CHAPITRE VI
Pendant que l'audacieuse initiative de Rufm agitait Rome, la querelle origéniste reprenait de plus belle en Orient, mais cette fois sur un champ plus large et par la volonté de l'évêque d'Alexandrie. C'est en 399 que cet ; homme ambitieux^ autoritaire et vindicatif, après avoir incliné d'abord vers l'origénisme, se déclara tout à coup contre la doctrine, contre ses partisans et contre le Maître lui-même dont l'esprit se perpétuait dans sa métropole» Parmi les causes qui provoquèrent cette volte-face offensive, il faut compter une brusque rupture avec son lieutenant, le moine Isidore, l'ami de Jean et de Rufm, et par suite une violente irritation contre les moines de Nitrie qui avaient embrassé son parti : à leur tête étaient les quatre origénistes Dioscore, Ammon, Eusèbe, Enthyme, qu'on appelait les Longs Frères. C'est en Nitrie, en effet, et dans la petite région voisine de Scété que l'origénisme florissait surtout et sous des formes diverses : c'est là que s'étaient formés Evagre, Pallade et Rufin lui-même. D'autre part, l'évêque d'Alexandrie, qui avait été l'ami de Théodose, qui avait présidé à la destruction du Serapeum, qui avait pris une part importante aux dernières discus-
sions avec TOccident au sujet de la fixation de la Pâque (1),. qui avait le privilège d'en promulguer chaque année la date (2), que le concile de Gapoue avait nommé arbitre dans la querelle d'Antioche entre Evagre et Flavien, à qui l'évêque de Jérusalem en appelait directement au mépris 5 de ses métropolitains (3), désirait que la chaire de saint Marc eût la primauté de l'Orient, sinon de la chrétienté. La subordination politique d'Antioche et les schismes avaient ruiné l'autorité cette Eglise. Aussi avait-il les yeux sur Gonstantinopîe qui s'était élevée en face de son Eglise comme Milan en face de l'Eglise de saint Pierre et dont la rivalité s'était d'autant plus accusée que depuis un siècle, comme à Milan même^ l'hérésie s*y était souvent appuyée sur la puissance civile. Mais, capitale sans empereur, aux mains de l'eunuque Eutrope, en proie aux intrigues et aux séditions, Gonstantinopîe n'avait ni les saintes traditions, ni la gloire éclatante du siège d'Alexandrie. Théophile rêvait de jouer le rôle d'un Athanase avec la sécurité en plus et le pouvoir à sa discrétion. Après la mort du vainqueur d'Arius, l'auteur du Panarion avait assumé à lui seul, la défense de l'orthodoxie dans tout l'Orient ; mais la vieillesse était venue, le& forces lui manquaient; ce n'était plus un rival et, pour lui faire servir ses desseins, Théophile n'aura qu'à lui persuader qu'il continue son œuvre ; Epiphane rallie son drapeau dès qu'il l'entend pousser son propre cri de
(1) Cf. Hefele, liv. II, cli. 2, 37. Théophile fut chargé en 387 par Théodose de dresser un tableau chronologique des fêtes de Pâques d'après le calcul alexandrin : il ne nous en reste plus que le prologue.
(2) Quoique pour des raisons inconnues le concile n'ait pas inséré cette décision dans ses canons, nous avons sur elle le témoignage de saint Cyrille, de saint Ambroise et de Léon I" (cf. Hefele, id.).
(3) Césarée et Antioche, métropole de l'Orient.
guerre : Sus à Origène, père de toutes les hérésies ! (1) Enfin, connaissant trop Tévêque de Jérusalem pour faire fond sur lui, il songe à s'assurer le concours de Jérôme et il impose la paix en Palestine (2). Son ambition ne rencontrait qu'un obstacle sérieux dans le nouvel évêque de Constantinople, que son éloquence et ses vertus avaient fait appeler d'Antioche en 397 à la succession du patriarche Nectaire, Jean Ghrysostome. Il avait en vain protesté contre l'élection : il avait dû lui imposer les mains en personne, le 26 février 398. La jalousie qui va bientôt Tacharner sur Ghrysostome, suspect au moins d'indulgence pour ses victimes, achèvera d'exaspérer sa passion anti-origéniste : c'est qu'elle est d'abord une forme de ses ressentiments et un moyen pour son ambition.
Sa première campagne fut dirigée contre les moines de Nitrie. L'affaire fut menée vivement, militairement, comme l'avait été l'expédition contre le Serapeum et les païens. Sulpice-Sévère (3) nous parle de plusieurs synodes de prêtres tenus coup sur coup contre Origène à Alexandrie ; Prosper d'Aquitaine (4) n'en cite qu'un seul, à Alexandrie, dans la septième année du règne d'Honorius. Mais l'évêque raconte lui-même (5) qu'après une enquête sur place, il réunit un synode, sans doute dans sa métropole, qu'il se transporta ensuite en Nitrie, qu'on y donna publiquement lecture des livres d'Origène devant une assemblée de Pères accourus de « presque toute l'Egypte »
(1) Hydra omnium hœreseon et errons magister et princeps. Ap. Hier. Ep. 98, 9 (2« Paschale). Pour toutes ces Epitres, cf. Hier. Ep.
(2) Ep. 86.
(3) Dial. I, 3.
(4) Chronic. Contentio ex doctrina Origenis synodum apml Alexandriam Coegit ciijus exstitit sententia ut extra Ecclesiam fieret quicumque supradicti viri opéra probavisset. Cf. Hefele. Liv. I, ch. 2.
(5) Ep. 92, 1. (Synodique).
et qu'on les y « condamna à l'unanimité ». Il a soin de spécifier que cette condamnation porta sur le Maître aussi bien que sur ses disciples (1), sur l'erreur et sur son auteur responsable (2). Ces événements se passèrent à la fin de 399 et au commencement de 400, car la lettre synodique qui les rapporte fut envoyée en août 400 et elle est écrite encore en pleine bataille. Les moines se révoltèrent contre la sentence ; ils marchèrent sur Alexandrie, traînant avec eux toute une escorte de pauvres hères et de mendiants recrutés par l'appât du gain et l'espoir d'une meilleure chère. Là, ils se rangent en bataille (3) et cherchent à faire violence à Tévêque; ils embrassent le parti d'Isidore qui se trouve du jour au lendemain le « porte-drapeau de la faction hérétique » ; ils soulèvent sédition sur sédition et intéressent à leur cause les païens qui n'ont point pardonné au destructeur du Serapeum. Mais Théophile agit énergiquement et fait expulser de force les rebelles; frères et moines quittent l'Egypte et s'enfuient les uns par terre, les autres par mer à Gonstantinople : il reste maître de l'Egypte (4).
A peine cette insurrection est-elle réprimée qu'il prend au nom de la « foi catholique » (5) l'initiative d'une sorte de croisade générale contre l'origénisme. Il envoie Priscus et Eubule pourchasser les exilés jusqu'à Jérusalem; il écrit à Bethléem une lettre perdue : Jérôme, qui a souffert de sa longue patience et de son long silence, le félicite d'avoir enfin étendu le bras et frappé; il le rassure sur
(1) Ep. 92, 2.
(2) Id. 3.
(3) cuneo facto.
(4) Cf. Pallade. Chrysostome; Socrate. H. Eccl. VI ; Sozomène H. EccL VIII; Sulp. Scv. Dial. I.
(5) Ep. 93, l),ficles catholica; 6, fulci imitas.
l'attitude de l'évêque Jean (1). Enfin il adresse aux évêques de Palestine, qui se réunissent le 13 septembre à Jérusalem pour célébrer les Encénies, en même temps qu'aux évêques de Chypre, une lettre synodique où (2) il dénonce les erreurs qu'il vient de condamner, met ses collègues au courant des événements d'Egypte, fait appel à leur concours pour cette cause qui, étant celle de TEglise, est la leur et leur dénonce les hérétiques qu'il a proscrits pour le cas oii ils viendraient à traverser leurs diocèses : dans toutes les lignes s'affirme la volonté de poursuivre partout et par tous moyens la défaite de l'ennemi. Vallarsi a découvert en même temps que cette lettre, la réponse collective des évêques palestiniens et celle de Denys de Lydda. 11 faut remarquer que tout en s'associant d'une façon générale à la profession de foi de Théophile, ils s'abstiennent de préciser à leur tour les points qu'ils condamnent avec lui et se contentent de déclarer que la Palestine est indemne d'hérésie ; les noms du métropolitain Eulogios et de Jean figurent seuls dans la suscription ; quant à Denys, il reconnaît la gravité du danger^ il se plaît à voir en Théophile un champion de l'orthodoxie suscité par Dieu (3) au moment propice et l'engage à poursuivre « virilement » contre le « Maître d'Arius » et contre ses disciples.
L'évêque d'Alexandrie ne s'en tient pas là. 11 adresse sa synodique à Epiphane ; il lui annonce qu'il a rempli son devoir (4) et décapité le serpent origéniste avecl'épéede l'Evangile ; il invite le vieillard qui Ta précédé dans l'arène, à convoquer un synode de ses évêques pour s'associer officiellement à la sentence qu'il a prononcée : Epiphane lui
(1) Ep. 86.
(2) Apud Hier. Ep. 92, 2, 3, 4; cf. Note, ci-dessous.
(3) Ep. 93. Te œmidatorem rectx fideisuscitavit...
(4) Ep. 90. Theoph. ad Epiph. Quod quidem niinc expletum videmus^
confirmera cette décision par une lettre solennelle et il écrira de tous côtés, à Gonstantinople, en Isaurie, en Pamphylie,aux provinces voisines, pour faire l'unanimité contre Origène en personne (1) et contre l'hérésie. Cette lettre cache une habileté qui échappe au vieillard : sachant que les moines expulsés se dirigent vers Gonstantinople où ils comptent sur la protection du pouvoir impérial et sur l'indulgence épiscopale, ne voulant pas s'adresser directement à Ghrysostome et désireux de le compromettre, comme la suite des événements nous autorise à le conjecturer, son correspondant le prie d'écrire lui-même à Gonstantinople, d'y envoyer sa propre synodique, d'y faire annoncer au plus tôt ce qui s'est fait en Egypte et surtout d'y prévenir les moines qui sont encore en route. Ge n'est pas tout. Déjà l'Orient n'offre plus un champ assez large à ses vastes desseins. Pour mieux y asseoir son succès, il songe dès le début à s'assurer l'appui de l'Occident. L'Occident, c'est Rome. Il sait la puissance grandissante et le prestige de cette Eglise (2) à laquelle Athanasea rendu tant de fois hommage; l'avoir avec soi^ c'est avoir l'autre moitié de l'Empire et de la chrétienté. Dans la lutte qu'il médite déjà contre Ghrysostome, que pèsera le patriarche de la nouvelle capitale, si l'évêque d'Alexandrie a pour lui la métropole occidentale et la chaire de saint Pierre? Il envoie à Anastase une lettre malheureusement perdue. Nous avons sur elle, outre le témoignage de Jérôme (3), celui d'Anastase qui, tout en revendiquant hautement la primauté de son Eglise, déclare plus tard agir sur les conseils et à l'instigation de Théophile (4) a qui ne cesse de veiller à
(1) Nominatim.
(2) Caput Christianonmij dit Rufin. Invect. II, 24.
(3) Ep. 88, ad Theoph.
(4) Ep. 95,2. Anast. ad Simplic. Conventi litteris memorati {Theophili)....
ce que la lecture d'Origène ne corrompe pas le peuple de Dieu dans les diverses Eglises. » Nous avons aussi la trace de deux missions envoyées d'Alexandrie à Rome (1). Ainsi se dessinait sous l'impulsion de l'évêque d'Alexandrie un mouvement général contre Origène : à sa voix FOccident^ malgré son ignorance^ entrait tout entier dans la lutte avec l'Eglise romaine.
A Rome, cependant. Faction contre Rufîn se poursuivait vigoureusement sous la direction de Marcelle qui y employait toute son influence, toute son activité, toute son intelligence et tout son cœur. Après elle, au premier rang des défenseurs de Jérôme se signalait Eusèbe. Le compagnon fidèle pour lequel il avait traduit la lettre d'Epiphane à Jean était à Rome depuis 398; seul, il était au fait de& affaires de Palestine, de la querelle origéniste en Orient et du rôle qu'y avait joué Rufm. En relations à son arrivée avec l'adversaire réconcilié de son ami et maître, il avait été sans doute le premier à percer le secret de ses intentions : c'est lui que Rufîn accusera (2) d'avoir volé sa traduction des Principes avant qu'il y eût mis la dernière main et d'être la première cause de tous ses malheurs. Singulier témoignage de l'ignorance occidentale en toute cette affaire, ce protagoniste de la lutte contre l'origénisme ne sait pas le grec ! Ce fut pourtant lui qui éclaira le pape Anastase sur l'hétérodoxie des Principes; il lui produisit un certain nombre de thèses hérétiques (3) extraites de cette œuvre et le pontife les condamna sur sa parole non seulement dans le livre en question, mais dans
nos in Urbe Roma positi quam princeps apostolorum statiiit... cf., également la lettre d'Anastase à Venerius. Gh. VIII.
(1) Ep. 87, l'évêque Agathon et le diacre Athanase. Ep. 89, le moine Théodore qui passe par Bethléem.
(2) Inv. I, 20.
(3) Ep. 95, 3, quœdam capitula blasphemiae obtulit.
tous les passages des œuvres d'Origène où elles pouvaient se trouver. Le bon sens romain se refusait d'ailleurs à saisir la subtile distinction entre le texte authentique et les prétendues interpolations. Le livre traduit par Rufin se trouvait condamné. Gomme Théophile et Epiphane, Anastase ne manqua pas d'associer dans sa sentence l'auteur à la doctrine : « Nous réprouvons et punissons tout ce qui nous a paru contraire à notre foi dans les écrits d'Origène... Sachez que nous condamnons également l'auteur (1). » On prit décidément l'offensive contre î'origénisme après le départ de Rufm (2) et l'avènement d'Anastase, à la fin de 399 : Rome marchait presque du même pas quAlexandrie.
Ainsi, au moment où la campagne s'ouvrait à la fois ^n Orient par la volonté de Théophile et en Occident à l'occasion de la traduction des Principes, Rufin surpris parla vive et lumineuse réplique de Jérôme, par l'action énergique de ses amis et bientôt par la mort de Sirice, se trouve tout à coup isolé dans son initiative origéniste et sa situation s'aggrave étrangement. Pour avoir voulu introduire la doctrine suspecte en Occident sous les auspices de son ancien ami, il risque à son tour de concentrer sur lui tout le poids de la répression pour laquelle les pontifes de Rome et d'Alexandrie semblent s'associer. De Théophile, dont il avait jadis escompté l'appui, il ne souffle plus mot, et, s'il se réclame de la communion de l'évêque de Jérusalem, en revanche l'origéniste Jean n'a pas d'autorité en Occident : forcé de se rallier ou de se résigner dès lors à la politique de Théophile, il n'en a même plus en Orient. D'autre part, Sirice meurt et sa lettre de
(l)Ep. 9o, 2 et 3.
