‹ Saint Jérôme et ses ennemisChapitre 16 sur 32 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pourquoi Rufin est-il rentré tout à coup en Italie après ce long séjour en Orient et alors que sa vie semblait fixée oour jamais à Jérusalem ? Nous ne trouvons de réponse explicite à cette question qui domine toute la querelle, ni chez lui ni chez saint Jérôme : c'est à son attitude, à ses premiers actes, c'est aux faits eux-mêmes qu'il nous faut la demander. Il importe de savoir si les circonstances de ce retour viennent confirmer l'hypothèse que nous avons émise sur les causes de son départ de Palestine; il importe en particulier de savoir s'il n'a pas été subordonné, comme on l'a cru, au voyage que fit aussi Mélanie vers la même époque à Rome, ou s'il ne trouve d'explication que dans les événements qui s'y déroulent après son arrivée et de son propre fait, autant que dans ceux qui précèdent son départ. Les écrivains ecclésiastiques ont longuement agité la question chronologique; mais, fougueux défenseurs du saint Docteur et convaincus d'abord des intentions hérétiques de son adversaire comme Baronius et Noris, soucieux de venger la mémoire de Rufin et d'atténuer sa responsabilité comme Fontanini, ou encore attentifs à tenir la balance égale entre l'un et l'autre comme Tillemont, ils ont trop délibérément adapté les dates à leurs passions rétrospectives ou ils se sont

gardés, par scrupule, d'aller trop avant dans leurs investigations. Ceux mêmes qui ont apporté le plus de science et d'ingéniosité dans ces recherches, Vallarsi, Fontanini, de Rubeis, Slilting, n'ont pas assez approfondi le problème et n'ont pas tiré les conséquences nécessaires des solutions qu'ils ont adoptées. Enfin, pour la plupart, ils ont fait rentrer Rufm à la suite de Mélanie et cette confusion a pesé lourdement sur toute l'histoire de la querelle. Il reste à reprendre la question à son origine et à la résoudre aussi complètement et avec autant d'impartialité que possible (1).

On peut fixer assez exactement la date du retour de Rufîn. Les auteurs n'ont guère varié sur ce point et se sont prononcés les uns pour 397, les autres pour 398; mais c'est à tort qu'ils se sont crus tenus de le mettre au printemps par suite d'une grave erreur dans la chronologie des lettres de saint Paulin de Noie (2). Nous n'avons pas d'indication sur le moment où Rufm quitta la Palestine; il est certain d'ailleurs que le printemps de 397 est une date prématurée, car l'histoire de la première querelle nous a montré qu'il se réconcilia avec Jérôme entre le De optimo et le Contra Joannem et, sans doute, plus près de celui-ci, c'est-à-dire vers le milieu de 398. 11 rentra donc entre le milieu de 397 et le milieu de 398, avant ou après l'hiver de 397-398, avant la cessation ou à la reprise de la navigation (3). D'autre part, la date de la mort du pape

(1) Cf. Les Tableaux chronologiques à l'appendice. Cf. Baronius. Ann. EccL, 397 ; Noris. H. Pelay., I ; Till. M. Eccl. X (Mélanie) et XII ; Vallarsi, Hier. Vita XXIX ; Fontan. Ruf. I, 4 et 5 ; De Rubeis. Ruf. X ; Stilting, Acta. Sept. VIII, 40 ; et notre De Paulini Nolani ad Sulpicium Severwn epistulis pour toute la question du retour de Mélanie. (Date desEp. XXVIII et XXIX de saint Paulin).

(2) D'après l'Ep. XXVIII que l'on croyait contemporaine de l'Ep. XXIX et comme elle de 398.

(3) Cf. Duruy. H. Rom., III, 337-8 ; 313 ; 354 ; IV, 72 ; 89. La mer était

Sirice avant laquelle il quitta Rome (1), détermine la limite extrême du séjour qu'il fit dans la capitale. Or, tous les auteurs avaient fixé jusqu'ici la mort de Sirice au 26 novembre 398 (2). Aussi on comprend que cette chronologie ait étrangement embarrassé ceux qui se sont obstinés, comme Vallarsi, à faire rentrer Rufin au printemps de la même année; car il est impossible de situer dans ces quelques mois tous les faits qui se succèdent à Rome durant son séjour : traduction de V Apologie d'Origène, traduction en deux fois des Principes, envoi de cette traduction à Bethléem, traduction et réplique de Jérôme à Pammaque et Océan. Getérudit, si curieux et si jaloux à juste titre de ses calculs, se trouve forcé de les suspendre pour ainsi dire dans le chapitre le plus important de sa biographie, tant sa chronologie accumule d'invraisemblances dans ce court espace ! Aussi bien est-ce par nécessité et pour n'être plus à la gêne dans leur exposition que la plupart des historiens qui associent le voyage de Rufin à celui de Mélanie l'ont fait volontiers remonter au printemps de 397; mais en démontrant que le retour de Mélanie et, dans l'hypothèse d'un voyage simultané, celui de Rufin ne peuvent être fixés au plus tôt qu'en 398, Vallarsi se trouve acculé à une chronologie inextricable. La science contemporaine a dissipé ces difficultés en reportant la mort de Sirice au 26 novembre 399 (3). Cette date cadre seule en effet, ainsi que la date nouvelle de la mort d'Anastase (4), avec l'histoire de la querelle et les

fermée de fin nov. à mars : Maria claudebantur (Végèce V. 9) ; cf. Hier. Ep. i08, 6 : hieme exacta aperto mari ; etc. Pour les conditions de la navigation dans l'antiquité, cf. Gartault. La Trière athénienne, VIII.

(1) Ap. III, 20, 21 ;Ep. 127, 10.

(2) Baronius l'avait même fixée au l*^'" mars.

(3) Mgr Duchesne. Lib. Pontif.

(4) 19 déc. 401.

témoignages que nous possédons : Rufm a quitté Home au cours de Tannée 399.

Pouvons-nous maintenant calculer la durée de son séjour? Il fut assez long, d'après la lettre que Jérôme lui adressait vers l'automne de 399 : Dm te moratum sermo proprms indicavit (1). S'il est parti avant le Contra Joanneiiiy c'est-à-dire avant la deuxième moitié de 398, et, s'il a traduit, d'autre part, les Pmicipes d'Origène à Rome au Carême (2), ce travail n'a pu trouver place qu'au Carême de 398, si l'on ne veut pas retomber en 399 dans les erreurs de Vallarsi. Cette durée de plus d'une année que nous avons obtenue par le recul de la mort de Sirice et qui est nécessaire au développement des faits se trouve confirmée par un autre témoignage important de Jérôme. Gomme Rufin l'accusait plus tard d'avoir envoyé émissaire sur émissaire en Occident pour l'attaquer, il lui répliqua à la fin de 401 : Vincentius mulio tempore anie vos Bomam venit; Paulinianus et Eiisebiiis post anmim vestrse navigationis profecti sunt; Ruftjiiis in causa Claudii post hieiinium missus... (3) Voilà donc une série de voyages de Palestine en Occident calculés par rapport au départ de Rufm lui-même. Or, nous avons dans l'Ep. LXXXl la réponse de Jérôme à une lettre que Rufin lui écrivit avant de quitter Rome et où il lui annonçait son départ pour Aquilée. Il y constate que Paulinien n'est pas encore rentré; il pense qu'il est chez Ghromace et que Rufm qu'il croit rentré dans sa patrie a pu l'y rencontrer (4) ; il y ajoute qu'il a envoyé à Milan l'autre Rufin dont il est question ci-dessus et qu'il l'a fait passer par Rome pour

(l)Ep. 81, i.

(2) Cf. plus loin.

(3) Ap. III, 24.

(4) Ep. 81, 1, nec dubito ad patriam revocatum...

le voir de sa part : Per Romam Mediolanum misimus e\ oravimus ut nostro animo et obsequio vos videret (1). Cel autre Rufin arriva donc à Rome avant la mort de Sirice et peut-être avant le départ de son homonyme, et de toutes façons en 399. Gomment dès lors entendre Texpression post hiennium et quelle conclusion en tirer pour l'époque du retour de Rufin d'Aquilée ?

Ce qu'il y a de sûr, c'est que Paulinien et Eusèbe sont partis l'année qui précéda le voyage de l'autre Rufin. 11 est certain qu'ils ne voyagèrent pas ensemble (2). Eusèbe partit vers Pâques (3) et, sans doute, après la fête d'après la préface du Commentaire de saint Matthieu qu'il emporta avec lui. Nous verrons qu'il se trouva à Rome en même temps que Rufm d'Aquilée (4) et qu'il y resta au moins autant que lui : Rufin lui rappellera plus tard son attitude bienveillante, amicale même à son égard au début de son séjour; Eusèbe y travaillera autant que personne à sa défaite et le poursuivra jusqu'à Milan en 399-400. Quant à Paulinien, Jérôme qui se trouvait gêné l'envoyait vendre leurs biens de famille en Dalmatie (5). Nous avons vu au chapitre précédent comment la date de ce voyage s'accorde avec la date du Contra Joannem en dépit des objections que l'on a prétendu tirer d'une ligne de cet ouvrage (6). Paulinien a pu partir avant Eusèbe, mais il est plus probable qu'il partit après lui soit directement de Chypre, soit en passant par Bethléem pour y prendre de vive voix les instructions de son frère. Ces deux voyages

(1) id, 2.

(2) Cf. chap. III. Note sur Ja date du C. Joan. ; Rub. Huf. X, 21.

(3) In Matth. Imminente Pascha. Pâques tombe le 18 avril en 398.

