‹ Saint Jérôme et ses ennemisChapitre 20 sur 32 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Jérôme ne manquait pas d'avertissements. Il recevait lettres sur lettres. Il apprenait que tous ses ennemis réunis dans l'école du Tyran (1) s'acharnaient contre lui et qu'on ne lui pardonnait ni sa traduction des Pri72cipes, ni sa lettre à Pammaque. « Singulière impudence, s'écriait--il, on incrimine le médecin pour avoir dénoncé le poison; les victimes s'associent à l'empoisonneur et font bonne garde autour de lui, comme si la gravité de la faute diminuait en raison du nombre des pécheurs, comme si l'on n'attaquait que les idées, non les personnes (2) ». Les pèlerins qui se pressent en foule aux Lieux Saints lui apportent des témoignages si précis, si concordants (3 qu'il ne doute bientôt plus de la campagne menée contre lui. Cette campagne avait d'autant plus de succès qu'elle se propageait dans l'ombre et sous le couvert d'une justification. Vallarsi prétend (4) sur la parole de Rufin que celui-ci ne se proposait de se justifier que devant ses amis

(1) Ap. I, 1, in schola Tyranni. (Tyrannius Rufinus).

(2) Id.

. (3) Ap. I, 3. Catervatim... memoriter et consentanee. (4) Vita Hier. XXX, 10.

après la réplique de Jérôme et qu'il n'avait pas l'intention de publier son livre. C'est une hypothèse invraisemblable et que Jérôme réfutera dans ses Apologies ; nous avons vu que y Apologie de Rufin était bien plus un acte d'accusation qu'une défense. C'était une « accusation publique (1) ». L'intéressé ne s'y trompait pas. « On écrit contre moi, dit-il, on glisse ce pamphlet dans toutes les oreilles, mais on se garde de le publier, afin d'atteindre les âmes simples et de m'ôter la faculté de répondre (2) ». La calomnie vole de bouche en bouche et reste insaisissable. L'auteur a décidé que ce seuls ses alliés (3) pourraient lire le livre mystérieux », et, pour le connaître, l'accusé lui-même ne compte que sur le zèle infatigable de ses amis ou sur une imprudence de ses audacieux ennemis. Cependant, le réquisitoire court Rome, l'Italie, la Dalmatie, l'Afrique même (4). Les agents de Rufin, ses estafettes (5) vont de province en province, font lectures sur lectures de son nouvel « éloge », déclament le panégyrique de leur Maître dans les carrefours et sur les places, et développent les calomnies ourdies avec tant d'art chez les mondaines et dans les cercles à la mode (6). Ils y ajoutent encore : Chrysogonus montre Jérôme en révolte contre les décrets de Sirice sur le mariage (7). On rallie, on ramasse la foule toujours prête à se laisser tromper par de fausses austérités et des paroles vides (8). Rufm a pris la suite du fameux charlatan qui

(1) Ap. HT, 7, accusatio publica.

(2) Ap. I, 1.

(3) Confœderati.

(4) Ap. III, 3, 7. Ep. 102. ad August.

(5) Anabasii, céréales..

(6) Ap. I, 4 ; III, 3.

(7) Ap. I, 32.

(8) Id. Concava verba trutinatur et sanctitatem apud vulgus ignobile simulato rigore mentitur.,.

bernait les badauds sur la place de Rome (1) ; ses fables milésiennes, ses contes fantastiques font la joie des enfants et des grandes personnes : un sot trouve toujours de plus sots qui l'admirent (2). Les ennemis de Jérôme accourent à la curée prochaine. Ils ne connaissent plus de bornes. L'ambition, l'intrigue, servent leurs desseins ; l'argent fait leur force contre la vérité : n'est-ce pas à prix d'or que Rufin a déjà soustrait la traduction de la lettre d'Epiphane dans la chambre d'Eusèbe? Les Grésus qui l'entourent sont si habitués à tout acheter qu'ils croient même se procurer du style avec leur porte-monnaie. On ne recule devant aucune manœuvre, aucune infamie. On a tenté d'acheter à beaux deniers l'épiscopat lui-même; on s'insurge par dépit contre le pontife choisi par Dieu ; on souhaite du moins sa mort au fond (3) du cœur. Enfiii les amis du traducteur de l'Ecriture apprennent, les larmes aux yeux, des évêques d'Afrique venus à Rome qu'on a répandu jusque dans cette province et sous son nom une fausse rétractation de son Ancien Testament (4). Après un pareil forfait, que n'osera-t-on pas contre lui? Cependant Rufin, sacré grand écrivain et grand savant, est reconnu pour coryphée par son parti (5) ; on vante le moine des anciens temps, le bon prêtre, l'imitateur du Christ (6). Il se fait humble, il pose pour l'innocent, l'homme dévot, le petit saint qui ne pense pas à mal (7). Son réquisitoire

(1) In Jov, II, 36. Ap. I, 17.

(2) Ap, I, 47. III, 4, 23-42.

(3) Ap. I, 32. Neque amhimus sacerdotium qui latemus in cellulis ; neo humilitate damnata episcopatum auro redimere festinamus nec electum pontiflcem a Deo rehelli cupimus mente jugulare.

(4),Ep. 102, ad Aug. Ap. II, 24.

(5) Ap. I, 9. KopucpaTov te omnes tuse partis nominant.

(6) Ap. III, 2.

(7) Ap. Ilf, 7. Tibi quasi religiosulus et sanctulus personam humilitatis imponis.

n'est, à l'entendre, qu'une apologie (1). Ainsi Jérôme ne peut pas laisser cette campagne hypocrite se poursuivre plus longtemps contre lui. Plus il s'est tu, plus Rufin a parlé haut. Il connaît assez les griefs essentiels de ce réquisitoire pour se justifier désormais. Pammaque et Marcelle lui ont envoyé avec le texte de V Apologie h Anastase tout ce qu'ils ont pu recueillir sur le contenu des Mz;^^tives ; son frère Paulinien qui voyage depuis trois ans en Italie et qui a peut-être entendu lire une partie de l'ouvrage, lui rapporte de mémoire la critique de ses Comme?îtaires sur fEpîlre aux Ephésiens, Aussi il n'hésite plus à opposer le bouclier de la vérité à ces javelines du mensonge qui sillonnent le monde entier (2), et il répond avant même d'avoir en mains le texte de son adversaire. C'est qu'il découvre tout à coup ce qu'il n'a fait que soupçonner jusqu'ici. S'il ne s'est pas trompé sur la gravité du danger que la traduction des Priiicipes faisait courir à la foi romaine, il s'est refusé encore à incriminer les intentions de Rutin vis à vis de lui et même vis à vis de cette foi ; s'il a répliqué coup sur coup (3) à sa traduction et à son éloge, comme l'exigeait l'intérêt de la foi et de sa propre réputation, il a respecté les lois de l'amitié en dépit de sa blessure et il se rend cette justice qu'il s'est défendu sans accuser son propre accusateur (4). La lettre à Rufm qui contient un si sérieux avertissement prouve aussi sa modération : il Ta ménagé comme s'il eût été de bonne foi dans sa traduction et dans sa préface. Mais les renseignements qu'il a reçus de tous côtés sur sa conduite lui ont ouvert les yeux aussi bien que ce qu'il

(1) Id. 'Non te pudet accusationem tuam apologiam vocare2

(2) Ap. III, 3.

(3) Ap. m, 8, illico.

(4) Ap. I, 3.

sait déjà de ses deux Apologies. 11 se rend à l'évidence. S'il était possible de ne voir dans la traduction des Principes qu'une erreur ou une imprudence, dans Téloge de la préface qu'une maladresse ou une habileté sans méchanceté, il ne peut plus se tromper sur le sens du nouveau livre ; il ne peut plus se méprendre sur la valeur de l'accusation portée contre lui à l'heure où l'origénisme est en horreur aux deux parties du monde : Rufin s'est disculpé publiquement de toute connivence avec l'origénisme condamné , il a livré son ami en victime expiatoire aux exigences de l'opinion et il a renforcé son accusation d'hérésie de tous les vieux griefs contre le moraliste rigoureux, le lettré délicat, le savant et hardi traducteur de l'Ecriture. Jérôme répond à ce réquisitoire général (1) par la première Apologie,

Cet œuvre est adressée à ses vaillants défenseurs, Pammaque et Marcelle. La composition en est significative- Rapprochée de la lettre à Pammaque et Océan, elle fait éclater la sincérité de l'auteur, son indulgence, son esprit de conciliation, l'absence de toute arrière-pensée personnelle dans sa conduite jusqu'au jour où il risque d'être définitivement dupe de sa bonne foi. Alors que les Invectives se dissimulent mal derrière quelques pages justificatives, ce livre est avant tout un plaidoyer ^t^ro domo où il n'a souci que d'expliquer et de justifier son rôle dans l'affaire des Principes, en mettant chacun et chaque chose à sa place. 11 y réplique à tous les griefs principaux des Invectives ; il expose sa conduite ; loin d'être l'agresseur, c'est lui que Rufin a tout d'abord et sans motif mis en cause : il se disculpe de l'imputation d'origénisme et des accusations qui s'y joignent ; enfin pour tirer au clair cette

(1) Ap. III, 1, 8, accusatio mea.

situation embrouillée à plaisir, il démasque le jeu de son adversaire et découvre l'origéniste qui se dissimule tantôt par prudence et tantôt par crainte. V Apologie comprend deux livres : le premier est consacré à la justification de sa conduite, à la réfutation de l'imputation d'origénisme et à la critique de son éducation classique; le second à l'examen de la lettre à Anastase et aux calomnies reprises par Rufin contre sa traduction de l'Ecriture. Quant aux calomnies vulgaires qui défraient depuis si longtemps la malignité romaine, quant aux rancunes des laïques, des clercs, des femmes qu'il a fustigés au nom de la morale chrétienne, s'il sait le succès de ces insinuations perfides, il sait aussi qu'il ne peut rien contre les haines implacables et les manœuvres hypocrites de ses insaisissables ennemis. 11 écarte résolument toute personnalité ; il proteste en quelques lignes contre la haine du genre humain qu'on lui prête (1), sans s'expliquer même sur le cas de saint Ambroise; il se refuse à introduire dans une discussion aussi grave, qui intéresse l'Eglise même,.« les folles inventions de vieilles femmes qui ne vivent que de commérages et de chicanes. (2) » Ces accusations ne se réfutent pas; le silence est la seule réponse qui leur convienne. Il a seulement à cœur que dans le cas présent on ne travestisse ni ses sentiments, ni son attitude, ni ses actes. Rufin se pose ea victime et se prétend attaqué : c'est le contraire de la vérité et il importe de remettre les choses au point pour l'intelligence de l'affaire qui les met aux prises.