(2) Inv. I, 20, 21.
communion perd toute sa vertu. Enfin Milan n'offre plus un abri sûr : Anastase qui suit l'exemple de Tévêque d'Alexandrie y envoie bientôt Eusèbe en personne. Menacé du danger dont il avait voulu envelopper Jérôme,. RuFin se décide à la seule tactique qui puisse désormais le sauver et qu'il a d'ailleurs préparée. Tout d'abord, il est nécessaire qu'il se justifie aussi complètement que possible aux yeux de l'Eglise de tout soupçon d'hétérodoxie : c'est le but de VApologie à Anastase. En même temps^ la lettre à Pammaque exige une réponse; elle a trop nettement posé la question, elle l'a mis dans la nécessité de s'expliquer devant Topinion. Dans VApologie adressée à Apronien et destinée à la publicité, il tente une diversion habile et hardie sur laquelle il compte encore plus que sur sa profession de foi en haut lieu : il rompt avec Origène, il attaque résolument Jérôme et développe dans une accusation nourrie encore de bien d'autres griefs étrangers à l'affaire l'éloge équivoque de sa célèbre préface. De même qu'il l'a compromis d'abord pour assurer son succès au risque de le perdre avec lui, au jour où la défaite est certaine, il estime le moment venu de le sacrifier pour assurer sa retraite et, si possible, son salut. C'est la seule issue de l'impasse où il se trouve acculé. Aussi va-t-il déployer dans cette tactique suprême toutes les ressources de son esprit subtil et toute l'énergie d'un homme qui s'attache désespérément à son unique moyen de salut.
V Apologie k Anastase est contemporaine de VApologie à Apronien. Celle-ci, sauf les vingt premiers paragraphes de son premier livre n'est en réalité qu'une charge à fond contre Jérôme. Aussi a-t-elle mérité dans l'histoire le nom à'hivectives : c'est le mot que nous emploierons sans y attacher aucune présomption de blâme, pour éviter
:2o4 SAINT JÉRÔME ET SES ENNEMIS
toute confusion avec l'Apologie à Anastase et surtout avec les deux Apologies de Jérôme qui y répondent. Rufin entend y riposter à la lettre à Pammaque qu'il appelle lui-même une Invective. Les siennes furent donc commencées dès qu'Apronien lui eut envoyé le texte de cette lettre vers la fin de 399 et peut-être à Rome même oii l'effet s'en faisait déjà sentir avant qu'il pût la connaître. Vallarsi voudrait qu'elles eussent été rédigées en quelques jours en 400. On a fait remarquer (1), avec raison, que Rufin a dû y consacrer beaucoup de temps en raison de l'abondance et du choix des citations qu'il incrimine à travers l'œuvre de son adversaire, à. moins que son dossier n'ait été préparé de longue date. Jérôme écrit à la fin de 401 que l'auteur les « a limées pendant trois ans » (2) sans arriver d'ailleurs à y prouver son éloquence. On a beaucoup discuté sur ce triennium. Ou Ta calculé par rapport, soit à l'arrivée de la lettre à Pammaque, soit au moment où Jérôme reçoit le texte des Invectives et écrit sa deuxième Apologie (3). 11 s'agit en réalité non pas de trois années révolues, mais d'une durée qui porte sur trois ans et n'en embrasse qu'une seule entièrement : Jérôme, qui raille le grand effort de Rufin, est d'ailleurs suspect d'exagération. Il est vraisemblable, d'autre part, qu'il entend compter le temps que Rufin a mis à ramasser tous ses griefs contre lui depuis son arrivée à Rome, c'est-à-dire de 398 à 400. 11 ne reçut le texte des Invectives qu'après sa première ^/^o/o^/e, au cours de 401 ; mais elles étaient écrites et elles couraient Rome depuis longtemps. Il les connaissait déjà par plus d'une lettre (4) quand Pammaque réussit à lui en envoyer
(1) Acta, 45.
(2) Ap. III, 10, lihri quos limasti per triennium. Cf., ch. VII. Chronologie des Apologies.
(3) Ainsi Rubeis etStilting.
(4) Ap. I, 1-3, miUtorum litteris.
un sommaire. Elles furent sans doute revues et augmentées par l'auteur sur les indications des « bons amis » de Jérôme tout heureux d'y collaborer sous sa signature. 11 y a précisément dans un post-scriptum (1) une allusion à un synode qui doit se prononcer sur les ouvrages d'Origène et qui est déjà convoqué, sinon réuni. Ce synode ne peut ^tre que celui qui se tint à Rome dans l'été de 400. De toutes façons, s'agît-il d'un synode tenu après celui de Rome à Milan, les Invectives présentées comme une réponse à la lettre à Pammaque ne sont pas postérieures à cette date : VApologie à Anastase est de la même époque (2).
La répression origéniste procédait et bénéficiait en en Occident de toute l'ardeur des défenseurs de Jérôme. A rappel de Théophile et sur les articulations tirées par Eusèbe des Principes, Anastase épouvanté (3) condamna formellement Origène, ses livres et ses disciples en 400. Puis, le pontife qui se comparait à la sentinelle qui veille sur la cité et au pilote qui tient la barre dans la tempête, écrivit à l'évêque de Milan, Simplicien, pour lui faire part de cette sentence et l'inviter à sévir à son tour. Eusèbe porta la lettre. L'ardent Eusèbe, tout feu et tout flamme pour la foi (4) et pour son ami devait mettre sous les yeux de l'évêque les pièces justificatives de la sentence romaine. Cette lettre retrouvée par Vallarsi a dû être écrite peu de temps avant la mort de Simplicien (15 août 400),
(1) Inv. II, 45-47.
(2) Pour la contemporanéité des deux ouvrages, cf. Ap. ad An., 1. {poit triginta fere annos parentibus redditus sum) et Inv. I, 4. ante annos fere triginta in monastevio positus. La citation de la préface de VApologie
I de Pamphile (triennali pêne jam incurid torpuisse) dans les Invectives ^ mêmes (I, 11) montre d'ailleurs l'élasticité des supputations de Rufin.
(3) Ep. 95. Anast. ad Simplic. (3, horruimiis).
(4) Id. calorem fidei gestans.
car il n'est question que de Venerius qui lui succéda dans la mention (1) des évêques italiens qui s'associèrent à l'œuvre d'Anastase et on a retrouvé récemment la lettre nouvelle adressée par le pape à Venerius (2) sur le même sujet. La chronologie de ces deux lettres qui ont précédé et suivi de très près la mort de Simplicien établit définitivement que Rome et Milan se sont prononcées contre Origène autour du 15 août 400, Rome avant, Milan après cette date, vers le moment même où Théophile écrivait sa synodique et où Rufin achevait ses Invectives. Milan suivait Rome : peut-être Rufin y trouva-t-il aussi le même mécompte dans la mort de Simplicien qu'à Rome dans celle de Sirice. Aussi bien Eusèbe semble avoir encore plus souci de défendre son ami que de servir sa foi. Il agit vivement auprès du nouvel évêque. Rufm se plaint qu'il ait donné lecture, par devant lui, d'un texte inexact de ses Principes. « Gomme on lui demandait qui lui avait donné ce volume, il répondit que c'était une dame dont je ne veux rien dire, quelle qu'elle soit, mais dont je laisse à Dieu et à sa conscience le soin de juger la conduite (3). » C'était Marcelle. Ainsi Taction énergique des amis de Jérôme triomphait jusqu'à Milan et Tappel de Théophile y trouvait un écho. Origène condamné, Rufm se retire à Aquilée.
C'est dans Tété de l'an 400 soit avant, soit plutôt après le synode de Rome, qu'il adressa à Anastase cette Apologie destinée à couvrir sa retraite et la diversion violente qu^il osait du même coup contre Jérôme. Ni Jérôme ni lui ne nous fournissent de renseignements précis sur ce qui se passa à Rome; mais il est certain qu'il fut cité par Anas-
(1) Ap. II, 22. ^
(2) Cf., ch. VIII. fl
(3) Inv. I, 19.
tase. Il s'excuse, en effet, de ne pouvoir se rendre à sa citation et envoie cette Apologie pour sa défense. « 11 serait si dur, écrit-il, si inhumain d'abandonner si tôt des parents (il oublie d'ajouter : spirituels) qu'il a retrouvés après une trentaine d'années; au reste, le long voyage qu'il vient (?) dé faire l'a trop fatigué pour qu'il songe à se remettre en route (1). » Ces excuses durent paraître bien misérables à Anastase. Elles sont encore moins sérieuses pour nous qui connaissons maintenant le dessous de son jeu. Mis en demeure de se prononcer à Rome même surOrigène et l'origénisme, de rendre raison de son initiative et de sa traduction, il se dérobait assez piteusement, comme faisait vers la même époque son ami Isidore, cité par Théophile au synode d'Alexandrie (2) : encore Isidore avait-il tout à redouter de la violence et des ressentiments de Théophile. Rufm n'avait à appréhender que de se condamner lui-même, si ses convictions intimes n'étaient pas d'accord avec la foi comme il le prétendait et si tous ses actes depuis son arrivée n'étaient pas sincères : la seule affirmation de son orthodoxie et la seule preuve de sa bonne foi suffisaient à le mettre hors de cause. « Gomme sa conscience le tourmentait, se contente de dire Tillemont, il aima mieux se laisser condamner en son absence que d'être convaincu en se présentant. » En réalité, cette attitude fait éclater encore la duplicité de sa conduite : il a conscience du mauvais cas où il s'est mis délibérément.
Cependant il joue au plus fin dans cette courte Apologie, Il fait le bon apôtre, met sa foi en avant^ escamote ce qui l'embarrasse. Il feint de s'étonner qu'on parle encore de lui à Rome et il veut croire qu'x\nastase le connaît trop
(1) Ap. ad Anast., 1.
(2) Ep. 92, 3.
Brochet 17
2o8 SAINT JEROME ET SES ENNEMIS
pour douter de son orthodoxie : « Il m'est revenu, dit-il au début, que des gens qui agitent auprès de votre Béatitude des questions sur la foi ou sur je ne sais quels sujets ont par hasard fait mention de mon nom. Votre Sainteté, nourrie dès le berceau dans les règles de la tradition ecclésiastique, n'a sans doute point prêté l'oreille à ces calomnies contre un absent dont elle sait trop les convictions et la charité.... » Toutefois, comme s'il se décidait à parler dans l'intérêt du pontife plus encore que dans le sien, il juge bon « d'efïacer toute trace de suspicion et de lui donner le bâton de sa foi pour chasser les envieux qui se mêlent d'aboyer après lui (1). » Quoiqu'il ait jadis confessé la vérité dans la persécution, dans les prisons d'Egypte et dans l'exil, com.me chacun le sait, il consent à donner son credo sur la Trinité, l'Incarnation et la Rédemption, la résurrection, le jugement dernier et les sanctions finales. Il insiste surtout sur la résurrection et s'indigne qu'on le calomnie à propos de ce dogme. C'est alors, nous l'avons vu, le point délicat de la foi pour les Occidentaux et la pierre de touche de Torigénisme. Aussi, portant ici tout son effort, Rufin, autant que son style inconsistant permet d'en juger, semble rompre avectoute tendance origéniste sur ce dogme pour s'attacher au symbole positif d'Aquilée et à la tradition du Siège Apostolique de Rome dont il se réclame.
Mais la question n'était pas là. Il lui est plus facile de formuler à saguiseetde loin une profession de foi que de s'expliquer sur le scandale de sa traduction. Notre homme affecte de n'accorder qu'une importance secondaire à cet événement. Puisqu' c< il lui revient qu'on s'est occupé aussi de cette traduction » (2), il en rejette la responsabilité sur ceux
(1) Ap, ad An., 1.
(2) Id.7.
qui la lui ont imposée et sur l'auteur des Principes dont il prétend n'avoir fait que traduire les idées aussi exactement que possible, comme on le lui avait demandé. Cette affirmation audacieuse, en contradiction avec ses déclarations précédentes, est d'ailleurs corrigée aussitôt par l'exception et la réserve trop habiles de la première préface : il n'a changé que ce qu'il considérait comme interpolé parce qu'à d'autres endroits Origène professait sur ces points des opinions ce catholiques » ; il a corrigé Origène par Origène lui-même et ses corrections se sont bornées aux « points qui sont de foi » : sur les autres, il ne se prononce pas (1). C'est le passage critique. 11 ne peut pas se dérober, mais il y touche sans insister et s*en tire aussitôt par le faux fuyant de sa diversion contre Jérôme qu'il va développer dans ses Invectives. Ces suspicions dont il ne veut pas faire cas ne sont qu'un prétexte aux haines qui le poursuivent : n'est-il pas la « simplicité d'âme et l'innocence mêmes » ? Pour bien montrer que la foi n'a rien à voir en cette affaire, il se proclame en communion avec les Eglises de Rome, d'Alexandrie, d'Aquilée, de Jérusalem, dans le passé, le présent, le futur ! et, pour donner définitivement le change, il insinue enfin qu'on se trompe d'adresse : « Je ne suis, déclare-t-il, ni l'avocat d'Origène, ni sa caution, ni son premier traducteur. D'autres ont fait avant moi ce que j'ai fait : je l'ai fait après eux parce qu'on m'en a supplié. S'il est défendu de le faire^ la défense vaut pour l'avenir. Si on inculpe ceux qui l'ont fait avant la défense, il faut commencer par les premiers coupables (2). » Ce défi où se ramasse toute son habileté perfide découvre dès lors sa tactique : c'est
(1) Id. 6.
(2) Nous rendons aussi exactement que possible l'allure vague de Texpression : le pluriel a/ii, la répétition de facere.
Jérôme qu'il vise à travers cette Apologie ; pour échapper aux foudres qui le menacent, c'est peu de cette déclaration tardive, incomplète et suspecte d'un prévenu qui se refuse à répondre en personne; Rufin a vu du premier coup que sa meilleure, sa seule chance de salut consiste à lui courir sus et à détourner sur lui l'orage qu'il a provoqué : il écrivait alors ses Invectives.
Rufin fut-il condamné? On a longtemps discuté sur ce point, la passion s'en est mêlée, mais on n'a pas apporté de preuve pour l'affirmative. Il est certain qu'il fut cité à Rome vers le moment où l'on y condamna Origène ; il est certain qu'Anastase ne fut pas dupe de son attitude et que d'autre part il resta convaincu de la loyauté et du désintéressement d'Eusèbe ; il se porte garant des sentiments de ses amis : « Quant aux vagues suspicions que vous exprimez à l'égard de certaines personnes à propos des plaintes auxquelles Rufin a donné lieu, écrit-il à Jean de Jérusalem, je veux arrêter votre pensée sur cette pente avec le mot de TEcriture : L'homme ne voit pas des mêmes yeux que Dieu : Dieu voit jusqu'au fond des cœurs ; l'homme n'aperçoit que la figure (1). » Dans ses lettres à Simplicien et à Venerius, il ne nomme ni Rufin, ni Jérôme ; il ne parle que d'Origène : elles prouvent qu'il n'y eut de sentence officielle à Rome et à Milan que contre l'auteur des Principes. Au reste, il n'y a aucune indication précise d'une condamnation formelle du traducteur sous la plume de Jérôme. Nous y reviendrons (2).