(4) Inv. I, 17, 18. Romœ positum.

(5) Ep. 66, 14.

(6) C. Joan. 41.

ont eu lieu en 398 post annum navigalionis (Rufini); celui de l'autre Rufin en 399/505/ hiennium.

11 semble donc bien que Rufin d'Aquilée a quitté

rOrient en 397, l'année qui a précédé le voyage de Pauli-

i nien et d'Eusèbe, la deuxième avant le voyage de son ho-

I monyme ; mais, l'histoire des événements de Palestine

nous forçant à placer son départ aussi près que possible

de la réconciliation de Jérôme et de Jean, il faut croire

qu'il n'a dû se mettre en route qu'à la fin de 397 avant

l'arrêt de la navigation, c'est-à-dire vers le mois de no*

vembre. Nous n'avons d'ailleurs pas trace de sa présence

en Italie avant 398. De toutes façons, il est au printemps

de 398 à Rome, où il traduit au Carême, après Y Apologie

d'Origène, les deux premiers livres des Principes. Cette

date s'accorde avec les témoignages que nous avons sui*-

son retour aussi bien qu'avec les faits qui le précèdent et

ceux qui le suivent.

Il nous resterait à montrer en détail que Mélanie est ren~ trée à une date assez éloignée pour que ses projets n'aient eu aucune influence sur le retour de Rutin. C'est une question très complexe que celle du retour de Mélanie; nous l'avons traitée dans notre étude sur la chronologie des lettres de saint Paulin à Sulpice-Sévère et nous y renvoyons. La plupart des auteurs ayant le choix entre 397 et

401 ou, suivant la rectification de Vallarsi, entre 398 et

402 font placé en 398 et se sont évertués à défendre cette date précisément parce que la proximité du retour de Rufin les induisait à croire à la simultanéité des deux voyages. Seuls, Tillemont et de Rubeis, d'accord avec Lebrun, réditeur de saint Paulin, ont reculé le retour de Mélanie jusqu'à 402, sans toutefois tirer de cette nouvelle chronologie les conséquences qu'elle comportait en ce qui concerne Rufm. Les contemporains, Thierry et Mgr La-

grange ont suivi les premiers et donné un nouveau crédit à l'ancienne chronologie. Buse (1) a fait de même. Nous avons démontré qu'il fallait reporter le voyage de ! Mélanie au cours ou même plutôt à la fin de 399. Au reste, la fixation du départ de Rufin à la fin de 397 marque entre les deux voyages un écart assez grand pour que l'on considère le premier comme indépendant du second.

De plus, il est suffisamment établi que l'action et l'influence de Mélanie ne se sont manifestées à aucun moment dans la querelle qui passionna si longtemps toute la société chrétienne de Rome. Elle rentra trop tard pour y jouer un rôle. Ce fut sans doute après le départ de Rufm pour Milan et vers l'avènement d'Anastase. Gomment aurait-elle pu rester indifférente à cette agitation après la part qu'elle avait prise aux troubles de Palestine, alors qu'elle était si intimement liée avec ce Rufm qui devait la rejoindre vers 408, l'accompagner en Sicile, et y mourir à sa suite au milieu même de sa famille ; alors que Jérôme laconsidère toujours comme sonennemieetlatraiteencore comme telle vers 415 (2) ; alors qu'il n'est expressément question que de Rufm lors de la réconciliation de Jérusalem et que c'est lui seul que Jérôme dit avoir accompagné sur la route du port où il allait s'embarquer (3) ?

Enfin^ quand fauteur des Invectives fait dans la suite une allusion méchante au voyage concerté par son adversaire et par Paule en 385, celui-ci lui réplique par une allusion non moins claire et cinglante à son propre départ d'Italie avec Mélanie et il ne souffle pas mot de son retour : Numquid et ego non possemprofectionem tuam

(1) Ad. Buse. Paulin, évêque de Noie et son temps. Ratisb. 18o6.

(2) Ep. 133, 3. Ea cujus nomen nigredinis testât ur perfidie tenebras,

(3) Ap. III, 24 ; etc.

discuter e? ciijus œtatls fuerts? unde, quo tempore navigaris? ubivixerisl quibus interfueris ? Sedabsit lit quod in te reprehendo faciam (1)! 11 est certain que, si Rufin était rentré à Rome en même temps que Mélanie, Jérôme qui écrit vers la fm delà querelle n'eût pas manqué d'insister sur ce voyage récent plus que sur le premier qui datait d'une trentaine d'années.

Au surplus, dans aucun des deux textes (2) que nous possédons sur ce voyage de Mélanie, il n'est fait la moindre allusion à un retour simultané des deux personnages. Pallade consacre d'ailleurs une notice à Rufîn et ne Tassocle à Mélanie qu'à l'occasion de leurs œuvres de Jérusalem. 11 dit : Avec laquelle vivait Rufm... 11 ajoute bien quand il donne pour la seconde fois le chiffre de vingtsept ans auquel il a fixé la durée du séjour de la sainte en Palestine: llsreçurent tous deuxpendant vingt-sept ans... ; mais, d'après ce qui précède, le chiffre ne s'applique qu'à Mélanie. Il ne dit nulle part que Rufin resta ce même temps à Jérusalem, chiffre inconciliable d'ailleurs avec le séjour de huit ans qu'il fît en Egypte, ni qu'il est rentré avec elle.

De même, si Paulin décrit complaisamment le train de la sainte illustre qu'il reçut à Noie, s'il nous parle des nombreux amis et disciples qui l'accompagnaient, il ne fait nulle part mention de Rufin : étrange oubli quand on se rappelle combien ce nom était étroitement uni à celui de Mélanie dans la légende occidentale et que Rufin n'était même connu à Rome qu'à ce titre ! oubli plus étrange encore si la lettre XXVIII qui nous le montre en relations intimes et suivies avec Paulin était contemporaine de la

(1) Ap. III, 22.

(2) Paulin. Ep. XXIX, 6 ; Pallade. E. Laus. 118, cf. notre Op. cit.

lettre XXIX! L'ancienne chronologie était un tissu de contradictions et Dieu sait ce qu elle a coûté d'ingéniosité aux historiens qui l'ont défendue l'un après l'autre !

Ainsi, aucune trace de la présence de Mélanie lors de la réconciliation de Rufin avec Jérôme, ni à son départ de Palestine, ni à son arrivée en Italie, ni pendant son séjour à Rome ; aucune trace de la présence de Rufin au retour de Mélanie, voilà qui achève de confirmer notre thèse que d'ailleurs nous avons appuyée sur la chronologie des lettres de saint Paulin à Sulpice-Sévère d'après le texte du Natalicium IX et les témoignages concordants de Pallade et de Paulin.

Nous pouvons conclure avec assurance que Rufin est rentré seul à Rome, que le retour de Mélanie n'a eu aucune influence sur le sien, et que, s'il est rentré en Occident, c'est qu'aux raisons qu'il avait de quitter la Palestine au moment oii il l'a fait, il en avait aussi de puissantes pour venir à Rome : c'est ce que la suite des faits va nous démontrer. Sans doute, il eut le vif sentiment de la situation fausse 011 il se trouvait glisser tout à coup par la volte-face des tenants de l'origénisme, Théophile et Jean; mais, toutes réserves faites sur le parti pris fougueux de Baronius et la discrétion excessive de Tillemont, il semble bien que ces Pères de l'histoire ecclésiastique ne se sont pas trompés en somme en attribuant aussi le retour de Rufin à son prosélytisme origéniste ; nous ajouterons seulement à un origénisme qui s'ignore en partie et qui se croit avec une certaine bonne foi orthodoxe. Débarrassé désormais des considérations qui en obscurcissaient la solution, le problème moral posé par sa démarche s'éclaire de toutes parts, et, dès son arrivée, ses faits et gestes se trouvent d'accord avec les présomptions de la chronologie.

C'est à Rome que Rufin est allé tout droit et il y est

resté près de deux ans (1). Il y vint après une halte au couvent de la Pinaie dont Tabbé Urseius ou Ursacius qui avait peut-être appartenu à l'ancienne communauté d'Aquilée lui demanda la traduction de la règle de saint Basile. On a disserté à perte de vue sur la situation de ce couvent jusqu'à le placer en pleine Gampanie alors que Rufin lui-même dans sa préface nous le montre baigné par la mer (2). Toutefois les principaux auteurs se sont partagés entre Ravenneet Terracine. Tillemont, Mabillon, de Kubeis (3) ont cru, contre toute vraisemblance, le reconnaître dans le monastère de Glassis, près de Ravenne, qui semble remonter jusqu'à cette époque et auprès duquel se trouvait une forêt de pins. Mais ce sont deux raisons bien faibles pour asseoir cette identification topographique, d'autant plus que l'expression de Rufin, Tara pinus, semble indiquer que le couvent ou le lieu-dit avait pris ce nom en raison même de la rareté des pins dans cette région. D'ailleurs le débarquement de Rufin à Ravenne, sur la route d'Aquilée, ne cadre guère avec son arrivée à Rome et, comme nous le verrons, avec ses projets, il semble que Fontanini ait eu plus de raison de placer la Pinaie à Terracine (4). La description de la préface de sa traduction convient assez à cet endroit; le couvent pouvait y trouver place sur une croupe rocheuse battue par les eaux. Il est voisin du lieu où il débarque : adv entant es de partibus Orieiitis... i?îgressi sumus.Or, Terra-

(1) Ap. III, 24 ; Ep. 127, 9. Navem plenam blasphemiarum romano intulit portu.

