IV
donc, quand, après avoir traduit sans modification notable ces théories et ces hypothèses où l'imagination d'Origène se donne carrière, il s'en justifie par ces simples mots ; 11 ne s'agit pas ici de l'essence de la foi. Non in hoc est siimma fidei. N'avons-nous pas dit que l'origénisme s'insinuait précisément dans les âmes par ce terrain vague où l'orfk thodoxie n'avait pas encore posé de barrière et que la libre investigation qui l'animait tendait sans cesse à envahir ce domaine? Au reste, Ptutln pouvait-il à cette heure se dispenser de corriger et de compléter la pensée d'Origène sur le dogme de la Trinité sans se déclarer lui-même hérétique et Jérôme n'aura-t-il pas quelque raison d'avancer qu'il ne l'a fait que parce qu'il y était forcé, que les « oreilles romaines » n'auraient pas pu supporter sur ce point les scandales du texte original et qu'eu revanche, à la faveur de ce sacrifice habile, il a laissé subsister dans sa version toutes les opinions téméraires ou hérétiques d'Origène? De toutes façons, sa conduite est particulièrement grave. S'il applique la méthode de correction aux chapitres concernant la Trinité, il se contente pour tout le reste d'éclaircir le plus possible les obscurités du texte, mais il touche fort peu au fond et reproduit au moins en substance toutes ces idées qu'il juge d'importance secondaire au point de vue de la foi et qui pourtant ne s'accordent plus avec elle. Il éclaire, il complète Origènepar Origène, quand il ne le fait pas de luimême, mais, comme Jérôme le remarque, sans signaler ces additions, sans même en prévenir le lecteur, et, de ce fait, il accroît encore la confusion du livre.
Telle était la témérité de cette version. Elle présentait un double danger. C'était d'abord au point de vue orthodoxe une singulière hardiesse que de traduire une œuvre aussi périlleuse à cette heure pour la foi. Sollicité, à son
dire^ de faire connaître aux Latins les œuvres ignorées de l'Eglise grecque, Rufm allait tout droit àflaplus suspecte, à la plus étrange et à la plus dangereuse, car elle risquait de troubler, sinon de tromper les âmes sur tous les points de la doctrine catholique. Tillemont dit avec raison, quelque discrétion qu'il y mette : « H semble qu'il y ait lieu de croire qu'il n'ait afTecté exprès cette obscurité que pour ne point démentir, d'une part, ses véritables sentiments et avoir lieu, néanmoins, de l'autre de s'en justifier devant les hommes, en cas qu'ils ne fussent pas bien reçus; ce qui serait une duplicité, pour ne pas dire une malice et une fourberie entièrement inexcusable. C'est néanmoins une chose cachée dans sa conscience dont Dieu seul est le juge» Pour en parler avec assurance, il faudrait examiner, avec beaucoup de soin, de lumière et d'équité, les endroits où il fait profession de sa croyance, comme sa préface sur V Apologie de Pamphile, sa lettre au pape Anastase, le commencement de son Apologie contre saint Jérôme, son explication du symbole, et peut-être encore d'autres endroits où l'on peut trouver ses vrais sentiments... Nous n'entrons point ici dans cette discussion qui serait trop longue et peut-être trop difficile pour nous. Mais, si Rufin n'a eu aucun mauvais dessein dans la traduction àuPe?i Arcliôny on ne peut néanmoins l'excuser de beaucoup d'imprudence, d'avoir donné au public un livre rempli d'erreurs ^en en louant l'auteur comme un second Maître de l'Eglise après les Apôtres. C'est pourquoi le pape Anastase dit qu'il ne faut point recevoir des choses de cette nature qui souillent l'Eglise, qui vont jusqu'à corrompre les bonnes mœurs, qui ne peuvent que blesser les oreilles de ceux qui en entendent parler, et qui ne sont propres qu'à exciter des querelles, des inimitiés, des divisions. 11 faut qu'un livre soit bien nécessaire àl'Eglise pour le publier, lorsqu'on
prévoit qu'il doit exciter tant de trouble, comme Rufin le prévoyait du sien (1). » Sur ce point, en effet, il n'a pas d'excuse, quelque intention qu'il ait eue, car il avoue lui-même qu'il se rendait compte de son audace. Dans la préface de V Apologie, il prévoyait déjà qu'il allait « blesser » plus d'un chrétien de Rome et que lacalomnie s'attaquerait à lui (2). Pouvait-il s'attendre à moins quand il publierait le livre « le plus obscur et le plus difficile » d'Origène, « celui dans lequel il traite des questions dont les philosophes ont passé leur vie à chercher la solution sans aboutir à rien (3). » Enfin, dans la préface des derniers livres, il rappelle encore qu'il avait pressenti le bruit que sa traduction allait soulever dès le premier jour (continuo). Il a beau s'indigner « qu'on le maudisse et qu'on l'envoie à tous les diables », se vanter de faire peu de cas de ce scandale en homme uniquement soucieux u de dissiper à la lumière de l'Evangile les ténèbres de l'enfer (4) » ; il sait très bien ce qu'il fait et le scandale ne l'a pas surpris. Dès lors, si de sa propre déclaration où il prétend donner un Origène catholique, une édition des Principes acceptable pour les Romains de la fin du iv*" siècle, nous rapprochons le caractère équivoque et incomplet de ses corrections et cette autre déclaration où il considère tout ce qui n'y touche pas à la Trinité comme secondaire au point de vue de la foi et inoffensif pour ses lecteurs, nous voyons qu'à cette exception près toutes les hardiesses de l'origénisme subsistent dans sa version et nous sommes en droit de nous demander quelle part il y a lieu de faire à la bonne foi ou à l'inconscience de l'auteur dans l'initiative,
(1) Mém. XII, art. 87, p. 214.
(2) Orig. Ap., prœf. Non dubito futuros quosdam qui se lœsos...
(3) Princ. I et II, prœf.
(4) Princ, III et IV, prœf. Verum hœc parvîpendet qui...
la préparation et l'élaboration de son œuvre ; nous avons le droit de nous demander si le remaniement du premier livre seul n'est vraiment qu'une habileté qui s'impose d'ailleurs à lui, pour faire passer tout le reste; jusqu'à quel point il est conscient de la gravité du danger qu'il fait courir à la foi ; j usqu'à quel point dans son for intérieur cette ardeur origéniste s'accorde avec l'orthodoxie dont il se réclame? Voilà ce qu'il est sans doute malaisé de démêler. C'est à l'autorité ecclésiastique qu'il convient de prononcer sur sa responsabilité morale ; mais nous pouvons aller plus loin que Tillemont qui s'arrête au seuil de la conscience; nous avons le droit de scruter ses intentions, sinon de les juger et de les accorder avec sa foi, et, dans cette mesure, nous pouvons dire qu'il n'y a pas de doute, qu'il a volontairement, sciemment fait œuvre d'origéniste en préparant et en publiant avec une habileté si consommée la traduction des Principes, La hâte qu'il y a mise dès son arrivée en Occident, la méthode qu'il y a apportée, la mauvaise excuse d'une prétendue adaptation en sont des preuves suffisantes. Gomment le croire sur parole lorsque, dans la première préface, il prétend traduire les PnV2C2/?^5 malgré lui pour céder aux supplications de Macaire? (l) Peut-il s'empêcher d'avouer lui-même qu'il a voulu fournir aux gens d'étude des matériaux qui leur sont nécessaires?
Mais il y avait autre chose dans sa première préface et c'est elle qui achève de nous éclairer sur sa sincérité, sur le but qu'il poursuit et l'habileté sans scrupule qu'il emploie à l'atteindre : c'était décidément un coup de maître qu'il osait.
Cette préface fit encore plus de bruit que sa traduction.
(1) Princ. I et II, 'prxf, Nec deprccantibiis me fréquenter in hoc opus fratribus annuebam. ., etiam contra propositum mewn cessi.
On îe conçoit sans peine, puisqu'il n'en souffle pas mot dans la deuxième. Comment, en effet, présentait-il cette entreprise audacieuse et comment assumait-il cette lourde responsabilité? Pour qui a suivi minutieusement ses démarches et ses manœuvres dans toute la querelle de l'origénisme de la Palestine à Rome, elle jette plus que tout autre document un jour éclatant sur sa pensée et son arrière-pensée; à elle seule elle rend raison du rôle joué par lui dans la querelle et de la querelle elle-même ; sans elle, tout le reste est incompréhensible. Il est impossible à tout homme de bonne foi et renseigné de se méprendre sur son sens et sur le dessein de celui qui l'a écrite. Si l'auteur n'a pas songé à satisfaire de mesquines rancunes contre un adversaire, il a voulu du moins s'autoriser de son nom pour tenter son entreprise, s'en couvrir aux yeux des amis de Jérôme, du côté de qui il pressentait surtout la, résistance, au risque et sous peine de le compromettre avec lui en cas d'insuccès. Son audace se faisait forte de cette menace suspendue sur la tête de l'absent et la preuve en est que^ par la suite, il la mit à exécution sans hésiter. Jusqu'ici Jérôme n'avait été que sournoisement pris à témoin dans le De adulteratioiie : quand Rufin frappe le coup décisif, il l'engage tout à coup et à fond avec lui.