On n'a pu invoquer à l'appui d'une condamnation que le témoignage de la lettre d'Anastase à Jean. (3) Cette lettre, antérieure à la première Apologie de Jérôme, c'est-à-dire à
(1) Ep. Anastasii ad Joan., PL., XXI.
(2) Cf., ch. VIII.
(3) Ap. II, 14.
401, fut écrite à la fm de l'été de 400. L'évêque de Jérusalem était alors dans un singulier état d'esprit. Inquiet du sort de son vieil ami, il avait consulté Anastase à son sujet et s'était sans doute employé à plaider sa cause auprès du pontife qu'il comblait d'éloges. Anastase, après lui avoir retourné compliment pour compliment, lui répond : « Pour en venir à la question, Rutln sur qui vous daignez me consulter a pour juge la divine majesté de sa conscience : qu'il examine lui-même son propre cas à cette lumière avec tous les scrupules d'une piété parfaite. » Quant à Origène, Anastase estime qu'il n'y a pas lieu d'examiner dans le passé ce qu'il a été, ce qu'il a pensé, ce qu'il écrit. Ce qui suffit, ce qui a seulement retenu son attention, c'est « que la lecture de ses livres montre manifestement que l'intention de l'auteur a été de jeter un brouillard sur les âmes simples pour troubler la foi apostolique et traditionnelle (1). » Toute la question est de savoir quel est le sens de la traduction latine dont parle Jean (2). « Je l'approuve, dit-il, si elle s'érige en accusatrice contre l'auteur, si elle fait connaître au public (3) son exécrable forfait et livreenfin aune haine justifiée l'homme que l'opinion a déjà condamné. Mais si le traducteur de ces doctrines pernicieuses leur donne son assentiment, s'il a voulu inviter le public à en prendre connaissance, tout son travail ne va à rien moins qu'à ruiner délibérément sous un prétexte spécieux les premières et seules croyances que les catholiques de foi sincère conservent précieusement depuis les Apôtres jusqu'à nous. Que Dieu préserve de ce malheur la discipline catholique de l'Eglise romaine! Non, on ne nous verra jamais (4) admettre ce
(1) Ep. Anast. ad Joan., 2, yq.
(2) ista translatio.
(3) populi (Xaot), les laïques.
(4) JSos omnino non posse.
que nous condamnons en toute justice etraison. » Anastase n'acceptera jamais sous quelque forme que ce soit « des doctrines capables de souiller l'Eglise, de bouleverser les bonnes mœurs, de blesser les oreilles, de soulever des querelles, des colères, des dissensions. » C'est en ce sens qu'il écrit à Venerius ; il cite à Jean les termes mêmes de sa lettre : il ne veut point scruter la conscience du traducteur, mais il a souci de son devoir de pontife vis à vis de son peuple et du corps de l'Eglise dont il se considère comme la tête. Ce devoir consiste dans le cas présent à mettre les esprits en garde contre les périls cachés de cette traduction ; il se réjouit enfin de voir le pouvoir impérial s'associer à la sentence ecclésiastique et punir la lecture des œuvres condamnées. Quant à Rufin, ajoute-t-il, que Jean dépose ses suspicions sans fondement à l'égard des uns ou des autres; qu'il juge lui-même et pour son propre compte : si Rufm approuve le texte d'Origène qu'il a traduit, il est coupable, comme tout homme qui donne son assentiment aux vices et aux erreurs d'autrui ; toutefois il tient à faire savoir à Jean que son ami est étranger à son diocèse^ qu'il ne veut pas savoir ce qu'il fait, ni même où il est : s'il est coupable, « c'est à lui devoir oii on peut l'absoudre (1) . »
Cette lettre, en dépit du mauvais état du texte, des corrections et des additions que des mains peu scrupuleuses se sont permises (2), est assez claire. A la date où elle a été écrite, Anastase s'est prononcé contre Origène et son opinion sur Rufm est faite. Il est certain qu'il désapprouve sa traduction ; il est probable qu*il ne conserve pas d'illusions sur sa responsabilité pas plus que sur ses intentions. Le
(1) Ipse clenique vident ubi possit absolvL
(2) Cf. Ed. et Notes, Vallarsi, PL. XXI.
ton de la lettre ne lui est pas favorable (1). Le dernier mot fait entendre que s'il ne juge pas nécessaire de condamner un homme dont l'orthodoxie ne relève plus directement de lui, il ne croit pas non plus pouvoir se porter garant de ses bonnes intentions. Au reste, une fois le péril conjuré à Rome, il n'a que faire de s'occuper de lui. Jérôme lui-même dit seulement que sa lettre confond le premier traducteur des Principes et disculpe le second (2). Sans doute Rufm n'a été ni excommunié ni considéré' officiellement comme hérétique, mais il s'est trouvé enveloppé dans la réprobation qui a suivi la condamnation dTjrigène : Anastase ne veut pas se prononcer ; la question est du ressort de sa conscience et c'est ce qui fait sa force; son refus de répondre à la citation épiscopale éclairait d'ailleurs assez le pontife et cet aveu éclatant de l'embarras où il était suffisait peut-être aussi aux plus ardents défenseurs de Jérôme.
Cependant Origène était condamné dans toute l'Italie (3) : Aquilée suivait Milan ; l'Occident marchait d'accord avec ro rient : Beati episcopi Anastasius et Théophilus et Vejierius et Chroinatius et omnis tam Orientis qiiam Occidentis Catholicoriim synodus pari senteiitia, pari et spiriiii illum denuntiant populis (4). Le pouvoir impérial (5) donnait sa sanction aux décisions ecclésiastiques. L'année 401 voyait ainsi la déroute de l'origénisme dans le monde entier : Rufm, qui avait joué de malheur depuis la mort de Sirice, se retirait à Aquilée après s'être
(1) Ap. II, 14. Anastasius in epistula quam contra te scripsit ad Joannem; cf. Ap. III, 19, 20.
(2) Ap. II, 14. Me liberans qui ici feci et te argiiens qui facere noluisti,
(3) Cf. Vallarsi, Vita. H. XXX, 7.
(4) Ap. II, 22 ; Ep. 97, 4 ; cf., ch. VIII. (o) Ep. Anast. ad Joan. 5.
couvert par l'envoi de son Apologie à Anastase et la publication de ses Invectwes.
De son côté, Jérôme s'était associé de toute son âme à la croisade menée par Théophile. Il y était entraîné par la passion qu'il apportait à sa propre défense et il savait de quel poids l'autorité de l'évêque d'Alexandrie pouvait peser sur l'Italie et sur l'Occident. De la fin de l'année 400 à 402, toute son activité se dépense dans cette campagne où il se trouve servir du même coup sa cause et celle de sa foi. Alors que Jean se cantonne dès lors dans une prudente réserve, il se fait le correspondant de Théophile en Palestine et son intermédiaire avec l'Occident. Les courriers vont sans cesse de l'un à l'autre. Le moine Théodore passe à Bethléem en allant d'Alexandrie à Rome. Théophile annonce à son allié sa victoire : la « faux prophétique » a fait merveille en Nitrie dans sa main : ses envoyés lui conteront les détails de l'affaire (1). Jérôme le félicite : la voix de Théophile a retenti dans le monde entier ; toutes les Eglises tressaillent de joie ; Vincent rapporte que Rome et toute l'Italie saluent dans le grand évêque leur libérateur ; il l'engage à ne manquer aucune occasion d'écrire en Occident : il ne faut pas qu'il laisse rouiller sa bonne faux (2). C'est de ce moment que date cette association intime qui mènera Jérôme plus loin qu'il ne le soupçonne; nous lui devons d'avoir conservé en latin les principaux documents de cette campagne de Théophile : il les traduisait pour l'Occident. Epiphane qui rentrait dans la lice à plus de quatre-vingts ans, avec une allégresse toute juvénile (3) encourageait aussi son ami de Bethléem et il semble bien d'après deux lettres (4) des évêques d'Alexan-
0) Ep. 87.
(2) Ep. 88.
(3) Ep. 91.
(4) Ep. 89 et 91.
drie et de Gonstantia à Jérôme, que si l'un se méfiait de Jean, l'autre était loin de se plaindre des mésaventures de Rufin. Le premier travail de Jérôme fut la traduction de la Synodique de 400; il l'entreprit, dit-il, à l'invitation des évêques présents aux Encénies : il y joignit leur réponse et celle de Denys de Lydda : il devait continuer à prartir de 401 avec la traduction des Paschales ; nous y reviendrons.
II était dans toute la joie de cette heureuse offensive et de la victoire prochaine de la cause orthodoxe dans les deux moitiés du monde quand il reçut, après plusieurs avertissements sur l'accueil qu'on avait fait à sa lettre et à sa traduction, la nouvelle que Rufm lui avait personnellement et longuement répondu (1), Mal renseigné, il croit encore que l'ouvrage de son adversaire comprend trois livres, mais il sait que l'auteur a fait habilement volteface et que, « critiquant aujourd'hui ce qu'il louait hier », il se dresse en accusateur contre lui. Pammaque, le fidèle Pammaque^ lui a envoyé à défaut du texte mêmiC, le résumé du pamphlet que 1' « école du Tyran » (2) déclame contre lui; il y a joint V Apologie h Anastase. Qu'étaient-ce donc que ces accusations qui venaient le frapper en pleine poitrine sur le champ de bataille, quelle en était la gravité et quelle idée s'en faisait-il à travers les informations de ses amis?
A entendre Rufin, son œuvre n'est qu'une réponse naturelle et légitime (3) à VInvective de son adversaire, comme il qualifie (4) la lettre à Pammaque. Huet et Gave ont cru qu'elle répliquait à V Apologie de Jérôme ellemême ! Gelui-ci n'a pas manqué de souligner ce sin-
(i) Ap. I, 1-3.
(2) Tyrannius Rufinus.
(3) Inv. I, 17 ; 42.
(4) Inveciio ; invectivse tuse (Inv. J, 2 ; II, 28, 39, 44),
gulier abus d'expression qui cache à lui seul tout l'artifice de Rufin : Jam et m Apologia (1) tua didicimus . . . L'examen de cette prétendue Apologie nous autorisera, en effet, à lui conserver le nom à' Invectives que la postérité lui a assigné. La justification proprement dite ne comprend qu'un tiers du premier de ses deux livres. Il est intéressant de la rapprocher de celle qu'il adressa à Anastase. L'attitude est la même, la tactique aussi. Si quelqu'un est surpris de ce qui lui arrive, c'est lui. Victime innocente, il ne cède qu'à regret à la nécessité de répondre aux accusations dont on l'accable sans raison. Le début est bien fait pour apitoyer tout lecteur qui ne connaît pas notre homme : « J'ai lu et relu, mon cher Apronien, l'écrit que vous m'avez transmis et que mon bon frère et ami a envoyé d'Orient au noble Pammaque et je me suis rappelé la parole du Prophète : Les fils des hommes ont pour dents des flèches meurtrières et pour langue une épée affilée. Hélas ! il n'est pas de médecin pour ces blessures que la langue nous inflige. Aussi me suis-je tourné vers le médecin du ciel^ vers Jésus; il a tiré de sa trousse évangélique un antidote puissant et me l'a donné pour calmer ma douleur par l'espérance de la béatitude future auprès de lui. Ce remède préparé par ses mains est tout entier dans ces mots : Bienheureux vous qui serez persécutés, vous qui serez calomniés et vilipendés ! Réjouissez-vou« et tressaillez de joie^ car votre récompense sera grande dans les cieux : c'est ainsi qu'on a persécuté les Prophètes qui ont été avant vous (2). Ces paroles me suffisaient et j'avais décidé de garder le silence, me disant en moi-même : S'ite appellent le Père de famille Belzébuth, comment ne trai-
(1) De Rubeis prend ce mot à la lettre et se fonde sur lui pour maintenir le nom à.' Apologie à l'œuvre de Rufin (Ch. 14) !
(2) St. Matth. 5, 11, sq.
teront-il pas les gens de sa maison? Si on a osé dire de Lui : C'est un séducteur, il séduit le peuple (1), de quel droit m'indigner, moi, quand on me traite d'hérétique et de taupe, quand on dit que je suis lent à comprendre ou plutôt que je ne comprends rien? Si on a dit de mon Seigneur, du Dieu de l'Univers, du Christ : c'est un mangeur, un buveur, un ami des publicains et des gens de mauvaise vie (2), pourquoi me révolter quand on prétend voir en moi un être matériel qui ne vit que dans les plaisirs? Toutefois la ?iécessité de répondre s'impose à moi depuis qu'il m'est revenu que les écrits de cet homme peuvent blesser bien des âmes si la question n'est pas posée comme elle doit l'être et me voici forcé de répliquer contre mon désir et ma résolution, afin que mon silence ne passe point pour un aveu. Si, à l'exemple de son Dieu, un chrétien met sa gloire à se taire devant les accusations, il en est une à laquelle il me faut bien répondre sous peine d'accroître encore le scandale, je veux dire celle qui touche à la foi ». Non content de se poser bruyamment en martyr, Rufin reprend habilement pour son compte l'attitude même de Jérôme surpris par la préface des Principes et forcé par lui de se défendre. Nous savons avec quel soin Tauteur de la lettre à Pammaque (3) avait évité de toucher à la personne du traducteur tout en critiquant son œuvre. Rufm ose cependant lui reprocher de ne viser que lui dans cette lettre et de lui avoir rendu insultes et calomnies pour les bonnes paroles et les éloges de sa préface ! Il répétera que, loin de chercher une querelle fratri-
(2) St. Matth., H, 19.
(3) La « lettre sanglante qui fut cause des Apologies de Rufin » dit un biographe anonyme de Rufin {Vie de Rufin, 1724).
cide^ il n'écrit que pour repousser un agresseur qui s'attaque à un homme qui n'a pas l'habitude du style ni de la dispute (1) : son seul désir est « de se justifier contre la calomnie et non d'accuser autrui » (2). Que penser déjà de sa bonne foi quand on le voit présenter sous ce jour la lettre de Jérôme à Pammaque et annoncer avec ce ton d'humilité plaintive et doucereuse un ouvrage qui n'est qu'un mémoire violent et nourri contre lui?
Relevant d'abord ce mot de Jérôme que les hérétiques ne se résignaient pas à l'être sans lui, il déclare solennellement que, quelle que soit la situation de son adversaire devant l'Eglise, on ne peut pas l'accuser, lui, d'hérésie. Baptisé au couvent d'Aquilée il y a quelques trente ans, il est resté fidèle à l'enseignement du prêtre Ghromace, de Tarchidiacre Jovien, du diacre Eusèbe, aujourd'hui tous trois évêques, aussi bien qu'au symbole d'Aquilée sur la Trinité et la résurrection (3). Sur ce dernier dogme, il s'exprime dans les mêmes termes que dans la lettre à Anastase; il y est seulement plus démonstratif. Il proteste de sa communion avec l'Eglise « qui marche dans le juste milieu entre les deux extrêmes... Nous ne disons pas, comme l'autre le prétend, que la chair ou le corps ressuscite sans les membres, mais que le corps ressuscite intégralement; qu'il dépose seulement la corruptibilité,. l'ignominie, la fragilité et tous les germes de mort qu'il contient; enfin qu'il ne manque rien de sa propre nature à ce corps spirituel qui ressuscite d'entre les morts, si ce n'est la corruptibilité (4). » Malgré l'adresse de cette épithète qui vient se glisser si à propos à côté du mot corps pour
(1) Inv. I, 3.