On ne lui pardonne ni sa traduction des PrijicipeSy ni sa lettre à Pammaque et Rufin veut qu'on y voie une attaque sournoise contre lui. Mais s'il a traduit exactement les Principesy c'est à la demande de ses frères de Rome.

(1) Ap. I, 30.

(2) Ap. III, 22.

On lui a signalé la confusion du danger de la première traduction, les interpolations, les additions, lescorrections; on lui en a envoyé un exemplaire; il l'a lu ; la comparaison avec l'original lui a aussitôt révélé que le traducteur avait modifié dans le sens orthodoxe tous les passages concernant la Trinité que les oreilles romaines ne pourraient pas supporter et maintenu ou même amplifié et aggravé à l'aide de Didyme, toutes les autres erreurs sur la chute des anges, la déchéance des âmes^ la résurrection, l'univers, les mondes, la réhabilitation finale, si bien que les lecteurs risquaient, pour avoir trouvé le livre catholique sur la Trinité, de ne pas prendre garde aux hérésies qui suivaient. Cette duplicité a causé tout le mal. Le traducteur devait ou corriger tout ce qui était contraire à la foi ou, commeiladûle faire après lui (1), respecter intégralementle texte et en signaler les erreurs dans une préface. Mais il n'a pas traduit, il a,trahi (2). Sa traduction est une œuvre nouvelle d'apparence catholique, au fond hérétique. Il suffit de comparer le texte d'Origène et les traductions pour se rendre compte des différences de pensée et de style qui les distinguent. S'il en est une légitime, c'est celle de Jérôme : son unique souci a été de ne rien changer à la vérité (3). Il n'a pas seulement rendu le texte, il a livré l'auteur hérétique à l'Eglise pour qu'elle en fît justice, et vis à vis de la première traduction qui l'a d'ailleurs rendue nécessaire, sa traduction a le mérite d'avoir découvert aux chrétiens l'impiété d'un livre qu'on leur recommandait au nom de la piété même. Loin de désirer que le lecteur ajoutât foi aux doctrines qu'il interprétait, il s'est proposé de l'empêcher de croire à celles qu'on lui avait fait con-

(1) La préface de Jérôme est perdue.

(2) Ap. Il, 19.

(3) Mihi studio fuit nihil mutare de vero.

naître si imprudemment; son but était de montrer du même coup Thérésie de l'auteur et l'inexactitude du traducteur (1). Rufin prétend qu'on lui a demandé une traduction exacte : c'est précisément parce qu'il ne Ta pas faite que Jérôme a été forcé de faire la sienne : Si tu translationis servasses fidem, mihl necessilas non fuisset inter-

pretalionem falsam vera interpretatione subvertere (2)

Les faits eux-mêmes ne le justifient-ils pas ? Aucune de ses traductions d'Origène n'a jamais troublé l'opinion ; celle de Rufin a bouleversé l'Eglise : inconnu la veille, son premier ouvrage a fait de lui l'homme du jour (3) ; il est le premier et le seul responsable du scandale pour n'avoir changé que ce qu'il savait pertinemment inacceptable pour les Romains et conservé tout le reste.

Quant à la lettre à Pammaque, en quoi se trouve-t-il blessé de ce que Jérôme proteste qu'il n'est pas origéniste? En quoi se voit-il accusé dans ces pages où Jérôme se borne à se défendre (4)? Pouvait-il agir autrement? Quîd poteram facere (5) ? On lui avait envoyé la préface des Principes. Al'improvisteil se trouvait mis personnellement en cause. Que Rufm le voulût ou non, l'éloge complaisant de sa préface tournait nécessairement contre lui : l'accepter sans protestation, c'était s'exposer de gaité de cœur à passer aux yeux de tous pour hérétique : on les croyait d'accord (6). Ses amis de Rome le lui disaient en termes exprès et il rappelle leurs paroles. Forcé de se défendre, il l'a fait aussitôt, il l'avoue, mais à contre cœur (7). Rufm

(l) Cf. Ap. I, 6 et 7.

(2)Ap. Il, 11.

(3) Ap. I, 8.

(4) A p. I, il. Numquid defensio mea accusatio tua estt

(5) Ap. III, 7 et S.

(6) Ap. III, 35 me hypocriseos arguunt,

(7) A p. III, 8, Fateor, illico ad objecta respondi.

est singulièrement injuste (1) : c'est lui qui a imposé à Jérôme cette déclaration publique qu'il lui reproche aujourd'hui. « Soit, je veux que vous ayez été de bonne foi dans votre préface, que vous n'ayez pas pensé à maU que vous vous soyez montré l'ami sûr dont la bouche ne sait pas mentir, enfin que vous m'ayez blessé à votre insu : que m'importe à moi, le blessé? m'est-il défendu de me soigner parce que vous m'avez frappé sans le vouloir? Je tombe avec une plaie au côté^ mon corps est souillé de sang, et vous venez me dire : Prenez garde de porter la main à votre blessure : on pourrait croire que c'est moi qui vous ai blessé! » Au reste, si la traduction nouvelle ne convainc d'hérésie que l'auteur et non pas le premier traducteur des Principes^ la lettre à Pammaque n'est ellemême dirigée que contre les hérétiques et contre ses accusateurs. Il est donc en droit de répliquer : « En quoi vous touche-t-elle, vous qui vous dites orthodoxe et faites mon éloge... ? Réjouissez- vous donc au contraire de mon hiveC' tive. Vous risquez si vous vous en plaignez, de passer pour hérétique. Qui se fâche d'un écrit où l'on attaque les vices sans nommer les personnes, s'accuse soi-même. Un homme avisé qui vient à être touché doit savoir cacher son ressentiment et dissimuler sous un front serein l'orage qui gronde dans son âme. » La lettre à Pammaque n'est qu'une contribution à la campagne menée par l'Orient et rOccident, par Anastase, Théophile et les Empereurs contre l'origénisme. A ce compte pourquoi Rufm ne se considère-t-il pas comme visé par tous les écrits et tous les actes de ces autorités laïques et ecclésiastiques ? Pourquoi n'en a-t-il qu'à la lettre de Jérôme plutôt qu'à celles de Théophile ou d'Epiphane ou aux rescrits impé-

(l) Injuste doles.

riaax? Si depuis sa traduction le monde entier s'est rué sur les origénistes, si le pontife de Rome les poursuit d'une (( haine étonnante (1) », est-ce l'effet du style de Jérôme? Non, il a usé de tous les ménagements possibles dans cette lettre à Pammaque (2). Il n'a eu en vue que l'intérêt public ; il a évité avec soin qu'on pût rien interpréter contre Rufîn ; enfin, il lui a écrit en même temps à lui-même une lettre de bon conseil. Ce n'est pas sa faute si ses amis ne l'ont pas transmise au destinataire et s'ils ont pensé qu'il ne méritait pas tant d'indulgence ! Il en joint une copie à cette Apologie qu'il adresse à son accusateur pour lui faire connaître la mesure qu'il a su garder dans sa douleur (3). La situation respective des deux adversaires et leur responsabilité réciproque dans la querelle présente est bien établie désormais. S'il y a eu agression, c'est du fait de Rufîn, du fait de sa traduction et de sa préface, comme aujourd'hui de sa prétendue Apologie. Après sa traduction des Principes., un ennemi n'aurait pas manqué de citer l'auteur devant les tribunaux ecclésiastiques et de le faire condamner non comme traducteur, mais comme caution d'Origène : Jérôme s'est contenté de donner une traduction exacte du même ouvrage et d'en signaler les erreurs; même attaqué, il n'a jamais songé qu'à se défendre; il a dirigé ses coups contre l'hérésie; contre Rufin, jamais (4).

Cependant, c'est Inique Rufin accuse aujourd'hui d'hérésie (5) et il ne s'agit plus d'une insinuation calomnieuse

(1) Ap. I, 12, miro odio.

(2) Ap. I, 12. Ego moderatus in epistola publica diligenter cavi ne quid in te dictum putares,

(3) Ap. I, 12. Ut scias quantum dolorem quanta moderatione necessitudinis temperavi.

(4) Ap. I, 11 et 12.