Aussi bien, à part quelques précautions oratoires, le résumé en deux lignes de son credo et un avertissement au lecteur contre les altérations possibles de son ouvrage, toute la préface roule sur Jérôme et ne va qu'à mettre l'édition des Principes sous son autorité et presque sous son nom. Il se fait si humble devant son grand ami que tout l'honneur et toute la responsabilité de la traduction se trouvent reportés sur le solitaire de Bethléem qui ne s'en doute guère : il n'est qu'un modeste disciple
qui continue son œuvre et remplit dans la mesure de ses forces une promesse que le Maître n'a pas pu tenir. Tout porte dans ces lignes et chaque mot dissimule une habileté, une perfidie : « Je sais que beaucoup de nos frères, dans leur enthousiasme pour l'étude des Livres Saints, ont demandé à certaines personnes instruites et familières avec les lettres grecques de leur donner un Origène latin et de faire connaître aux Romains les œuvres de ce génie. Parmi ces personnes, mon frère et collègue a traduit en latin, à la prière de Damase, les deux homélies sur le Cantique des Cantiques et chacun sait que la préface si bien écrite et si belle de cet ouvrage a excité dans toutes les âmes le désir de lire Origène et de l'étudier avec passion : — C'est à lui, y disait-il, que s'appliquent les paroles de l'Ecriture : Le roi m'a introduit dans sa chambre à coucher. L'auteur, après avoir surpassé tous les écrivains dans ses autres ouvrages^ s'est surpassé luimême dans le Cantique (1). — C'est dans cette préface que le traducteur promet de faire cadeau aux Romains, en même temps que des livres sur \q Cantique, de tout ce qu'il lui sera possible de traduire encore des œuvres d'Origène. Malheureusement^ à ce qu'il paraît, notre illustre contemporain aime trop à écrire lui-même pour son propre compte (2) pour ne point se consacrer à quelque tâche plus glorieuse et pour se contenter de traduire quand il peut produire. C'est une raison pour que nous poursuivions l'œuvre qu'il a commencée et qui a sa haute approbation; mais il nous manquera son style pour rendre
(1) Il ne s'agissait que des Commentaires d'Origène et de Pœuvre exégétique.
(2) Rufin faisait-il allusion à ce passage de la préface de Jérôme à la Traduction des Homélies sur saint Luc : « Molestam rem et tormento similem alieno, ut ait Tullius, stomacho et non suo scribere j> ? La citation de cette phrase dans les Invectives (II, 22) le fait croire.
comme elle le mérite, la parole de ce puissant génie et je crains que par ma faute cet homme qu'il appelle à juste titre le second docteur de l'Eglise après les Apôtres pour le savoir et la sagesse, ne paraisse tomber bien au-dessous de lui-même dans mon humble prose... Ces considérations m'ont empêché jusqu'ici de prendre la plume et d'agréer aux supplications des frères qui me réclamaient si souvent cet ouvrage. Mais, mon cher et fidèle Macaire, votre force de persuasion triomphe même de l'inexpérience; je n'ai pas pu résister à vos exigences si pressantes; contrairement à ma ferme résolution j'ai cédé. Toutefois j'y ai mis une condition, c'est de suivre autant que possible dans ma traduction les règles de mes prédécesseurs et en particulier l'exemple de l'écrivain dont j'ai fait mention dans ses traductions de plus de soixantedix livres d'Origène, dans les Homélies comme il les appelle et dans ce qu'il a traduit en latin des Tomes sur les Apôtres. Il se trouvait dans le texte grec des passages qui pouvaient prêter au scandale : il passa partout la lime, traduisit et expurgea si bien son auteur que le lecteur latin n'y trouva plus rien qui ne fût d'accord avec la foi. (l)Tel est le modèle que je suis et si mon style est loin d'égaler le sien, je fais du moins mon possible pour me conformer aux règles qu'il a posées. »
On ne saurait trop peser cette page ligne par ligne, mot à mot. Encore une fois, il est impossible de considérer celui qui Ta écrite comme un homme simple, innocent et naïf, qui jongle à son insu avec le feu et qui compromet les autres par sa maladresse ou sa témérité. Pour tout lecteur de bon sens et informé, ces lignes sont un chefd'œuvre d'habileté malicieuse^, et, vraiment, lorsque
(3) Rufin sera plus tard d'un tout autre avis I
Brochet 14
Vallarsi prétend qu'il n'y eut pas de motif sérieux de rupture entre les deux hommes avant l'envoi par Apronien à Rufin de la lettre à Pammaque et Océan, c'est qu'il ne voit pas ou ne veut pas voir la réalité. Il ne s'agit pas de savoir si Rufin avait le droit de se croire offensé par la lettre que Jérôme va écrire, sans le nommer, sans le désigner même. La question de sa bonne foi se pose avec cette préface. De quelque façon que Jérôme dût répondre à cette manœuvre sournoise et perfide, il ne pouvait que se croire offensé de la réplique et il devait l'être précisément s'il était de mauvaise foi en voyant son jeu démasqué. Il arriva justement que Jérôme fit preuve dans sa réponse d'une extrême modération et que Rufin, furieux, écrivit ses hivectives. Sa tactique apparaît désormais tout entière : oser tout à coup, après les précautions prises, la tentative la plus hardie que pût risquer l'origénisme et parer à l'orage qu'il prévoit surtout du côté des amis de Jérôme en l'associant d'office à son entreprise et à son sort. Rappelons-nous le rôle prépondérant joué par lui dans la querelle palestinienne; rappelons-nous les savantes préparations de V Apologie et du De aduUeratione^ et, si nous n'osons pas mettre en question sa sincérité lors de la réconciliation, reconnaissons que cette fois nous tenons le fil conducteur de toute cette histoire et qu'après la traduction des Principes et la fameuse préface, il ne reste plus un doute sur ses intentions et le but qu'il poursuit, comme sur l'habileté peu scrupuleuse qu'il y emploie en particulier à l'égard de son ancien ami.
Si l'un eut lieu de se plaindre de l'autre, c'est bien Jérôme, quand il reçut tout à coup avec cette traduction la préface oia, sans parler des traits amers qu'une ironie cruelle décochait à sa susceptibilité de lettré, on se réclamait de son exemple et de sa méthode pour pu-
blier à Rome le bréviaire de rorigénisme aggravé encore par des remaniements maladroits ou trop habiles. Et qui osait un pareil attentat? L'homme qu'il eût le moins soupçonné peut-être à cette heure, cet ami qui venait de le quitter après une réconciliation solennelle. Sans doute, c'est surtout la pensée origéniste qui absorbe à ce moment Rufm; il ne vise pas Jérôme en particulier; mais il se sert de lui, il abuse de lui; sans doute son but n'est pas de prendre une revanche du passé, mais il lui fait porter toute la responsabilité de son entreprise et l'on pense bien que, dans cette Rome où lesavanttraducteurdel'Ecriture n'avait pas cessé d'être discuté, la préface devait avoir au moins autant de retentissement que le livre lui-même. Jérôme sortait à peine de la querelle où il avait lutté si vaillamment aux côtés d'Epiphane, et voilà qu'au moment où il était encore forcé de répondre à Rome à l'écho de cette même querelle et d'y démasquer l'insuffisance voulue de V Apologie de Jean, ce même Rufin, qui se vantait de rester en communion avec l'évêque de Jérusalem et que l'on devait tenir pour bien renseigné sur ses sentiments, le présentait au public chrétien comme l'initiateur et le patron de l'origénisme en Occident.
Si invraisemblable que fût cette affirmation, l'autorité du compagnon de Mélanie lui donnait une valeur singulière ; elle trouvait crédit auprès de gens préparés déjà à l'accepter sans contrôle par les calomnies de Vigilance et par les protestations de Jean dans cette Apologie qui venait de courir toute la ville. Les âmes simples le croient sur parole; parmi les hellénisants, les plus prudents eux-mêmes ne savent que penser; enfin et surtout ces ennemis de Jérôme qui, par l'efTet d'une étroite orthodoxie, par jalousie ou par haine, n'ont pas cessé d'attaquer si violemment son œuvre, se groupent avec joie
autour de ce nouvel allié pour écraser la pensée de leur adversaire qu'ils n'ont pas réussi à chasser de Rome avec sa personne. Toutes les rancunes, entretenues par une longue polémique et avivées par Taffaire de Jovinien, se remuent et se cherchent pour un suprême effort. Les éloges prodigués par Jérôme à Origène, les traductions qu'il a faites de certaines de ses œuvres donnent encore du poids aux allégations de Rufîn; la légende du moine dalmate ressuscite au premier plan de l'opinion romaine enrichie d'un nouvel élément de dispute. La haine qui poursuit le moraliste et l'écrivain trouve une arme nouvelle et plus terrible contre lui. Cette vague et violente répugnance de tant de Romains pour sa haute et délicate culture, pour sa science des lettres grecques et hébraïques^ s'accuse en une répulsion d'aspect orthodoxe et ce défenseur de la foi va passer lui-même pour un hérétique. Attaques, éloges vont au même but : il se trouve peu à peu enveloppé dans une accusation d'origénisme qui prend déjà forme, habile, légère, souple, mais assez nette et précise dans la préface des Principes, Le danger est grand pour la foi, il est grand aussi pour lui. Rufîn du même coup sert sa cause et l'atteint en pleine poitrine; coïncidence significative, la tactique employée contre lui en désespoir de cause par Jean dans son Apologie est reprise à Rome même par Rufin : Jérôme est dénoncé comme origéniste par les origénistes qu'il vient de combattre, à Alexandrie et à Rome : Eadem et Alexandriae et Romae et in toto pêne orbe homines super meo nomine jactare consueverimt (1).
L'émotion était grande. Lq?> Principes co^iè^ sans doute,, communiqués de mains en mains, excitaient une vive
(1) Ep. 84, 1.