(3) Id. I, 4-5.
(4) Id. I, 8.
corriger ce que cette déclaration a de trop matérialiste, il affirmait assez nettement son orthodoxie. Mais on le sent déjà impatient d'attaquer et cette profession de foi est dirigée contre ces anthropomorphites (1), contre ces Juifs (2) à qui ses adversaires donnent les mains et qui n'admettent la résurrection que pour jouir à jamais de tous les plaisirs des sens. Au reste, sa déclaration ne porte que sur la Trinité et la résurrection. Le reste n'est pas de foi (3) : n'est même de foi que ce qui concerne Dieu^ c'est-à-dire le dogme trinitaire (4). « Peut-on, s'écrie-t-il, confesser plus pleinement sa foi, peut-on l'exposer plus complètement?.. Qu'y a-t-il encore à dire? Rien, je crois, pour ce qui regarde la foi (5). » C'est toujours le même artifice. En ce qui concerne la foi stricte et définie, il a raison et sur la Trinité, encore une fois, il ne peut éviter de se prononcer sans se déclarer lui-même hérétique; mais, s'il sent la nécessité de préciser davantage en Occident sa pensée sur la résurrection, il se garde de souffler mot de tous les autres dogmes suspects d'Origénisme. Il a cru bon d'y toucher dans sa lettre à Anastase parce qu'il s'adressait à un juge plus exigeant ; il se contente ici d'une déclaration sommaire et facile dont ses amis feront grand bruit et qui suffira au public qui n'en demande pas si long et ne se doute guère que sa foi risque précisément du contact de ces autres thèses qui ne l'intéressent pas d'après Rufin ! Il reprenait le fameux argument d'Origène dans ses Principes (6) ; mais il n'en avait plus le droit; les temps étaient changés et la
(1) Id. 17.
(2) Id. II, 47.
(3) Id. 7.
(4) Id. I, 25 ; II, 27. De fide autem, id est de Trinitate.
(5) Id. I, 3.
(6) Cf., Ch. V.
meilleure preuve, c'est qu'il ne manquera pas de pousser son adversaire à fond sur tous ces points secondaires au nom même de la foi !
11 s'arrête plus longuement à la question de sa traduction sans ajouter beaucoup à ce qu'il a dit ailleurs. On lui reproche le choix de l'ouvrage; on prétend qu'il n'a pas suivi la méthode de correction annoncée dans la préface? Sur le premier point il expose (1) dans le récit célèbre que nous avons cité comment il a entrepris cette œuvre de bonne foi par hasard et malgré lui; il en rejette la responsabilité sur les amis qui la lui ont imposée. Sur le deuxième, il estime que la profession de foi « catholique » qu'il a mise en tête de Y Apologie de Pamphile eût dû suffire à témoigner de ses convictions. 11 la cite et s'étonne que, s'il a été forcé de traduire parfois des opinions qu'il ne partageait pas, on vienne aujourd'hui les lui imputer « quand de toutes façons les premiers mots de sa profession de foi le mettaient à l'abri de tout soupçon d'hétérodoxie (2). » C'est encore une défaite, mais il ne fait qu'user de l'échappatoire qu'il s'est ménagée le jour où il faisait précéder ses traductions de Pamphile et d'Origène d'une déclaration orthodoxe. A plus forte raison tire-t-il parti de la réserve de la préface des Priiicipes. Il rappelle qu'après avoir fait mention de la personne qui l'accuse aujourd'hui en toute sincérité d'âme et pour lui rendre hommage (3), il ajoutait : « Tel est le modèle que nous suivons dans la mesure de nos moyens... Nous avons pour règle de ne publier aucun passage qui soit en contradiction avec d'autres d'Origène. — Rappelez-vous, poursuit-il, rappelez-vous, lecteur, que j'ai dit
(1) Inv. I, 11.
(2; Inv. I, 14.
(3) Honoris gratia (Id.).
que je ne publierais aucun passage (il répète)... Je n'ai pas promis d'une façon générale que je ne publierais pas les passages contraires à la foi ; j'ai parlé seulement de ceux qui étaient contradictoires ou contraires à la pensée d'Origène et non à la mienne ou à celle de quelque autre. Que mes ennemis cessent donc de me calomnier et de prétendre que j'ai promis de ne pas traduire tout ce qui est étranger ou contraire à notre foi... S'il se trouve que je l'ai fait dans mon ouvrage, on ne peut que m'en féliciter;, si on juge que je ne l'ai pas fait quelque part^ on n'a pas le droit de me le reprocher puisque ma déclaration ne contient pas d'engagement à ce sujet (i). ».
Cette prétendue justification contient l'aveu — auquel il ne peut pas se refuser à cette heure — que sa traduction des Priiicipes n'est pas en réalité une édition corrigée et catholique, comme il l'avait laissé entendre. Que nous faut-il de plus? S'il s'est ménagé dans ces réserves relatives à ces corrections de précieuses échappatoires, n'avait-il pas fait croire à ses lecteurs que sa traduction était sans danger pour leur foi, que son Origène était un Origène catholique, quand il écrivait dans sa préface qu'il suivait les règles de ses prédécesseurs et surtout de ce traducteur qui avait si bien passé à la lime et si bien expurgé son auteur que le lecteur latin n'y pouvait rien trouver d'étranger même à sa foi ? Voilà qui était clair à côté de Texplication singulièrement confuse et équivoque qu'il donnait de ses corrections. Qui donc prétend-il encore tromper? Ses réserves ne sont que précautions spécieuses, supercheries de mots qui, à l'examen et à la lumière des faits, témoignent contre lui; car entîn, s'il a corrigé les Princi'pes de ce point de vue que tout ce qui est contraire- Ci) Id.
à tels autres passages de telles autres œuvres d'Origène n'est pas du même auteur, dans quelle mesure, ces passages corrigés fussent-ils même orthodoxes, la foi est-elle intéressée à cette correction et qu'a-t-il fait autre chose que de donner dans ses Principes latins un Origène plus conséquent et partant pour beaucoup d'esprits plus dangereux? Encore faudrait-il, à s'en tenir même au seul dogme trinitaire, démontrer que toutes les opinions contraires à la foi qui se trouvent dans Origène sont, suivant son hypothèse, interpolées et qu'en particulier en corrigeant l'auteur d'après lui-même dans les Principes, le traducteur n'y a rien laissé subsister de contraire à la foi. Rufin n'ose plus, comme autrefois, soutenir la thèse de l'orthodoxie d'Origène et par là s'effondre tout le système de défense qu'il s'était préparé. Le voilà pris à son propre piège. Tout l'édifice qu'il a élevé dans ses préfaces croule par la base. L'hétérodoxie de sa traduction est désormais trop évidente; l'aveu qu'il en fait lui-même est en contradiction avec ses premières déclarations et ses habiletés préméditées sont impuissantes à lui procurer une voie de salut. Il ne reste à sa décharge au point de vue de la foi que l'affirmation, sujette elle-même à contrôle, que toutes les corrections apportées aux Principes sont tirées d'Origène et que, s'il se trouve des passages suspects ou condamnables dans sa version, ils ne sont pas de lui, mais de l'auteur. C'est, de sa propre bouche, la condamnation de cette traduction.
Aussi bien, devant l'opinion comme en face d'Anastase, il désavoue résolument Origène. « Non, je ne me propose ni de plaider la cause d'Origène, ni d'écrire pour sa défense. Qu'il soit auprès de Dieu, qu'il soit damné, c'est son affaire (1). » Il s'explique enfin sans ambages. c< C'est
(1) Inv. I, 10.
une nécessité pour moi, s'écrie-t-il dans sa dernière ligne, de suivre l'opinion de l'Eglise catholique même si elle se prononce contre les livres d'Origène ou contre les vôtres (1). » 11 rompt tout lien avec cet hérétique que rOrient et l'Occident condamnent à l'envi. Ce reniement solennel se produit un peu tard, mais il a plus de poids à cette heure que toutes les professions de foi et toutes les explications rétrospectives. Il suffira à le sauver dans la déroute de l'origénisme et c'est beaucoup pour lui. Ce n'est pas assez. De la forte position où il se retranche, il peut désormais retourner hardiment contre son adversaire l'accusation dont il était lui-même menacé et développer en toute sécurité la tactique arrêtée dès son entrée en campagne. Aussi a-t-il hâte de commencer son mouvement en avant. Un cri d'impatience lui échappe dès le vingtdeuxième paragraphe du premier livre : « Jam enim ad te convertenda responsio est ! » Ces mots sont comme la clef des Invectives : Enfin, j'ai affaire à vous; enfin, c'est contre vous que je me tourne pour répondre ! Les dernières pages de cette justification préliminaire sont déjà dirigées tout entières contre Jérôme. 11 lui importe avant tout de se dégager de la situation sans issue où l'a enfermé sa traduction (2). Si on a prise sur elle, ose-t-il avancer, c'est qu'on la lui a soustraite avant même qu'il l'eût revue pour la falsifier. Il ne relève toutefois qu'une seule erreur dans le texte qu'Eusèbe avait apporté à Milan ; mais, le voilà qui prend les choses au tragique, qui rappelle Jézabel et la vigne de Naboth. Jézabel, c'est Marcelle qu'il ne veut pas nommer; son complice, c'est cet Eusèbe qui a quitté les affaires pour suivre Jérôme en Palestine et qui devrait se rappeler que les lois punissent
(1) Id. 11, 47.
(2) Id. I, 17-19.
Brochet 18
les faussaires, cet Eusèbe connu depuis longtemps pour sa fourberie et qu'on a surnommé « le Diable, c'est-à-dire le calomniateur. » Rufin ne lui avait sans doute pas encore pardonné le vol qu'il avait lui-même fait commettre à son détriment par un de ses moines des Oliviers. Mais Marcelle et Eusèbe ne mènent la campagne que sur les ordres et pour le compte d'un autre. Cet autre, c'est le « rhéteur » de Bethléem, Il ne dissimule plus : c'est à Jérôme qu'il en a. « C'est lui qui envoie de l'Orient tous ces émissaires pour lui tendre des pièges. » C'est ce « noble Maître » qui a enseigné à Eusèbe à prendre la rage pour la modération, qui lui a appris comment on substitue « la guerre à la paix, la discorde à l'union, la perfidie à la bonne foi, les faux à la vérité. Oui, quand ce disciple court les maisons, visite les matrones et les frères un à un pour leur troubler l'esprit, quand il colporte la calomnie à travers toute l'Italie contre lui, quand il soulève les foules, met les Eglises sens dessus dessous, sans respecter même les oreilles des prêtres, abusant de la modération de ses paroles comme d'un aveu, il ne fait que suivre les conseils de son Maître... Quant à lui, le Maître d'Orient, qui écrivait à Vigilance (1) : Grâce à moi, les Latins connaissent tous ce qu'Origène a fait de bon et ignorent ce qu'il a fait de mal, — il a traduit à son tour l'ouvrage que j'avais traduit ; il y a inséré tout ce que j'avais omis, en particulier les endroits condamnables, sans doute pour que les Romains, au rebours de ce qu'il affirmait, connaissent aujourd'hui, grâce à lui, ce qu'Origène a fait de mal et ignorent ce qu'il a fait de bon. Aussi n'est-ce pas Origène qu'il s'évertue à rendre suspect d'hérésie : c'est moi. Il lâche à tout instant des chiens qui me poursuivent en aboyant à
(l)Ep. 61.
LES INVFXTIVES 275
travers les villes et les villages, sur toutes les routes et osent les pires infamies contre ma personne. Et pourtant, répondez-moi, quel crime aurais-je commis si j'en avais fait autant que vous et si c'est une impiété que de suivre votre exemple, quel jugement portez-vous donc sur vousmême ? (1) » Ainsi, d'après Rufin, l'origénisme n'est qu'un prétexte pour la haine de son ennemi : innocent confesseur de la foi, il est persécuté par cet homme qui ne vise qu'à donner le change sur ses propres sentiments et à se dérober aune juste sentence : à son tour il l'accuse publiquement d'origénisme après s'être libéré lui-même avec désinvolture de cette imputation.
Sa tactique est habile. 11 a saisi du premier coup la contradiction apparente de Jérôme dans ses opinions successives sur Origène. Celui-ci a cru se disculper d'un mot en distinguant l'érudit et le penseur, l'exégète et le théologien : Ijiterpres, non dogmatistes (2). La distinction est claire et préremptoire pour les chrétiens instruits et de bonne foi, mais combien de Romains s'en contenteront-ils? Cette réponse ne suffit ni à ruiner la calomnie ni à rassurer les scrupules. Rufin s'en rend compte et c'est sur cette ignorance dont Jérôme a peine à mesurer la profondeur et l'étendue, qu'il asseoit toute son argumentation. La force en réside dans ce sophisme que le public ne peut élucider : la confusion sous le même nom d'une œuvre tout impersonnelle d'érudition et d'un ensemble d'opinions particulières et téméraires. Pour désarmer d'abord son adversaire, pour rendre sa justification suspecte par avance et lui couper la retraite autant que pour incriminer son désintéressement dans l'affaire origéniste et dans la discussion présente, il souligne d'abord la con-
(1) Id. Il, 2L
(2) Ep. 84, 2.
tradiction entre son attitude actuelle et celle de la veille vis à vis du Maître Alexandrin (1). Il prouvera au deuxième livre avec force citations tirées de toutes ses œuvres qu'il n'a pas cessé de louer Origène jusqu'ici, sans faire la distinction qu'il invoque aujourd'hui. Avoue-t-il qu'il a erré dans sa jeunesse? Il faut entendre les trente aunées qu'il a passées à lire et à écrire. Au reste, la responsabilité de Rufin qui n'a traduit et malgré lui qu'une seule œuvre d'Origène, est bien légère à côté de celle de Jérôme qui a mis depuis si longtemps tant de ses ouvrages entre les mains de lecteurs qui peut-être ont déjà quitté ce monde et comparu devant le Juge éternel. S'il est coupable, Jérôme l'est bien davantage : il a donné l'exemple et c'est à lui que remonte la première responsabilité : Culpa a primis incipiat (2). « Ou il approuve ce qu'il disait alors et dans ce cas il n'agit aujourd'hui que par envie et par esprit de chicane et il n'y a pas lieu de l'écouter ; ou il réprouve ses propres paroles, quel jugement est-il alors en droit d'attendre des autres s'il se condamne lui-même? (3). » Son repentir n'est qu'une feinte et ne le justifie pas à cette heure : « Gomment faire crédit à une femme de mauvaise vie qui après une ou deux nuits de continence se mêlerait d'écrire un livre sur la pudeur et incriminerait la conduite des femmes qu'elle soupçonnerait avoir mené la même vie qu'elle ? Le pénitent n'accuse pas, il pleure. L'Ecriture lui dit : Tu as péché, tais-toi (4) ». Jérôme sa défend aujourd'hui d'avoir loué Origène : il s'agit bien de cela ! Imbu de sa doctrine, c'est lui qui l'a révélée aux oreilles romaines comme il s'en vante dans sa traduction
(1) Inv. II, 13-20.