(o) Ap. I, 21, haereseos calumnia ; I, 30 hœreseos crimen impactum ; I, 3, lutatam hahse faciem et hyretico fœtore conspersam ; etc.

comme au temps de la publication des Principes : c'est une accusation publique, formelle. Jérôme n'en connaît guère les articulations que par les indications de son frère (1), et il y répond au risque de battre parfois l'air à coups de poing, mais il sait que l'argumentation spécieuse de son accusateur repose sur la critique de son Commentaire de lEpître aux Ephésiens : Paulinien lui a désigné six passages incriminés. Sans insister sur l'artifice puéril qui consiste à attribuer au commentateur les opinions qu'il cite, il donne à son tour une leçon au maître critique. Il raille son ignorance grammaticale, son inexpérience du style, il renvoie cet « à0Y)voYspa)v » (2) apprendre à l'école un art qui ne s'achète pas. 11 lui recommande les ouvrages de rhétorique de Gicéron, en particulier le De Oratore et V Orateur, a Vous pourrez y apprendre, lui dit-il^ qu'il y a une manière d'écrire l'histoire, qu'il y a un style pour les discours, un pour les dialogues, un pour les lettres et un autre pour les Commentaires. Pour moi, dans mes Coramentaires sur CEpitre aux Ephésiens^ j'ai suivi Origène^ Didyme, Apollinaire, qui d'ailleurs ont des opinions diverses, après avoir posé en principe que je ne sacrifierais rien de la vérité de ma foi. En quoi consiste un Coynynentaire'l A exposer les pensées d'autrui, à expliquer clairement des passages obscurs, à rapporter les opinions de plusieurs auteurs et à dire : Voilà comment tels interprètes expliquent ce passage; voilà comment tels autres l'entendent ; voilà par quels témoignages, quels arguments ceux-ci appuient le sens j qu'ils donnent, ceux-là la façon dont ils comprennent le \ texte. C'est au lecteur intelligent, quand il a lu ces di- ! verses explications et pris connaissance de toutes cesopi-

i (1) Ap. I, 28.

nions plausibles ou criticables, à juger lui-même où est la vérité ; comme un bon changeur, il faut qu'il sache refuser les mauvaises pièces. Gomment dès lors rendre responsable de ces interprétations diverses et de ces opinions qui se combattent Tauteur qui les rassemble dans un même ouvrage ? « Je pense que vous avez lu dans votre enfance les Commentaires d'Aper sur Virgile et Salluste, de Vulcatius sur les discours de Gicéron, de Victorinus sur les dialogues et sur les comédies de Térence, ceux de mon précepteur Donat sur Virgile, et tant d'autres, sans parler de Plaute, Lucrèce, Horace, Perse et Lucain. Eh bien, allez demandera ces commentateurs pourquoi ils ne suivent pas tous la même explication et pourquoi ils exposent successivement sur un même passage les opinions des autres en même temps que les leurs (1). » Ajoutez que les mots se prêtent à plus d^nterprétations diverses en hébreu que dans toute autre langue (2). Le devoir du commentateur, sacré ou profane, est d'expliquer tout ce qui en a besoin, de rendre raison de tout. Ce sont choses élémentaires que connaissent tous les écoliers, si T « Aristarque contemporain » les ignore (3). Mais Jérôme sait qu'il est impossible de les faire entrer dans la tête de de ces « savants ignorants » qui se refusent à apprendre ; il rappelle en deux mots les principes qu'il a si souvent exposés dans la préface de ses Commentaires. Cela suffît pour faire justice aux yeux des gens intelligents du procédé qui consiste à lui attribuer les opinions d'Origène qu'il commente ou des origénistes qu'il cite. Au reste dans la préface même du Commentaire mis en cause, il se |

(1) Ap. I, 16.

(2) Ap. I, 20.

(3) Ap. I, 17, lllud miror quod Aristarchus nostri temporis puerilia ista nescieris.

vante d'avoir traduit ou suivi Origène, Didyme et Apollinaire avec toutes les précautions nécessaires pour qu'un lecteur attentif distingue du premier coup sa propre opinion des leurs. Nous avons vu qu'il n'était pas superflu, quoi qu'il en dise (1), de préciser en certains endroits pour beaucoup de ses lecteurs et que, si il y a quelqiie critique à lui adresser, c'est d'avoir manqué parfois de clarté (2), jamais de bonne foi ni de prudence ; c'est assez pour le justifier sur ce point, mais c'est assez pour comprendre le succès des critiques de Rufin.

Toutefois, il ne veut pas avoir Tair de fuir le débat et il en vient aux textes relevés contre lui d'après Paulinien : il les cite et les discute (3). Ces articulations ne correspondent pas exactement à celles des Invectives, preuve que depuis leur apparition la critique de l'auteur s'est nourrie de nouveaux arguments sur le sol fertile de Rome. Des doctrines origénistes, Rufin ne lui impute guère, après examen de son Commentaire^ que la préexistence de l'âme avec la déchéance corporelle et la réhabilitation finale (4). C'est aussi sur ces deux points qu'il croit devoir se justifier. Pour les passages cités sur la préexistence de l'âme (5), il reconnaît qu'il a reproduit et résumé ici l'opinion d'Origène, comme c'était son devoir de signaler le mal pour qu'on pût l'éviter : facilius enlmnotaquamrepentina contemnimus (6). Il croit avoir assez fait en présentant

(î) Àp. I, 25. Superfluum (?) erat per singula Apostoli testimonia eorum nomina ponere quorum me opuscula translaturum in prsefatione signaverat.

(2) Cf. Ap. I, 16 et 17.

(3) Ap. I, 22. Tamen ne rursus videar cavillari et, hac excusationis strooha, gradum non audere conferre, ponam ipsa testimonia quse vocantur in mmen.

(4) Ap. 1, 24. — Inv. I, 43. Des cinq objections des Inve ctives, les 2« (I, 25} h« (I, 28), 4^ (I, 30 et 35) portent sur la question de l'âme ; la 5« (I, 31 |»is ; I, 34 ; I, 41) sur la réhabilitation ; la 1'* (I, 24) sur la résurrection.

(5) Inv. I, 25 et 28.

(6) Ap. I, 22.

Brochet 21

cette opinion comme celled'nn autre : Alius (1). Pour lui, il suit la doctrine de TEglise qui est le contraire de celle d'Origène. G est de la prédestination d'ailleurs qu'il parle, avec saint Paul, et non de la préexistence de l'âme, et, cette distinction qu'on ose ignorer pour retourner aujourd'hui ce texte contre lui, il l'a faite il y a dix-huit ans au temps où Origène était à l'apogée de sa gloire dans le monde entier et où les Latins ne soupçonnaient même pas l'existence de ses Principes. Il montre de même à propos de la réhabilitation finale qu'on lui attribue une opinion qu'il cite et condamne (2).

On saisit ici chez lui l'habitude familière aux commentateurs de développer sou leur propre nom les opinions d'autruiau risque de faire croire qu'ils les partagent. Il y avait dans son œuvre, souvent trop hâtive, un réel défaut de clarté pour lesautres, sinon pour lui-même. Il se contentait parfois de présenter telle opinion comme distincte d^une « autre hérésie» (3), et laissait au lecteur le soin de conclure rétrospectivement qu'elleétait elle-même hérétique. Il en est ainsi du « sixième et dernier » passage rapporté par Paulinien, où l'auteur invoquait une similitude entre les hommes et les anges (4). Jérôme explique qu'il reproduit encore ici une autre opinion que la sienne, que d'ailleurs il ne s'agit que d'un conseil métaphorique concernant la vie actuelle et la pratique de la vie, non d'une doctrine sur l'état du corps après la résurrection. Demême enfin il est forcé d'établir que son opinion sur la hiérarchie éternelle des anges n'a rien de commun avec la théorie origéniste de la déchéance et de la réhabilitation progressive des créatures raisonnables,

(1) Id. 22 ; 27.

(2)Inv. I, 32; Ap. 1,27.

(3) Ap. I, 28. . •

(4) Inv. I, .23

que son interprétation de deux mots de saint Paul est distincte et différente de celles d'Origène et des deux autres commentateurs. C'est une sorte d'aveu de Tinsuffisance de clarté de son exposition que la nécessité où il est de rappeler la déclaration faite une fois pour toutes à ce sujet dans sa préface et c'en est une preuve qu'on puisse tirer argument contre lui de ces opinions flottantes. Le soin qu'il met à répondre à ces articulations frivoles, à ces taches d'envie relevées dans son livre montre le cas qu'il était forcé et qu'il jugeait bon d'en faire (1). Toutefois il ne discute plus la question au fond. Il l'a élucidée en son temps et d'une façon définitive dans sa lettre à Pammaque, par sa traduction des Principes, par sa dénonciation d'Origène. Il a percé à jour le sophisme qui faisait de lui son admirateur et son disciple, alors qu'il n'admire que l'érudit de génie, non le penseur hérétique (2). Ce sophisme si spécieux pour les simples et si persistant qu'il y reviendra encore dans sa deuxième Apologie (3) se retourne en réalité contre Rufin, si c'est Rufm qui a le premier fait connaître aux Latins les œuvres suspectes d'Origène (4), alors que ses prédécesseurs, Hilaire, Ambroise et Jérôme n'avaient emprunté qu'à ses Commentaires ou à ses Homélies. Que vaut d'ailleurs aujourd'hui cette accusation rétrospective? Elle se produit trop tard; Jérôme a trop contribué à la déroute origéniste en Occident et en Orient pour qu'elle trouve désormais crédit auprès des gens éclairés. Si la préface insi-

(1) Ap. I, 23.

(2) Ap. I, 3, non de assensu hœreseo'i, sed de ingenii admiratione.

(3) Ap. III, 27. In Tertulliano laudamus ingenium, sed damnamus hœresim. In Origene miramur scientiam Scripturarum et tamen dogmatum non recipimus faUitatem... Magistrorum enim non mtia admiranda sunt, sed virilités.

(4) Ap. I, 3.

dieuse a pu jeter le trouble jusque dans l'esprit de ses amis, il n'est plus possible cette fois de le faire passer pour origéniste. De la part de Rufin, cette préten- i lion est particulièrement suspecte ; les événements ont marché vite depuis deux ans et la meilleure preuve en faveur de Jérôme se trouve être le désarroi même de son accusateur et de la cause origéniste. Du réquisitoire de son adversaire, seules les accusations forgées jadis par d'autres que lui restent menaçantes, et c'est contre elles qu'il va porter encore l'effort de sa défense. « Maintenant que nous avons franchi ces écueils et repoussé à front découvert l'accusation d'hérésie lancée contre nous, passons aux autres griefs (1). »

C'est d'abord son amour des lettres profanes et la violation du serment qu'il a fait d'y renoncer dans son fameux songe. Jérôme soupçonne Rufin de s'être associé de longue date à ce grief et d'avoir inspiré la lettre de Magnus (2). Mais, il estime, que, venant de lui, la critique ne doit pas être prise au tragique et qu'il vaut mieux en rire que de s'en indigner. Il raille l'importance qu'il affecte de donner à son propre récit (3) : (( Que cet homme qui incrimine les songes entende donc la parole du Prophète qui défend d'y croire : Ni l'adultère commis en songe ne conduit à l'enfer, ni le martyre subi dans le sommeil au ciel. Combien de fois me suis-je vu mort, enseveli 1 Combien de fois n'ai-je pas volé au-dessus de la terre, franchi les monts et les mers ! Va-t-on me condamner à mort ou à porter des ailes sous prétexte que ces rêves insensés ont souvent amusé mon imagination ? Gom-

(1) Ap. I, 30. >|

(2) Ap. I, 30. Nimirum iste est Sallustianus Calpurnius qui nohis pex Magnum oratorem non magnam moverat quxstionem... Cf. Ch. IV.