LA TRADUCTION DES PRINCIPES 2iiS
curiosité; la langue latine ne possédait aucun ouvrage qui pût leur être comparé pour l'ampleur, l'élévation, la subtilité et la hardiesse de la pensée; à part quelques Commentaires traduits par Hilaire et Jérôme, on ignorait les Pères grecs et on désirait d'autant plus lire Origène qu'on ne le connaissait que de nom et par l'écho des querelles orientales. Ce fut la conversation du jour ; mais^ plus encore que toutes ces idées nouvelles et quelque peu étranges pour les oreilles romaines, la préface dut rencontrer d'abord dans tous les cercles mondains et les sociétés semi-religieuses le succès de scandale auquel elle était destinée. Chacun y trouvait son compte et surtout, parmi les plus bruyants et les plus remuants, les ennemis de Jérôme; on pouvait y voir, comme il arrive, ces farouches orthodoxes qui s'étaient indignés de ses travaux sacrés, applaudir ironiquement avec les hellénisants à l'éloge à deux fins du disciple d'Origène. Pour un italien du Nord qui avait quitté sa patrie depuis plus de vingtcinq ans, Rufin connaissait son monde romain : il est vrai qu'à Jérusalem il n'avait pas mené la vie d'un anachorète et qu'auprès de Mélanie il avait pris contact et lié partie avec ses amis du jour. Nous l'avons vu en correspondance avec eux et au courant de tous les bavardages de la ville (1). Après l'éclat de V Apologie et de son De adulteratione, il déclarait, avec ce mélange de candeur et de cynisme qui lui est particulier, « qu'il ne s'était pas livré à ce grand travail pour fermer la bouche à la calomnie, ce qui n'est possible qu'avec l'aide de Dieu ». C'est un aveu : sa première préface n'était guère faite en effet pour calmer l'émotion provoquée par ses premiers écrits. La deuxième témoigne que le tapage passa
{{) Orig. Ap.^prœf.
presque son attente : il éclata aussitôt, comme il l'avait prévu (1), et cela, parce qu'il n'avait pas dit de mal d'Origène I « Tout est sens dessus dessous ; c'est presque une guerre civile à Rome; les clameurs retentissent dans la ville tout entière. On voue à la damnation l'homme qui a cherché à dissiper les ténèbres infernales de l'ignorance à Taide de la lumière évangélique. » Cependant il se décerne compliment sur compliment avec une suffisance et une assurance imperturbables. « Ces attaques, dit-il, on en fait bon marché quand on n'a d'autre désir que de se livrer à l'étude sacrée tout en restant dans les bornes de la foi catholique. » Il se contente de renvoyer à ses déclarations précédentes : elles suffisent à le couvrir. Plus un mot du Maître et de la haute autorité qu'il invoquait si largement dans la première préface. Aussi bien n'est-il point passé Maître à son tour; en homme de science qu'il est (2), il affecte de dédaigner et de braver tout ce tumulte qui le sert : « Tout lecteur qui ne cherchera dans cet ouvrage que son instruction et non matière à dénigrer l'auteur, prouvera son jugement en s'en remettant pour l'exposition de ces questions à mieux informé que lui. Ce serait un non sens que de demander aux grammairiens Texplicationdes fictions poétiques ou des sujets des pièces comiques, et l'on veut que le premier venu puisse entendre sans maître et sans leçon des ouvrages sur Dieu, sur les puissances célestes, sur l'univers, quand sur ces points tous les philosophes païens et tous les hérétiques sont convaincus d'erreur. Q'arrive-t-il aussi? On préfère condamner d'office sans les connaître telles idées difficiles et obscures, plutôt que de s'y appliquer et d'y donner toute son attention. » Aux protestations qui avaient
(1) Continno...y illico.
(2) Princ. I et II, prsef. 3.
accueilli les deux premiers livres des Principes, Rufin ré~ pliqua en publiant, et cette fois presque sans changement, les deux derniers!
Ainsi il jetait délibérément le trouble dans toutes les âmes : ignorants, naïfs, gens de bonne foi furent trompés et firent chorus avec les habiles, amis de l'auteur, origénistes, hellénisants, ennemis de Jérôme. L'ignorance était si grande qu'Anastase, qui va bientôt prendre en mains la défense de la foi contre l'origénisme, ne connaît pas Origène I Ajoutons que les textes sont autant que possible gardés en mains sûres, remis à des dépositaires de confiance; qu'on ne les connaît que par la lecture, par la copie plus ou moins exacte de certains passages; que la conversation est presque le seul véhicule de toutes ces nouveautés comme de toutes les médisances, qu'elle les déforme, les voile ou les accuse, et, de toutes façons, les aggrave; qu'il est difficile de savoir ce qui se dit, ce qui se passe; qu'il y faut beaucoup de temps, de prudence, d'attention, et l'on jugera de l'agitation de la société chrétienne à Rome : c'est un tumulte d'idées et de commérages. Les malins seuls savent de quoi il retourne et, sachant où ils vont, poursuivant, les uns, leurs fantaisies hétérodoxes, les autres, la satisfaction de leurs rancunes,s'emploientàaccroître encore laconfusion. Personne ne sait au juste ce qu'il faut penser d'Origène, s'il est hérétique ou s'il est strictement orthodoxe, comme Rufin le soutientetprétendleprouver;personnenesaitplussilelivre des Principes^ corrigé parle traducteur latin, est conforme ou non à la pensée de l'auteur, non plus qu'à la foi; personne ne sait enfin si Jérôme est d'accord avec lui dans cette entreprise (1), s'il la couvre réellement de son auto-
(1) On les croit de connivence. Ap. III, 35.
rite et si le traducteur ne fait, comme il s'en vante, que remplir une promesse de son frère et collègue, a La tempête hérétique, dira Jérôme quand beaucoup plus tard et renseigné il se rendra compte des événements et de leur suite (1), bouleversa tout; elle n'épargna ni les mauvais, ni les bons, et comme s'il ne lui eût pas suffi de mettre tout sens dessus dessous à Bethléem, elle poussa jusqu'au port de Rome un vaisseau de blasphèmes. Du coup, la marmite trouva son couvercle et la boue souilla profondément la source si pure de la foi romaine. A la façon des charlatans qui se jouent des imbéciles et leur font prendre des vessies pour des lanternes (2), cette doctrine empoisonnée et frelatée a trouvé ses dupes à Rome. Alors parutla traduction des Prmc?/?^^; alors, le disciple "OÀStoc; (3) qui n'eût mérité son nom qu'à la condition de ne pas tomber sur un tel Maître; mais alors aussi la levée des nôtres et la déroute de l'école pharisienne... ». Presque tous sont atteints dans leur foi. « Des prêtres même, des moines, mais surtout des laïques se laissent gagner. » Enfin Sirice, dont la froideur avait contribué au découragement de Jérôme et à son départ de Rome après la mort de Damase, Sirice, avec toute son austérité d'ascète et sa rigueur épiscopale, mal informé sans doute et lié peut-être avec plus d'un adversaire de l'ancien secrétaire de son prédécesseur, semble avoir d'abord laissé faire et ne s'être pas inquiété de cette agitation. « Sirice, dit simplement Jérôme, était assez candide pour estimer les autres d'après lui-même et se laisser jouer (4). » Quand
(1) Ep. 127, 9 et 130, 16. De même, Ep. 85 3 : « Multos periclitari et perversis dogmatibus acquiescere. Unde necessitate compulsus sw?n transferre lihros.,.
(2) Le texte dans son réalisme est intraduisible.
(3) Macarius (Ma/.àpio;).
Paulin vint faire sa visite annuelle au tombeau des Apôtres dans Tété de 399, il trouva encore la ville en eflervescence et, à son retour, il écrivit à Bethléem pour demander avis sur Origène et sur les Principes (l").
Enfin les amis de Jérôme le prévinrent et dans leur désarroi tous les chrétiens prudents tournèrent les yeux vers lui (2). Le court billet de Pammaque et d'Océan nous est resté. C'est un cri d'alarme : « Un saint homme vient de nous apporter la copie d'une traduction latine des Principes d'Origène. 11 n'y manque pas d'endroits qui inquiètent gravement nos consciences trop peu éclairées et qui nous semblent peu conformes à la vérité catholique; nous soupçonnons même l'auteur d'avoir omis plus d'un passage du livre qui aurait pu laisser voir trop clairement l'impiété de son entreprise. Aussi, faisons-nous appel à votre science et vous prions-nous de vouloir bien, tant pour toute la communauté chrétienne de Rome que pour nous, nous donner vous-même une traduction absolument exacte et conforme au texte original du susdit livre d'Origène. Vous nous signalerez en même temps les falsifications de son avocat et vous réfuterez aussi dans les feuilles que nous envoyons à votre sainteté tout ce qui est en contradiction avec la discipline catholique ou trop peu sûr. Au reste l'auteur n'a pas manqué d'une certaine habileté dans sa préface et, sans mentionner votre nom, il a déclaré qu'il ne faisait qu'acquitter une de vos promesses. C'était un moyen d'insinuer que vous étiez d'accord avec lui. Il vous faut dissiper les soupçons du monde et confondre votre accusateur : si vous ne démentez pas, on •croira que vous approuvez et partagez ses sentiments. » On ne pouvait mieux résumer la situation : il faut éclai-
(2) Ep. 85.
(3) Id. 3.
rer l'opinion de Rome sur la valeur de cette version ; il faut que leur savant ami fasse connaître l'ouvrage d'Origène par une traduction rigoureusement exacte (1), qu'il montre à nu le danger de celle de Rufin ; il faut enfin qu'il se dégage de cette aventure où on Ta si astucieusement compromis : la foi de tous et sa propre foi sont également menacées. Le trouble est complet, il est partout : dans l'intérêt de l'Eglise et dans le sien, Jérôme doit agir au plus vite.
A quel moment Pammaque et Océan lui écrivirent-ils? Sa réponse et sa traduction furent vraisemblablement envoyées ensemble à Rome et sans tarder (2) ; encore lui fallut-il le temps de traduire les Principes avec le soin particulier qu'exigeait une traduction destinée à contrôler et à redresser la première. D'autre part, Pammaque et Océan ne prévinrent leur ami que quand ils se furent eux-mêmes rendu compte du péril et qu'ils eurent pu se procurer une copie des Principes de Rufin. Il n'y réussirent pas tout de suite ; il fallut qu'on la leur apportât, et, au moment où ils écrivent, la confusion semble à son comble et Jérôme en butte aux plus sérieuses suspicions de la part de l'opinion. C'est sans doute après la publication des deux derniers livres, vers Pautomne de 398. De son côté, Jérôme n'écrivit qu'après sa traduction ; il ne faut pas attacher trop d'importance à l'expression qu'il emploie dans sa lettre [céleri sermone dictavi), car il s'est écoulé, entre la réception de la lettre de Pammaque et Océan et l'envoi de sa réponse, au moins le temps néces-
(1) Cf. aussi Ep. 124, 1 : hoc magnopere postulans lit grœcam veritatem latina servaret translatio et in utramque partem seii bene, scu maie dixisset ille qui scripsit^ absque interpretispatrocinio romana lingua cognosceret. — Cf. Ap. I, 6.