(2) Cf. Ruf. inst. Basil, prœf : Satis libenter, carissime frater Vrsaciy adventantes de partibus Orientis et desiderantes jam fratrum consueta consortia monasteriiim tuum ingressi sumus, qiiod superpositum anguslo arenosi tramitis dorso hue atque illuc passivi et incerti maris unda circumluit. Rara tantummodo latentes locos eminus arguit pinus.

(3) Till. il/cm. Eccl. XII, 125 ; Mabillon. Ann. Bén.l, 15 ; Rub. Ruf. XII.

(4) Zœckler le suit, tlieronymus, II, p. 331.

Brochet 11

162 SAINT JÉilOMb] ET SES ENNEMIS

cine est précisément, après Pouzzoles où débarqua saint Paul et avant Ostie, la dernière porte de Rome pour les voyageurs qui viennent de TOrient; la voie Appienne les y conduisait de là; le port (1) et la ville étaient devenus tfès florissante sous l'Empire après les grands travaux entrepris par les Antonins. Il est assez vraisemblable que Rufin débarqua dans ce port et que le couvent de la Pinaie se trouvait à proximité. La retraite qu'il y fit de nouveau vers 407 nous fournit une autre indication que l'on a mal interprétée jusqu'ici faute d'une simple distinction entre les deux routes qui conduisaient de la Gampanie à Rome, la voie Appienne et la voie Latine, qui toutes deux partaient de Terracine. Paulin charge plus tard (2) Gerealisqui va de Noie à Rome d'une lettre pour Rufin alors au couvent de la Pinaie, mission qui d'ailleurs suffirait à écarter absolument Ravenne. Mais, comme le couvent ne se trouvait pas sur le passage de Gerealis et qu'il était pressé, il ne put remettre lui-même la lettre au destinataire et il la lui fit tenir par un tiers. De deux choses l'une, en effet : ou le couvent était situé sur le bord de la mer à une certaine distance de l'Appia et Gerealis n'a pas eu le temps de pousser jusque-là, ou plutôt, pour expliquer l'impossibilité 011 il fut de s'acquitter lui-même de sa mission, une fois à Terracine, au lieu de prendre l'Appia, il vint à Rome par la voie Latine. L'Appia qui traversait la plaine pontine était souvent en mauvais état malgré les travaux de TEmpire et dès la République on préférait souvent prendre les anciennes routes des Volsques qui contournent les marais. Quoi qu'il en soit, ce couvent oii Rufin s'arrête, aussitôt débarqué, pour se reposer et se recueillir avant de gagner la

(1) Il sert encore sous Théodose; cf. de la Hlanchère. Mél. Ec. Franc, de Rome et Ath., 1881, p. 34i ; Terracine. Id. fasc. XXXIV.

(2) Cf. Ch. VIII.

ville par terre, était situé sur la route et à proximité de Rome, entre Naples et Rome, probablement près de Terracine. 11 paya l'hospitalité de l'abbé de cette traduction avidement accueillie par ces moines qui n'étaient pas encore initiés à la règle orientale : c'est la seule trace de ce premier séjour à la Pinaie. De là, il vint à Rome, soit fin 397, soit plutôt au commencement de 398, vers la fin de l'hiver.

Si ses apologistes ont accordé trop d'importance à cette halte à la Pinaie (1), c'est qu'une chronologie erronée des lettres de Paulin avait permis de conclure qu'il y avait traduit les deux premiers livres des Principes, qui ont eux-mêmes suivi la traduction de V Apologie d'Origène. On s'appuyait sur la préface du deuxième livre des Béjiédictions (2) que l'on croyait contemporain de sa traduction et où l'auteur dit à Paulin qu'il écrit au Carême et à la Pinaie, pour conclure, l'erreur appuyant l'erreur, que les deux livres des Principes — traduits également à un Carême — l'avaient été à la Pinaie, et on croyait les voir désignés dans les rescripta ad Origenem qu'il se dit pressé de donner à ses amis dans la préface du premier livre des Bénédictions au même Paulin. Par cq^ rescripta, dans lesquels il est étrange qu'on ait vu les Principes qui sont sa première traduction d'Origène et que d'ailleurs Macaire a été seul à lui demander, il faut entendre ces traductions nouvelles qu'il donna dans la dernière partie de sa vie, vers le temps de son deuxième séjour à la Pinaie. D'ailleurs, s'il a traduit le deuxième livre des Bénédictions au Carême et à la Pinaie, rien ne l'établit pour le premier et, si les deux premiers livres des Principes ont été traduits pendant un Carême, il n'y a aucune raison de supposer qu'ils l'aient

(1) Ainsi Fontanini. Op. cit. II, 2.

(2) Ruf. Beneà. prœf ad Paul., PL. XXI.

été à la Pinaie.Au contraire, la préface des deux derniers livres nous fait entendre clairement que si l'œuvre a été traduite en deux fois, elle Ta été entièrement à Rome même : « Super ior es duos t^t^l apxwv Ubellos te non soliim insisle?îtej verum etiam cogente diebus Quadragesimde interpretatus sum. Sed quoniam illis diebus etiam tu, religiose frater Macari^ et vici?îus manebas et amplius vacabas, etiam ego amplius operabar ; hos vero posteriores duos tar^ dius explicimus, dum tu ad 7ios ab extrema et ultima urbis parte rarior exactor accedis (1). » Pour qui prend simplement les choses, il est évident que la première partie a été traduite à un moment où Rufm et Macaire se trouvaient voisiner dans un même quartier ou peut-être dans une même maison dans la ville même. C'est une grande ville que Rome à cette époque ; Macaire est sans doute très occupé de son côté et on comprend sans peine le sens de l'expression rarior accedis ç\\jid.x\à. on remarque qu'il est déterminé lui-même par le mot exactor : Macaire n'est plus auprès de Rufin, comme au moment de la première traduction, à le tourmenter et à stimuler sans répit son travail. C'est à Rome que Rufin a traduit les Principes en 398, les deux premiers livres au Carême, les deux autres quelque temps après : voilà le fait capital qu'il fallait mettre en lumière.

Comment et dans quelles conditions fit-il cette traduction aussitôt après son arrivée?

Nous avons déjà vu combien était mêlée, agitée, divisée l'Eglise de Pierre. La curiosité des études sacrées et des investigations dogmatiques avait multiplié les esprits téméraires (2); l'appât des charités princières et Tambi-

(1) Princ. 111, prœ^.

(2) Cf. Boissier. Fin du Paganisme (saint Paulin). « La foi était ardente alors, mais inquiète et curieuse. Les solutions données par le christia-

tion des honneurs ecclésiastiques favorisaient la fausse dévotion. Hardiesses spéculatives et maladroites, intrigues ambitieuses et sans scrupules se donnaient passionnément carrière dans la Babylone chrétienne. Dans cette fermentation de toutes les curiosités et de tous les appétits, nous avons vu se développer au scandale des orthodoxes étroits en qui se réveillait le vieil instinct de Home cette nouvelle forme de l'invasion hellénique qui s'appelle l'origénisme. Aussi, sans rien préjuger encore des sentiments de Rufm à son arrivée, sentiments qu'il se garde de découvrir, nous pouvons penser quel accueil on lui fit du côté des hellénisants. On ne savait plus le grec h Rome. Il rentrait après plus de vingt-cinq ans et un usage si exclusif du grec qu'il en avait presque [' oublié son latin. Sans parler du prestige de son séjour à Jérusalem dans la compagnie de la célèbre Mélanie au départ légendaire de laquelle il restait associé (1), si du moins il n'avait encore rien écrit, il avait connu, fréquenté les moines égyptiens, il avait passé des années à Alexandrie, il avait été le disciple et l'ami de Didyme, il était l'intime de Jean et de Théophile, enfin il était un des héros de la querelle origéniste qui s'agitait en Orient et dont Rome grâce à lui avait recueilli l'écho. Ajoutons qu'il était l'adversaire de Jérôme qu'il quittait à peine. Aussi avec quelle curiosité, avec quelle faveur, avec quelles sympathies sincères ou quelles arrière-pensées méchantes n'est-il pas accueilli à Rome ! Assaillie de demandes de traductions auxquelles il se résignera volontiers, il partira de Rome sans avoir eu le temps de donner

nisme des problèmes que les philosophes n'avaient pas résolus, en rassurant les âmes ne les avaient pas tout à fait contentées. Une fois éveillée sur ces questions, la curiosité devenait insatiable... »

(1) Sur la réputation de sainteté qui l'entourait dans son monde à Rome, cf. les railleries de Jérôme. Ap. III, 42.

à son ami Apronien lui-même les traductions de saint Grégoire et de saint Basile qu'il lui réclamait (1).

Sans doute, il entra d'abord de plain-pied dans l'intimité de la famille de Mélanie. Cette famille elle-même était singulièrement mêlée. Nous savons par un curieux témoignage de Paulin (2) dans une lettre écrite à saint Augustin sur la mort de Publicola vers 408 que le fils de Mélanie, « homme d'une douceur et d'une humilité évangélique », qui, loin de cacher ses convictions chrétiennes s'en faisait gloire dans toutes les charges qu'il occupa, n'avait pas suivi cependant sa mère jusque dans les rigueurs de la vie ascétique : cette héroïne du renoncement, tout en pleurant la perte selon le monde de son fils unique, regrettera surtout que son « ambition de sénateur f) ne lui ait pas permis de rompre complètement avec le siècle et de répondre tout à fait « aux exigences avides des saints désirs qu'elle caressait à son endroit » ; elle déplorera surtout qu'il ait vécu sans préférer « le sac de la pénitence à la toge et le couvent au Sénat.». Sa femme Albina, fille de Rufus Cœsonius Albinus et nièce de l'illustre Volusianus qu'Augustin s'efforcera plus tard d'amener au christianisme (3), ne devait même être convertie à l'ascétisme que par Mélanie en même temps que sa propre fille et son gendre. C'est vers cette époque que Mélanie, la jeune épouse Pinien, de la gens Valeria, qui faisait remonter son origine jusqu'au premier consul Valerius Publicola et vraisemblablement fils de ceSeverus qui était préfet de Rome à l'avènement de Sirice (3) : Augus-

(1) Migne PG. Greg. Naz.^ II, p. TSojpr*/'. in Apol. ; saint Basile, éd. Bened. II, 1{3 prsef. inHomil.