(3) Ep. 22, 30. I

bien de gens, riches dans leur sommeil, se réveillent les mains vides ! Vous exigez que je tienne des promesses faites en dormant? Je pourrais vous poser à mon tour une question plus embarrassante et plus exacte : Avez-vous tenu toutes les promesses de votre baptême? Avons-nous Tun et l'autre fait tout ce que comporte notre nom de moines? Prenez garde, je vous prie, de n'apercevoir que le fétu qui est dans mes yeux et d'ignorer la poutre qui est dans les vôtres. Je parle à mon corps défendant et si le sentiment de ma douleur me force à parler, ma langue hésite... (1) » Cependant il sait que sous ces reproches puérils se €ache une des plus perfides insinuations de ses ennemis. Cette critique incessante de son éducation, de sa culture classique, de son admiration, de son intelligence, de son respect des œuvres antiques, il ne s'y arrêtera pas longtemps parce qu'il s'en est expliqué plus d'une fois, en particulier dans sa lettre à Magnus, parce qu'il n'a pas besoin de se justifier sur ce point auprès des gens éclairés et instruits, amis ou non, et qu'il ne peut être entendu ni des gens de mauvaise foi, ni des ignorants. Il saisit pourtant l'occasion de s'expliquer encore et il le fait dans une page €11 s'allient la dignité de la pensée, l'indignation d'une âme fière, l'ironie méprisante d'un esprit éclairé^ le souvenir ému et mélancolique d'une enfance admirative et studieuse : « J'ai déclaré que je ne lirais plus désormais de livres profanes. Cette promesse qui regardait l'avenir ne m'engageait pas à abolir la mémoire du passé. Mais, vous écriez-vous, comment peut-on conserver en tête ce qu'on n'a pas revu depuis si longtemps? Prendre ma réponse dans les livres antiques et prétexter que « l'habitude marque si fort son empreinte dans les tendres années de

(i) Ap. I, 31.

la jeunesse (1) », ce serait m'exposer à raccusation même que je repousse; produire ce témoignage pour ma défense, me condamner par mes propres arguments... Qui donc n'aime pas à se rappeler son enfance ? Oui, je vais vous faire rire^ en dépit de votre sérieux si connu; vous allez imiter»Grassus qui, au dire de Lucilius, rit au moins une fois dans sa vie. Oui, il me souvient encore de mes courses d'enfant à travers les cellules des esclaves, de mes jeux aux jours de fête ; je me rappelle qu'on m'arrachai'' aux bras de ma grand'mère pour me ramener captif à mon terrible Orbilius ; et, pour vous stupéfier encore davantage, je me vois souvent en songe dans ma petite toge, les cheveux frisés, en train de déclamer ma controverse devant le rhéteur... Combien de souvenirs d'enfance qui nous reviennent avec tous les détails ! Si vous aviez fait vos études, le vase qui contient votre petit cerveau conserverait encore le parfum qui Taurait une fois imprégné. L'eau ne peut dissoudre la pourpre. Les ânes euxmêmes, les bêtes de somme ont beau fournir une longue route; au deuxième voyage, ils reconnaissent tous les carrefours. Vous vous étonnez que je n'aie pas oublié les lettres latines quand vous n'avez pas eu besoin, vous, d'un maître pour apprendre les lettres grecques ! La dialectique élémentaire m'a révélé qu'il y a sept genres de conclusions, que nous pouvons traduire le mot à^^wfxa par pronuntiatinm\ qu'il n'y a pas de phrase sans verbe et sans nom ; elle m'a fait connaître la série des sorites, la subtilité du pseudomenon, les fraudes des sophismes» Mais je peux jurer que depuis ma sortie d'école je n'ai plus rien lu de tout cela. Il ne me reste donc d'autre ressource que de boire au Léthé de la légende si je ne veux

(1) Adeo in teneris consuescere multum est. Verg. Georg. II, 272.

plus être accusé de savoir ce que j'ai appris. Mais, vous même, qui incriminez ma pauvre science et qui vous croyez un tiomme de lettres, un Rabbi, dites-moi pourquoi vous avez osé écrire, si peu que ce soit, et traduire l'éloquent Grégoire dans un style qui le dispute en éclat au sien. D*où vous est venue cette richesse de parole, d'où vous sont venues ces pensées lumineuses, cette variété de traduction pour un homme qui a touché à peine du bout des lèvres à l'art oratoire dans sa jeunesse? Ou je me trompe, ou vous devez lire Gicéron en cachette. Oui, voilà la source de votre éloquence ; voilà pourquoi vous m'intentez ce procès de lecture; vous voulez être seul de tous les écrivains ecclésiastiques à accaparer les fleurs de l'éloquence. Cependant vous voulez suivre de préférence les philosophes, les broussailles de Gléanthe et les embrouillamini de Ghrysippe : c'est l'efl'et de votre génie naturel et non d'un art que vous ignorez. De plus, comme les Stoïciens revendiquaient la logique et que vous n'avez que mépris pour les délires de cette science, vous voilà du coup Epicurien : vous ne vous demandez plus comment vous parlerez, mais ce que vous direz. Que vous importe en effet qu'on ne comprenne pas ce que vous voulez dire, puisque vous ne parlez pas pour tout le monde, mais seulement pour vos gens à vous? Pour moi, quand je relis vos productions, j'ai beau ne pas comprendre ce que vous dites et croire que je lis de l'Heraclite, je ne vous en veux pas ; je n'ai pas honte non plus de mon peu d'intelligence : je songe que l'écrivain a autant peiné pour écrire que le lecteur peine pour comprendre (1) ». Telle est la riposte légère, spirituelle, ironique, dédaigneuse et rude aussi de Jérôme à cette cri-

(l) Ap. I, 30, 31.

tique tant rebattue et ressassée encore par Rufin : jamais son éducation classique ne l'a mieux servi que dans cette page. 11 ne répond nulle part aux articulations précises des Invectives sur ses études et les leçons qu'il donne à Bethléem, il ne daigne pas revenir sur le fond de la question traitée dans sa lettre à Magnus, il se joue lui-même de ce songe qu'il avait si gravement raconté dans sa lettre à Eustochie : il s'adresse à des gens trop cultivés pour s'abaisser à se justifier sur ce point; ceux qui s'attardent à ce grief ne le font que par mauvaise foi ou par sottise : sur les uns et les autres, il ne peut rien.

L'attaque qu'il a surtout à cœur de relever, quoiqu'il n'ait pas cessé d'y répondre depuis quinze ans, c'est celle qui vise son œuvre la plus chère et la plus utile. C'est contre la partie la plus considérable et la plus hardie de cette œuvre, contre la traduction directe du Vieux Testament que se sont amassées toutes les colères soulevées depuis le jour où le savant ami de Damase a osé porter la main sur les versions traditionnelles de l'Ecriture. De sa révision du Nouveau Testament sur le grec, de V Ancien sur les Septante, il n'est plus question. Ses ennemis se gardent même de souffler mot de sa révision pour ne point atténuer la hardiesse de sa traduction directe. On juge à la persistance de ces incriminations du courage qu'il fallut à Jérôme pour entreprendre, poursuivre et mener abonne fin son œuvre d'érudition sacrée. Après avoir tout osé, la calomnie, à court de raison, ne recule pas devant les pires infamies ; une fausse lettre de rétractation court l'Afrique sous son nom : il s'y confesse et s'y repent d'avoir été trompé par les Juifs et amené par eux à traduire en latin le texte hébreu « où il n'y a pas de vérité >). Cette lettre qu'on a répandue à Rome réédite les deux éternelles critiques : sa traduction directe altère le texte traditionnel du

Vïeua: Testament; elle est la condamnation des Septante. Jérôme reste stupéfait de cette nouvelle qui le frappe au cœur. « Hélas ! œuvres humaines toujours incertaines, s*écrie-t-il, pauvres efforts des mortels qui aboutissent parfois à une fm contraire à nos pensées ! Je croyais avoir bien mérité de mes compatriotes, je croyais provoquer Tamour de l'étude chez les nôtres à l'exemple des Grecs qui après tous leurs interprètes ne dédaignent pas de traduire mon propre latin; et voilà qu'on me met en accusation pour ces mêmes efforts et que les estomacs à qui je destinais cette nourriture la repoussent avec dégoût !... Je me tais et une lettre que je n'ai pas écrite parle contre moi; j'ignore même que l'on m'accuse et voici qu'à mon insu je confesse mon crime par toute la terre ! Hélas, ma mère^ pourquoi m'avez-vous donné le jour si je dois être soumis au jugement et à la critique de l'univers? (1) » Est-il donc besoin qu'il proteste encore de son respect des LXX quand il a consacré tant d'années à en réviser la version latine, quand les citations de ses ouvrages et de cette même Apologie sont tirées de leur version, quand il s'en sert encore chaque jour dans les explications sacrées qu'il donne au couvent (2)? Rufin le sait mieux que personne, n sait aussi qu'il s'est pleinement justifié à chacune de ses traductions et à chaque nouvelle attaque (3). « Toutes ses préfaces de l" Ancien Testament en témoignent. » 11 pourrait y renvoyer; il juge bon de les citer l'une après l'autre : c'est sa meilleure défense. Nous Pavons suivi pas à pas dans l'histoire de cette lutte. Il fait appel aux préfaces de la Genèse, des Rois, des Chroniques,

j (1) Jérém. XV, 10, (d'après les LXX). Ap. II, 24.