(2) Ep. 84, 12.
saire à la traduction de l'ouvrage d'Origène. Tout porte à croire que, s'il reçut cette lettre dès 398, ce fat assez tard pour que la navigation ne lui permît plus de répondre ; qu'il fit sa traduction dans les mauvais mois d'hiver et ne l'envoya à Rome qu'à la reprise des correspondances au printemps de 399 (1).
Il est intéressant de remarquer d'autre part que Pammaque et Océan ne nomment pas Rulîn. S'il est impossible de supposer qu'ils ne le connaissaient pas^ quelles raisons avaient-ils de taire son nom? C'est un point qu'il est difficile d'éclaircir. En tout cas, Jérôme ne s'y trompe pas. Il le reconnaît jusque dans son style (2) : la préface des Brincipes et celle de Y Apologie de Pampliile que Pammaque et Océan envoyaient sans doute en même temps (3) étaient signées du nom de leur auteur.
Ce fut un coup terrible pour lui. Après avoir déjà sacrifié son temps précieux et le souci de ses chers travaux à défendre la foi contre les origénistes, il apprenait le péril que cette foi courait à Rome jusque dans les âmes les plus sûres (4) pendant qu'il y passait, lui, aux applaudissements et à l'indignation plus ou moins sincères des uns^ à la stupéfaction et à la confusion des autres, pour l'inspirateur de la propagande origéniste. Victoire nouvelle et inouie de l'ignorance, de la sottise et de la méchanceté! Traductions, préfaces choquaient sa conscience de lettré, indignaient sa foi, révoltaient son âme. Moins que jamais il pouvait se cantonner dans le dédain
(1) Ap. m, 37.
(2) Ep. 81, 1.
(3) Ep. 84, 10, 11.
(4) 85, 3. Et quidem quamvis mei amantissimi et egregii viri Pammachif tamen unius voluntatem in tcmpus aliud distulissein nisi pêne omnis fraternitas de Urbe eadem postulasset, asserens multos periclitari et perversh dogmatibus acquiescere.
et le silence : il savait trop comme l'opinion romaine était à la merci des artisans de calomnie pour ne pas craindre de passer à Rome même pour hérétique. N'avait- 11 pas à redouter jusqu'à l'indifférence de Sirice à son égard? Il n'hésite pas. Il abandonne ses livres que la lassitude naturelle de la première querelle lui permettait enfin de reprendre; il interrompt son Commentaire sur Daniel (1) ; il laisse même inachevé à la dernière page ce Contra Joannem qui, du jour au lendemain, se trouvait retardé à Rome de la menace d'un orage au coup de foudre; il renonce à tout ce qu'un esprit préoccupé ne peut faire avec soin (2), ne répond que par un mot aux lettres les plus pressantes et cède d'abord à la nécessité qui s'impose à lui (3).
C'est dans la lettre à Pammaque et Océan qu'il faut chercher sa véritable et solide défense dans toute cette affaire. Les deux Apologies seront trop engagées dans la lutte; il y attaquera lui-même autant qu'il se défendra ; il y ripostera à l'assaut de toutes les vieilles accusations ramassées contre lui; l'élan de la lutte et l'indignation remporteront plus d'une fois au delà de la mesure et de sa propre pensée. Ici, en dépit de la grave situation qui se découvre tout à coup à ses yeux, Jérôme, à qui on pourrait appliquer à cette heure ce qu'il dit de Sirice (4), conserve tout son sang-froid dans sa réplique. Il ne semble pas croire que Rufin, après lui avoir tendu la main, le frappe délibérément par derrière ; il refuse de se rendre à cette évidence, il lui fait encore crédit, il ne veut pas con-
(1) Ep. 8o, 3, ad Paulin.
(2) Id. 6.
(3) Id. 3. Unde necessitate compidsus sum transferre libros in quibiis plus mali quant boni est...
(4) Ep. 127, 9.
sidérer la portée de son acte ni incriminer publiquement ses intentions. Il l'ignore et cette ignorance voulue est le fait d'une âme généreuse et non d'un esprit peu clairvoyant. Quand son adversaire aura démasqué toutes ses batteries et tourné contre lui seul la fureur de son insuccès, alors mieux informé et à bout d'indulgence il se dressera terrible, implacable contre qui s'acharne à le trahir et à le compromettre. A cette heure, il n'appréhende que la sottise de l'opinion et les manœuvres secrètes de la calomnie anonyme. C'est contre elles qu'il se met en garde sans acception de personnes. « Puisque c'est la même tactique chez tous ces braves gens à Alexandrie comme à Rome de se prévaloir de mon nom, puisqu'ils m'aiment tant qu'ils ne peuvent être hérétiques sans moi, je me garderai de toute personnalité : c'est aux idées seules et aux accusations portées contre moi que je veux répondre. Il ne sert de rien de rendre calomnie pour calomnie et d'appliquer à ses adversaires la loi du talion : il faut vaincre le mal par le bien et tendre l'autre joue à qui vous frappe au visage » (1). Voilà certes une résignation trop belle pour durer ; mais, la vérité, c'est que dans cette lettre que Rufin feignit de considérer comme une attaque contre sa personne (2), Jérôme se garde, en dépit du mauvais tour que Rufin vient de lui jouer, de toute personnalité à son égard et se maintient dans la mesure et la dignité d'une discussion d'idées.
Sans peur, il va tout droit à l'accusation nouvelle qu'on porte contre lui. On lui reproche d'avoir fait l'éloge d'Origène? Il le reconnaît; il l'a même fait deux fois, dans la dédicace des Homélies à Damase et dans le pro-
(i) Kp. 84, 1.
(2) L'auteur de la Yie de Rufin juge cette lettre « sanglante » et Vallarsi y voit encore le principe des violences qui vont suivre î
logue des Noms hébraïques. Mais il faut distinguer et la confusion où ses amis eux-mêmes semblent enveloppés provient de ce que la question est mal posée. Il est victime d'un sophisme qui lui fait approuver ce qu'il a toujours condamné. Dans les deux textes invoqués contre lui, il n'est question ni de la Trinité, ni de la résurrection, ni de la nature de l'âme, ni d'aucun des dogmes de l'Eglise. Il ne s'agit que de l'explication de l'Ecriture ; c'est uniquement la science d'Origène qu'il a louée « en toute simplicité » de cœur. Sa claire intelligence remet les choses au point. « J'ai loué l'exégèse d'Origène et non sa doctrine, son génie et non sa foi, le savant et non l'apôtre. » (1) Quant au théologien, si l'on veut connaître son sentiment sur lui, on n'a qu'à prendre ses Commentaires sur les Ephesiens pour s'assurer qu'il a toujours combattu ses doctrines. Pour avoir pris Tertullien comme Maître, Gyprien a-t-il embrassé le montanisme et faut-il se priver des ressources de l'ouvrage si solide d'Apollinaire contre Porphyre ou de la savante Histoire Ecclésiastique d'Eusèbe sous prétexte que le premier a erré sur l'Incarnation et que l'autre a publiquement défendu l'hérésie arienne? Non, et c'est pure affaire de bon sens, il ne faut se refuser à reconnaître ni les qualités de ses ennemis ni les défauts de ses amis. Et franchement, simplement, il va au-devant de tous les griefs qu'on peut de ce chef accumuler contre lui. Il montre par le récit de sa longue vie d'étudiant, qui a toujours à apprendre, qu'il s'est mis tour à tour et sans jamais rien sacrifier de sa foi, à Antioche à l'école d'Apollinaire, à Alexandrie de Didyme à qui il doit tant, en Palestine enfin de Baranina et de ces Juifs qu'il déteste du fond du cœur. Il n'est pas de ceux
(1) Ep. 84, 2.
qui se vantent de tout savoir sans avoir rien appris (1), allusion voilée, mais directe à Rufin. Mais tous ces maîtres dont il fait mention partout dans ses écrits n'ont jamais eu d'influence sur sa foi ; cependant, si l'on veut être logique, on doit les lui reprocher au même titre qu'Origène. Qu'a-t-il fait de plus à l'égard de ce dernier? S'il a collectionné ses ouvrages plus que personne au monde, s'il a vidé sa bourse pour payer les exemplaires de ses œuvres, le résultat n'est-il pas aussi qu'il connaît son Origène et qu'on peut le croire sur parole quand il déclare que « ses doctrines sont dangereuses, étrangères à l'Ecriture et qu'elles lui font constamment violence » ? Donc, plus d'équivoque, ni de sophisme. Montrer « où il a défendu l'hérésie et fait l'éloge des doctrines d'Origène », voilà toute la question. En attendant que la preuve en soit établie, il déclare en deux mots sa pensée : « On peut le croire, il n'a jamais été origéniste ; si on en doute, il y a du moins quelque chose de sûr, c'est qu'aujourd'hui il ne Test plus. » Il va plus loin. Il admet que sa jeunesse a pu en toute sincérité se laisser entraîner à retrouver dans les Apôtres ce qu'il avait lu dans les philosophes antiques, à suivre Origène plus loin qu'il ne convenait; mais ces années d'inexpérience sont passées depuis longtemps et plutôt que de rappeler quelque témérité du passé pour la lui reprocher, qu'on se rende à la réalité et qu'on fasse désormais pénitence avec lui : « Avons-nous erré dans notre jeunesse? Avec l'âge, l'heure est venue de nous corriger. Unissons nos gémissements, mêlons nos larmes, pleurons, tournons-nous vers le Seigneur qui nous a
créés Si je ne me suis jamais mis à l'école d'Origène,
vos efforts pour me déshonorer sont vains ; si j'ai été son
(l) Ep. 84, 3, non juxta qiwrumdam prxsumptioncin.