(2) Paulin Ep. 44. Sur Mélanie lajeune, son mari Pinianus, son père Publicola et sa mère Albina, etc. Muratori : Dissertationes. PL., LXI (saint Paulin).

(3) Cf. Paulin. ISatal. XIII; PL. LXI; Pallade, 119; Muràion, op. cit.;

tin lui dédiera plus tard un de ses livres contre Pelage. Les parents de Mélanie sont restés en correspondance avec elle : c'est pour des raisons de famille qu'elle rentrera en 402; aussi Rufin dût-il être reçu comme un membre de cette famille même, à bras ouverts.

C'est à la même époque qu'il se lie étroitement avec cet Apronien qui allait être son Pammaque et qui appartenait aussi à une vieille famille, la gens Turcia. Un Turcius avait été consul suffectusau commencement du iv* siècle; son fils et son petit-fils, préfets de la ville en 339 et en 363. Il en est un que Paulin reçoit avec toute la famille de Mélanie, sauf Taïeule, en 406 et qu'il chante avec elle dans le xiii* natale : « Qui mixta veteris et jiovi ortus gloria — vêtus est senator curide^ Christi novus ». Sénateur avant d'être chrétien, il ne fut converti d'après Pallade que par Mélanie dont il avait épousé la nièce Avitta, sainte femme au dire du même Pallade qui l'a connue (1). Ils eurent deux enfants, Eunomie dont Paulin déplore la mort prématurée et Astérius qui fut baptisé avec son père. C'est avec un de ces Turcii Aproniani, sinon avec P celui-là que se lia Rufin et peut-être est-ce par lui qu'il > connut ce Macaire qui allait provoquer la traduction des Piincipesl Nous trouvons en effet ces deux familles liées à la fin du v^ siècle ; la note du fameux Mediceus que Turcius Rufîus Apronianus Astérius corrigea pendant son consulat en 494 nous apprend que cet exemplaire de Virgile appartenait à son ami Macaire (2). C'est dans ce milieu fort mêlé que Rufin se trouva jeté dès le premier jour. Le cercle des amis de Mélanie était comme un rac-

Mansi, a. 385 : Rescrit de Valentinien à Pinien : approbation de l'élection de Sirice ; Rauschen, lahrb. op. cit., AD. 385 et 387.

(1) Pall., H. L. 118.

(2) iSoris. Caiiotaphia Pisana.

iOS SAINT JÉROxMl?: ET SKS; ENNEMIS

courci de la société romaine d'alors où se confondaient païens^ ascètes, dévots, novateurs, intrigants, gens du monde : on comprend que le souci du salut spirituel de sa petite-fille ait fait rentrer plus tard la sainte ellemême.

Ea même temps, il est certain que Rufin fut accueilli, comme nous l'avons dit, avec une sympathie curieuse et maligne par les ennemis de Jérôme avec lesquels nous l'avons vu d'accord du fond de la Palestine. Au sortir d'une querelle qui n'était pas close d'ailleurs, après une réconciliation soudaine et rapide que Ton ne soupçonnait même pas à son arrivée à Rome, il se présentait à eux comme un adversaire décidé et redoutable qui avait tenu tête plus de trois ans à l'ami de Paule et d'Eustochie, qui avait manœuvré contre lui jusqu'en Occident, et pouvait y être dès lors pour leurs rancunes, leurs jalousies et leurs haines un précieux instrument. Rien ne permet d'affirmer qu'il ait été d'accord avec eux à cette heure pour lui porter de nouveaux coups ; c'est en poursuivant ses propres desseins qu'il se trouva servir les leurs. Mais nous avons de ses relations avec eux et de la reprise des hostilités qui coïncida avec sa présence à Rome un éloquent et curieux témoignage. C'est la réponse de Jérôme à la lettre :^ingulière que lui adressa vers cette époque un certain^Magnus qui faisait partie de la société que fréquentait Rufin et à qui Jérôme donne le titre à'orator Urbis (1),

(1) Un Magiius avait été vicarius Urbis en 367 (Lettre de Valent, et Valens, Cod. Théod., 7, 13, 3 et 4) ; un autre, sinon le môme, préfet de la ville en 373. On a retrouvé l'inscription funéraire d'un Magnus; elle est au Musée Gapitolin (De Rossi. Bulletin d'Arch. chrét., 1'^ année, 1863, p. 14 et VI«, 1868). Elle porte le titre de Rhelor Urbis seternx : de Rossi y a vu d'abord la dignité conférée par Théodose II aux professeurs de belles-lettres en 425; en 1868 il fait de lui le contemporain de Jérôme.

LK HETOUIl DE RUFIN

Ce Magnus lai avait exprimé son étonnetnent de le voir citer si souvent les auteurs païens et lui avait demandé des explications à ce sujet. Sa réponse (1) est précieuse en ce que, par égard sans doute pour le personnage, il y traite en quelques lignes la question des rapports de& lettres chrétiennes et des lettres païennes, mais l'intérêt en est surtout pour nous dans le ton de l'auteur.

La question soulevée touche Jérôme plus qu'aucun autre de ses contemporains et même de ses prédécesseurs chrétiens. Il saisit avec empressement l'occasion de donner son avis en toute franchise. Il revendique hautement le droit de faire servir l'art et la beauté des lettres antiques^ à la défense et à l'ornement du christianisme et il rapi^ pelle les deux exemples bibliques où il aime à voir l'illus- ^tration de sa propre pensée : David qui coupe la tête de Goliath avec l'épée du géant et la belle captive noire du Deutéronome dont on a rasé la tête et coupé les ongles pour qu'elle soit digne du lit de l'Epoux. Il se réclame de W la prédication de saint Paul où il prétend retrouver quelque peu audacieusement la preuve de la connaissance et de la a pratique de la littérature grecque. Puis et surtout, c'est, à " l'appui de sa thèse, la revue rapide de toute la littérature chrétienne, grecque et latine ; c'est, au premier rang, les noms de ceux qui ont revendiqué avant lui contre les Gelse et les Porphyre le droit aux lettres et, en tête, Origène ; c'est rénumération des écrivains chrétiens qui se sont parés jusqu'à lui des beautés antiques dans l'une et l'autre langue et qui ont montré dans leurs écrits « une science égale des lettres profanes et de TEcriture. ». Ils n'ont pas vu seulement dans les lettres un moyen de combattre les Gentils avec leurs propres armes. Non, « presque tous les ouvrages de

(1; Ep. 70.

tous nos écrivains, coneliit-il, sauf de ceux qui n'ont pas de lettres, sont remplis à déborder de savoir et de science ».

Mais s'il est fier d'affirmer une fois de plus la nécessité de l'union des lettres et de la sagesse, de la beauté et de la vérité contre les dédains des païens et contre la sotte ignorance des ultra orthodoxes, il ne veut pas faire de sa lettre une dissertation. S'il y a là ample matière à disputer, il estime toutefois que ce n'est ni le lieu ni le moment de le faire (1). Il n'a pas voulu laisser Magnus sans réponse, mais il veut encore moins tomber dans le piège qu'on lui tend. Ni la gravité ni le sens de la question insidieuse qui s'est glissée à la fin de sa lettre ne lui échappent (2). On veut savoir « pourquoi il sème de ci de là dans ses ouvrages les exemples des lettres profanes et pourquoi il permet aux horreurs païennes de souiller la candeur du langage chrétien. » 11 répond en deux mots (3) puisqu'il le le faut et sa réponse est courte et écrasante : la liste de ses autorités comprend tous les grands noms des lettres chrétiennes. Mais il soupçonne son correspondant de ne lui poser cette question qu'à l'instigation de quelque adversaire qui cherche à le provoquer et qui tâte le terrain et il se refuse à faire le jeu de ce Calpurnius Lanarius. Il prie seulement Magnus de lui rappeler deux proverbes : quand on n'a pas de dents, il ne faut pas s'en prendre à ceux qui en ont ; ce n'est pas à la taupe de critiquer le lynx. Il n'en dit pas davantage : à bon entendeur salut (4). Magnus est un homme bien élevé sans doute et sans arrière-pensée; mais nous voyons à travers les lignes que le monde où il

(1) Ep. 70, 6. Dives, ut cernis, ad disputandum materia, sed jamepistularis angustia finienda est.

(2) Id. Quod autem quseris in calce epistulae tuœ.

(3) Ep. 70, 2, br éviter responsum habcto.