(2) Ap. II, 24, cf. Note, Ch. If, p. 52.

(3) Ap. III, 25, plenius super hoc et in fine secundi libriubi accusationi tuae respondi.

d^Esdras, de Job (1), du Psautier, (2) de Salo7no?î, d^lsaïe, de Daiiiel. Rien de plus éloquent que le défilé de toutes ces préfaces qui ont monté la garde autour de chacune des parties de son œuvre (3) et qui viennent témoigner tour à tour de la vérité et de la valeur de l'ensemble. Il conclut sa démonstration en rappelant avec hauteur que sa traduction ne prétend pas remplacer pour l'usage courant, le texte des LXX, comme il le prouve par son exemple même, mais qu'elle est avant tout une œuvre de science faite pour l'élite cultivée, instruite, curieuse qui se livre à l'étude approfondie des Livres Saints. « Personne n'est forcé de la lire malgré lui. Je l'ai faite pour ceux qui me la demandent, non pour les indifférents ; pour des gens à qui elle était agréable, non pour ceux qui n'y cherchent que prétextes à leur haine ; pour les esprits studieux, non pour ceux qui passent leur vie à bâiller (4). » Loin d'être en contradiction avec les LXX, elle les complète ; loin de ruiner le texte consacré par l'usage, elle en offre un plus sûr, qui lui sert de contrôle et lui permet de le défendre à l'occasion contre les Juifs. Ce n'est pas seulement Apollinaire, Didyme et le grand Origène qui ont eu recours au texte hébraïque : « Les hommes de l'âge apostolique se sont déjà servis des Hébreux; les Apôtres et les Evangiles l'ont fait... Nous ne condamnons pas les LXX; nous disons que l'autorité des Apôtres et du Christ est supérieure à la leur et que, partout où les LXX ne diffèrent pas de l'Hébreu, les Apôtres ont emprunté à leur traduction, mais que, partout où ils diffèrent, ils ont mis en grec ce qu'ils avaient trouvé chez les Hébreux. De même que je puis montrer

(1) Juxta LXX.

(2) Id.

(3) Ap. II, 30, munivi prsefatione.

(4) Ap. II, 33.

qu'il y a quantité de passages cités dans le ISouveau Testament d'après les textes antiques qui figurent dans l'hébreu et non dans les LXX, de même que mon accusateur me montre qu'il y a dans le Nouveau Testament des passages tirés des LXX qui ne sont pas dans l'hébreu, et la discussion est terminée. (1) » Il achève par cette mise au point définitive et ce coup droit à Rufin : « Il est donc vrai que la version des LXX, qui a l'appui d'un usage antique^ est utile à l'Eglise en ce sens que les nations ont appris d'elle la nouvelle de la venue du Christ avant sa venue ; qu'il n'y a pas non plus à blâmer les autres interprêtes qui ont traduit des ouvrages sortis de la main de Dieu et non des leurs; que mon cher camarade doit accepter de la main d'un chrétien et d'un ami le livre qu'il s'est hâté de faire copier à si grands frais pour les Juifs. » Ainsi Jérôme insiste particulièrement sur ce grief. C'est qu'aussi bien, les Invectives le prouvent, la répugnance de l'opinion est toujours vive contre sa version de l'Ecriture ; c'est qu'aussi nulle accusation ne le touche plus profondément puisqu'elle atteint et entrave le grand œuvre de sa vie et de son âme, de sa science et de sa foi; il saisit encore cette occasion d'opposer de nouveau à la calomnie qui travestit son travail au détriment de la vérité le bloc de ses justifications et de ses explications successives. Si l'accusation d'origénisme n'a pas eu le temps de prendre corps, il se trouve ici face à face avec la plus vivace, la plus commune, jla plus enracinée et la plus grave de toutes les calomnies. Contre elle il ne peut rien. Après tant de luttes sans succès contre le parti pris et l'ignorance, il se résigne; il vise seulement à dissoudre cette coalition qui a rendu soudain ses ennemis

(1) Ap. II, 34.

plus entreprenants et plus menaçants et, pour y atteindre, il va frapper à mort leur chef d'occasion.

Aussi bien, il n'a plus de raison de le ménager. Sans doute par un dernier reste d'illusion, d'indulgence et de pitié peut-être pour un homme qu'il ne juge pas responsable de tous les coups dont il Taccable à. l'instigation de ses ennemis, il ne touche que légèrement dans sa première Apologie à son attitude vis à vis de lui ; mais il saisit dès lors la raison secrète de sa conduite dans toute l'afTaîre des Principes ; il pénètre et découvre la suite de ses faits et gestes depuis le jour de son arrivée à Rome; il remonte même au-delà. Au reste il n'a plus le droit d'épargner le traducteur des Principes : la foi ne le permet plus et, puisque Rufin l'a mis en cause, c'est pour lui la meilleure défense et c'est achever le service qu'il a déjà rendu à l'orthodoxie par sa propre traduction et sa lettre à Pammaque, que de démasquer le dessein secret du novateur. Il n'y a plus de doute : la traduction des Principes a été de la part de Rufin une tentative réfléchie de propagande origéniste et c'est elle qui a provoqué tous les troubles dont l'Eglise de Rome soufTre encore. Tout le prouve : son attitude présente, le choix des Principes, la préparation, l'exécution de sa traduction, ses opinions et ses menées en Palestine et à Rome.

Jérôme ne possède pas le texte des Invectives, mais il a entre lesmainsl'/l/^o/o^/^à Anastase, et, à la lumière de ce qu'il sait désormais, il rédpit en poussière ce solide c< bâton de sa foi » (1) que Rufin a remis au pontife pour chasser les chiens qui aboient à ses trousses. D'un mot il ruine les mauvaises excuses par lesquelles le prévenu couvre sa dérobade : « 11 y a vraiment de quoi rire quand on entend

(1) Ruf. Ap. ad Anast., 1 (Cf., ch. VI). Jér. Ap. II, 10, robustissimum baculum ; etc.

un homme qui n'a plus ni père ni mère se féliciter d'être rendu à ses parents après trente ans et quand on voit ce même homme regretter après leur mort ces parents qu'il a abandonnés de leur vivant, — à moins toutefois qu'il ne prenne le mot (1) au sens des soldats et du peuple pour désigner ceux qui lui sont apparentés et que ce ne soit le désir de ne pas se séparer de ces gens et la peur de paraître manquer de cœur et d'humanité qui lui fassent quitter son pays pour habiter Aquilée. Un fpéril menace-t-il à Rome cette foi dont il a donné tant de preuve ? Notre homme qui se repose de ses petites fatigues de trente ans ne peut même pas y venir en voiture par la belle voie flaminienne, si douce pourtant I II prétexte la lassitude de ses longs voyages comme s'il n'avait cessé de courir pendant trente ans et comme s'il était encore rompu de ses dernières pérégrinations après un séjour de deux années à Aquilée (2) ». 11 raille de même le brevet de confesseur de la foi que Rufm s'est octroyé si généreusement : « De quels exils, de quelles prisons parle-t-il ? Je rougis moi-même d'un mensonge si effronté... Cependant je voudrais bien avoir quelques détails sur ces emprisonnements, sur les provinces oii il dit avoir été exilé. Rien ne doit lui être plus facile, sur cette quantité d'emprisonnements et ce nombre infini d'exils, que d'en indiquer un, un seul. Qu'il nous fasse connaître les actes de sa Confession que nous ignorons encore; nous pourrons en donner lecture avec ceux des autres martyrs d'Alexandrie ; il pourra répliquer aux abois de ses ennemis : Que personne ne me moleste! Je porte en mon corps les stigmates du Seigneur! (3) »

(1) Parentes.

(2) Ap. II, 2.

(3) Gai. VI, 17. Ap. II, 3.

Faute des Actes du martyr, Jérôme critique point par point cette profession par procuration devant Anastase où le traducteur des Principes prétend donner satisfaction sur sa foi et sur son œuvre. Il dénonce d'abord le caractère spécieux de son credo : Rufin répond à côté (1) ; il s'explique longuement sur le dogme de la Trinité qui ne fait plus question pour personne (2) et que personne n'ose plus mettre en doute, comme s'il s'agissait encore de se prononcer sur Tarianisme et non sur l'origénisme ; puis, fort de cette déclaration orthodoxe qu'il développe avec d'autant plus de complaisance qu'elle ne lui coûte rien et qu'elle s'impose à lui, il passe sous silence les doctrines suspectes d'Origène et se dérobe aux seules questions intéressantes dans le cas présent : la résurrection de la chair, la réhabilitation des démons, l'origine de l'âme (3). Son habileté, c'est de s'avancer à petits pas en prenant chaque fois toutes ses sûretés (4), de ne pas se prononcer sur les questions, d'y toucher le moins possible, d'en traiter d'autres, d'abuser de la candeur ou de l'inattention du lecteur et de ne permettre à son esprit de se fixer à aucune idée précise (5) : Rufin se joue de lui comme d'un enfant (6) et, si l'artifice n'échappe pas aux gens éclairés, il prend une couleur de bonne foi aux yeux des ignorants. C'est le seul résultat qu'il poursuive et il l'atteint. Ce n'est pas une profession de foi qu'il fait, mais « une profession

(1) Ap. II, 4, aliud a te quaeritur et pro alio satisfacis; II, 17, taces et pro his alla loqueris. De même III, 30, hœc taces quœ omnes flagitant et ad illa respondes quœ nullus inquirit.

(2) Ap. II, 4, hoc toto jam credente mundo.

(4) Ap. II, 10, cunctabundus incidis et cautus.

(5) Ap. II, 5. Nihil horum loqueris ; sed occupatus in aliis, simplicitate nostra abuteris et prœstigiis pompaque verborum hserere nos non sinis quœstîoni.

