398 {Hier. Vita, XXIX, 10). Il ne nous semble pas que la difficulté soit si grande. Vallarsi lui-même remarque que si Jérôme associe (Ap. III, 24) les noms de Paulinien et d'Eusèbe qui partit vers Pâques 398, il entend simplement qu'ils firent route la même année et il est probable que Paulinien, qui va d'ailleurs à Aquilée tandis qu'Eusèbe allait à Rome, partit plus tard. C'est même pour cette raison qu'il est nommé le premier. D'ailleurs, son frère l'a peut-être envoyé, dans la hâte qu'il a de vendre des biens de famille, directement de Chypre à Aquilée sans qu'il revînt passer à Bethléem; en tout cas, si Paulinien est parti de Palestine, il a eu le temps d'y revenir encore fin 398 entre le C. Joan. et la réconciliation de Jérôme et de Jean : le même texte nous dit qu'il s'y rendait de temps en temps : inferdum venire. Enfin, l'auteur du C. Joan. ne parle que d'une façon générale de l'attitude de son frère au cours de sa querelle avec l'évêque.
(1) C. Joan. 9-17.
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lui l'essence de l'origénisme (1). Or, il ne répond que sur la Trinité, sur l'origine de l'âme, sur la résurection de la chair (2), et Jérôme, serrant au plus près ces trois réponses dans une analyse d'une implacable précision, montre que, même sur ces points, il se contente de jouer habilement sur les mots sans donner nulle part une explication franche et claire.
C'est ainsi que, prenant un exemple à la portée de ses lecteurs romains, il fait ressortir à la fois l'hétérodoxie (3) de la doctrine origéniste et l'équivoque de V Apologie sur la résurrection. Le foule sans culture et sansméfiance qui entend sonner (4) les expressions de « résurrection des morts, de résurrection du corps enseveli » croit que Jean pense comme elle : Crédit esse quod dicitur; mais, si on y regarde de près et comme il le faut en ces matières délicates, on s'aperçoit que dans les neuf passages où il parle de la résurrection, il n'emploie pas une seule fois le mot chair. Jérôme y insiste à trois reprises (5) et à bon droit, car il y a tout lieu de croire que cette discrétion ne va pas sans calcul quand on se rappelle qu'Origène se défend de croire à la permanence de la chair et qu'il laisse aux simples cette croyance grossière pour n'admettre que la résurrection d'un corps transfiguré où il ne reste rien de charnel (6). C'est précisément dans l'emploi du mot Corps entendu tantôt dans un sens tantôt dans un autre que se dissimule toute l'habileté de Jean. « Non, votre silence,
(1) Id. 7 et 33.
(2) Id. 6.
(3) Id. 23-35.
(4) Id. 24. Strepitu resurrectionis et pompam hac verborum ambiguitate libravit... In tanto morhiorum et sepulti corporis sonitu,..
(5) Id. 25, 27, 28.
(6) Cf. l'exposition de la doctrine d'Origène sur ce point. C. Joan. 25-26.
Brochet 10.
s'écrie-t-il, n'est pas sincère. La définition du corps et de la chair font deux : toute chair est corporelle, tout corps n'est pas charnel... On voit trop clairement pourquoi vous parlez de la résurrection du corps et non de la chair : c'est pour que nous autres, les simples, nous croyions qu'en parlant de corps vous entendez la chair, tandis que les habiles sont avertis qu'en em.ployant ce même mot vous la niez (1)... Eh bien, moi, je vais parler en toute franchise ; vous aurez beau faire la grimace, vous arracher les cheveux, frapper du pied, réclamer les pierres des Juifs pour me lapider, je confesse sans la moindre réserve la foi de TEglise... La résurrection est inintelligible sans la chair et les os, sans le sang et les membres(2). Où il y a chair et os, sang et membres, il y a diversité de sexes; où il y a diversité de sexes, Jean est Jean, Marie est Marie : voilà ce que croit mon âme dans sa naïveté ; voilà comme elle entend confesser la résurrection des sexes, sans les œuvres sexuelles ; la résurrection des hommes et leur ressemblance avec les anges ; la résurrection des membres n'est pas superflue, puisque sur cette même terre où nous vivons, tout notre effort ne va qu'à nous passer d'eux. Si nous devons en effet ressembler aux anges, ce n'est pas à dire que nous, hommes, nous deviendrons des anges, mais que nous serons alors en possession de l'immortalité et de la gloire » (3).