disciple, imitez-moi quand je fais pénitence ; vous m'avez cru quand je disais oui : croyez-moi quand je dis non (1). » Cette déclaration eût du suffire aux personnes de bonne foi et à tous ceux qui connaissaient Jérôme. Mais, il s'agit bien de lui rendre justice! Tant de gens ont intérêt ou plaisir à fermer les yeux à la lumière. Les esprits prévenus se refusent à le croire sur parole et même avec preuves en main. Il en est qui se détournent de lui comme de je ne sais quel suppôt mystérieux du mystérieux Origène {<j^Jini6<:xr,ç). C'est que, par derrière, la mauvaise foi et la haine épaississent les ténèbres de la calomnie et que rhérésie a toujours fait fond sur des clartés douteuses et des ombres équivoques. Il a beau crier non ; ceux qui ont travesti sa pensée sauront faire bon marché de sa négation, si catégorique qu'elle soit. « Que faire alors ? Déclarer que je ne partage pas cette doctrine? On ne me croira \ pas. Le jurer? On me rira au nez en disant : Des serments ? Nous en avons à revendre ! Je prendrai donc le seul parti qu'ils redoutent. Je ferai publiquement connaître leurs secrets et leurs mystères; je ferai voir en plein jour toute leur astuce à jouer les gens de bonne foi, comme dans mon cas, et, s'ils ne me croient pas quand je leur crie non, ils me croiront bien, quand^ la plume à la main, je les convaincrai point par point. » (2) Toute leur force est en effet dans leur duplicité : ils se parjurent sans le moindre scrupule. Leur tactique maîtresse consiste à nier et à se dérober. « L'un dit : Personne n'a jamais condamné cette idée; pourquoi le ferais-je, moi? L'autre : les Pères n'ont rien décidé sur ce point ; il n'y a pas urgence à se déclarer formellement : attendons une consultation de la chrétienté.
(l)Ep. 84, 6.
(2) Ep. 84, 3.
Enfin un troisième s'écrie : Gomment veut-on condamner ce que le concile de Nicée n'a même pas touché? S'il avait réprouvé les doctrines d'Origène, ne les aurait-il pas condamnées en même temps que celle d'Arius? » Nous avons là un piquant raccourci des arguments sophistiques de la propagande origéniste à Rome. Jérôme fait justement remarquer que le concile de Nicée ne s'est occupé que d'affirmer contre Arius la divinité du Fils et qu'il n'avait à se prononcer ni sur le Saint-Esprit ni sur Origène : à ce compte, tout ce qu'il n'a pas condamné serait légitime! Sophismes, mensonges, nuées, tels sont les instruments ordinaires de l'hérésie; elle ne hait rien tant que la clarté. Il s'agit de tromper son monde : « On mesure 1 ses mots, on tourne sa phrase, on mêle habilement les 1 équivoques pour paraître catholique tout en persistant dans l'hérésie (1). »
Dans le Contra Joannem, Jérôme citait les ruses et les défaites des origénistes sur la résurrection de la chair, où la foi occidentale était si exigeante : il reprend les mêmes exemples à peu près dans les mêmes termes. Nous en détacherons seulement la peinture vive comme un instantané qu'il trace de ces charlatans d'hérésie pris sur le fait dans la société mondaine où ils opèrent. « Nous croyons, disent-ils, à la résurrection du corps. A l'entendre sans arrière-pensée, cette profession de foi est absolument orthodoxe; mais, comme il y a des corps célestes et des corps terrestres et que par nature l'air, le souffle même sont des corps, ils emploient le mot corps et non le mot chair pour que le lecteur orthodoxe comprenne chair et l'hérétique, esprit. Tel est leur premier piège. Est-il éventé? Ils en dressent d'autres. On les voit
Brochet lo
faire les innocents, nous traiter d'habiles et dire comme de bons croyants en toute simplicité de cœur : Nous croyons à la résurrection de la chair. A ces mots, le bon public, qui n'en sait pas plus, juge leur déclaration suffisante puisqu'ils emploient les termes mêmes du symbole ; mais poussez plus loin vos questions : le cercle se récrie bruyamment, les meneurs s'exclament Tun après l'autre : Eh quoi? N'avez-vous pas entendu? Nous avons dit : résurrection de la chair ; que voulez-vous de plus? et voilà que . les rôles changent : c'est nous qui sommes les délateurs et les fourbes; eux, les simples. Vous froncez les sourcils, vous vous mettez à les presser, vous leur demandez s'ils croient à la résurrection de cette chair que vous tenez entre les doigts, que Ton touche, qui va, vient, parle. Eux alors de rire ; puis, de faire signe que oui. Est-ce que la résurrection, ajoutez-vous, nous rendra tels que nous les voyons les cheveux, les dents, la poitrine, le ventre, les mains, les pieds, enfin tous les membres? A ces mots, ils ne peuvent plus se tenir; ils éclatent, et, la bouche fendue jusqu'aux oreilles, ils nous représentent qu'il nous faudra perruquiers, cuisiniers, médecins, cordonniers. A leur tour, ils nous interrogent, ils veulent savoir si nous croyons à la résurrection des sexes. L'accordons-nous? On devine quelles questions ridicules et inconvenantes ils viennent à nous poser sur ce point (1). En fin de compte, ils nient la résurrection des membres un à un, les uns après les autres, pour affirmer d'autre part que ce même corps formé de ces mêmes éléments ressuscitera !.. Ni la riche éloquence de Gicéron, ni la véhémente parole de Démosthène ne me suffiraient si je voulais exposer toutes les ruses des hérétiques pour confesser au même moment
(1) Le texte est intraduisible.
la résurrection de la chair du bout des lèvres et la nier dans leur for intérieur. Ce qu'il faut voir, c'est le manège
£ des petites dames qui prennent leurs seins à deux mains, se tapotent le ventre et s'écrient : A quoi bon la résurrection si ce corps fragile doit ressusciter? Non, nous serons semblables aux anges et nous revêtirons leur nature....
jL Pauvres gens qui dédaignent de ressusciter avec les os et la chair, quand le Christ Fa fait ! (1) »
Il faut donc déjouer ces ruses et dissiper les ténèbres dont on a enveloppé la question. Elle est très simple et ne se pose pas seulement à propos d'Origène. 11 ne manque pas d'écrivain chrétien dont la foi a manqué par quelque endroit; mais c'est par les beaux côtés qu'il faut les imiter et leur ressembler : Non imitemur ejus vitia, cujus virilités non possumus (2). Dans Origène, il y deux parts à faire. On y trouve beaucoup à louer, mais dans la mesure où Jérôme Ta fait (3), à savoir sa vie et ses travaux sur l'Ecriture. Il faut reconnaître aussi ses erreurs en particulier sur le Saint-Esprit, sur l'origine de l'âme^ sur la résurrection et la réhabilitation finale. Ce n'est que sous ces réserves qu'on peut le lire : l'antidote est alors à côté du poison. Le reproche que l'on adresse à Jérôme est absurde. Si jadis dans sa jeunesse enthousiaste il a fait d'Origène un docteur de l'Eglise, pouvait-il en présentant la traduction de ses Commentaires dire aux lecteurs : Prenez garde; l'auteur que je traduis est un hérétique, fermez le livre, ou, si vous tenez à le lire, sachez que des hommes pervers ont falsifié ses œuvres ; mais vous n'avez rien à craindre, j'ai tout corrigé? Ce qu'il y a de grave au contraire dans la publication du jour, c'est d'être allé
(1) Ep. 84, 6.
(2) Ep. 84, 8.
(3) Laudet ut laudo.
chercher cent cinquante ans après la mort d'Origène et à travers toute son œuvre un ouvrage « infâme » que personne n'a osé traduire en latin, ni Hilaire, ni Victorinus, ni Ambroise, ni lui-même, quoi qu'en dise le traducteur des [Principes. « Non, s'écrie-t-il, dans sa généreuse indignation, non, je n'ai pas l'habitude d'insulter aux erreurs de ceux dont j'admire le génie. Origène lui-même, s'il vivait encore, lancerait à ses prétendus disciples la parole de Jacob : Hélas! vous m'avez rendu odieux aux hommes (1) ! >) S'il attaque Origène, c'est malgré lui (2); c'est parce qu'on Ta trop loué et parce qu'on l'a loué à côté : Toile amoris uuepSoXriv et nos tollimiis odii magnitudinem (3). Nous saisissons dans ces dernières lignes une allusion précise à ce groupe d'hellénisants qui avaient autrefois accueilli avec faveur ses premiers travaux, qui avaient voulu l'entraîner plus loin que la sûreté de son jugement ne le lui permettait et qui ne se sentaient pas de joie d'avoir mis la main sur un homme aussi inconsidérément hardi que Rufin. Ce sont ces gens qui, quatre cents ans après le Christ, se proposent de révéler des mystères inconnus, de renouveler la doctrine de Pierre et de Paul, pour qui n'ont que mépris et dédain pour ces « pélusiotes » (4); ces chrétiens attachés à la boue et à la chair, qui « gardent dans la vieillesse la foi de leur enfance (5). » Il les connaît et il sait que plus d'un parmi ces ennemis de la chair suit le précepte de l'Evangile et rend le bien pour le mal à sa chère adversaire. C'est affaire d'hérésie, mais
(1) Ep. 84, 7.
(2) Id. \2.
(3) Id. 8.
(4) nr]>vô; (boue). Nom donné en Orient aux partisans de la résurrection de la chair au sens occidental.
(5) Ep. 84, 9.
plus encore de mode, de coterie et d'hypocrisie morale. 11 faut revenir au bon sens et à la vertu.