(6)Ap.II, 7.

d'ignorance » (1) ; les Arcésilas et les Garnéade sont bien dépassés par notre probabiliste chrétien qui pousse Taudace jusqu'à prendre le pontife de Rome à témoin de ses doutes (2). Il est toutefois un cas où il n'hésite pas, c'est quand il s'agit d'Origène : In solo Origene non ambigis. Il s'écrie avec assurance : Voilà de l'Origène ; mais lui demande-t-on si c'est de bon ou de mauvais Origène, il ne répond plus, il ne sait pas. Cependant pour se donner une contenance il adresse à Jérôme courrier par courrier; il le somme de s'expliquer sur tous les points où lui-même ne donne pas la moindre satisfaction aux exigences de l'orthodoxie et de l'autorité épiscopale.

Après cette brève et magistrale exécution de V Apologie à Anastase (3), Jérôme découvre tout d'un coup le fond de la pensée de Rufîn : pour excuser sa traduction des Principes d'où vient tout le mal, il prétend qu'il ne Ta faite que sur les instances de ses amis et qu'il en a rendu exactement le texte, comme ils le lui avaient demandé ; il renvoie toute la responsabilité à l'auteur de cet ouvrage qu'il afîecte de désigner négligemment par le mot qudedam (qusedam Origenis transtuli) : sa tâche a consisté à « mettre les mots latins sur les idées grecques » (4) ; en conséquence, ajoute-t-il, s'il y a quelque mérite, ou quelque erreur dans l'ouvrage, il faut en féliciter ou en blâmer Origène et non son traducteur. Mais à supposer même qu'on lui ait demandé une traduction exacte, Rufm en a donné une qui ne répond guère aux désirs de ses amis : la preuve en est la traduction même de Jérôme qui ne s'est proposé que de souligner ses inexactitudes. Au reste l'au-

(1) Cf. dans Tillemont la défense de la profession de foi de Rufm. Mêm. Eccl. XII, (87-114).

(2) Ap. II, 10.

teur sait mieux que personne ee qu'il a ajouté, retranché ou changé à sa fantaisie. N'a-t-il pas annoncé lui-même dans sa fameuse préface qu'il avait corrigé les Prmcipes et de quelle façon? De quel droit l'a-t-il fait, si on ne le lui demandait pas ? D'autre part, puisqu'il les a corrigés, puisque c'est apparemment les passages condamnables qu'il a supprimés ou remaniés, ne faut-il pas conclure qu'il approuve ce qui reste encore de condamnable dans sa traduction et Dieu sait ce qu'il en reste ? Il s'est bien ménagé une double échappatoire ; mais en limitant ses corrections à la Trinité (1), il a par là même laissé la porte ouverte aux autres erreurs d'Origène ; en les bornant à ce qu'il considère comme interpolé par les hérétiques, il reconnaît que les passages mauvais qui subsistent sont d'Origène lui-même : que penser alors du traducteur qui met entête des Principes un si bel éloge de l'auteur? Qu'il ait eu conscience de son audace ou qu'il ait cru de bonne foi que ces passages n'avaient rien de répréhensible, ce n'est pas apparemment pour en solliciter la condamnation qu'il les a traduits, après l'éloge et les réserves qui accompagnent son œuvre. Non, traducteur et auteur ont chacun sa part de responsabilité dans le dommage causé à la foi et Rufîn doit reconnaître et assumer la sienne. Encore une fois, il fallait ou changer tout ce qui était suspect et dangereux {propter simplices) ou tout traduire {propter veritatis fidem) (2) : Rufm est coupable de n'avoir fait ni l'un ni l'autre. Quant à la prétendue correction d'Origène par Origène, il ne s'en explique nulle part avec clarté quand il faudrait encore en faire la preuve sur le texte : Sed ipsa loca nomina, nec hoc mihi sufficit nisi eadem ad verbum

(1) Ap. II, 11. Novit conscientia tua... Jérôme cite ce qui concerne la ,i Trinité. '

(2) Ap. I, 7.

protuleris (1). En attendant, Jérôme résume les points hérétiques qu'on s'accorde à relever chez le Maître alexandrin, en particulier sur la subalternité relative du Fils et du Saint Esprit, la pluralité des mondes, la préexistence de rame, la résurrection, la réhabilitation finale (2), et il met Rufin au défi de citer les opinions contraires dans le même Origène (3). Paroles en l'air, réserves vagues et contradictoires, un examen sérieux suffit apercer le brouillard dont le traducteur des Principes a enveloppé son œuvre pour lui donner une apparence orthodoxe.

Jérôme reprendra bientôt les mêmes arguments dans sa deuxième Apologie et précisera encore sa dialectique pressante. Dans son embarras, Rufin cherche selon son habitude à détourner la question par une autre, mais en vain (4) : il le tient cette fois et pose la question comme elle doit l'être. Il s'agit non pas de savoir pourquoi il a traduit Origène : Jérôme Ta fait aussi et, avant lui, Victorinus, Hilaire, Ambroise ; mais si ce qu'il a traduit est bon ou mauvais ; mais pourquoi il s'est porté garant de l'œuvre hérétique qu'il traduisait : Nunc autem quxritur hdec qu% in Origenis libris scripia reperiuntur bona sint anmala'^ip) Il n'est pas défendu de faire connaître le mal ; au contraire il est bon de mettre les lecteurs en garde contre les mauvais ouvrages et les erreurs qu'ils contiennent : c'est précisément ce que Jérôme a fait dans sa traduction. Mais du moment qu'après les corrections de Rufin, les Principes restent encore condamnables et dangereux dans sa tra-

(1) Ap. 11, 13.

(2) Ap. II, 11 et 11 bis.

(3) Ap. II, 12. Haec in Origenis libris ego hœretica doceo : tu ostende in \quo ejus opère his contraria legeris.

(4) Cf. encore III, 14 : frustra simulas innocentiam ut, interrogatione \stulta, veram percontationem extenues.

(5) Ap. II, 17. De même III, 14 : bona sunt an mata qux transtulisti ?

Brochet 22

duction, il ne peut échapper au dilemme dans lequel il a donné tête baissée : ou bien il approuve tout ce qu'il a traduit et il avoue son hérésie, ou il le condamne et il se met en contradiction avec les propres paroles de sa préface : Prœfatio tua te reum pessimœ translationis facit [i). C'est en effet cette contradiction qui le condamne et qui révèle sous sa duplicité le dessein secret de son entreprise : faire connaître les Principes aux Latins, ne corriger que ce qui était inacceptable à son époque et pour ses lecteurs occidentaux, c'est-à-dire les passages non conformes au dogme trinitaire, et, pour assurer le succès de sa traduction et des erreurs qui y subsistent, c'est-à-dire de toute la doctrine actuelle de l'origénisme, la présenter d'après cette demicorrection d'ailleurs nécessaire comme une édition révisée et orthodoxe du livre d'Origène. Il est pris à son propre piège : toutes les combinaisons de son esprit subtil ne peuvent le sauver : Hoc est quod destruit strophas inge^ nioli tui et te hinc inde constrictum evadere non smit (2). Il a trop compté sur la sottise des lecteurs {brutos putas) : il est impuissant à sortir de cette impasse. La traduction de Jérôme ne pouvait pas l'ofTenser; au contraire, étant donné qu'elle était une version exacte des Principes^ la sienne, une édition corrigée, elle devait avoir pour effet de faire éclater la foi du traducteur en même temps que l'hérésie de l'auteur. Or, il se trouve que Rufin la considère et avec raison comme la condamnation de la sienne. C'est donc que sa propre traduction qui inquiétait si fort les esprits avisés de Rome était elle-même suspecte, et que ce livre présenté comme orthodoxe était encore hérétique. Il n'a pas

(1) Ap. II, 11 6îs.

(2) III, 14. Nous complétons sur ce point la pensée de Jérôme à l'aide de quelques passages de la deuxième Apologie qui la précisent quelques mois après.

réellement corrigé les Principes comme il le prétend : toute la question est là et il ne peut échapper à cette conclusion : Hic est nodiis qui solvi ?îo?i polest [i). Tout ce qu'on peut dire à sa décharge, c'est qu'il a traduit ces passages suspects parce qu'il les croyait orthodoxes : Mala i?îterpretatus es quia putasti bona i^Z), Encore en résulte-t-il que tout ce qu'il a laissé subsister d'origénisme après ses corrections était conforme à ses propres croyances. Juste retour des choses, il succombe sous la préface même où il portait le premier coup à Jérôme : Recte ita diceres si libri îiôpl h.^^4 prœfationem non haberenti^). Il ne lui reste qu'une manière de prouver sa bonne foi, c'est de reconnaître son erreur et de la condamner. Il a déjà à moitié avoué sa faute par son impatience à répliquer à la lettre à Pammaque (4). A l'entendre, il se serait bouché les oreilles à Milan à la lecture des lettres de Théophile et il aurait condamné d'emblée des erreurs qu'il s'excusait d'avoir ignorées jusqu'alors (5) ; mais, que penser de sa sincérité après sa traduction et les travaux qui l'ont si savamment préparée ?

La suite de sa conduite dans toute cette affaire laisse croire en effet qu'il a agi en connaissance de cause > et d'après un dessein soigneusement prémédité. Ses erreurs, si fréquentes qu'elles soient, sont calculées : Pru- ^ denter errât et crebro (6). Il n'y a rien de commun entre 5on œuvre et celle de ses prédécesseurs comme de celui ; ^u'il prétend avoir suivi. Le sophisme par lequel il cherra îhait à compromettre Jérôme se retourne contre lui.

^1 (1) Ap. III, 36.

(2) Ap. IIJ, 14.

(3) Id.

(k) Ap. I, 30, ex impatientia respondendi ostendit se esse qui petitur. <o) Ap. I, 14. ,

.(6) Ap. 1, 1.