(2j Id. II, 28; Ap. ad An., 7.
(3) Id. I, 22.
(4) Id. 22 bis.
des Homélies sur Ezéchiel et comme il l'avait promis dans celle des Homélies sur saint Luc (1).
I Triomphant, l'accusateur pousse devant lui. Il précise, il aggrave. Soulignant à plusieurs reprises ce qu'a de singulier cette attitude de Jérôme que de toute son œuvre il n'invoque en témoignage de son orthodoxie que ses Cornmentaires sur VEpître aux Ephésiens et sur le Cantique des Cantiques^ comme s'il avouait que tout le reste ne peut se défendre (2), il prend corps à corps le premier de ces ouvrages et s'évertue à y découvrir le plus pur origénisme (3). L'auteur qui raille les Romaines délicates qui n'admettent pas la résurrection du corps dans sa fragilité charnelle, n'avance-t-il pas lui-même dans cet ouvrage destiné à des femmes qu'il n'y aura pas plus de diversité de sexes entre les corps ressuscites qu'il n'y en a entre les anges? Rufin met au défi de relever pareille hardiesse même dans la plus négligée de ses lettres familières? Ne trouve-t-on pas encore dans ce même commentaire les idées d'Origène sur l'origine du monde et la nature de l'âme? Quel soin l'écrivain n'y prend-il pas d'expliquer la théorie de la déchéance des espritS; jusqu'à traduire à la lettre le mot xaxago^r] par dejectio mundi? De même, pour la réhabilitation finale (4). Les trois erreurs principales de l'origénisme sont précisément développées dans le livre 011 Jérôme veut qu'on aille chercher sa pensée, et, peu soucieux d'insister sur ces idées quand il avait à se justifier lui-même, Rufm met toute son ingéniosité à en relever la trace à travers les lignes de son adversaire. Dans ses Commentaires Jérôme avait commis la faute de
(1) Id. IT, 13, 22, 23.
(2) Id. I, 35, ex his probatissimis Commentariis ; et : ceteris omnibus opus- \culis suis condemnatis ac renunciatis !
\ (3) Id. I, 23-24.
' (4) Id. I, 43.
ramasser trop confusément les meilleures explications recueillies de ci de là chez les interprètes de l'Ecriture qui l'avaient précédé et surtout chez Origène, sans se prononcer catégoriquement sur les opinions qu'il citait et sans distinguer toujours la sienne propre. C'était une imprudence d'autant plus grave qu'un commentateur incline naturellement à citer toutes les opinions en raison même de leur originalité, au risque d'en placer de dangereuses sous les yeux de ses lecteurs. Il se contentait de les présenter sous le nom générique d'autrui : Alius, tantôt sans les discuter, tantôt pour les combattre. Rufîn ne manqua pas de saisir ce défaut et se fît un jeu d'attribuer à l'auteur toutes les opinions flottantes du commentaire en question. Cet Alius n'est même pour lui qu'un procédé voulu pour insinuer plus sûrement le poison hétérodoxe à travers l'ouvrage : « Ce n'est pas en mon nom, dit-il, que je parle, mais j'en fais parler un autre; j'ai dit : Certains s'empressent à propos de ce texte de croire... Sans doute, je ne nie pas que vous ayez l'air de parler d'un autre. Mais cet autre que vous dites tenir ce langage^ vous ne nous avez pas déclaré s'il est d'accord avec vous ou si vous pensez le contraire. En efîet, quand vous parlez d'un autre dont vous combattez la pensée, vous avez coutume de citer telles de ses paroles, mais pour les i combattre et pour les ruiner aussitôt : ainsi faites-vous pour Marcion, Valentin, Arius et les autres. Mais quand vous parlez d'un autre et que vous reproduisez ses paroles avec toutes les preuves possibles à l'appui, quand vous lui apportez encore le poids de copieux témoignages de l'Ecriture, ne croyez-vous pas que malgré ma courte vue de taupe, comme vous dites, je m'aperçois bien que cet autre que vous citez sans le combattre n'est pas un autre que vous et qu'il n'y a au fond de l'affaire que la figure de
rhétorique qui consiste à exprimer sa pensée sous le nom d'autrui. C'est le procédé de l'orateur qui craint de blesser ou qui veut donner le change à la malveillance... Origène, lui, n'use pas sans cesse de cet artifice ; il a la prudence de prévenir qu'il ne prend pas à son compte telle opinion qu'il rapporte, ou, s'il la trouve meilleure que la sienne, il laisse celle-ci pour l'adopter (1) ».
EtRufin d'accroître à plaisir cette confusion pour mettre Jérôme en contradiction avec la foi sur les points suspects d'origénisme. L'auteur se défend ra-t-il en attribuant à cet autre collectif et anonyme une pensée contraire à la sienne? Il en conclut,que toutes lesfois qu'une opinion orthodoxe est mise sous le nom d'autrui, elle n'exprime pas sa propre pensée et de cette confusion des commentaires il fait ressortir sans peine la contradiction et l'hétérodoxie du commentateur. Son triomphe, c'est d'entrechoquer à grand tapage deux opinions Tune orthodoxe, Tautre hétérodoxe, attribuées toutes deux à un autre. « Qu'il nous dise donc, s'écrie-t-il après avoir cité les deux passages contraires, quel est pour lui cet autre qui n'admet pas qu'avant d'être dans le corps nous existions et vivions dans l'espérance du Christ, opinion qu'il condamne chez Origène. Que veut-il qu'on entende par cet autre? Quelqu'un qui ait une opinion contraire à la sienne? Que dites-vous, Maître? Vous voilà pris dans le dilemme que vous aimez à proposer à vos disciples. Si vous déclarez être cet autre de ce dernier passage qui n'admet pas l'existence de l'âme avant le corps, vous découvrez l'artifice que vous cachiez dans le premier; car, de votre propre aveu, vous voilà aussi cet autre qui définit tous les dogmes pour en exiger ensuite la condamnation. Si vous n'êtes pas l'autre du premier pas-
(l)Id. 1,27-31.
sage et si vous craignez qu'on ne vous attribue une opinioQ que vous désapprouvez, vous n'êtes pas non plus l'autre qui nie l'existence de l'âme avant le corps. De ces deux excuses, choisissez celle qu'il vous plaira. Voulezvous que nous vous voyions dans cet autre que vous mettez si souvent en scène ou dans un nouvel autre encore? Voulez-vous que nous voyions en vous un catholique ou un hérétique? Un homme bon à condamner ou un malheureux digne de pardon?... Comment sortir de là, Maître? Par où forcer le cercle qui vous enferme? Gomment vous échapper? De quelque côté que vous vous tourniez, point d'issue ! Vous étouffez, la respiration vous manque. C'est donc le profit que vous retirez de votre Alexandre, le commentateur aristotélicien (1), de Porphyre et de son eljaywYT] (2) ! de tous ces grands philosophes grecs et latins et, par dessus le marché, de toute la science juive ! Vous voilà tombé dans un embarras inextricable et accablé de tous côtés à faire pleurer! (3) » Et de fait, après avoir mis son ennemi en si triste posture, il veut bien l'épargner. Magnanime comme David quand il surprit Saiil endormi dans la caverne, « il pardonne à celui qui ne sait point pardonner » et l'aide à sortir de cette impasse (4). A l'entendre, il l'a déjà sauvé tant de fois ! C'est sur ce ton d'ironie quelque peu lourde que Rufîn prétend démontrer les contradictions et les erreurs de Jérôme : (( Voilà ce que vous nous invitez à apprendre dans vos Commentaires, conclut-il ; telle est la règle de confusion et d'erreur que vous nous donnez en matière de foi : condamner chez autrui ce qu'on prêche chez soi.
(1) Alexandre d'Egée (i" siècle).
(2) Cf. C. Jov. II, 9.
(3) Inv. I, 30 bis.
(4) Id. I, 31 Ub.
Vraiment je m'étonne que des hommes de jugement et de science rient de moi quand cet homme m'appelle taupe; ils ne se doutent pas qu'il les trouve encore plus taupes que moi, ces aveugles qui ne voient pas les galeries souterraines qu'il creuse dans ses livres... Quant à lui, nous avons montré que jusque dans ses Commentaires de prédilection il affirme sous son nom ce qu'il feint de condamner chez les autres (1). » Et Rufin s'enhardit à avancer sur quelques exemples que Jérôme développe souvent des thèses hétérodoxes sans même recourir à la précaution habituelle de son autre soi-même; encore veut-il bien ne s'occuper que de l'ouvrage dont son adversaire se fait fort de répondre : que penser alors de tous les autres volumes qu'il a produits quand on songe que ce n'est point par hasard en passant qu'il a exprimé ces idées suspectes, mais délibérément et le plus longuement qu'il l'a pu (2). C'est donc sa conviction intime que Fauteur des Commentaires expose sous le couvert d'autrui et c'est là qu'il veut en venir. Pour lui, l'opinion présente du prévenu ne compte pas; c'est une opinion tardive et de circonstance, inspirée par le souci d'éviter toute compromission avec Origène et par sa rancune contre son ancien ami. La preuve, c'est qu'elle est en contradiction avec toutes ses déclarations passées : quoi qu'il prétende aujourd'hui, il a toujours été origéniste; pour s'en assurer, il suffit de lire l'ouvrage où il veut qu'on aille chercher sa pensée. Les autres preuves en sont innombrables et si Ton voulait en tirer de toute son œuvre, il y faudrait des volumes (3). Voilà pourquoi Jérôme se déclare aujourd'hui si vio-
(1) Id. î, 33.
(2) Id. I, 35-41.
(3) Id. I, 42, 35.
lemment contre Origène. Il pardonnera leurs erreurs à Clément de Rome, à Clément d'Alexandrie, à Grégoire de Nazianze, à Didyme ; il se pardonnera les siennes ; mais Origène a eu beau faire pénitence, il n'aura point de pardon; au contraire, il paiera pour les autres parce qu'il a mis son disciple en danger. « C'est de lui que vient tout le mal (1). » Jérôme ne lui doit-il pas tout ce qui fait aujourd'hui son malheur, son style, sa science et « tout ce qu'il a pris de bon au grec pour le rendre mauvais en latin? » Prenez, lui fait-il dire enfin, prenez mes Commentaires y ils vous suffisent, et parmi eux ce Commeiitaire ^xxvV^'^iivQ aux Ephésiens où j'ai si éloquemment réfuté Origène tout en professant l'origénisme sur l'origine du monde, la nature de Tâme, la résurrection, la réhabilitation finale..* Voilà, disciples fidèles et éclairés, les doctrines que je vous enseigne ; elles sont incontestables et il faut les garder par devers vous, mais sans manquer, bien entendu, de condamner Origène pour les mêmes idées en toute occasion. Faites ainsi, vous ferez bien. Adieu (2). » Les rôles sont renversés. Jérôme est dénoncé devant l'opinion aussi bien que devant Anastase comme l'initiateur de la propagande origéniste en Occident. Culpa a primis inci' piat. Si Rufin a commis quelque imprudence, c'est pour l'avoir suivi. C'est Jérôme qui doit amende honorable et sa responsabilité est lourde : voilà tant d'années qu'il répand dans son œuvre la « doctrine empoisonnée », comme il affecte de dire lui-même. Il se repent (3j, mais peut-on croire au repentir d'un homme qui s'érige en même temps en accusateur et en juge? Non, il s'est fermé toute issue et tout pardon. Qu'il implore la miséricorde
(1) Id. I, 43. îpse est qui omnia mala fecit,
(2) Id. I, 43.
(3) Id. I, 39. 0 noster pœniiens !
divine, c'est son seul espoir : elle est infinie et Dieu ne Ta pas refusée au bon larron !
Telle est la thèse audacieuse de Rufin. S'il est un origéniste suspect de vouloir troubler la pureté de la foi et convaincu d'ailleurs de l'avoir déjà fait, c'est le moine savant de Bethléem. Nous n'examinerons pas la question de l'origénisme de saint Jérôme qui est d'ordre théologique et que même à ce point de vue nous devons tenir pour tranchée, les accusations de Rufin n'ayant jamais été prises en considération en haut lieu. Nous ne pèserons pas au point de vue de l'orthodoxie la valeur de chacune des citations incriminées par lui. Le bon sens fait justice de cette accusation si adroitement étayée, mais si fragile. 11 était trop facile de ramasser dans une œuvre aussi vaste que celle de Jérôme jusqu'à ce jour une trentaine de lignes ou de phrases où la clarté de l'expression laissât assez à désirer pour qu'on pût les interpréter même contre la pensée de l'auteur : nous avons vu par quels artifices Rufin s'évertue de les tirer à lui. Ce jeu ne prouve rien. Si Jérôme a loué si souvent Origène, s'il Ta si profondément admiré, s'il l'a suivi parfois de trop près dans ses Commentaires, s'il n'a pas su dégager assez nettement sa propre pensée, il n'a jamais donné dans les erreurs ou les témérités d'Origène; s'il ne les a pas condamnées, il les a ignorées. La question d'ailleurs ne s'était pas posée pour lui. Il n'avait jamais considéré dans Origène que l'érudit de génie. Dès qu'Epiphane eut éveillé ses scrupules sur les opinions dogmatiques de son Maître, il se rangea sans hésiter dans le camp de l'orthodoxie et personne ne le savait mieux que son accusateur. Avec quelle touchante émotion ne se plaint-il pas dans sa lettre à Pammaque d'être forcé de blâmer cet homme qu'il ne cesse d'admirer d'ailleurs et auquel il doit tant, comme l'Eglise elle-même !
11 n'a loué, il n'a admiré, il n'a pris pour modèle que le savant. 11 n'a fait connaître aux Latins, après Hilaire, avec Ambroise, que l'exégète et le commentateur, et c'est Rufin qui leur a révélé l'autre !