11 s'explique donc nettement et sans| tergiverser sur ce qu'il pense d'Origène et sur ce qu'il faut en penser. Quant à la thèse de l'altération de ses œuvres, il l'exécute en passant. Il montre qu'elle ne tient pas debout si on la serre de près et qu'il y a exagération manifeste à faire un pareil sort entre tous les écrivains à Origène et entre tous ses ouvrages aux Principes. D'ailleurs, ses deux plus ardents défenseurs, Eusèbe et Didyme, ne contestent pas les passages suspects : ils s'efforcent d'en expliquer le sens et de les justifier. Enfin, Origène lui-même a écrit une lettre de rétractation à l'évêque de Rome, Fabius, et il attribue la responsabilité de la publicité de ses erreurs au prêtre Ambroise. Que reste-t-il dès lors de la fameuse thèse qui consiste tout bonnement à déclarer interpolé ce qu'on juge tel dans son œuvre (1)? Cette Apologie d'Origène qu'on met sous le nom de Pamphile n'est-elle pas suspecte à son tour et, puisqu'on parle de falsification, n'est-il pas au moins étrange que cette œuvre soit mise sous le nom d'un saint martyr qui n'a d'ailleurs rien écrit? Et Jérôme va jusqu'à soupçonner Didyme d'avoir remanié l'œuvre d'Eusèbe. Au reste, pour lui, à supposer que l'œuvre soit de Pamphile, elle est naturellement antérieure à son martyre et combien y a-t-il de martyrs qui n'aient pas eu de défaillances pendant leur vie ! C'est dans tous les cas abuser du nom de Pamphile que de l'inscrire seul en tête de cet ouvrage. Nous avons vu ce que l'on pouvait dire à ce sujet. Jérôme est mal informé et son argumentation est spécieuse; mais il ne fait que retourner contre Rufin ses propres armes et sa critique n'en porte pas moins.
(1) Quse displicent.
Telle est sa réponse à Tappel de ses amis. On ne saurait trop en admirer le bon sens et la mesure quand on songe à rémotion qui dut secouer son âme à la nouvelle soudaine de cette tentative audacieuse contre l'orthodoxie et du péril où on le précipitait à son insu dans cette Rome où il avait tout à craindre. On ne peut porter un jugement plus juste et plus digne sur Origène qu*il nelefaità cette heure du point de vue de l'orthodoxie la plus sévère : c*est le jugement de Thistoire, c'est celui de l'Eglise mieux informée (1). Il écrivait quelque temps après à Paulin (2), qu'il adressait à Pammaque pour avoir un exemplaire de sa traduction : « Puisque je parle à un homme instruit, familier avec l'Ecriture autant qu'avec les lettres profanes, voilà le renseignement que je voulais vous donner (3) ; n'allez pas croire que je réprouve comme un sot qui arrive de son village tout ce qu'Origène a écrit; c'est pourtant ce que me reprochent ses disciples maladroits qui m'accusent d'avoir changé tout d'un coup d'opinion comme un autre Denys : je ne condamne que ses mauvaises doctrines. » Encore une fois, et il termine sa lettre à Pammaque et Océan sur ces mots attristés, s'il critique Origène, c'est à son corps défendant; mais il aime mieux risquer sa réputation que sa foi (4). Ses amis lui ont imposé ce terrible dilemme : s'il se lait, l'accusation subsiste ; s'il parle, il se fera des ennemis, ce Les deux alternatives sont dures; mais, de deux maux il faut choisir le moindre ; les querelles ont une fin ; le blasphème ne mérite jamais de pardon. » Glaire, ferme, décidée et
(1) Cf. L'éloge d'Origène dans VEncyclique : Providentissimus (celeritate ingenii et laborum constantia admirabilis).
(2) Ep. 85.
(3) Sur sa traduction.
(4) Ep. 84, 12, malens existimatione periclitari quam fide.
toute vibrante d'une émotion profonde et contenue, cette justification aurait suffi à dissiper toute équivoque si la voix de la raison pouvait être entendue des foules et si Rufin eût été sincère.
Quant à sa traduction des Principes, elle était conçue dans le même esprit de mesure et d'exactitude. Les quelques lignes qui nous en restent (1) ne permettent guère de la juger elle-même. Nous pouvons toutefois nous en faire une idée. La théorie qu'il donne de la traduction dans le De optimo génère interpreiandi est bien près d'être la vérité même (2). Il veut une traduction large, mais non pas jusqu'à la prolixité, pour ne pas dire pis, à la façon de Rufin. Le lettré était trop délicat pour ne pas conserver jusque dans la traduction le souci de la forme et le respect du style original : la Vulgate montre avec quel art et quelle sûreté il a su concilier la sécheresse sublime de la langue biblique avec l'ampleur oratoire de latin. C'est le sens qu'il faut rendre et, rendre le sens tout entier, n'est-ce pas toute la traduction? Le choix des mots, leur arrangement, le tour de la phrase, que sont-ils sinon les moyens délicats de nuancer le sens à l'infini et, les bien rendre, n'est-ce pas avant tout affaire d'intelligence intime du texte et de la pensée? Le De optimo est écrit en pleine bataille ; Jérôme y réplique aux critiques que l'on adressait à Rome à sa traduction de la lettre d'Epiphane et il montre simplement qu'ayant traduit le sens et tout le sens, il a été par cela même d'une exactitude rigoureuse. Il est certain d'ailleurs que, lorsque la lettre aura sa valeur propre et fera question, lorsqu'il s'agira de termes ou d'expressions importantes au point de vue du dogme,
(1) In Ep. 124, ad Avitum.
(2) Cf., en particulier, Ep. 57, 5 et 6.
il aura soin plus que personne de traduire mot pour mot. Sous cette réserve, c'est le sens seul qu'il faut découvrir y et exprimer. Rufin lui fournissait ainsi une singulière Y occasion d'appliquer sa théorie et de rendre à un texte corrigé et volontairement altéré la vérité du sens original. Aussi, tout en déplorant que la comparaison ne nous soit pas permise, pouvons-nous affirmer que sa traduction avait pour premier souci et pour premier mérite l'exactitude. C'est ce que prouve le rapprochement des quelques lignes que nous en avons avec le texte diffus de Rufin et avec les rares passages grecs qui y correspondent. « Je vous laisse apprécier le travail que m'a coûté cette traduction, dit-il à Pammaque et Océan ; changer le texte grec, si peu que ce soit, ce n'est plus traduire, mais trahir; rendre mot pour mot n'est pas l'affaire du traducteur qui se pique de bien écrire » . La littéralité n'a ni valeur, ni intérêt; ni la vérité, ni le style n'y trouvent leur compte. « Je me suis imposé cette règle, écrit-il encore à Paulin, de ne rien ajouter, de ne rien ôter au grec, et d'en conserver intégralement le sens dans mon latin (1). » Au reste toute la valeur de sa traduction et toute son utilité étaient dans sa parfaite exactitude. C'est ce qu'on attendait de lui : « Pammaque me demanda avant tout de rendre exactement le sens du grec et de faire connaître aux Latins en traducteur impartial tout ce que l'auteur avait dit soit en bien soit en mal (2). » Il fit ce que Pammaque et les autres désiraient. Sa traduction devait servir de pierre de touche et permettre de contrôler celle de Rufin ; on comprend difficilement qu'il eût pu écrire une traduction qui n'eût pas cet unique objet et personne ne pouvait
(1) Ep. 85, 3.
(2) Ep. 124, 1 ; cf. aussi Ap. III, 36.
réaliser plus scrupuleusement cette œuvre difficile. Dans ce duel de plume dont nous ne pouvons pas marquer les coups, la contradiction s'accusait entière entre les deux adversaires : esprits opposés de tous points, leurs méthodes de traduction s'opposaient Tune à l'autre (1); chez Tun, c'était le respect du texte et de la pensée originale ; chez l'autre, Tabsence de tout scrupule littéraire et l'unique préoccupation défaire servir à des desseins personnels, en les modifiant et en les dosant à propos, les idées d'autrui. Chez Jérôme, le lettré se confond avec le croyant dans un même hommage à la vérité et il pourra plus tard se rendre ce double témoignage d'avoir atteint du même coup l'hérésiarque et le mauvais traducteur : Diim et hœreticus auctor proditur et non verus interpres arguitur (2), La disparition presque complète de cette traduction où l'hétérodoxie d'Origène éclatait trop manifestement est la meilleure preuve de sa parfaite exactitude.
Lettre et traduction furent portées en même temps en Occident et peut-être par cet autre Rufin que Jérôme envoyait à Milan pour une affaire grave concernant un certain Glaudius et dont nous ne savons rien d'ailleurs. Il le fit passer par Rome, le chargea d'y voir Rufin d'Aquilée et ses propres amis. C'était sinon au printemps, du moins dans la première moitié de 399. Rufin n'eut connaissance ni de la traduction ni de la lettre avant son départ qui suivit bientôt : c'est Apronien qui les lui fit tenir (3). La date est arrêtée d'un côté par le départ de Rufin qui n'a pas pu précéder la lettre de Jérôme elle-même
(1) Rufin osait dire du De optimo : « Ubiprœter titiili annotationem,nihil optimum, sed totum pessimum est. » C'est qu'il avait des raisons particulières d'en conserver mauvais souvenir.
(2) Ap. I, 7.
(3) Rufin n'était plus à Rome quand y arriva la lettre 81 ; cf. Ap. III 12 : « Quia Romœ non eras ».
postérieure au voyage de son homonyme, de Tautre par ie blennium (1) qui fixe son arrivée même en Italie. Elle s'accorde avec l'indication chronologique que nous trouvons dans la lettre à Pammaque : Habetur liber in manièus ante XX annos editiis (2), dit-il du traité/)^ SerapJiim qu'il écrivit à Constantinople vers 380-381 et ne dédia que plus tarda Damase.
Au reçu de cette traduction et de cette lettre, la stupéfaction des amis de Jérôme et des orthodoxes prudents fut profonde. Pammaque n'eut pas plutôt lu la nouvelle version des Principes qu'il l'enferma sous clef de peur qu'elle n'allât blesser encore d'autres âmes simples (3). 11 la prêtait sous conditions et ne la laissait lire qu'à des personnes sûres et, pour ainsi dire, sous ses yeux. Mais ce qui devait arriver arriva (4). Un saint homme « curieux jusqu'à risquer sa foi » lui demanda l'ouvrage pour un temps si court que Pammaque ne put soupçonner un piège; l'autre en fit une copie si rapidement qu'il le rendit même avant l'heure fixée. Cette copie faite trop vite et recopiée à son tour répandit un nouveau texte aussi dangereux que celui de Rufin et ce fut, en dehors du cercle de Pammaque, une confusion telle que Jérôme adresse Paulin à Pammaque luimême pour avoir un texte sûr et que plus tard Avitus lui fait encore la même demande (5). Cependant ses amis, qui sont en même temps des orthodoxes zélés, se concertent
(1) Cf. Gh. IV. p
(2) Ep. 84, 3.