Il voulait traduire Origène? Que ne choisissait-il parmi les Homélies et les Tomes, dans ses ouvrages moraux ou d'exégèse sacrée? Le choix des Principes suffirait à lui seul à le condamner : il a débuté par une « infamie » (1). Bien plus, il a préparé de longue main l'opinion à cette publication. Il a traduit V Apologie d'Origène ; il l'a corrigée d'après la même méthode d'élimination de tout ce qu'il savait susceptible de déplaire à Rome (2) ; pour lui donner plus d'autorité, il l'a mise sous le nom d'un martyr (3)^ alors que pour Jérôme elle est l'œuvre d'Eusèbe et qu'elle est suspecte en outre d'arianisme (4). Il l'a complétée par son traité De adulteratione et sa fameuse hypothèse de l'interpolation des passages suspects, théorie qui se réfute elle-même et qui permet de justifier les pires hérésies (5). S'il y a maintes causes d'erreurs ; si, outre que l'auteur lui-même a pu se tromper de bonne foi, Jérôme reconnaît que sa pensée a pu être interprétée à contre sens ou ses livres corrompus par les copistes, plus d'une erreur doit aussi s'expliquer historiquement en ce sens que tel autre n'a pas pu exprimer avec toute la précision désirable sa pensée sur tel point avant qu'une hérésie fut venue arrêter le dogme ; mais du point de vue de la foi il faut juger autrement et répondre par oui ou par non sur l'orthodoxie actuelle de l'idée ou du texte qui fait question. La théorie de Rufin n'est qu'une autre échappatoire. Tous les exemples qu'il donne à l'appui de sa thèse ne sont là que pour tromper Toeil, aussi bien que la lettre d'Origène qu'il tronque et dont il dénature le sens, et la vieille et peu

(1) Ap. Il, 14. Quidprimus labor tuus incipit ah infamia?

(2) Ap. I, 8.

(3) Ap. II, Il (Cur translaturus hœretica in defensionem eorum prœmittisquasi martyris librum ?

(5« A p. II, 17.

sérieuse histoire qu'il rapporte sur le compte de son adversaire. Voilà l'iiomme qui ose déclarer qu'il n'est pas le défenseur d'Ûrigène et qu'il ne s'est jamais porté caution pour lui. Il a voulu préparer et munir à l'avance sa traduction de ces ouvrages de défense. Il a voulu se mettre à l'abri pour travailler en toute sûreté à son œuvre origéniste. L'éloge de Jérôme n'était pas en principe dirigé contre lui : c'était une caution pour Origène et Torigénisme (1).

Jérôme va plus loin et, rattachant la conduite de Rufin à Rome à sa conduite en Palestine, il nous fait voir sous ses dénégations audacieuses et sa dissimulation calculée la suite de son dessein origéniste. Si Rufin ose aujourd'hui lui reprocher son changement d'opinion sur l'attribution de \ Apologie d'Origène, c'est qu'il l'a trompé lui-même autrefois ; si, il y a dix ans, dans son De VlriSj Jérôme l*a attribuée au martyr, c'est d'après la suscription du volume que son voisinlui avaitcommuniqué(2).llnepouvaitdouter de la parole d'un chrétien et surtout d'un moine; depuis, ses recherches à la bibliothèque de Gésarée lui ont appris que Pamphile,au témoignage d'Eusèbe lui-même, n'a rien 3crit; qu'Eusèbe avait composé une Apologie en six livres iont le premier est précisément l' Apologie que possédait

• Flufin et qu'il devait traduire plus tard (3). On connaît

• issez à Rome les démêlés de celui-ci avec Jérôme dans la [uerelle palestinienne ; ce qu'on sait moins^ c'est l'attitude

l irigéniste qu'il y prit dès l'affaire d'Aterbius qu'il se refusa

recevoir et qui dut s'en aller au plus vite pour ne pas

entir le poids d'un bâton tout autre que celui qu'il offre

Anastase (4) I C'est aussi sa conduite vis à vis des anti-

(1) Cf. pour tout ceci Ap. II, 14-23 ; Ht, 12, 14, 24.

(3) Ap. III, 12.

(4) Ap. m, 33. Ap. ad An., 1.

3i2 SAINT JEROME ET SES ENNEMIS

origénisies et en particulier d'Epiphane ; c'est le motif de sa colère contre Tauteur du Panarion qu'il poursuit jusque dans son De Adulteratione : il ne lui pardonne pas d'avoir dénoncé le premier son origénisme dans sa lettre à Jean (1). Jérôme rappellera dans la suite la générosité d'Epiphane (2) ; il dira comment la rupture fut le fait de Rufin qui n'épargna aucune insulte au saint vieillard et se vengea de sa lettre sur la traduction qu'il en avait faite pour Eusèbe. Il rappellera comment il a trompé à son profit Théophile dès le début de la querelle, comment Epiphane et l'évêque d'Alexandrie ont bientôt jugé à sa juste valeur cet homme qui ose se plaindre de la trahison de Tun et se vanter de ses anciennes relations avec l'autre. Origéniste en Palestine, Rufin l'est resté à Rome. Son attitude vis à vis d'Aterbius et le jugement d'Epiphane mieux éclairé (3) sont deux témoignages probants de son origénisme dans l'afïaire palestinienne: il ne s'est jamais rétracté ni avant ni après son retour. Au contraire, la publication successive de Y Apologie et du De Adulteratione, des Principes, la contradiction entre la préface et la traduction, entre la méthode annoncée et la méthode suivie, sa dérobade misérable dans la suite, mettent en pleine lumière l'entreprise que dans la déroute générale de l'origénisme il n'ose pas avouer, mais qu'il est impuissant à renier désormais (4). La question est de savoir pour quelles raisons et dans quelle intention il a traduit les Pri?îcipes, comme Anastase l'a posée lui-même dans cette lettre qu'il a l'audace de contester aujourd'hui (5). Le pontife en

(1) Ap. II, 2L

(2) Ap. III, 23.

(3) Jér. Ep. 51,6 (Epiphanii ad Joannem) : Te autem liberet Deus... et maxime Rufinum presbyterum ab hœresi Origenis.

(4) Ap. I, 14.

(5) Chose curieuse, cette lettre qui semble ignorée de Rufin estj

laisse l'appréciation à sa conscience. Jérôme y répond par la preuve de son hétérodoxie de la Palestine à Rome et l'enveloppe à son tour dans le filet où il avait tenté de le surprendre.

11 se félicite de ce que le dépit et la fureur de Rufin aient enfin déchiré les voiles. Il aime les situations claires. Son dernier mot exprime son soulagement et sa satisfaction : mieux vaut un ennemi déclaré qu'un faux ami : Levius est inimicum cavere quant hostem latentem sub amici nomine siisiinere (d). Il sait cette fois^ il voit, il comprend. Cependant, au lieu de lâcher tout ce qu'il a sur le cœur, il ménage encore à demi son adversaire : il lui retourne seulement l'accusation d'hérésie sous laquelle l'autre a cru l'accabler. Forcé de se défendre et de repousser ce monceau d'accusations, il n'a pas hésité à répondre au plus tôt ; il a découvert la duplicité du traducteur d'Origène et ses pensées secrètes. C'est assez pour la foi, c'est assez pour l'intérêt de sa propre orthodoxie; il ne veut pas aller plus loin, mais il le peut. Il est bien résolu à ne plus se laisser duper et à ne plus passer pour avoir peur (2). Cette fois, il sait où il va et, s'il le faut, il fera à son tour le procès de son adversaire. Si Rufin pousse trop loin « la curiosité de ses actes )) (3), il le citera à son tour à la barre. Il se contente de l'avertir une dernière fois et de lui répéter qu'il s'attaque à un homme prêt à riposter et de taille à se défendre : Cornutam bestiam petis. Il a démasqué l'origé-

connue de Jérôme. Jean la lui aurait-il communiquée ? Aurait-il abandonné son vieil ami ? Jérôme renvoie d'ailleurs Rufin aux archives de l'Eglise de Rome {in Romanœ Ecclesiœ chartario. Ap. III, 20) s'il veut s'assurer de son authenticité.

(2) Ap. I, 21. Tum ne rursus videar cavillari et gradum non audere conferre.

{3) Ap. I, 31, curiositas meorum actuum.

niste comme il le devait à la foi ; c'est aussi son droit f d'user au besoin de justes représailles : un mot qui con- j tient en germe la deuxième Apologie suffit à montrer qu'il voit clair dans la manœuvre de celui qui « l'aime tant que, dans le tourbillon qui l'emporte et l'abîme qui l'engloutit, il se rattache à lui pour se perdre ou se sauver avec lui. (1) ». Il a de quoi lui répondre ; s'il ne le fait pas, c'est qu'il le veut bien : à bon entendeur salut I

Jérôme attendait donc le texte des Invectives de pied ferme (2). Négligeant résolument les menues infamies de la haine et de la médisance contre sa personne, il n'avait répondu qu'aux trois principaux chefs d'accusation que Rufin avait développés contre son orthodoxie, sa culture, son œuvre sacrée, contre sa foi et son honneur. Il reçut bientôt le livre de son c( ami » lui-même et l'impression qu'il en ressentit à la lecture fut singulièrement aggravée par la lettre qui l'accompagnait. Rufin fit cet envoi, à ce qu'il dit, deux jours après avoir reçu la première Apologie, par l'intermédiaire du même marchand d'articles d'Orient qui la lui avait apportée. La question de la chronologie des Apologies a été longtemps agitée. Elle semble aujourd'hui se résoudre assez facilement et avec assez de certitude (3). Ici encore nous avons un point fixe qui a manqué aux écrivains précédents : c'est la date de la mort d'Anastase replacée par Mgr. Duchesne au 19 décembre 401, alors que la plupart des auteurs (4) fai-

(1) Ap. II, 1.

(2) Ap. Il, 35. Exspectans amici tria volumina. Cette expression (ailleurs très libros) a trompé Tillemont lui-même. Jérôme n'a pas cru que les Invectives avaient trois livres : il entend parler de l'Apologie à Anastase et des deux livres écrits directement contre lui.

(3) Cf. Tableau à l'Appendice.