Voilà une réponse explicite : c'est celle que Jean aurait dû faire. Au contraire, il a feint de donner satisfaction par des déclarations dont il faut dénoncer Téquivoque dangereuse (4) pour la foi, car chacun peut les tirer à soi et,
(1) Id. 27.
(2) C'est bien un Occidental, un Latin qui parle. (3)Id. 31.
(4) Id. 27, 33, fraudulentx satisfactionis aperire mysteria.
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qu'il s'agisse de la Trinité, de l'origine de 1 ame, de la résurrection, elles s'accordent au fond avec le pur origénisme. Que penser dès lors de ses opinions sur les cinq propositions dont il ne souffle mot? Aussi, on se dispute cette Apologie k Rome; Thérésie nouvelle se plaît à voir l'approbation de ses doctrines dans ce Credo de l'évêque de Jérusalem. Gomment les consciences ne seraient-elles pas troublées? Le ton s'élève et Jérôme cède à sa juste indignation. Plus de ces jongleries de mots, plus de ces hypocrisies dont les Ariens ont usé et abusé? C'est la coutume de l'hérésie de dire blanc pour faire entendre noir. Jean se doit à lui-même de faire une réponse catégorique à l'accusation portée publiquement contre lui par un évêque dont l'âge, la science et les services font au témoignage du monde entier un des premiers personnages de l'Eglise. « Quand on veut persuader que l'on croit sans ambages, on parle aussi sans ambages. S'il n'y avait d'ambiguité que dans un mot ou une phrase, on passerait; mais où est la bonne foi quand on s'avance comme un comédien sur la scène, en retenant ses pas comme si on marchait sur des œufs ou sur la pointe des épis?.. Non^ non, je n'admets pas que, qui que l'on soit, on supporte de rester sous le coup d'une accusation d'hérésie et qu'on laisse croire à tous ceux qui ne sont pas au courant des faits que ce silence est un aveu... Quel droit s'arroge-t-on de ne pas répondre quand on vous interroge sur la foi? L'Apôtre a dit qu'on devait être toujours prêt à rendre compte à tout venant (1)... » Cette réponse, Jean ne l'a pas donnée dans son apologie. Voilà ce que Jérôme tient simplement à constater et, ce faisant, il met
(1) id. 2. Pour la résurrection dans saint Paul; cf. Cor. I, 21-22; II, 11.
ropinion de Rome en garde contre le danger de sa profession de foi à double sens.
En même temps il n'oublie ni la cause d'Epiphane, ni la sienne, et il reprend pour ses lecteurs romains l'histoire de la querelle que Jean avait exposée à sa manière à Théophile. C'est en eîTet par le Contra Joaiinem que nous en connaissons les détails, les scènes violentes de Jéru. salem, l'ordination de Paulinien, les hostilités entre Jérusalem et Bethléem, l'intervention d'Archelaiis et de Théophile. De même, pour les points du dogme en discussion, Jérôme s'attache à mettre en lumière les faits que Jean dissimule, voile ou dénature dans son Apologie (1). Il nous est difficile de juger rigoureusement de son exactitude. Nous avons interprété ses données aussi impartialement que possible dans notre exposé. Il faut lire ces récits spirituels et pittoresques (2). Il est évident que tous les détails en sont joliment disposés par l'auteur pour mettre les rieurs de son côté. Mais il ressort encore une fois de cette lecture que la question disciplinaire de l'ordination de Paulinien n'a été qu'une habileté de plus de la part de Jean pour détourner l'attention de la vraie et de Tunique question. De quelque côté qu'on envisage sa conduite ou ses paroles, on trouve même souci d'éluder la déclaration qu'il doit à l'Eglise. Quelque opinion que Ton ait sur la valeur de l'ordination de Paulinien, le point est de savoir si Jean est ou n'est pas origéniste, et voilà pourquoi Jérôme a dénoncé l'insuffisance de sa prétendue profession de foi. « Tant que Jean n'aura pas répondu aux questions qu'on lui a posées, un adversaire pourra toujours exiger cette satisfaction sur la foi. Donc, de deux choses
(2) id. 11, 14.
(3) Cf. La mission d'Isidore. C. Joan., 37. L'intervention d'Archelaiis. Id. 39.