(3) La lettre à Pammaque au contraire était destinée à la publicité. Ap. I, 12 : Epistula publica,
(4) Ep. 124, 1. ^\
(5) Ep. 124, 1. C'est le premier exemplaire que Jérôme consente à délivrer lui-même depuis l'envoi de sa traduction à Pammaque, dix ans auparavant.
pour agir : la cause de la foi et la sienne se confondent en cette affaire. Ils ont dès lors un moyen sûr de mettre en lumière l'audacieuse entreprise de Rufin et ses dangers. Pour eux, Rufin est un hérétique ; ils cessent tous rapports avec lui. Aux côtés de Pammaque et d'Océan se trouve Eusèbe qui se jette bravement dans la mêlée pour défendre son ami ; mais, au premier rang et avant tous les autres, c'est Marcelle, la sainte et noble Marcelle, qui marche à l'ennemi. Enfermée depuis longtemps dans son palais monacal de l'Aventin^ indifférente en apparence aux événements de Rome, elle ne voulait pas avoir l'air d'agir en quoi que ce fût par intérêt, par ambition ou par vanité : le jour où elle voit les ravages de Torigénisme dans le I monde et dans le clergé, la trop grande indulgence de I Sirice, elle se lève et, publiquement(l), héroïquement, elle se met en travers du mouvement hérétique. Jérôme, j qu'elle n'oubliait pas non plus et qui lui dut tant en cette I occurence, proclama plus tard qu'on lui dut aussi la vic- < toire : Hiijus tant gloriosœ vic/oriœ origo Marcella est (2). Au reste, il faut croire que le succès de Rufin n'égala point le scandale de son livre et que l'action de ces saints personnages fut prompte, énergique et décisive. Il est I probable aussi que l'auteur sentit faiblir des appuis sur lesquels il avait trop compté peut-être et qui perdaient aussi leurs illusions ; il est probable que Sirice eut tout à coup le sentiment du danger que ces idées nouvelles faisaient courir à la foi romaine. Rufin en effet quitta Rome sans que rien fît prévoir ce départ et sans que rien puisse l'expliquer. Sans doute il sentit le vent tourner un beau jour comme il avait fait en Palestine et n'eut \ plus souci que de se mettre à l'abri au moins pour un
(1) Ep. 127, 9, publiée restitit.
(2) Id.
temps. Il ne va pas à Aquilée où il devait se rendre à son départ d'Orient à ce qu'il avait prétendu (1), mais à Milan. Fontanini disserte longuement sur les routes qui menaient de Rome à Aquilée et soutient qu'il n'est passé à Milan que parce qu'il a pris la route de terre. Maisil ne se proposait pas seulement d'y passer : il s'y installa et ne prit la route d'Aquilée que le jour où Eusèbe l'en fit partir. Rappelons-nous que, si l'Eglise de Milan était la rivale de l'Eglise de Rome, surtout depuis le glorieux épiscopat d'Ambroise, elle était aussi un foyer permanent d'hérésies. Helvide, Jovinien en étaient sortis ; Ambroise avait eu plus d'une fois à lutter jusque dans le palais impérial contre Tarianisme et, si son autorité avait relevé le prestige de la communauté orthodoxe, depuis sa mort les esprits hardis, téméraires, ambitieux devaient chercher à prendre leur revanche. Enfin Milan, siège de la Cour d'Occident, était un centre d'intrigues où les partis se servaient également de la religion et de la politique. Rufin ne nous a pas renseignés sur les raisons de son départ ni de son séjour à Milan et pour cause, mais un mot lui échappe plus tard qui ressemble bien à un aveu. Apronien, dit-il, c< lui enjoignit à son départ de Rome da lui écrire et de lui dédier quelques ouvrages pendant son absence pour que la nécessité qui le faisait partir n'interrompît pas cette communauté d'études devenues pour eux une véritable habitude » (2). Il était encore une fois forcé de lâcher la partie pour sauver au moins la face des choses ; pressentant l'échec de sa tentative, peu disposé k se soumettre et à se justifier même, il quittait la ville agitée avant l'orage. Peut-être une haute autorité s'exerçat- elle aussi sur lui et Siricelui conseilla-t-il dans son inté-
(i) Ep. 81, \ et 2.
(2) Greg. Naz. Apol. Rufini prœf.
rêt et dans l'intérêt de la foi d'aller prendre l'air du dehors. Il emporta en eiïet une lettre ecclésiastique (1) destinée à témoigner qu'il restait en communion avec Rome et, cette lettre de Sirice dont notre homme avisé se munit à tout hasard, il s'en réclamera bientôt sous Anastase. Un témoignage de Jérôme semble bien confirmer que telles furent les raisons et les conditions de son départ : (( Voyant que l'étincelle provoquait tout à coup un incendie général et que la flamme à peine allumée montait déjà jusqu'au faîte de l'édifice, nepouvant plus dissimuler l'entreprise qui avait déjà séduit tant de dupes, les hérétiques demandent des lettres ecclésiastiques, les obtiennent afin de paraître encore en communion avec l'Eglise après leur départ (2). » Effrayé lui-même de l'étendue du scandale et du bruit qu'il avait suscités, mais inquiet surtout de l'action puissante et résolue de Marcelle et de ses lieutenants, il quitte Rome, sans doute avec quelques-uns de ses fidèles partisans, pour attendre les événements à Milan et au besoin pour y agir de loin sur l'opinion romaine.
Au moment de se mettre en route, il envoya à Jérôme une lettre malheureusement perdue où il expliquait tant bien que mal la longueur de son séjour à Rome. C'est là qu'il donnait cette singulière raison de son retard à se rendre à Aquilée : la crainte d'une émotion trop vive à la vue de la maison où sa mère venait de mourir ! Il s'y disait enfin rappelé par le désir de revoir ses pères spirituels. En
(1) Sur ces lettres de communion, litterx communicaloriœ ou parfois formatas (xexuTra'fjiÉv-/), munie du sceau), cf. l'article intéressant du Dictionnaire de Smith : c'était un certificat donné à un prêtre qui allait s'établir dans un autre diocèse. I-'usage en remonte aux premiers temps du Christianisme ; le concile d'Elvire en avait réglementé l'usage en 324 et avait réservé aux évêques le droit de les octroyer.
(2) Ep. 127, 10.
même temps, et sous une forme sans doute très enveloppée, il osait se plaindre à Jérôme de ses amis et peut-être | même de sa traduction et de cette lettre à Pammaque : dont il ne connaissait pas le texte exact, mais dont il | sentait déjà si amèrement les efTets. Jérôme lui répondit | par une courte lettre (1) qui est un chef d'œuvre d'ironie, de fermeté pénétrante et d'indignation contenue. C'est le dernier écho de leur ancienne amitié avant la rupture définitive et les violences suprêmes.
« C'est vous, lui dit-il, qui m'avez appris le long- séjour que vous avez fait à Rome. Je ne doute pas que le désir de revoir vos pères spirituels ne vous ait déjà ramené dans votre patrie, après que la mort de votre mère vous a empêché d'y rentrer ; mais vous auriez trop vivement souffert sur place : vous aviez déjà tant de peine à supporter la douleur de si loin! Vous vous plaignezquechacunn'écoutequesapassion et son ressentiment au lieu de faire preuve de raison et de sang froid; Dieu qui voit le fond de ma conscience, m'est témoin qu'après notre réconciliation je n'ai jamais laissé la moindre rancune se glisser dans mon cœur entre nous. Au contraire, j'ai pris toutes les précautions pour qu'on ne pût même pas interpréter le fait le plus insignifiant comme une preuve de mauvaise volonté de ma part. Mais si chacun s'arroge le droit d'agir à sa guise, qu'y pouvons-nous? L'amitié véritable ne doit rien dissimuîer de ses sentiments. On m'a envoyé une certaine petite préface des Principes où Ton m'attaque non de flanc, mais de front et en pleine figure. Au style, j'ai vu qu'elle était de vous. Dans quel esprit est-elle écrite? c'est votre affaire; mais le sens en est clair et un sot même ne s'y tromperait pas. J'aurais pu, moi aussi, après m'être si
(1) Ep. 81.
souvent exercé à la controverse sur des sujets fictifs, reprendre les vieux procédés de Técole et vous louer à votre manière. Mais loin de moi la pensée de tomber dans la faute que je vous reproche ! Au contraire, j'ai si bien ménagé ma défense, que j'ai réussi à écarter Taccusation portée contre moi sans blesser Tami qui me blessait (1).. Mais, je vous en supplie, pour le cas où vous auriez envie par la suite de suivre encore quelque modèle, contentezvous de vos propres lumières. Ce que nous désirons faire est bien ou mal : bien, nous n'avons pas besoin des secours d'autrui; mal, le nombre des pécheurs n'excuse pas le péché. Voilà toutes les observations que je tenais à vous faire, en ami, plutôt que de répondre publiquement à ces attaques par d'autres violences. Vous comprendreztout de suite comment, après notre réconciliation, je cultive de nouveau notre amitié sans arrière pensée : comme dit Plante, je ne tiens pas de pierre dans la main gauche quand je vous offre de l'autre le pain de la charité. » 11 ajoute : « Mon frère Paulinien n'est pas encore revenu de notre pays et je pense que vous l'aurez vu à Aquilée chez- Ghromace. J'ai envoyé, pour affaire, le prêtre Rufîn à Milan et l'ai prié de vous voir amicalement de ma part. J'ai adressé des conseils semblables à mes autres amis : il ne faut pas se mordre et se dévorer ainsi les uns les autres. Il dépend de votre sagesse et des vôtres de ne fournir aucun mauvais prétexte aux impatients. Vous ne rencontrerez pas toujours des gens comme moi pour trouver de leur goût des compliments à deux faces. »
La dernière ligne est cinglante ; mais Jérôme montre par-
(1) Il se rend bien compte de la modération extrême de sa lettre à Pammaque et ne veut pas qu'on l'ignore. Ce nouveau témoignage confirme encore ce que nous avons dit des ménagements dont il a voulu user vis à vis de Rufin jusqu'ici. Cf. Ap. III, 38.
tout qu'il n'est pas dupe et qu'il ne veut l'être en rien ; il juge à leur exacte valeur et la lettre de Rufin et toute sa conduite ! vis à vis de lui. Etant données la distance et la soudaineté ; de ces événements, son information et sa perspicacité ; sont merveilleuses. Sa lettre valait d'être citée tout entière, car tous les mots portent : c'est le prélude du combat singulier qui commence. S'il y fait encore preuve d'une singulière indulgence, on sent sous l'ironie 1 sans pitié qui perce à fleur de style la ferme résolution I d'en finir; on pressent qu'une vigoureuse et violente riposte suivra tout nouveau geste offensif de l'adversaire ; on prévoit qu'une haine implacable peut d'un instant à l'autre jaillir des cendres mal éteintes de f-ette vieille camaraderie. La coupe est remplie : la première goutte la fera déborder.