(4) Ep. 70, 6.

vivait était hostile à Jérôme, que malgré lui peut-être il subit l'influence de ses ennemis toujours agissants et qu'il se fait Técho de leurs récriminations. Cette lettre est la réponse franche, claire, polie, mais fière et assez sèche d'un homme qui se garde et se tient prêt à la riposte. En 401 il veut voir Rufîn lui-même (1) dans ce Galpurnius : la lettre de Magnus est donc contemporaine du séjour de celui-ci à Rome et la réponse de Jérôme est antérieure au moment où il perdra toute illusion sur ses agissements (399-400). Qu'il ait entendu désigner, quand il écrivait, une personne déterminée ou, ce qui est plus probable, d'après l'application qu'il en fera plus tard à Rufm, un ennemi anonyme, sa lettre nous fournit un précieux témoignage de l'hostilité qui, sous des formes multiples, s'exerce sans cesse à Rome et à cette date même contre lui. Au reste, mieux informé plus tard sur les faits et gestes de Rufin, il eut sans doute plus d'une raison de croire qu'il s'était associé à ces manœuvres, s'il ne les avait pas provoquées.

Mais, c'est surtout auprès des hellénisants, des esprits avides de connaître les Pères de l'Eglise grecque, c'est auprès du petit groupe des origénistes que le moine de Jérusalem eut le plus grand succès. Il prit manifestement leur direction dès son arrivée en traduisant les ouvrages qui étaient comme la Bible de l'origénisme : Y Apologie d'Origène et les Principes, Les dernières obscurités vont s'évanouir et les raisons de son retour apparaître en plein jour. 11 aura beau se défendre des contraintes qu'on exerce sur lui, multiplier les protestations et les excuses ; ce n'est que manière de parler : ne se plaindra-t-il pas encore de travailler par ordre à la veille de sa mort quand il traduira

(1) Ap. I, 30.

172 SAINT jÉaoMh: et ses ennemis

en Sicile les homélies d'Origène sur les Nombres (1). Ce n'est pas le hasard qui a provoqué dès son retour la traduction de ces œuvres caractéristiques de l'origénisme; ce n'est pas à l'improviste et d'un coup qu'il révèle à la doctrine à l'Occident : il suit un plan méthodique; il procède par gradations habiles; il se garde de choquer ses lecteurs en mettant d'emblée sous leurs yeux la pensée d'Origène même savamment atténuée et catholicisée par lui : sa traduction de V Apologie d'Origène et sa dissertation sur l'altération des œuvres d'Origène préparent le terrain. Au premier rang de ces hellénisants de Rome se trouvait ce Macaire qui, à l'en croire, aurait exigé de lui coup sur coup ces traductions qui allaient faire tant de bruit. Ce Macaire est sans doute le personnage dont parle Pallade comme d'un ancien vicarius (2) et qui figure dans le « cœtus Pinianus » (3) en Gampanie et en Sicile; c'est probablement à lui que Paulin écrivit en faveur de Secundinianus la lettre XLIX ; il lui avait adressé une consolation à la mort de sa femme. (4) C'était un de ces esprits inquiets et curieux de cette fin du iv® siècle où le monde nouveau achevait de s'établir sur les ruines du monde antique. Macaire en avait alors aux Mathématiciens (5), théoriciens du Fatum qui niaient le libre-arbitre et la Providence et qui remettaient en crédit dans la haute société les calculs de l'astrologie (6). Augustin eut aussi affaire à

(1) Cf., Gh. VIII. •

(2) Pall. H. L., 123. àizo ptxapJaç.

(3) Paulin. Nat. XIII.

(4) Aug. Ep. 25, 9.

(5) Gennade XXVIII. Macarius, alius monachus (? sans doute en raison du u Religiose frater » de la préface de Rufin) scripsit in Urbe Roma adversus mathematicos librum in quo labore orientalium quœsivit solatia Scripturarum.

(6) Ce sens de Mathematicus (astrologue, même) est postérieur à Auguste (Juv., 14, 48. Tert. Apol 43). Les Mathematici étaient des athées

LE RETOUll DE RUFIN 173

eux et rOctavius de Minucius Félix nous offre déjà une réputation de leur doctrine déterministe et athée. C'est pour seconder les efforts de ce Macaire que Rufm prétend plus tard avoir traduit Y Apologie d'Ovigene dans une page oîi il fait de son retour en Occident un événement providentiel et miraculeux : a: Macaire, dit-il, cet homme illustre par sa foi^ son savoir et sa naissance autant que par sa vie, avait en mains un ouvrage contre le Destin ou contre les Mathématiciens et travaillait de son mieux à ce livre si utile, si nécessaire ; il hésitait toutefois en raison de la difficulté du sujet sur différents points qui concernaient l'action de la Providence, quand, à ce qu'il raconte, Dieu lui fit voir en songe un navire qui s'avançait du large vers lui et qui, une fois au port, lui fournit la solution de toutes les difficultés qui l'embarrassaient. 11 se lève, tout troublé par cette vision ; il y songeait encore quand il apprend que je viens d'arriver au même instant. Il me met aussitôt au courant de son travail, de ses embarras et de son rêve. Il voulut alors connaître ce qu'Origène qu'il savait très réputé chez les Grecs pensait sur ces questions et il me pria de lui exposer brièvement son sentiment sur chacune d'elles (ce qui prouve que Macaire considérait Rufin comme un lecteur assidu, sinon comme un disciple d'Origène). J'eus beau lui répondre que c'était chose difficile {c'est sa seule objection) ; quand je lui eus dit que le saint martyr Pamphile (remarquez l'habileté) avait touché à ces questions dans son Apologie^ il me demanda de la lui traduire sans plus tarder. J'eus beau lui représenter encore que je n'avais pas l'habitude de ce genre de travail, que

<Tac. Hist. I, 22 ; Suét. Tib., 69 ; Impp. Diocl. et Maxim, cod., 9, 18, 2, etc.) Rufin traduira plus tard les sentences d'Evagre contre les Mathématiciens. Cf. Paulin. Ep. 16 et Carmen ad Jovium; Cf. Valentin. Saint Prosper. Introd.

mon latin s'était rouillé dans un silence de près de trente années ; il persista à me supplier de lui faire connaître, en quelquestylequece fût, au moins cequ'il désirait savoir (1).» Jérôme s'est moqué avec raison de cette justification tardive qui a tout l'air d'un conte. On ne voit pas d'ailleurs ce que cette histoire a à faire avec la traduction d'Origène, si ce n'est que les Principes contiennent une généreuse revendication de libre-arbitre. Jérôme raille ce trop heureux Macaire : c( Riche, trois fois riche trirème qui est venueapporter à notre pauvre Rome les trésors de l'Egypte I

Tu maxime ille es unus qui noh'i^ scribendo restituis rem.

« Oui, si vous n'étiez pas arrivé de l'Orient, cet illustre savant serait encore aux prises avec les Mathématiciens et nos chrétiens ignoreraient encore ce qu'on peut répondre aux fatalistes! (2). » Noris, indigné, accuse gravement Rufin de mensonge parce qu'il n'est pas question du destin dans sa traduction (3). Il est vrai que nous n'avons que le premier livre de V Apologie^ mais il est singulier que Macaire, quelle que fût sa hâte de connaître le Maître en personne, n'ait laissé traduire que ce premier livre étranger à ses préoccupations, et la j ustification du traducteur nous paraîtra plus suspecte encore à l'heure où il fera ce récit dans les Invectives.

Cette Apologie qui comprenait six livres mettait la défense d'Origène dans sa propre bouche. Le livre (4) qui reste nous offre une collection de citations classées sous forme de réponses à un questionnaire sur les trois personnes divines, l'incarnation, la résurrection, les sanctions

(1) Inv. l, 11.

(2) Ap. III, 24 et 29.

(3) Noris. Dissert, histor. de Synod, V cap. 13.

(4) PG. Origène, VII.

dernières, l'origine de l'âme et la plupart de ces citations sont tirées des deux premiers livres des Principes. Cette méthode apologétique appliquée à une œuvre aussi diverse que celle d'Origène ne laissait pas d'être fort spécieuse; mais quand on songe que V Apologie en question avait été écrite au commencement du iv° siècle, on voit, après ce que nous avons dit au chapitre précédent, le peu de valeur qui lui restait à la fin du même siècle. Conçue et commencée àCésaréedans la prison même de Pamphile età la veille de son martyre (309), elle semble avoir été l'œuvre commune de Pamphile et d'Eusèbe (1). Le premier en rassembla les matériaux à travers les œuvres d'Origène; le deuxième se chargea de l'ordonnance et de la rédaction de l'ouvrage. Le sixième livre aurait été composé par Eusèbe seul après la mort du martyr. Nous avons sur cette collaboration le témoignage formel d'Eusèbe (2) : « On peut trouver, s'écrit-il, tout ce qu'il est nécessaire de connaître d'Origène dans V Apologie que j'ai écrite avec le saint martyr Pamphile; nous y avons uni notre travail et notre zèle contre la malveillance de ses détracteurs (3). » C'est une sorte d'Origène orthodoxe que les deux amis s'étaient proposé d'éditer. L'ouvras-e était habile, utile, hardi; mais combien n'était-il pas dangereux, surtout à la fin du IV® siècle, pour des croyants qui, désireux de pousser plus loin leurs études, abordaient l'œuvre même d'Origène, assurés sur la foi de ce plaidoyer qu'ils avaient affaire à un livre orthodoxe de tout repos!

V Apologie est précédée d'une préface aux confesseurs condamnés aux mines de Palestine. L'auteur ne veut voir dans les adversaires d'Origène que des ignorants ou des

(1) Photius. Bihl. cod. CXVIIl.

(2) Eusèbe, H. Ecd. VI, 33 ; cf. aussi Socrate H. E., III, 7.