De toute l'argumentation spécieuse de ce dernier, il ne reste, à y regarder de près,, qu'un jeu perfide de citations détachées, tronquées, rapprochées de passages différents, interprétées à faux. La question est tranchée parla distinction de la lettre à Pammaque : Interpres, non dogmatistes. Toute la force, toute l'habileté, toute la perfidie de l'accusation procèdent de cette confusion voulue et ne peuvent prévaloir contre ces simples mots. Jérôme est victime aussi de l'imprudent enthousiasme qui l'a empêché de voir et de signaler le péril qu'il côtoyait sans cesse à travers l'œuvre d'Origène entre la solide érudition du maître et son imagination aventureuse. 11 est victime de la franchise qui lui a fait proclamer hautement lui-même la contradiction apparente de son opinion sur lui et qui permet aux habiles d'interpréter ses déclarations actuelles comme une volte face intéressée et une réprobation suspecte de toute son œuvre antérieure. Il est victime, comme tous les précurseurs, de l'initiative hardie qu'il a prise, après Hilaire, de révéler sous le contrôle de la foi les trésors de la pensée orientale à l'Eglise d'Occident. 11 est victime enfin et surtout de l'ignorance de cet Occident que les novateurs eux-mêmes ameutent contre son œuvre de science et de bonne foi. Il n'a écrit que pour des lecteurs à l'esprit iarge^ aussi éclairés que scrupuleux (1), pour son cher sénat romain, pour des âmes fortes, capables de boire à même le vin généreux de la science. Il n'est ni philosophe ni théologien ; érudit et lettré, il fait delà science sacrée
(1) Rufin raille l'expression favorite de Jérôme : Romanum senatum, ut nunc scribis... (Inv. II, 21).
le premier, sinon l'unique instrument de Tédification morale. Non, il n'est pas possible de croire à la sincérité absolue de l'accusateur. Rufin connaît Jérôme mieux que personne : compagnons de jeunesse à Aquilée, ils ont été voisins pendant douze ans en Palestine, ils se sont battus corps à corps pendant les cinq années de la querelle origéniste ; il le connaît mieux que ses amis de Rome qui se laissent surprendre et désorienter jusqu'à douter de lui : seul avec Eusèbe, il sait le fond de sa pensée surl'origénisme et sur Origène. Ce n'est que par une insigne perfidie qu'il lui lance à la face dans sa déroute et son désespoir cette invraisemblable accusation d'hérésie devant des adversaires acquis d'avance à toutes les calomnies et une foule prévenue depuis longtemps contre l'ancien secrétaire de Damase et l'ami de Paule. C'est qu'il est entraîné daus je ne sais quelle fatalité. Les événements se précipitent, le poussent aux résolutions extrêmes; sans calculer lui-même la portée de ses coups, effaré devant les progrès delà réprobation origéniste, exagérant encore par pusillanimité le danger où. il s'est jeté, incapable, après tant d'années passées au milieu des petites préoccupations et des mesquines intrigues de Jérusalem, d'une vue large des choses aussi bien que de sang froid sur cette vaste scène où il affronte Jérôme devant un auditoire impatient et exigeant, excité par de faux amis qui ne visent que la satisfaction de leurs propres rancunes, il fond les yeux fermés sur cet homme dont il vient de serrer solennellement la main, qui a pour lui toutes les indulgences, dont il repousse l'amitié et qu'il ne veut pas voir inexpugnable sur la foi et terrible à la riposte. Aveuglé par la fureur de sa déception, il croit aller au salut : il court au suicide ; il va se jeter sur une épée en garde et mieux trempée que la sienne.
Au reste, le ressentiment l'emporte bien au-delà de la question origéniste et il se trouve servir les ennemis de Jérôme plus encore que sa propre cause. Si c'est lui qui forge cette arme nouvelle, il puise d'autre part largement dans le vieil arsenal des récriminations que l'envie et la haine ont accumulées depuis quinze ans contre son adversaire et Rome collabore à la plus grande partie de son œuvre. Il nous avertit lui-même (1) que le deuxième livre de son Apologie n'a plus rien à voir avec la foi. 11 proteste seulement, pour introduire ces nouveaux griefs, qu'il ne fait que retourner contre Jérôme ses propres accusations, alors qu'il va reprendre à son compte toute la campagne de sottes calomnies contre son éducation classique, contre sa science et son amour des Lettres antiques, contre son œuvre d'érudition sacrée et de propagande morale, alors qu'il va incriminer jusqu'aux plus secrètes pensées, jusqu'aux plus généreuses inclinations de cette grande âme. Il voit bien qu'il n'y a point trace d'imputations de ce genre contre lui dans les ouvrages de son adversaire; il sait qu'il ne réplique plus ici, mais qu'il attaque; que la suite de ses Invectives démentira aussitôt son artifice, et que, quand il prétend <c répondre aux autres (?) accusations (2) », fût-ce même avec la faux de la vérité, comme il dit, il ment. Sans doute, il va prendre Jérôme encore plus d'une fois en flagrante contradiction avec lui-même sur tel ou tel détail ; c'est un jeu facile, mais il ne peut en imposer qu'aux âmes naïves et aux esprits prévenus quand il affirme que (( c'est lui seul que Jérôme attaque dans ses écrits » ; que « pour lui, il n'avance rien par envie ou par haine comme on le fait contre lui; qu'il se contente de le mettre en
(l)Inv. II, 1.
contradiction avec lai-même d'après le témoignage de ses propres écrits pour lui montrer que ce ne sont pas ses ennemis, mais que c'est lui-même qui se condamne en personne. » Répliques à de prétendues attaques, mise de Jérôme en opposition avec lui-même, ce ne sont en réalité que procédés ou thèmes à décharge et à diversion que cet homme, à l'entendre, peu expert à la riposte et à la chicane, trouve à défaut de raisons et d'éloquence dans les ressources de son esprit processif et retors.
Le récit du fameux songe lui sert à arguer de la contradiction de Jérôme sur un autre point et à développer contre lui un grief cher à ces orthodoxes romains qui pensent que la « lecture des livres profanes est défendue aux chrétiens (1). » 11 afîecte de prendre à la lettre le serment oratoire de la lettre à Eustochie. « Qu'ont à faire Horace avec le Psautier, Virgile avec l'Écriture, Gicéron avec les Apôtres? Seigneur, si jamais j'ai des livres profanes entre les mains, si j'en lis jamais, c'est que je vous aurai renié ! — Vous entendez, poursuit-iL ce serment inouï, effroyable? Devant le tribunal du Juge suprême, assisté des anges, il jure qu'il n'aura jamais en mains, qu'il ne lira jamais de livres profanes. Eh bien, feuilletezle maintenant. Il n'y a pas une page de son œuvre qui ne nous montre en lui un pur cicéronien ; pas une seule où il ne nous dise: Mais notre Tullius, notre Horace, notre Virgile... Que dis-je ? c'est Aristippe, c'est Aristide (2), c'est Empédocle et cent autres grecs qu'il cite pour jeter de la poudre aux yeux de ses lecteurs et passer pour un savant qui a beau- I coup lu. Ne se vante-t-il pas d'avoir lu jusqu'aux œuvres : de Pythagore qui n'existent pas au dire des gens compétents? Notre homme, pour être sûr de manquer en
(1) Id. II, 6.
(2) Célèbre rhéteur du u® siècle, auteur d'un traité du style.
tout à son serment contre la littérature profane, avance même qu'il a lu ce que personne n'a jamais écrit. Au reste^ dans presque tous ses opuscules, il cite beaucoup plus souvent et plus longuement ses chers auteurs que nos Prophètes et nos Apôtres. Ecrit-il à des jeunes filles et à des femmes qui ne demandent à être élevées, comme elles le doivent, que dans la science de nos Livres Saints? Son style n'est qu'un tissu de citations de son Horace, de son Cicéron ou de son Virgile (1). » C'est ainsi qu'il « a inséré des chapitres entiers de Cicéron >) dans ce traité De la bonne manière de traduire « qui n'a de bon que le titre! (2) » 11 s'agit d'ailleurs d'une question toute littéraire qui n'a rien à voir avec le dogme. Rufin raille la « mémoire tenace » qu'il invoque pour s'excuser et qui conserve malgré lui les leçons de son enfance. 11 rappelle le souvenir amer du livre contre Jovinien (3) et feint de prendre au sérieux l'exclamation ironique de l'auteur sur la vanité de sa science devant la suffisance de faux savants; il révèle des horreurs inconnues aux Romains : ) Jérôme a fait copier par des moines du couvent des Oliviers qui peuvent en témoigner des dialogues de Cicéron ! Il a vu de ses yeux ces ouvrages; il a tenu ces manuscrits entre les mains; il lésa lus et il a d'ailleurs laissé faire ses moines; il sait que Jérôme payait plus cher la copie des œuvres profanes que celle des œuvres chrétiennes : il a porté un jour chez lui à Jérusalem un volume qui contenait un dialogue de Platon dans le texte grec avec, circonstance aggravante, la traduction latine de Cicéron; tout récemment encore, dans son monastère de Bethléem, il faisait apprendre à de tout
(1) Id. II, 7.
(2) Id. II, 8.
(3) Id. II, 9.
petits enfants, qu'on lui confiait pour qu'il les élevât dans la crainte de Dieu, Virgile, les Comiques, les Lyriques et les Historiens de l'antiquité païenne ! (1)
Certes, il peut se vanter de sa science, regarder de haut ceux qui se sont formés eux-mêmes. Ceux-ci relèvent à leur tour l'orgueil du savant personnage : Rufin préfère être traité par lui d'ignorant et de mauvais écrivain plutôt que de posséder toute sa science suspecte. Sans doute Jérôme qui ne connaissait encore ni la littérature^ ni la langue grecque à Aquilée (2), a beaucoup appris depuis lors, mais à quelle époque, auprès de quels maîtres ! Porphyre et Barrabas (3), le païen qui a poursuivi sans merci le christianisme et le rabbin échappé de la Synagogue I A peine se réclame-t-il d'un maître chrétien, Didyme. Il en fait grand bruit, mais de toute sa vie il n'est resté que trente jours à Alexandrie et il oublie que Rufin a passé huit ans (4) à étudier sous le maître qu'il revendique. Comment s'étonner dès lors de son affection pour les païens, de son esprit de dénigrement à Fégard des chrétiens, de ses erreurs ? « Oui, c'est Porphyre qui vous a appris à médire des chrétiens, à déchirer vierges, continents, diacres, prêtres, enfin à couvrir d'infamies dans vos publications les chrétiens de tout grade et de tout ordre. C'est ce cher Barrabas que vous avez tiré de la Synagogue pour en faire votre maître au lieu du Christ, qui vous a enseigné à espérer la résurrection de la chair au sens matériel et fragile, qui vous a inspiré l'amour de la lettre et la haine de l'esprit vivifiant (5). » Tel maître, tel disciple. Comment s'étonner qu'il ait glissé sur la pente
" (1) Id. Il, 8 bis.
(2) Id. II, 9.
(3) Pour Baranina !
(4) Cf., Ch. III.
(5) Id. II, 12.
Brochet 19
290 SAINT jÉttOME ET SES ENNEMIS
et qu'il rivalise à son insu avec ses professeurs d'impiélé : n'a-t-il pas osé écrire à unejeune fille consacrée au Christ que Dieu était son beau-père I Blasphème horrible, s'écrie Rufin (1), à indigner Horace, Virgile et les païens euxmêmes ! Nous reconnaissons ici Técho d'un des scandales de mots soulevés jadis à l'occasion de la lettre à Eustochie et nous saisissons à ce maillon de la chaîne la continuité des manœuvres des ennemis de Jérôme. Voilà donc où ses maîtres de perdition et ses mauvaises compagnies l'ont conduit : « A ce que je vois, frère, vous avez bien mal réussi de prendre votre Porphyre pour guide. Voyez où il vous a mené. Hélas, à l'endroit où il est lui-même, où Ton entend les pleurs et les grincements de dents, où habitent les apostats, les ennemis de Dieu, les parjures!.. Non, vous n'avez pas choisi un bon guide. Vous feriez mieux de suivre mon conseil et de vous tourner avec moi vers celui qui conduit à Dieu le Père et qui dit : Personne n'arrive au Père si je ne l'y mène pas. Je vous plains, frère^ que vous croyiez ou que vous ne croyiez pas, je vous plains d'aller fouiller dans de vieux papiers pour accuser les autres de parjure quand le parjure sacrilège et inexpiable ne quitte pas vos lèvres. Dites-moi si les paroles de l'Apôtre ne s'appliquent pas admirablement à votre cas : Tu dis, Juif, que tu es juif, que tu te reposes. sur la Loi, que tu te glorifies en Dieu, que tu es instruii dans la Loi, que tu te regardes comme le conducteur des aveugles, la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres, le docteur des ignorants, l'instituteur des enfants, enfin, que tu possèdes dans la Loi toute la science de la vérité. Mais, toi qui enseignes les autres, pourquoi ne t'enseignestu pas toi-même; toi qui prêches contre l'adultère, pourquoi
(1) Id. II, 10 bis.
<îommets-turadultère?toiquiprêchescontre le vol, pourquoi voles-tu? toi qui as les idoles en abomination, pourquoi es-tu sacrilège et parjure?.. Prenez garde, frère, de vous condamner ainsi vous-même gratuitement quand ce n'est pas nécessaire. Mais il faut tendre la main à ce malheureux et ne pas trop l'accabler. Entraîné à corps perdu dans le torrent de son éloquence, de ses vitupérations et de ses invectives^ il n'a plus conscience de soi et roule sur la pente, la raison à vau Teau (1). » Au total et au mieux, Jérôme est un païen qui s'ignore et qui se croit chrétien. Nous voici loin du Rufin persécuté qui ne cédait qu'à regret à la nécessité de se défendre contre la calomnie. Lui aussi, il semble avoir perdu conscience de la réalité et, de prévenu qui se justifie, le voilà passé accusateur et maître accusateur. Ce grief qu'il relève si vivement, si ardemment, nous le connaissons de longue date. Sans doute, il ne manque pas d'une certaine sincérité; dans sa vie aventureuse il s'est trouvé en contact avec les œuvres des Pères grecs jusqu'à ignorer les écrivains de sa langue maternelle; ce qui lui en a plu, ce sont les spéculations qu'elles renferment et non la forme que revêt la pensée, et, parmi les œuvres si nombreuses et si brillantes du christianisme hellénique, il ne semble guère connaître que celles que son séjour en Egypte et l'enseignement alexandrin lui ont rendues familières, comme les Principes. Cet homme, qui s'est trouvé contribuer avec Hilaire et Jérôme à révélera l'Occident la pensée chrétienne de l'Orient, est lui-même un ignorant et n'a souci que du profit spirituel de ses études et de ses travaux. Son intelligence semble d'ailleurs assez bornée, son jugement assez étroit, ses connaissances assez limitées. Mais par sa bouche est
(l) St. Paul. Rom., 2, 17.
font entendre les récriminations de ces vieux orthodoxes hostiles à toute culture et surtout à la culture grecque par la perpétuité de l'instinct de leur race autant que par excès de scrupule dévot. C'est une curieuse et tardive manifestation de cette répugnance du christianisme pour la culture que l'ignorance primitive confondait avec l'idolâtrie. N'oublions pas que le décret de Julien n'avait pas soulevé les protestations de tous les chrétiens et ne nous étonnons pas d'en trouver encore, à la fin de ce siècle où l'harmonie a été si près de s'achever entre la beauté classique et la pensée chrétienne, pour ne pas s'associer à la noble protestation de Jérôme contre les Celse, les Julien et les Porphyre (1), et pour croire, comme le dit Rufin, que la lecture des œuvres païennes doit être interdite aux chrétiens. Jérôme a choqué trop vivement les scrupules de ces esprits en retard pour qu'ils ne se retrouvent pas tous unis contre lui dans ce nouvel assaut. Vestiges d'une époque qui se meurt, ils forment le bataillon le plus irréductible de l'armée de ses ennemis et il n'est pas d'arme plus spécieuse pour la haine qui le poursuit que l'indignation de ces croyants à l'esprit borné et à la foi rigide.