Ses amis s'employèrent aussi à précipiter les colères. Sa réponse ne fut pas de leur goût : préoccupés surtout de sauver la situation à Rome et peu soucieux de ménager Rufin (1) en qui ils ne voyaient qu'un hérétique et un homme de mauvaise foi, ils ne la firent point parvenir au destinataire. Ils ont ainsi leur part de responsaiDilité dans la querelle, car ils ont contribué à l'exaspération des deux adversaires; mais si grave que fût cet acte, il ne faut pas en exagérer les effets (2). Ils eurent sans doute leurs raisons d'agir ainsi et, s'ils jugèrent la réponse trop modérée, c'est qu'ils appréciaient plus exactement sur place les actes et les intentions de Rufin. Ils le voyaient trop avancé dans sa voie, trop excité par ses partisans sincères autant que par les ennemis de son adversaire,
(1) Quelques-uns ne lui pardonnaient pas non plus de les avoir abusés; Eusèbe, par exemple, qui, à en croire Rufin, était en fort bons termes avec lui dans les premiers temps de son séjour à Rome {Inv. I, 20).
(2) Vallarsi, XXX.
pour que cette lettre ne mît pas leur ami en posture ridicule auprès de lui et ne fût pas un aveu de faiblesse, sinon un objet de risée. Au reste, le sort en était jeté. Sa conduite, quelles que fussent au début ses intentions en compromettant Jérôme aveclui^ était troppréméditéeettrop méthodiquement suivie pour qu'il pût revenir en arrière sans se condamner lui-même sans réserve et se soumettre sans merci. Il n'avait aussi de salut que dans la démonstration de son orthodoxie et de sa bonne foi; toute son habileté devait être de s'y cantonner et son âme déçue devait d'autant plus s'acharner sur Jérôme que ses chances de salut lui manqueraient davantage. C'est alors qu'un événement vint tout à coup ruiner ses derniers projets et le précipiter dans les violences du désespoir.
Sirice mourut le 26 novembre 399. Cette mort, fixée en 398 jusqu'aux travaux de M^^ Duchesne, est une date importante pour l'établissement de notre chronologie. Non seulement elle nous permet seule d'exposer les faits et gestes de Rufin à Rome sans gêne et sans invraisemblance; mais, en reportant son départ de 398 à 399, contrairement à tous les auteurs, elle nous fournit une base solide pour la chronologie des Apologies et de la phase aigûe de la querelle (1). La mort de Sirice porta le coup de mort à Rufin. Non certes que le saint pontife, qui avait écrit la lettre à Himère, approuvât ses scabreuses entreprises. C'est plutôt à l'austère sévérité de son âme qu'il faut attribuer la froideur dont il fît preuve vis à vis des deux hommes qui unissaient alors dans une égale ardeur la pratique des vertus ascétiques et le culte des lettres classiques, Jérôme et Paulin. Mais, soit qu'il n'eût pas aperçu d'abord le péril, soit qu'il eût
(1) Cf. Ch. VII.
Brochet 16
été mal informé ou abusé par son entourage, soit que la réputation etles vertus du moine d'Aquilée lui eussent fait d*abord illusion, soit aussi que ses relations avec le cercle des amis de Mélanie et avec sa famille l'eussent incliné à l'indulgence, il semble bien qu'il n'agit pas d'abord vis à vis du traducteur des Principes comme il eût fallu, et que, s'il compta pour quelque chose dans la « nécessité » qui le chassa de Rome, ce ne fut qu'après la vigoureuse initiative de l'autre camp. Jérôme nous a laissé un mot qui en dit long sur la « candeur » (i) qui le désarmait au milieu de ces intrigues et de ces manœuvres : il respecte trop la chaire de saint Pierre pour insister. Ce mot et le témoignage de confiance donné à Rufin lors de son départ font assez connaître les sentiments de Sirice. Ce qui était surtout grave pour Rufin, c'est que le nouveau pontife allait prendre dès son avènement une tout autre attitude vis à vis de lui. Anastase était le candidat de ses adversaires : du premier jour, il marche dans la voie que lui tracent Marcelle, Pammaque et Eusèbe. Les amis de Jérôme qui semblent bien n'avoir pas eu l'oreille de son prédécesseur, à voir Pammaque faire appel à la moindre alerte à son appui lointain, sont du jour au lendemain les maîtres de la place et, entrevoyant tout à coup la victoire, se hâtent de l'atteindre. Ils surent bientôt obtenir d'Anastase les décisions nécessaires : à l'indulgent Sirice avait succédé un homme d'action. « Homme de premier ordre^ dit Jérôme, que Rome ne mérita pas de conserver longtemps et sous l'épiscopat duquel Dieu ne voulut pas laisser décapiter l'univers (2), ce pontife plein d'une sollicitude apostolique frappa
(1) Ep. 127, 9.
(2) Ep. 127, 10.
'aussitôt à la tête du mal et fit faire l'hydre qui sifflait (1). » Ainsi la situation se retournait d*un coup contre Rufin. Forcé de quitter Rome à la suite du scandale •éclatant de ses publications, il ne pouvait même plus se prévaloir de sa communion avec l'Eglise romaine : ses habiles précautions étaient désormais sans valeur. L'action puissante de l'épiscopat mise en branle et servie activement par les amis de Jérôme va le poursuivre sans merci. C'est alors que, dans le désarroi où il se trouve jeté, il songe à faire appel à Topinion si hostile à -son adversaire et qu'il écrit ses Invectives, nouvelle tactique qui va mettre face à face les deux protagonistes •de la querelle origéniste.
L'afîaire aurait pu s'arrêter là. Rufm n'avait qu'à se faire oublier dans le silence et l'étude à Milan ouàAquilée. Il le fit plus tard ; mais, deuxcauses s'y opposèrent alors : l'ardeur du camp adverse à profiter au plus vite de l'appui du nouveau pontife pour s'assurer le triomphe, et chez lui, le ressentiment contre Jérôme qu'il rendait responsable de son insuccès et de la fausse situation où il s'était de nouveau mis lui-même, comme au temps de la démarche d'Aterbius. Encore une fois, il y a chez lui de l'inconscience et ane certaine ignorance de soi. Après son long séjour en ïïgypte et à Jérusalem, il ne se rend plus un compte îxact des choses occidentales et il faut lui reconnaître me part de bonne foi et de sincérité. La dignité de ses lernières années et le silence absolu qu'il semble avoir >bservé vis à vis de son adversaire après la querelle lui ont honneur. Mais, il faut aussi faffirmer : rien dans attitude de Jérôme ne pouvait le froisser, pas même ette réponse si mordante, mais si mesurée et si méritée
{l)Ep. 130, 16.
que d'ailleurs il ne reçut pas. Celui-oi a poussé au con- ; traire l'indulgence jusqu'à la dernière limite, alors qu'il avait tant à se plaindre de lui. Rufin ne peut lui reprocher que l'insuccès de sa tentative périlleuse et, s'il eût été sincère et clairvoyant, il lui en aurait plutôt su | gré. Peut-être le comprit-il mieux plus tard ? Ce qu'il y a de sûr, c'est que sa conduite envers cet ami qui s'est réconcilié si loyalement avec lui est sans excuse. Je ne sais quels ressentiments exagérés et quelle haine fatale le poussent à le poursuivre par tous les moyens et, par un déplorable défaut de caractère, loin de lui tenir compte de sa patience et de ses ménagements, il va s'acharner contre lui et contre lui seul avec toute la rage d'une âme déçue. A Rome, d'ailleurs, personne ne songe à s'entremettre. Amis de l'un et de l'autre s'évertuent au contraire à envenimer la querelle : les amis de Jérôme ne transmettent pas sa réponse; Apronien se hâte d'envoyer la lettre à Pammaque à Aquilée; enfin, les ennemis de Jérôme, avec qai Rufm lie de plus en plus partie par la force des choses, lui fournissent toutes les armes de leur vieil arsenal : il sera désormais leur champion. Rome aura sa joute oratoire. Toute la ville chrétienne fait cercle autour des deux adversaires : plus d'un païen prend place au spectacle. Pour la vieille cité de Gicéron, c'est encore une belle journée d'éloquence; le Forum s'est élargi : l'un des adversaires parle d'Aquilée, l'autre de Bethléem; mais le public n'a pas changé ; il apporte à les écouter la même passion qu'autrefois et, sans la robe de moine que portent les orateurs, on pourrait croire à un de ces dueh des temps antiques où la parole jdus puissante encore qu€ l'épée disposait dans la Ville de la vie et de la mort.