(3) Méthodios en particulier.

ennemis personnels et de mauvaise foi. Ils poussent l'acharnement, d'après lui, jusqu'à tolérer les œuvres des hérétiques ou des païens plutôt que les siennes. Eux seuls se réservent le droit de les lire, d'y faire la part du bon et du mauvais et cette ignorance qu'ils veulent imposer à tout prix est la cause de tout le mal. Loin de prétendre innover, dit-il, Origène se défend au contraire d'aller trop loin, de dépasser les vérités dogmatiques; il ne veut que chercher la vérité dans la mesure de ses forces. Dans son interprétation de TEcriture, il avoue ses doutes sur les points qui ne lui paraissent pas assez clairs. Enfin, il déclare qu'il ne Faut pas hésiter à le mettre lui-même de côté pour écouter quiconque parlera mieux que lui. Le sens de l'Ecriture est si profond, si secret, qu'il y a toujours place à une nouvelle explication et qu'Origène en donne souvent plusieurs pour le même passage. Mais ses adversaires ne veulent rien entendre. L'esprit de chicane, les préjugés, la sottise effacent jusqu'à son nom du titre de ses œuvres ; ce nom vient-il à être découvert ? A l'admiration succède la haine, à l'approbation les imprécations contre l'hérétique. D'ailleurs, parmi les adversaires d'Origène, combien n'entendent pas le grec? Combien n'entendent rien à rien? Combien enfin qui, tout intelligents qu'ils sont, connaissent trop peu ses ouvrages, ou, s'ils les ont lus, n'en ont mesuré ni la profondeur ni la diversité? Leur demande-t-on de quelle œuvre ils tirent leurs arguments? Les voilà embarrassés à ne savoir que répondre : ils avouent qu'ils les tiennent d'un tiers. Que penser de ces gens qui jugent et tranchent de ce qu'ils ignorent? Chez d'autres, c'est une véritable maladie qui leur fait négliger les innombrables ouvrages si utiles d'Origène pour ne retenir que ces rares endroits oii, comme chez tous les auteurs, l'ignorance et la malveillance peuvent

toujours trouver à redire. Il en est enfin de moins estimables encore qui^ toujours prêts à accuser et à calomnier, se sont fait un nom et une situation grâce à Origène luimême et qui, du jour où de disciples ils sont sur le point de passer maîtres, le renient prudemment devant les murmures de leurs auditeurs. De là, cette Apologie composée avec son œuvre et en particulier avec Touvrage que ses détracteurs visent de préférence.

Telle est en substance la préface, telle que nous l'offre la traduction de Rufin. L'argumentation était juste en principe : avant de condamner Origène, il fallait l'entendre; mais, au point de vue de la foi, près d'un siècle plus tard, alors que le sens hétérodoxe de son œuvre s'était accentué comme nous l'avons vu, cette apologie portait à faux. La thèse était faite pour séduire tout ce qui hellénisait à Rome; mais le plaidoyer n'avait plus de fondement et les croyants qui se bouchaient les oreilles par sottise ou par haine au temps d'Eusèbe et de Pamphile allaient bientôt le faire par ordre de l'autorité ecclésiastique justement alarmée. Nous n'avons pas à juger de la valeur de V Apologie au moment oii elle fut écrite. A l'heure où Rufin la traduisait, la préface n'était qu'une vive invitation à tous les chrétiens instruits de Rome à faire connaissance avec un écrivain victime de la calomnie, de l'ignorance et de la sottise; c'était une pressante instance de réhabilitation du Maître alexandrin devant l'opinion romaine. Nous voilà déjà loin des Mathématiciens et du Fatum ! On peut même se demander si le traducteur n'avait pas ajouté encore à l'éloquence du plaidoyer et on est tenté de le croire à lire cette phrase qui ne convient guère à l'auteur et aux destinataires de l'Apologie d'Eusèbe et de Pamphile : « Prœierea etiam illudest invenir e quod nonnunquam taies sunt accusatores

Brochet 12

ejus qui nec grœcam noverint linguam.., » ! Au reste, cette préface s'adaptait bien à la situation présente; si elle n'était pas signée de Rufin, plus d'un trait prêtait à des applications piquantes et les lecteurs au courant de la querelle palestinienne donnaient un nom bien connu à ce disciple qui, en passe de devenir maître à son tour, renie le Maître à qui il doit tout. Enfin, l'auteur y annonçait la prochaine publication des Principes!

Au reste il écrivit lui-même une nouvelle préface qui nous éclaire assez sur ses intentions et sur l'intérêt que la question origéniste soulevait alors à Rome. 11 s'y couvre d'abord du nom de Macaire qui a exigé ce travail et du « saint martyr Pamphile » qui en est d'après lui le seul auteur, contre ceux qu'il sait devoir jeter les hauts cris : « C'est votre amour de la vérité, Macaire, qui m'impose cette tâche. Vous aurez, vous, le plaisir de connaître cette œuvre; pour moi, elle me vaudra sans doute l'hostilité des gens qui se croient blessés dès qu'on ne manifeste pas d'antipathie à l'égard d'Origène. Ce n'est pourtant pas mon opinion, mais celle du saint martyr Pamphile que vous m'avez demandée; c'est le livre que la tradition veut qu'il ait écrit en grec pour défendre Origène et pourtant, encore une fois, je suis certain qu'il se trouvera des gens blessés de ce que ma plume se soit employée à traduire ce qu'un autre a écrit en sa faveur. » Voilà des précautions bien suspectes et un langage bien doucereux. Aussi bien, il met aussitôt ses lecteurs en garde contre la calomnie; il les supplie de le juger lui-même sans parti pris {iiihil prdesumpto vel prdejiidicato animo ageré) et de ne pas demander à d'autres l'état de sa croyance quand, dit-il, ils ont tout loisir de le connaître de sa bouche. Il s'attend en effet à ce qu'on lui oppose les passages contraires d'Origène qui ne figurent pas dans V Apologie et à ce qu'on

suspecte sa propre foi. Sur le premier point, il répondra dans un supplément qui suit sa traduction et que nous allons retrouver. Pour le deuxième, il expose son credo sur la Trinité, l'Incarnation, la Rédemption et la résurrection de la chair. Il insiste particulièrement sur ce dernier dogme qui répugnait aux intelligences helléniques, mais sur lequel l'Occident n'admettait pas de transaction. Il invoque sans doute le. fameux passage de saint Paul sur l'incorruptibilité du corps ressuscité dont s'est réclamé Origène, mais il est très explicite sur le mot critique et s'écrie même que « c'est une folle invention et unecalomniedecroire que le corps puisse être « autre chose que la chair. » Il ne faut pas douter de sa sincérité sur ce point ; il reste fidèle au credo dCAquilée (1) dont sa déclaration rappelle la précision particulière : Ranc ipsam carnem in quanunc vivimus resurrecturam credimus. Mais, même sur ce point, sa foi s'est étrangement mêlée d'origénisme en Orient et, tout en affirmant la résurrection de la chair, il tend à ôter à la chair elle-même tout caractère trop matériel et trop corruptible. Le passage est bien dans dans sa manière indécise et subtile : hesurrectio carnis credenda est intègre atque perfecte ni et natura carnis eadem serveiur et incorrupti ac spiritalis corporis status et gloria non infringatur. Enfin pour appuyer ce « documentum fidei"» il se réclame de l'autorité de l'évêque de Jérusalem avec qui il se dit entièrement d'accord ; Hœc in Jerosolymis i?î Ecclesia Dei a sancto sacerdote ejus Joanne prsedicantur : hsec nos cum ipso et dicimus et tenemus.

Cette dernière déclaration est importante. Personne ne pouvait y contredire à Rome ; mais, d'après ce que Jérôme nous a fait connaître cette année même des opinions de

(1) C. Whitaker. Op. dt.

Jean, il semble fort contestable que celui-ci eût consenti à cette heure à souscrire à tous les termes de cette profession de foi sur la résurrection. Elle prouve aussi une fois de plus que Rufm n'avait pas rompu sa communion avec Jean pour tendre la main à Jérôme avant son départ, mais elle nous le montre se faisant fort de sa communion d'idées avec ce même Jean à une heure où Rome suit encore avec passion sa lutte contre Jérôme. On ne s'est pas rappelé que c'est à ce moment même que V Apologie de Jean fait tant de bruit dans la ville, qu'elle y trouble tant de têtes qui ne voient plus où est la vérité, où sont les orthodoxes, et que Pammaque réclame les lumières de son illustre ami. L'année 398 voit successivement le scandale de V Apologie de Jean et le scandale de la traduction des Principes par Rufin. C'est l'époque du grand effort origéniste à Rome. Cet effort est si résolu, si prompt que, comme nous l'avons conjecturé, Jérôme n'aura pas même achevé de parer à la première alerte que, sur un nouvel appel de Pammaque, il lui faudra faire face au péril autrement grave que provoqueront les publications de Rufîn.

Deux remarques encore. Cette profession de foi, quoique plus explicite que celle de Jean dans son Apologie^ ne touche comme elle qu'aux dogmes sur lesquels on ne pouvait plus éviter de se prononcer à cette époque sans prêter au soupçon d'hérésie (1). Par contre, Rufin n'y souffle pas mot des autres questions qui s'agitaient alors, telles que l'origine des âmes et l'éternité des peines et par lesquelles Torigénisme risquait le plus dese glisser et d'agir dans les esprits sans défense. Est-ce à dessein qu'il garde ainsi le silence sur les doctrines suspectes et dangereuses

(1) La Trinité et la résurrection de la chair.

de l'origénisme? Il est difficile de répondre par oui ou par non.