En même temps monte la clameur de toutes les passions qui s'acharnent depuis plus de quinze ans contre la traduction directe du Vieux Testament. Nous avons vu que les Commentaires avaient une large part dans la critique de Rufin. Toutes les calomnies contre lesquelles nous avons vu Jérôme lutter pied à pied dans ses préfaces sont ramassées d'un bloc dans le faisceau des I?zvectives. C'est pour l'auteur prétexte à une nouvelle revanche. Que
(1) Cf. De Viris, prœf. Discant ergo Celsus, Porphyrius, Julianus, rabidi adversus Christum canes ; discant eorum sectatores gui Ecclesiam nullos phUosophos et éloquentes, nullos habuisse doctores...
son adversaire qui ose lui reprocher d'avoir traduit un seul ouvrage d'Origène ait répandu lui-même toute la substance de l'origénisme dans ses livres et sous son propre nom, passe encore. Il n*y a là tout au plus qu'une hérésie et c'est faute légère si l'on considère qu'il s'est attaqué d'autre part à une œuvre divine, à l'Ecriture dont les Apôtres ont transmis le dépôt aux Eglises comme base à jamais solide de la foi (1) ; qu'il en donne une version nouvelle, toute juive d'inspiration, où l'on ne reconnaît plus ni la parole de Dieu, ni la main de l'homme ; quïl la répande partout dans les Eglises, les couvents, les villes, les villages ; le mot de crime ne suffit même plus à qualifier cet attentat: c'est un sacrilège. 11 a osé ruiner la tradition sacrée des cellules d'Alexandrie, révoquer en doute l'inspiration des Septante, récuser l'autorité de saint Pierre et de saint Paul : Pierre aurait trompé sciemment l'Eglise en lui transmettant des Livres inexacts, falsifiés, ou, trop illettré pour traduire le texte hébraïque, il aurait laissé pendant les vingt-quatre années qu'il a passées à la tête de l'Eglise romaine une ancienne et mauvaise version se perpétuer dans l'usage des fidèles. Du Saint-Esprit, du don des langues,Jérôme n'a cure. 11 oublie que saint Paul n'était pas sans quelque culture et qu'à Rome même il eût pu suppléer le cas échéant à l'incapacité de saint Pierre. C'est que ni l'un ni Tautre de ces Princes des Apôtres n'avait prévu qu'un jour viendrait oii l'Eglise découvrant la fausseté du dépôt apostolique, supplierait les gens de la Circoncision de lui accorder une parcelle de cette vérité qu'ils possèdent seuls et avouerait qu'elle a vécu pendant quatre cents ans dans l'ignorance et l'erreur ! « Ainsi, dit Rufin, les Apôtres qui ont agréé l'Eglise
(1) Inv. II, 31, 32 {Istud commissum, immo nef as).
comme épouse du Christ quand elle est sortie de chez les Gentils, ne l'ont point parée de bijoux authentiques et voici qu'elle s'en est aperçue..., voici qu''elle rougit de se montrer en public avec de fausses pierres, voici qu'elle réclame ce Barrabas qu'elle a repoussé jadis pour se donner au Christ et qui pourra avec un de ses enfants bien choisi lui retrouver ces parures dont les Apôtres l'ont frustrée (1). » La phrase, quoique un peu lourde, est assez jolie, rare chez Rufîn; on la dirait plutôt de son adversaire ; mais l'accusation est nette. Le traducteur bouleverse l'Ecriture comme s'il avait une révélation particulière (2). Audace inouïe, il compile « l'œuvre du Saint- Esprit : ni l'histoire de Suzanne n'est exacte pour lui, ni le livre de Daniel ; les martyrs et confesseurs ont lu, chanté des textes mensongers et Rufin cite la célèbre et récente aventure du texte de Jonas en Afrique. Il fallait que ce nouvel Apôtre vînt faire sortir la vérité de la Synagogue et Dieu sait à quel prix (3) î
Pour mieux faire éclater cette audace impie qu'il entreprend sur la parole divine, Rufîn oppose l'œuvre d'Origène à celle de Jérôme d'une façon inattendue. Si celui-ci condamne son Maître sans s'apercevoir qu'il coupe l'arbre qui lui a servi d'appui si longtemps, c'est qu'aussi bien Origène se propose un tout autre but que « les apostats ou les Juifs (4) » qui ont traduit l'Ecriture. Il connaissait trop le danger de soumettre à la discussion son texte vénéré pour entreprendre ce que personne parmi les chrétiens n'avait osé avant lui. Il s'est contenté de publier le
(1) Id. II, 34.
(2) Id. I, 6; 39.
(3) Id. II, 35. Modo ergo nohis post quadringentos annos Legis veritas empta pretio de Synagoga procedit.
(4) Id. II, 36.
texte en usage chez les Juifs; ses H exaples ne sont qu'un travail de comparaison et de renseignements; il constate, il ne prône pas ; il n'a rien mis de lui dans son œuvre et, singulier éloge, il n'a pas eu occasion de suspecter les versions latines! Le texte hébreu et les différentes versions grecques, les Septante au premier rang, sont placées en regard les unes des autres avec un soin minutieux ; c'est un répertoire précieux qu'il fournit aux croyants sans jamais ofïenser leur foi : les astérisques et les obèles font bonne garde autour d'elle. Jérôme n'a que de mauvaises excuses à invoquer ; il ne peut se réclamer de personne avant lui (1). Son Maître ne cherche qu'à dégager le souffle de l'esprit vivifiant ; lui, il l'étoufTe sous le poids de la lettre. On voit trop avec quelle audace ou quelle inconscience Rufîn joue sur les mots et les choses aux yeux de ses lecteurs mal informés. L'œuvre de Jérôme est toute différente de celle d'Origène ; elle vient à une autre heure ; elle est faite pour des hommes d'une autre langue ; elle n'a plus du tout le même rapport avec les Septante. C'est une traduction pour l'Occident qui n'a jamais eu de version consacrée de l'Ancien Testament. Enfin la gloire de celui qui l'a entreprise est d'avoir vu que les travaux même d'Origène imposaient à l'Eglise une version nouvelle dans sa langue principale et bientôt définitive, et d'avoir satisfait à cette nécessité. Dans cette attaque menée avec tant de verve, de violence, d'étroitesse d'esprit aussi et de mauvaise foi contre les deux colonnes de l'œuvre édifiée par lui, nous reconnaissons les arguments sans cesse répétés des tra-
(1) Cf. Inv. I, 36 : Comment Jérôme, quatre siècles après saint Pierre et saint Paul, a la prétention de faire dater le christianisme de ses écrits : Sed usque quo tu hœc ante XV annos scrih ères, sine his mundus christianus non fuit ?
ditionnalistes contre sa traduction directe comme aussi contre son interprétation de l'Ecriture; nous en retrouvons jusqu'à l'expression populaire dans leur critique méprisante de l'érudit, du lettré, du judaïsant; c'est en leur nom, c'est fort de leur appui que Rufîn lui signifie hautement sa réprobation : « Non, je ne veux pas de cette science que ni Pierre ni Paul n'ont enseignée ; je ne veux pas de cette vérité qui n'a pas eu Tapprobation des Apôtres. Vous l'avez dit vous-même : il ne faut pas qu'au bout de quatre cents ans une doctrine nouvelle vienne frapper les oreilles et troubler la simplicité d'âme des Latins (1). »
Il tenait enfin en réserve des griefs plus gros de sous-entendus, qui devaient par allusion plus encore que par une expression en forme contribuer au succès de son libelle auprès de ceux qu'il appelait ses juges. A sa voix se soulèvent les haines secrètes et implacables que l'ardent apostolat de Jérôme et sa lutte courageuse contre les vices de la société chrétienne de Rome, contre la cupidité, la luxure et l'hypocrisie des clercs et des laïques ont depuis si longtemps ameutées contre lui. Toutefois, il est trop adroit, il est aussi trop sincère et trop rigoureux lui-même en ce qui regarde la morale pour se constituer l'avocat de ces rancunes inavouables. Mais il compte parmi ses amis d'hier et de demain trop de laïques et de clercs qui ne pardonnent pas au Satirique la marque au fer rouge que leur front porte encore. Il ne méprise pas leur concours et, pour se l'assurer, il sème dans son argumentation des allusions qui en disent plus que de longs discours. Il ne s'abandonne Imême qu'une fois à une digression, mais elle est calculée (2). Il évoque le souvenir
(1) Id. II, 35.
(2) Id. II, 6. Redeo enim post excessum quemdam.
des deux œuvres qui firent tant scandale à Rome : la lettre à Eustochie qui provoqua le départ de son adversaire et le livre contre Jovinien qu'il lui fallut défendre et atténuer malgré lui. Il rappelle que dans cet ouvrage sur la virginité que s'arrachaient païens, ennemis de Dieu, apostats, persécuteurs, l'auteur couvrait d'opprobres les chrétiens de tout ordre, de tout grade, de toute profession, en mot l'Eglise tout entière; il cite les passages qui sont encore dans toutes les mémoires contre les vierges, les veuves, les moines, les diacres, les prêtres (1). Il rappelle de même l'émoi de Pammaque lors de la publication du livre contre Jovinien et la hâte de l'auteur à atténuer la couleur manichéiste de son livre^ à corriger les horreurs qu'il avait écrites sur le mariage (2). C'est peu de bouleverser la foi et les plus saintes traditions : « Il s'attache à déshonorer tous les chrétiens sans distinction, sans épargner même les martyrs ; il suscite scandale sur scandale pour troubler la paix de l'Eglise (3). » Prêtres du Christ, moines, vierges, il ne respecte personne dans ses libelles « dégoûtants » (4).
On comprend à quel point ces souvenirs étaient douloureux pour Jérôme qui avait également à cœur son œuvre morale et son œuvre d'érudition. Laissant ce chapitre scabreux auquel il lui a suffi de toucher, Ru fin complète son plaidoyer par un appel à tous les ressentiments plus avouables qui grondaient toujours à Rome contre son adversaire. C'est en effet par la haine qu'il prétend expliquer son hostilité contre lui ; c'est dans cette haine qu'il compte trouver sa propre justification. Sans
(1) Cf. Inv. II, 5 et 23.
(2) Id. II, 38, 39 et 44.
(3) Id. II, 37.
(4) Id. II, 43, libellis fœdis.
doute, on lui a posé deux questions embarrassantes auxquelles ne satisfait guère cette explication : l'attribution de V Apologie d'Origène à Pamphile et le choix des Principes, 11 n^'a garde de s'y arrêter. Toutefois, comme il ne peut se dispenser de les mentionner, il se lire d'affaire en répondant à côté que, s'il a traduit les Principes^ c'est qu'ils ne l'avaient jamais été en raison de l'ignorance du grec ; qu'on ne peut refuser au traducteur le choix de son auteur et de son ouvrage; que Jérôme a d'ailleurs répandu toutes les idées des Principes dans ses livres; quant à savoir ({nidiêcviiV Apologie attribuée à Pamphile, la même question peut se poser à propos de tous les ouvrages; son accusateur n'apporte pas de preuves; le livre d'ailleurs, composé d'extraits d'Origène, se défend de lui-même; au reste « le peu de place dont il dispose le force de passer sur toutes les bonnes raisons qu'il pourrait aligner » I (1) Toutes ces questions ne sont que prétextes qui ne valent pas qu'on s'y arrête et qui dissimulent le vrai, l'unique sentiment qui anime Jérôme : la haine. Pour quelques fautes que Rufin a pu commettre dans cette traduction, imitée de lui d'ailleurs, et sur le rapport d'amis éloignés, il a rompu « cette paix qui avait coûté tant de sueurs. » (2) Après lui avoir donné l'exemple, voici que cet ami charitable dénonce ses erreurs au lieu de les corriger, semblable à ce fils de Noé qui découvrit jadis la nudité de son père ! Responsable, si faute il y a, de ses fautes, c'est lui qui l'a provoqué (3). Et pour le prouver, Rufin imagine de refaire la lettre à Pammaque comme un ami véritable aurait dû l'écrire. Cette page (4) est un petit chef-d'œuvre d'ironie
(1) Id. II, 30 {brevitatis causa).
(2) Id. II, 37.
(3) Id. I, 16, qui nunc accusator exsistit.
(4) Id. II, 44.
méchante et de perfidie : Jérôme aurait dû rappeler à ses correspondants qu'il ne faut pas juger d'autruiàlalégère; que cette traduction est le premier ouvrage de l'auteur qui Ta du reste entreprise malgré lui; on devait l'avertir amicalement lui-même comme on avait fait pour un autre dans la malheureuse affaire des livres contre Jovinien, lui signaler ses fautes, l'aider à s'en corriger, mais il s'agissait bien de cela ! On lui a volé son manuscrit avant qu'il y eût mis la dernière main; on en a envoyé copie en Orient ; « on a délié la langue de l'homme qui ne sait pas se taire ». 11 ne fait que se défendre. G''est uno nécessité pour lui de riposter à une attaque aussi soudaine et déconcertante ; il pardonne à son adversaire, il l'épargne le plus qu'il peut, mais en conscience il ne peut se résoudre à ce que son silence donne crédit à des accusations inspirées par une haine qu'il ne s'explique pas.
Au reste on connaît assez cet adversaire à Rome pour ne point s'y étonner de ses sentiments. Cet homme singulier est la contradiction même. L'incertitude de ses opinions sur les points délicats du dogme, l'équivoque de ses commentaires, son changement d'attitude vis à vis d'Origène, son manquement à ses serments en fournissent assez de preuves au cours de sa vie. Jamais dans le juste milieu, il ne sait ni ce qu'il veut, ni ce qu'il pense. On l'appelle à Rome Incompellabilis ou 'Axaxovc3[jiaaTo<; (1). Mais ce n'est pas tant chez lui diversité d'opinion que perversité d'âme (2). Sans conviction, il n'a ni bonne foi ni parole. Son cœur est encore moins sûr que son jugement. Sur un seul point il ne change jamais ; un seul sentiment persiste et grandit même de jour en jour dans son âme :
(1) Id. II, 29.