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l'une : ou il s*agit seulement de l'ordination et c'est une sottise de ne pas répondre sur la foi; ou c'est la foi qui est en question, alors pourquoi mettre en avant l'ordination (1)? » Que Jean s'explique donc sur ce point capital et qu'il ne permette plus aux hérétiques de se réclamer de son nom !
Cette fougueuse et spirituelle réplique, où se mêlent sans cesse une critique pénétrante et tenace, une âpre ironie et une généreuse indignation, semble répondre point par point à VApologie^ autant que nous la connaissons d'après le Contra Joannem lui-même. Cependant elle ne
p se termine pas et reste comme suspendue sans un mot de conclusion après quelques lignes brusquement inter-
P rompues sur les relations de Jean et d'Epiphane. Il y a là une impression qui ne trompe pas : si peu qu'il manque à l'œuvre, elle n'est pas achevée (2). De plus, la composition en est au moins étrange ; c'est un enchevêtrement de la discussion dogmatique et de l'exposé des faits qui ne s'explique que par une insuffisance de rédaction. Après avoir examiné la réponse de Jean sur le dogme trinitaire, Tauteur passe au récit de son altercation avec Epiphane, puis aux deux autres questions de l'âme et de la résurrection, pour continuer jusqu'à la dernière ligne parla suite des faits. Il y a donc tout lieu de croire que le Contra Joannem est une œuvre de premier jet à laquelle l'écrivain n'a pas mis la dernière main.
De plus, il est probable qu'elle n'a pas vu le jour à cette époque. Nulle part, il n'en est fait mention au cours de la querelle qui suit immédiatement entre Jérôme et
(1) C. Joan., 41. Jérôme d'ailleurs se réserve de faire la preuve de tout ce qu'il avance. Ici. 39, 40.
(2) Till. et Valiarsi pensent que le C. Joan. n'est pas achevé. Stilting n'est pas de cet avis; il le trouve complet et en conclut qu'il est achevé sans en expliquer la composition abrupte et la fin brusque.
RafiD (1). On comprendrait encore que Jérôme eût gardé le silence par égard pour Tévêque avec qui il venait de se réconcilier; mais, si un pareil ouvrage destiné à la publicité avait été envoyé à Rome à la veille de sa dispute avec Rufin, comment celui-ci n'en aurait-il pas eu connaissance, et, à supposer même qu'il ne l'ait connu qu'après son départ de Rome par les soins de ses amis qui n'eussent pas manqué de le lui transmettre aussitôt^ comment n'en aurait-il pas utilisé quelque endroit dans ses Invectives? Il nous semble enfin reconnaître le Contra Joannem dans le livre sur la Résurrection qu'Orose rapporta en 41 6 à Océan, d'après un passage d'une lettre d'Augustin que personne n'a signalé (2). Jérôme en effet n'a pas écrit de traité particulier sur ce sujet et nulle part il ne l'a plus complètement discuté que dans l'ouvrage en question.
Achevée ou non, il faut croire que l'auteur conserva cette œuvre en portefeuille. D'ailleurs il se passa entre le moment où il l'écrivit et le moment où il put l'envoyer en Occident deux faits qui expliquent sa réserve. Le premier fut sa réconciliation avec Jean qui prit place à cette époque : on s'explique qu'il laisse s'échapper son œuvre vingt ans plus tard quand l'évêque fera de nouveau alliance avec ses ennemis. Le second était l'arrivée d'une nouvelle lettre de Pammaque apportée sans doute par le courrier auquel il devait conVier \e Co?it?'a Joa?2?îe m. Les nouvelles de Rome sont mauvaises, alarmantes. Ses amis réclament encore son intervention. Mais il ne s'agit plus déjà de V Apologie de Jean : en quelques semaines la situation a empiré; le péril s'est aggravé et voici qu'il me-
(1) Rufin fait allusion, dans ses Invectives, aux critiques que Ton adressait à l'Apologie de Jean sur la résurrection, mais ces critiques pouvaient n'être à Rome qu'un écho des propos de Jérôme à Bethléem.
(2) Cf. Ch. IX. — Aug. Ep. 180 ad Oceanum.
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nace Jérôme lui-même : l'origénisme se produit audacieusement à Rome, au grand jour, sous son propre nom. Bien plus, c'est Rufin qu'il ménage à cette heure même dans son Contra Joannem^ dans le récit d'une querelle où il a plus souffert de lui que de Jean lui-même, c'est Rufin qui, à peine arrivé à Rome, fait de lui le patron de l'origénisme en Occident.