11 n'est pas moins malaisé de l'excuser et de croire à son ignorance quand il fait de Pamphile le seul auteur de cette Apologie d'Origène. Sans doute la question était peu élucidée à cette époque ; elle ne l'est guère plus aujourd'hui. La part de collaboration de Pamphile est mal définie et il y a lieu de se méfier du témoignage d'Eusëbe qui est lui-même suspect d'arianisme : Jérôme le fait remarquer ; quant à lui, il a eu deux opinions successives. Jusqu'à la querelle, il n'a d'autres renseignements que ceux qu'il tient de Rufin lui-même qui lui a soumis en Palestine un manuscrit à' wnQ Apologie portant le nom de Pamphile et qu'il croyait distincte de l'ouvrage d'Eusèbe et de Pamphile qu'il ne connaissait alors que de nom. C'est ainsi que dans son De Viris il attribue V Apologie à Pamphile : Scripsil, antequam Eusebius Cœsariensis scriberet, Apologeticum pro Origene (1). Mais, il aurait reconnu plus tard au cours de ses recherches à la bibliothèque de Gésarée que l'ouvrage qu'on lui avait présenté n'était autre chose que le premier livre à! Apologie d'Origène, et, ayant lu dans Eusèbe (2) que Pamphile n'avait rien écrit sauf quelques lettres à des amis, il en conclut à son tour qu'Eusèbe est l'auteur unique de cette Apologie; il accuse Rufin de l'avoir trompé d'abord à Jérusalem et d'avoir faussement attribué l'ouvrage à Pamphile dans l'intérêt de sa cause (3). Sans doute il exagère et se trompe; mais, sll est étrange que ni l'un ni l'autre ne semble ■connaître le témoignage de VHisloire Ecclésiastique d'Eu-

<1) De Vir. 75.

(2) Eusèbe. Pamph. vita (perdue), cité Ap. I, 9.

(3) Ap., 1, 8, 9. H, 15.

sèbe sur la collaboration des deux amis (1), cette ignorance surprend surtout chez celui qui devait traduire et compléter plus tard cette même Histoire et qui apparemment en avait un exemplaire dans sa bibliothèque; il est difficile d'admettre qu'il fût toutà fait sûr de lui-même en l'attribuant uniquement^ comme il le fit, à Pamphile; enfin, il est surprenant que la tradition se fût déjà perdue sur ce point en Palestine et à C'ésarée.

Ce n'est pas tout. Rufin qui bâtissait à l'occasion de cette traduction tout un arsenal et une forteresse pour ses desseins futurs, fit suivre r^l/^o/^?^?^ ainsi traduite d'un épilogue où il exposait sa propre pensée sur les passages d'Origène suspects d'hérésie et sur sa méthode de traduction. Il s'y défend d'avoir traduit à la lettre ce recueil d'extraits, du Maître : il l'a en réalité arrangé en latin aussi bien qu'il a pu, mais comme il le fallait : prout potitimiis vel i^es poposcit digessimus. Ainsi c'est un nouvel ouvrage qu'il fait avec le premier : quœ secundum Apologeticum digessimus. Il a voulu ne rien donner dans sa traduction qui ne fût évidemment catholique : il a ramené au point de l'orthodoxie actuelle cette Apologie d'Origène : in omnibus enim Iiis catholicum i/iesse sensum evidenter probatur. Nous en avons un exemple au chapitre IV où l'auteur cite un extrait du premier livre des Principes (2) dont le texte a été conservé en même temps que la traduction de Rufin dans V Apologie et dans les Principes mêmes. C'est une affirmation explicite de la subordination des trois personnes : il délaie ce passage et l''atténue pour que ses lecteurs n'y trouventplus qu'une vaguedistinction d'attributs. Telle était sa méthode de traduction : nous allons y revenir

(1) Eusèbe II. E., VI, 33.

(2) Cf., Chap. 3.

h propos des Pri?2cipes. Ces corrections nouvelles des textes déjà soigneusement choisis de Y Apologie font juger du développement rapide de l'hétérodoxie d'Origène au IV* siècle. Non seulement son œuvre, en raison de l'imprécision fatale de sa doctrine, avait eu cette fortune singulière de fournir des arguments aux hérétiques en même temps qu'aux orthodoxes ; mais cette Apologie devenait suspecte à son tour à la fin du siècle et on y retrouvait, quoique à un degré moindre, les mêmes contradictions et les mêmes erreurs que dans l'ensemble de l'œuvre du Maître.

Rufin le sentait bien. Aussi, au lieu de traduire littéralement,préférait-il « arranger ». Mais prévoyant qu'en raison même de ses corrections et de ses remaniements on lui opposera tels ou tels passages d'Origène qui se trouvent en contradiction avec ceux qu'il traduit, il juge nécessaire de s'expliquer sur ces textes suspects 'd'hérésie. Comme il n'était plus possible de justifier du point de vue de Torthodoxie la diversité, les incertitudes et les témérités naturelles du Maître alexandrin, ses partisans et surtout les hérétiques qui n'osaient pas endosser ouvertement ses erreurs, avaient imaginé l'hypothèse de l'altération de ses œuvres. C'est cette théorie que le traducteur reprend à son compte et qu'il expose longuement dans son épilogue De adulteratione lihrorum Origenis. Incapable de critique historique, il part de cette idée qu'il est impossible qu'un génie de cette valeur se contredise à moins d'être frappé de folie. A admettre même qu'on puisse varier de la jeunesse à la vieillesse et que les contradictions d'un auteur puissent s'expliquer par la considération des différents moments de sa vie, cette explication ne suffit pas à rendre raison des contradictions d'Origène, car elles se présentent dans un même livre et quelquefois dans un même chapitre. En effet comme on se refuse à concevoir après les progrès

de l'orthodoxie dans ce grand siècle qu'un homme ait pu exprimer sur des points du dogme désormais définis des pensées diverses jusqu'à la contradiction, il ne reste plus qu'une explication : les textes suspects et en contradiction avec les textes orthodoxes ont été interpolés et n'ont pu l'être que par des hérétiques désireux d'autoriser leurs doctrines d'un nom célèbre et respecté.

Et Rufm de passer ainsi en revue toute l'histoire ecclésiastique tant grecque que latine pour justifier sa thèse. L''exemple de Clément d'Alexandrie nous montre à lui seul jusqu'à quelles extrémités paradoxales il devait la pousser. Rapprochant deux passages où saint Clément loue l'unité de la Trinité et dit que le Fils est une créature du Père, il y voit une contradiction inadmissible de la part d'un homme aussi « catholique » et conclut à une interpolation ! C'est ainsi que, passant à Origène, il invoque son propre témoignage et cite une lettre oii^ rappelant qu'on a forgé jadis une épître de Paul aux Thessaloniciens, Origène se plaint qu'on ait falsifié un de ses ouvrages à Athènes et confond un imposteur qui en avait altéré un autre à Ephèse (1). Il est certain, si la lettre d'Origène est authentique, qu'en Orient surtout oii l'hérésie pullulait sans cesse on ignorait le respect de la pensée d'autrui ; il est certain que la facilité était grande d'altérer par la copie les ouvrages les plus connus et qu'on ne se faisait pas scrupule de se couvrir au besoin d'un texte fabriqué ou I falsifié. Mais, de là à ériger en principe ce qui n'est que l'exception; de là à considérer dans un auteur tout ce que l'on ne juge pas d'accord avec le restant de son œuvre ou avec ses convictions comme interpolé, et partir de ce principe pour le corriger, il y a loin. On saitoii l'hypercri- 1

(1) Nous n'avons de témoignage sur cette lettre que dans Ruf. De Adult., et Jér. Ap. II, 18.

tique a mené certains de nos contemporains et le peu qu'il est resté d'Horace quand de savants éditeurs lui ont eu enlevé tout ce qui ne leur paraissait pas devoir être de lui. C'était bien autre chose pour une œuvre comme celle d'Origène, surtout si on se plaçait pour la corriger non pas au point de vue intrinsèque du style ou de la pensée de l'auteur, mais au point de vue d'un dogme récemment défini que l'auteur n'avait pas pu connaître !

Rufin n'hésite pas à pousser sa thèse à l'extrême; au lieu de dire que tout ce qui est conforme au dogme dans Origène est bon, il s'écrie : Tout ce qui est conforme au dogme est d'Origène; le reste, non. C'est lui qui se faitjuge de ces contradictions du haut de sa propre orthodoxie ; il proclame à sa fantaisie ce qui est d'Origène et ce qui n'est pas de lui ; telle est la méthode qui a présidé à son arrangement de l'Apologie, qui va présider à sa traduction arrangée des Prmcipes et couvrir, il l'espère, la hardiesse de son entreprise : nereteniretne traduire que ce qu'il y^a de bon, à son juge- X ment bien entendu, et laisser le reste comme interpolé et ^ également étranger à la pensée de l'auteur et à la foi. Et sur sa méthode il n'entend pas de critique. Il ne s'agit pas, dit-il, de disserter à perte de vue. Pour tous ceux qui ne sont pas des chicaneurs de profession, mais qui cherchent sincèrement la vérité, il prononce en dernier ressort et son jugement sur Origène est définitif : Sufficiant hœc ad ostendendum qualiter de Origenis H bris seiiliendum sit. Et puto qiiod omnis qui non contentionis , sed veritatis studium gerit, facile his tam evidentibus assertionibiis acgidescat. Quod si qiiis in contentione sua permanet, ?20S talem consuetudinem non habemus, » Voilà certes un Rufin bien décidé et bien affirmatif à la veille de la traduction des Principes — , déjà peut-être commencée. Pour un homme qui cède à regret à la contrainte de Macaire, il

prend singulièrement à cœur la défense d'Origène et de sa propre traduction !