(2) Id. I, 7. Non diversitas fidei, sed perversitas animù
la haute estime qu'il a de sa propre personne ; lui seul et c'est assez. Il se vante de ne plaire qu'aux gens cultivés et à lui-même; il est l'écrivain par excellence (1), le style en personne ; il s'érige en censeur (2) public et, de sa baguette arrogante, du haut de son autorité, il décide quel livre il faut recevoir dans les bibliothèques, quel autre écarter; il tranche que tel auteur est catholique, tel autre hérétique pour qu'on ne le lise pas et qu'on ne le reconnaisse pas dans les emprunts qu'il lui a faits lui-même ; il s'arroge le droit de prendre ses maîtres parmi les hérétiques, chez les Juifs, à la Synagogue (3); de piller tous les auteurs tandisqu'il défend aux autresd'y toucher (4). Il nepardonne pas à Origène d'avoir étudié et commenté avant lui l'Ecriture (5) ; bouleverse-t-il les Livres Saints? 11 faut l'en féliter(6).Alui seul enfin il était réservé de faire Téloge d'Origène et de le traduire : si on se risque à suivre son exemple, il vous cite aussitôt à sa barre. 11 ne fait bon visage qu'à ceux qui flattent son orgueil et sa vanité. « Quiconque ne l'encense pas à son gré est jugé du coup : c'est un hérétique; lettres, libelles le dénoncent ^à travers le monde (7). En revanche il s'attribue largement le privilège de brûler ce qu'il a adoré et Rufm énumère (8) les nombreux endroits où il a fait l'éloge de cet Origène qu'il attaque aujourd'hui. Point d'exceptions : tôt ou tard, on tombe sous ces coups. Ce sont ses vieux amis Bonose et Florent ; c'est la noble Mélanie dont il vient de rayer le nom et la
(1) Id. II, 21. 0 scriptor!
(2) Id. I, 7, velut quis censor.
(3) Id. II, 30.
(4) Id. II, 25.
(5) Id. II, 19-36.
(6) Id. II, 40.
(7) Id. I, 31 bis.
(8) Id. II, 13-20.
LES INVECTIVES 30 î
mention élogieuse qu'il lui avait consacrée dans sa Chronique; ce sont les plus saints, les plus grands personnages; c'est Ambroise enfin qu'il attaque d'une façon sournoise et grossière à deux reprises : Rufîn insiste particulièrement sur cet exemple, et pour cause (1).
Dans la préface de sa traduction des Homélies d'Origène sur saint Luc, Jérôme avait critiqué un commentaire sur le même apôtre que Paule et Eustochie venaient de lire et parlé d'un corbeau [corvus] qui croassait à sa gauche et se moquait dans sa robe noire des autres oiseaux aux couleurs éclatantes. Dans la préface de sa traduction de Y Esprit- Saiiit de Didyme il avait jugé avec la même vivacité un Commentaire sur le Saint-Esprit qu'il trouvait sans force de dialectique, sans virilité de pensée, flasque, mou, fait d'emprunts à Didyme et paré comme la corneille {cornicula) des plumes du paon. Pour Rufin, la première critique s'adresse à Ambroise; c'est « le secret de de tout le monde » ; son Commentaire est le seul qui existe en latin sur saint Luc: il en a de plus la preuve dans une lettre de Jérôme que d'autres raisons l'empêchent malheureusement de publier ; d'autre part, le mot cornicula et le mot corvus ne peuvent désigner que la même personne et il faut en conclure que dans le second passage il s'agit encore du même auteur.
11 est difficile déjuger la valeur de cette double imputation. Les raisons de l'accusateur ont peu de poids : le rapprochement des mots cornicula et corvus, la conclusion qu'il en tire, l'allusion à cette lettre mystérieuse qui ne vit jamais le jour les rendent suspects; enfin la rumeur qui accusait Jérôme pouvait n'être qu'une calomnie entre tant d'autres. Toutefois, si la plupart des écrits d'Ambroise
(1) Id. II, 24-2o.
se fondent sur le texte des Livres Saints, l'auteur n'y a jamais souci d'en expliquer la lettre, au rebours de notre commentateur; son but est exclusivement pratique et parénétique, sa méthode allégorique et mystique; dans son Commentaire sur saint Luc en particulier, le texte évangélique est utilisé en leçons de morale et de piété où se dilue et s'évanouit souvent le sens original ; d'autre part, son traité sur le Saint-Esprit est composé de larges emprunts àDidyme, comme à Athanase et à Basile. Enfin les trois livres sur le Saint-Esprit adressés à Gratien sont de 381, l'exposition de l'Evangile selon saint Luc renferme des Homélies de 385 à 387, et les traductions de Jérôme datent pour le livre de Dydime de 386 à 391, pour les ^ow?é/z>5 d'Origène de 388 à 391. De plus, nous n'avons pas de trace de relations entre les deux hommes. Jérôme ne cite son nom que six fois dans ses lettres et dans son Apologie (1) ; il le cite sèchement et ne recourt à son témoignage que pour se couvrir de son exemple dans la défense de son livre contre Jovinien ; il déclare dans le De Viris qu'il préfère se taire plutôt que de parler d'un auteur vivant, pour ne donner prise aux reproches de partialité ni dans un sens ni dans l'autre; enfin, Ambroise n'a fait nulle part mention de Jérôme et, chose étrange, celui-ci ne proteste pas dans ses Apologies contre les allégations de Rufin, quoiqu'il y nomme une fois Ambroise parmi les Latins qui se sont inspirés d'Origène. S'il est possible qu'il ait entendu désigner Ambroise dans les deux cas, la question reste toutefois ouverte à la contro-
(1) Ep. 22, 22 ; lo, 4 ; 48, 14, 17 ; 112, 20 ; 84, 7 ; Ap. 1,2, et Chronique. Stilting (Ch. 22) se contente de ces mentions du nom d^Ambroise pour soutenir que les critiques de Jérôme ne s'adressent pas à lui : elles nous semblent plutôt prouver le contraire. A la fin de sa vie, Jérôme dira seulement de lui : vir nostrœ œtatis haud ignobilis (in Ez. ch. XI).
verse. Les Bénédictins et Tillemont ont pensé qu'il s'agissait bien du grand évêque; lés éditeurs de Jérôme et le P. Stilting soutiennent le contraire. Quoiqu'il en soit, que Rufin ait dit vrai ou qu'il n'ait fait que répéter une calomnie courante, l'accusation n'en était pas moins grave, étant donné le personnage mis en cause et l'intérêt qu'on y pouvait prendre à Milan. C'était double profit pour lui. Tandis qu'il flattait « la capitale du christianisme », il cherchait à intéresser à sa cause les Milanais fidèles à cette illustre mémoire ; il évoquait le souvenir tout récent de cette a tour inexpugnable et de cette colonne non seulement de l'Eglise de Milan, mais de l'Eglise tout entière. » (1) A lui seul, cet exemple était plus éloquent que tous les autres.
Impatient donc de tout ce qui n'est pas lui, Jérôme ne cherche que prétexte à calomnie ; il ne se plaît qu'à quereller (2) ; faute de vivants, il attaque les absents et les morts (3) ; amis, saints personnages, il ne respecte personne ; son âme est un arsenal inépuisable de toutes les armes de guerre et de haine. Ainsi tout s'explique très simplement. Ennemi du genre humain, il dirige ses coups de préférence sur tout ce qui porte un nom chrétien : c'est aujourd'hui le tour de Rufin. « Jamais il n'a eu souci de la vérité ni de la foi ; jamais il n'a considéré la religion ni la justice; c'est seulement la passion de médire et de déchirer ses frères, c'est seulement l'esprit de chicane, la liaine et l'envie qui inspirent sa langue, son cœur, sa tète (4). » C'est cette passion qui l'a poussé à écrire contre Ambroise, Hilaire, Lactance, après les avoir comblés
(1) Inv. II, 23.
(2) Inv. II, 11, {piXovetxot;.
(3) Id. II, 8.
(4) Id. II, 22.
d'éloges comme Origène et Didyme (1) ; quand on le voit s'attaquer aux noms les plus vénérés, comment s'étonner qu'il n'épargne pas la petite et insignifiante personne de l'auteur des Invectives (2) ? Cette querelle qu'il lui a cherchée n'est qu'un épisode de la lutte de ce faux chrétien, de cet hérétique déguisé contre l'Eglise, de ce misanthrope égoïste et suffisant contre ses semblables : voilà Rufin une seconde fois martyr et du fait de Jérôme le persécuteur.
C'est ainsi que sa cause se confond avec la cause de tous les ennemis de Jérôme et que ses Invectives se trouvent devenir le réquisitoire général de tous ceux qui ont à se plaindre de son adversaire : tous les griefs que le long et vaillant effort d'une âme généreuse avait acîcumulés contre lui ; tous les scrupules de la sottise, tous les efîarements de l'ignorance ; toutes les jalousies, toutes les rancunes, toutes les haines, toutes les hypocrisies démasquées ont leur écho dans cet ouvrage. Les lecteurs ne s'y trompent pas. L'auteur a beau répéter encore en conclusion qu'il n'a fait que se défendre et riposter au hasard (3) des coups qui le menaçaient : le résumé même qu'il donne (4) de son livre témoigne qu'il a plus attaqué qu'il ne s'est défendu et que cette attaque s'est développée suivant un plan méthodique et savant qui ne néglige rien et met tout en valeur (5). Les quelques paragraphes du premier livre où il se justifie à si grand bruit ne sont décidément qu'une manœuvre pour masquer son mouvement en avant. C'est la vieille tactique militaire de la tortue contre la puis- Ci) id. II, 35.
(2) Id. II, 25. Quid ego ad istos pulex de me conqueror !
(3) Id. II, 4t, sparsim.
(4) Id. II, 41-43.
(5) Cf. I, 22, 25, 30, 31, 35, 42; II, 1, 6, 8 bis, 13, 19, 27, 30, 31, 41-43, 45.
fc LES INVECTIVES 305
santé forteresse qu'il assiège. Mais, par dessous le frêle bouclier dont il tente de couvrir son approche, nous apercevons en rangs serrés, coude à coude, les bataillons qui depuis tant d'années vont guerroyant à Rome contre Jérôme. La composition de l'ouvrage est significative. Si le choix des citations que Rutin retourne contre lui est sou œuvre personnelle, ainsi que l'adroite ordonnance de l'œuvre, la plus grande part en revient à ses collaborateurs anonymes. Toutes les calomnies et tous les bruits qui ont nourri la malignité romaine depuis 382 y sont recueillis, classés, rangés pour l'attaque. Le livre était même achevé que, sur le rapport d'un envoyé d'Apronien, l'auteur y ajouta un post scriptum (i) : il s'y trouvait une omission. C'est cette copieuse et minutieuse collection de méchants propos que Jérôme entend railler (2) quand il félicite avec amertume l'écrivain d'avoir passé trois années son œuvre à la lime : elle date encore de plus loin. Voici bientôt vingt ans que les premiers ouvriers y travaillent : Rufm y a mis la dernière main de 898 à 400 et lui a donné sa forme.
Il faut toutefois rendre à César ce qui est à César. On ne I peut méconnaître que pour un homme qui a passé toute j sa vie en Orient, loin de Rome, pour un homme surtout i qui ne sait ni écrire ni répondre, Rufin ait fait œuvre de maître. Son adresse à esquiver les questions qui le pressent, à dissimuler la faiblesse de ses réponses sur les Principes, à se mettre lui-même hors de cause dans ce débat qui ne roule que sur lui, à se poser en victime innocente et à présenter ce terrible réquisitoire comme une défense personnelle ; son habileté à saisir les défauts de
(1) Id. II, 45-47.
(2) Ap. III, 10.
Brochet 20
son adversaire, à profiter de ses imprudences généreuses, à abuser des témérités de son imagination, à suspecter la largeur de son esprit, l'ardeur de sa curiosité érudite, à dénigrer la délicatesse de son éducation, l'étendue et la profondeur de son savoir, à grossir en vices les faiblesses de son caractère, à retourner contre lui l'accusation d'origénisme et à le caricaturer en une sorte de monstre mipaïen mi-juif, qui n'a de règle que son bon plaisir, d'admiration que pour soi-même, qui s'en va déchirant à belles dents amis, chrétiens, prêtres, moines, saintes et saints: à utiliser et à fondre dans son plaidoyer tous les griefs épars et hétéroclites de ses ennemis ; le calme affecté et la rigueur spécieuse d'une argumentation qui prétend s*appuyer sur le témoignage même de sa partie, le sophisme qui joue sans cesse sur le double caractère de l'œuvre d'Origène et sur les contradictions prétendues de Jérôme; enfin, l'indignation qui semble soulever aux bons moments le hardi prévenu qui venge sa foi blessée et prend la défense de l'Eglise menacée, l'assurance avec laquelle il s'institue l'héritier des Apôtres, le champion de l'orthodoxie et le défenseur d'une tradition de quatre cents ans, le vengeur des âmes innocentes que le régent des mœurs a scandalisées et mises h mal ; l'ironie froide et acerbe dont il cingle l'homme de haute culture, de large intelligence, le fin lettré qu'il ne comprend pas, toutes ces qualités diverses et mêlées font des Invectives une œuvre remarquable et curieuse. Mais, si elles sont le seul ouvrage personnel de Rufin, s'il y a trouvé l'occasion de son cheff d'œuvre d'écrivain ; si d'autre part elles nous fournissent une caricature si intéressante de son adversaire, elles | achèvent de nous éclairer sur le rôle considérable jouéy par l'auteur dans cette querelle fameuse. ^
Destinée au public romain, cette contre attaque déses-}
pérée était assurée du succès auprès de ces petits cercles milaïques^ mi-cléricaux, mi-paï6ns, mi-chrétiens qui y avaient tous plus ou moins collaboré. Rufin ne réserve qu'un trait pour Eusèbe, l'agent de Jérôme en Occident ; il ménage ses autres amis, tous ces gens éclairés et prudents qui se sont laissés égarer par lui ; Pammaque lui-même est cité avec tous les honneurs qui lui sont dûs : Rufin prie Apronien (1) de l'éclairer^ et, s'il se permet une allusion à Marcelle, il a soin de la laisser^, sans prononcer son nom, au jugement de sa conscience. C'est le procès de Jérôme qui est porté tout entier devant l'opinion; c'est la revanche de tous ses adversaires plus encore qu'une diversion de salut de la part de Rufin. L'auteur des Invectives se trouve tout à coup à la tête de tous ces bataillons mobilisés et coalisés contre lui. Dans quelle mesure fut-il conscient de ce rôle et quelle est sa propre responsabilité? Nous répondrons avec Anastase : Conscientix suœ divinam liahet magistram iïiajestatem (2). Cependant sa mauvaise foi ne peut plus faire question; sa prétendue Apologie repose tout entière sur cette supposition audacieuse que la lettre à Pammaque est une première et directe aggression contre lui, ce qui €st manifestement le contraire de la vérité, comme il le savait. Quel que soit le jugement à porter sur sa propre responsabilité dans l'affaire, on peut dire aussi qu'à l'ancien arsenal qu'il fourbit de nouveau contre l'œuvre morale, savante, contre la personne de Jérôme, il ajoute une arme terrible qu'il a forgée délibérément lui-même, Taccusation d'origénisme : il invective le païen, le satirique, le juif; il dénonce l'hérétique. Mais il ne s'est pas aperçu que le coup part trop tard et qu'il est déjà paré : les
(1) Id. II, 44.
(2) Ep. Anast. ad Joan 2.
vieilles accusations feront plus que la sienne pour le suc* ces de son pamphlet. La fureur des ennemis de Jérôme,. comme il le lui rappelle lui-même, avait tenté jusqu'ici deux grands efforts contre lui, lors de la publication de la lettre à Eustochie et lors des livres contre Jovinien. Les Invectives marquent le moment de leur suprême assaut et l'auteur, qu'il le veuille ou non, est leur instrument.