11 est difficile toutefois de mesurer le degré de sa sincérité dans l'affaire. Avait-il assez peu de sens critique pour adhérer entièrement à cette thèse excessive qui ne laissait subsister dans l'œuvre d'Origène que ce que la fantaisie de chacun voulait bien y juger orthodoxe? Il ne paraît avoir été qu'un esprit de second ordre ; sa carrière d'écrivain ne commence qu'à cette époque, vers la cinquantaine; son œuvre ne consistera guère qu'en traductions ; mais il n'est point du tout un naïf, ni un sot et il semble bien n'avoir été qu'à moitié dupe de ses théories. Resté fidèle au credo d'Aquilée sur la résurrection de la chair; fermement attaché, semble-t-il, aux dogmes désormais définis; catholique à son sens, il donne pour tout le reste dans les doctrines et dans les tendances suspectes de l'origénisme. Dans son long séjour en Orient et à Alexandrie, il s'est tellement familiarisé avec l'esprit de l'Eglise grecque qu'il ne se rend plus compte de ses propres indécisions ni de ses hardiesses. Aussi ne faut-il lui reconnaître dans l'œuvre qu'il entreprend à son retour en Occident qu'une demi sincérité, mais aussi une demi responsabilité. C'est un caractère ondoyant dans lequel il est difficile de lire la vérité et qui est souvent dupe de soi-même. Tout en corrigeant Origène au nom de l'orthodoxie dans la mesure de son jugement, il travaillait à le réhabiliter aux yeux des Romains, à le faire passer tout entier pour orthodoxe, à le rendre acceptable, à faire connaître et recommander une œuvre devenue fort suspecte et dangereuse. Et de fait, par cette adaptation de V Apologie, par cette exposition de ses idi'îes sur l'œuvre d'Origène et sur sa propre méthode de traduction, il se préparait à sa traduction des Principes et y préparait les

esprits. Ajoutons que cette thèse de l'altération des œuvres d'Origène était la thèse favorite des origénistes et en particulierde ces moines de Nitrie qu'il avait fréquentés en Egypte et que Théophile allait poursuivre comme hérétiques.

I Deux passages de l'épilogue jettent toutefois un jour singulier sur ses arrière-pensées et nous font toucher du ( doigt l'intérêt de tous ces procédés pour Jérôme. A propos , de la falsification des textes, il rappelle une affaire qui j avait fait grand bruit en son temps, la manœuvre perfide ! par laquelle les ApoUinariens avaient essayé de perdre le i secrétaire de Damase au concile de 382. Comme ils s'étaient I récriés en entendant désigner le Christ par les deux I termes d'Hoino Domiiiicus dans la profession de foi qu'ils I devaient signer» Jérôme avait riposté que l'expression était d'Athanase lui-même et qu'il était prêt d'ailleurs à produire le texte à l'appui. Les autres demandèrent communication du volume, grattèrent l'expression et l'écrivirent de nouveau par dessus pour faire supposer que c'était le secrétaire qui l'avait glissée dans l'ouvrage d'Athanase. Le manuscrit rendu, on le remit à sa place sans la moindre méfiance et, le jour de la production publique du texte devant le concile, ce fut, comme on pense, un beau scandale. Les ennemis de Jérôme n'avaient ' pas manqué d'exploiter l'affaire contre lui, quoiqu'il eût ! fait éclater sa bonne foi. Est-il besoin de se demander ' dans quel esprit le traducteur de Y Apologie rapporte l'incident ? (( J'ajouterai, dit-il, un exemple qui est encore dans toutes les mémoires et qui est autrement intéressant que toutes ces histoires du temps jadis », et il se contente d'ajouter sans autre protestation comme s'il s'agissait d'un I de ces hommes du temps jadis : ce La personne au détriment de qui le texte avait été falsifié était vivante, heureuse-

ment pour elle, et elle put montrer aussitôt les dessous de cette supercherie criminelle. » Cette personne, il ne la nomme pas, mais la façon de pince-sans-rire dont il la désigne ne laisse aucun doute sur la perfidie de son intention et l'intéressé ne s'y trompe pas plus tard quand il relève avec vivacité les commérages dont son ennemi s'est fait l'écho en si grave matière (i). Au cours de ces longues et prudentes préparations, Rufin montre cette fois le bout de l'oreille et, si son dessein origéniste éclate déjà avec assez de clarté, cette allusion maligne à l'adresse de Jérôme nous permet déjà de saisir sa tactique, de sonder ses sentiments intimes et nous prépare à comprendre l'attitude qu'il va assumer vis-à-vis de lui au lendemain d'une réconciliation qu'il a sollicitée lui-même. Dans sa conduite nous aurons à faire une large part à l'inconscience, mais ne Texagérons pas jusqu'à lui enlever toute responsabilité. L'indulgence lui est venue surtout de ce qu'il a su longtemps cacher son jeu : Jérôme ne le découvrira que plus tard et presque trop tard.

Aussi bien, il n'use déjà plus de ménagements vis-à-vis d'Epiphane : « L'initiative de ces critiques et de ces calomnies contre Origène, dit-il, vient de gens qui parlent haut >et écrivent dans l'Eglise même ; ces gens n'écrivent d'ailleurs et ne prononcent pas un seul mot qui ne procède de lui, mais ils ne veulent pas que d'autres qu'eux connaissent les passages qu'ils pillent (2) et qui ne seraient pas moins criminels, s'ils ne se montraient pas eux-mêmes si ingrats envers leur Maître. Voilà pourquoi ils détournent les âmes simples de la lecture d'Origène. 11 en est un, en

(1) Ap. II, 20. Prandiorum ccnarumqiie fabulas pro argumento teneas veritatis.

(2) Ne ergo plures ipsorum furta cognoscant.

particulier, qui se fait une obligation de le calomnier par tous pays, en toutes langues, et qui se croît un apôtre chargé d'évangéliser contre lui. N'a-t-il pas déclaré devant une foule imnaense qu'il avait lu six mille livres d'Origène (1)? Si cet homme ne lisait Origène, comme il le répète à qui veut l'entendre, que pour connaître ce qu'il y a de mauvais chez lui, il aurait pu se contenter de dix, de vingt, de trente au plus de ses ouvrages. En lire six mille (2), ce n'est plus vouloir faire connaissance avec l'auteur; c'est consacrer presque toute sa vie à sa doctrine. Gomment écouter cet homme quand il ouvre la bouche pour blâmer ceux qui n'ont lu que quelques lignes d'Origène sans rien sacrifier de leur foi ni de leur piété? » L'allusion était claire pour tous ceux qui à Rome étaient au courant des événements de Palestine. Ces allusions aux deux héros de Tantiorigénisme, cette anecdote qui fait partie de la légende de Jérôme à Rome et cette vive sortie contre Epiphane, ramassées si soudainement à la fin de cette dissertation, nous indiquent clairement à qui s'adressait l'auteur. Cette prétendue traduction, sa préface et son épilogue sont œuvres de polémique plus que d'édification, et^ si elles n'étaient pas directement inspirées par les ennemis de Jérôme, elles allaient tout droit aux Romains qui se passionnaient pour ou contre les tenants de l'origénisme, pour ou contre l'homme de Bethléem, autant qu'aux origénistes eux-mêmes de la capitale chrétienne.

Dès son arrivée, Rufin nous apparaît donc jeté dans l'agitation qui trouble déjà la ville. Pas d'éclat encore, mais il ne saurait tarder. Cette première publi-

(1) Sans doute à Jérusalem lors des fameuses scènes entre Epiphane et Jean.

(2) Jérôme raillera plus tard ce chiffre fabuleux. Ap. II, 13, etc.

cation entourée de tant de précautions n'est en effet qu'une savante préparation au grand coup qu'il va frapper : à peine a-t-il traduit le premier livre de V Apologie qu'il passe d'emblée aux Principes, comme si c'eût été là son objet principal et qu'il eût eu hâte de l'atteindre. Gomment croire, pour reprendre la fin de son récit, qu'il n'ait été poussé si vite à cette traduction que par l'impatience de ce Macaire dont il n'avait pas encore satisfait la première et si impérieuse demande? « Quand j'eus fait de mon mieux cette traduction, il brûla encore plus du désir de connaître à fond les textes mêmes d'où étaient tirés les passages que j'avais traduits. Je me défendis : il ne m'en pressa que davantage. Il prit Dieu à témoin que je ne devais pas lui refuser des secours utiles à une bonne œuvre. Devant son insistance violente, je compris que son désir était conforme aux volontés de Dieu, je cédai et je fis ma traduction (1). » Et voilà pourquoi Rufin, à fentendre, traduisit les Principes !

Tout ce travail préliminaire semble avoir échappé d'abord aux amis de Jérôme et Jérôme lui-même ne s'en rendit compte que bien après. Il va rester longtemps sans pénétrer le dessein de Rufin, sans soupçonner même ses intentions, à user déménagements vis-à-vis de lui jusqu'à ce que l'apparition des Invectives déchire brusquement le voile et déchaîne sa colère. Pour nous qui tenons les fils de cette histoire, les premières démarches et les premiers travaux de son adversaire en Italie éclairent assez ses sentiments, son attitude, ses projets. Ce chapitre où nous semblons avoir oublié Jérôme nous découvre au contraire les origines de la lutte implacable des deux moines. Rufin prend la direction du mouvement origéniste à Rome et

(i) lav. I, 11.

tout se passe comme si c'eût été là le but de son retour : il nous reste à voir comment il va jeter Jérôme dans l'affaire et lui imposer le premier rôle dans la querelle origéniste d'Occident : ses amis sommeillent encore; mais la traduction à^^ Principes et la préface qui l'accompagne vont les réveiller en sursaut.

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