(4) Id. — Baronius: fin avril 402 ; Tillemont, Font.,Vall.,Rubeis, Stilting : 27 avril 402 ; quant à Pagi, Muratori : 14 avril 401.

saient mourir le pontife en avril 402. La ipremïëre Apologie nous fournit de son côté les indications suivantes :

1° Elle est écrite plus de deux ans après la lettre à Pammaque : « Compulsus sum ante hiennium brevi libello tuis contra me prœconiis respondere (1) » ;

2° Rufin est pour la deuxième année à Aquilée : « Biennio Aqidleiœ sedens (2) » ;

3** Elle suit la lettre d*Anastase à Jean et la condamnation générale de l'origénisme en Orient et en Occident, à Rome, à Milan, à Aquilée : « Papa Anastashis i?i epistula quam contra te scribit ad episcopum Joannem (3) » ; et : « Ergo beati episcopi Ai^astasius et Theophilus et Veiierius et Chromatius et omnis tam Orientis quam Occidentis Catholicorum sijnodus qui pari sententia, qui pari et spiritu illum hœreticum populis denuntiant.., (4) » ;

4° Il y a près de dix ans que Jérôme a écrit le De Viris : c( Unde etiam ante annos ferme X ciim Dexter amicus meus,.. (5). »

La lettre à Pammaque et Océan est de 399 ; Rufin s'est retiré à Aquilée après le voyage d'Eusèbe à Milan en 400, probablement au cours de Tété ; Tannée 400 voit la con damnation générale de l'origénisme en Orient et en Occident; le De Viris est de 392 d'après Jérôme lui-même {De Viris, prologue), ce qui porte la dixième année à 401. La première Apologie est donc de 401 ; la lettre d'Anastase à Jean, antérieure, est vraisemblablement de Tannée 400, après la lettre à Venerius (6).

(1) Ap. I, 24, cf. pour tout ceci le tableau chronologique à TAppeiilice.

(2)Ap., 11,2.

(4) Ap. II, 22.

(5) Ap. Il, 23.

(6) Comparer Ap. II, 14 et III, 21 : prœteriti anni epistula.

D'autre part, d'après la deuxième Apologie.

1** Jérôme y réplique à la lettre récente de Rufin écrite elle-même au reçu de la première Apologie : « Ob hanc culpam mittis et priores lihros et recentem epistulam (1) » ; et : c( Ante biduum mihi quam proficisceretiir harum bajulus, in manus venerunt quœ in me declamasti (2)... »;

2° Voici presque deux ans que Jérôme traduit les lettres de Théophile ; il ne nomme avec la Synodique que la première Paschale qui est de 401 et il ajoute lui-même qu'il n'a rien traduit d'autre du même évêque : (( Duos Synodicam et Pasclialem ejus epistulas contra Ongenem illlusque discipulos et alias adversum Apollinarem et eumdem Origenem. per hoc ferme hiennium interpretatus sum (3) ; »

3° 11 y a environ trois ans qu'il a écrit la lettre qui ne fut pas remise à Rufin et qui est contemporaine de la lettre à Pammaque, c'est-à-dire de tin 399 : « Multi Romœ eju^ exemplaria habent ante hoc circiter triennium qui tihi eam miitere noluerunt (4) » ;

4° La lettre d'Anastase à Jean est de l'an passé : « Esio^ prseteriti anni ego epistulam fînxerim (5). Anastase a écrit de nouveau en Orient cette année : « Recentia ad Orientem scripta quis misit ? (6) » et : « Hujus quoque anni contra te epistulse (1) ». De ce que Jérôme mentionne la première lettre sans indication de temps dans la première Apologie et de ce qu'il la désigne dans la deuxième comme la « lettre de l'an passé », on a conclu inconsidérément que les Apo-

(i)Ap. m, 8.

(2) Ep. Ruf., d'après Ap. III, 6. Cf. aussi III, 1. Lectislitteris prudentix tuse quitus in me inveheris.

(3) Ap. III, 10.

(4) Ap. III, 38.

(5) Ap. III, 21.

(7) Ap. III, 38.

logies étaient de deux années différentes. 11 n'y a aucune raison de le faire : la première est seulement plus proche de cette lettre ; mais elle est, nous le voyons ci-dessus, postérieure et, en réalité, de Tannée suivante comme la deuxième. Cette confusion a causé de nombreuses et graves erreurs dans cette chronologie; ^ 5° Indication qui a donné lieu aussi à plusieurs interprétations, Rufin aurait limé ses livres trois ans : « Libri lui qiios limasti per triennium (1) « ;

6° Anastase est encore vivant pour Jérôme : « Siricii jam in Domino dormientis profers epistulam et viventis Anastasii dicta coniemnis (2) ».

Ce dernier témoignage marque la date extrême de la rédaction de la deuxième Apologie ; mais, outre qu'il faut l'entendre de l'arrivée de la nouvelle de cette mort à Bethléem où Jérôme écrit et non pas de la mort même du pontife, comme le prouve l'envoi au commencement du printemps 402 {primo vere) de vœux pour la santé d'Anastase, cette date a été reculée par tous les écrivains qui ont traité de cette histoire à fin avril 402. Elle offrait donc à leurs supputations un champ assez large pour que l'indication « ^?i«5/«.*?i/ 2;? y^/z//^ » ne fît guère question pour eux. Pour nous, au contraire, c'est le point principal de la discussion. La date du 19 décembre 401 nous autorise à restreindre à la fin, comme la chronologie de Sirice nous avait fait réduire au début, la durée de la querelle de Jérôme et de Rufin et à lui rendre toute la vivacité de son allure si languissante chez les historiens ecclésiastiques. Une autre raison toutefois a empêché nos prédécesseurs de reculer trop cette date : Jérôme traduisit en 402 la deuxième Paschale de Théophile et l'adressa à Pammaque

(i) Ap. m, 10.

(2) Ap. m, 21.

et Marcelle avec la lettre 97 au début du printemps [primo vere), c'est-à-dire probablement fin février, et dans cette lettre il n'est plus question de la deuxième Apologie pas plus qu'il n'est question de cet envoi dans la deuxième Apologie,

On a généralement placé cette deuxième Apologie en 402; mais, si de toutes façons elle n'est pas postérieure à la fin de l'hiver 401-402, rien ne s'oppose dans les autres indications chronologiques qu'elle contient à ce qu'elle ait été écrite à la fin même de 401 : fauteur écrit à la fin de la deuxième année après sa traduction de la Synodique et de la première Pascliale (400) ; il écrit à la fin de la troisième année après la lettre à Rufin ; la lettre d'Anastase à Jean est de 400, l'année précédente. Vallarsi conclut sans raison de ce qu'il ne trouve aucun renseignement sur elle dans la la lettre 97 qu'elle est postérieure et, comme il fixe la mort d'Anastase au 27 avril 402, il croit possible delà reculer jusqu'à fin mai. Mais, si tôt qu'ait été envoyée cette lettre 97, même si c'est, comme il est probable, le premier envoi de Jérôme en 402, et si d'autre part la deuxième Apologie a été écrite et adressée à Rufin à la fin de 401, il s'est écoulé assez de temps entre ces deux envois à l'Occident pour que l'auteur n'ait plus à reparler de cette nouvelle Apologie qu'il a sans doute communiquée fin 401 à Pammaque et à Marcelle, en même temps qu'à Rufin. La navigation était généralement suspendue (1) de fin novembre à février ou mars et Jérôme put rester sans écrire à l'Occident comme sans en recevoir la nouvelle de la mort d'Anastase jusqu'à la fin de l'hiver. Le premier mot de la lettre 97 : Ritrsum Orientalibus vos locupleto mercibus»., semble indiquer que le dernier courrier de Rome a déjà

(1) Cf. Note, ch. IV, p. 153.

emporté à Pammaque et Marcelle un cadeau d'Orient et c'est sans doute une allusion à la deuxième Apologie plutôt qu'à la première Paschale déjà ancienne. Quoi qu'il en soit, il résulte de cet ensemble d'indications formelles et de ce que nous savons des conditions de la navigation dans l'antiquité pendant l'hiver que, rien n'indiquant d'autre part que la deuxième Apologie soit postérieure d'une année à la première, elle a dû être écrite et envoyée dans l'automne de 401, avant la fermeture de la mer, comme on disait (1), et même avant la mort d'Anastase, quoique rien n'empêche aussi de supposer qu'elle ait été écrite quelque temps après cette mort et avant que Jérôme en ait eu connaissance. Deux considérations s'opposent à ce que nous en reculions la date après l'année 401. C'est que, dans ce cas, pour reprendre en un autre sens la raison de Vallarsi, il en aurait été vraisemblablement question dans la lettre 97, car elle ne peut être postérieure à cette lettre, le premier courrier d'Occident ayant apporté la nouvelle de la mort d'Anastase aussitôt après ; en second lieu et surtout, si Rufin n'a mis que deux ou quelques jours à répondre à Jérôme, l'envoi de la première Apologie à Rufm, de la lettre de Rufin à Jérôme et la composition d'allure rapide de la deuxième Apologie se sont succédé en un espace de temps très court. La chronologie semble donc bien s'établir de la façon suivante : La première Apologie a été écrite au commencement de 401 après le retour de Paulinien qui dut revenir au printemps ; elle fut portée à Aquilée au cours de l'été par le marchand qui en rapporta aussitôt la lettre de Rufin ; enfin Jérôme répliqua par un des derniers courriers de l'automne. Au reste la lettre 97 nous le montre dans toute la joie d'une victoire sans restriction et d'un triomphe définitif, et cette lettre

(1) Maria clausa.

€st de février ou mars 402. L'année 401 est donc remplie par le duel acharné et par les ripostes immédiates des deux adversaires. La lettre de Rufin et la deuxième Apologie en marquent le moment le plus violent et l'heure décisive.

On peut juger de l'irritation de Rufin à la lecture de la première Apologie. Si elle ne contenait rien d'inattendu pour lui, la réalité s'y étalait brutalement sous ses yeux avec la ruine de ses desseins incertains et la confusion misérable de ses projets et contre-projets. Blessé à mort, il fonça sur l'adversaire d'un bond furieux, désespéré, qui devait épuiser à jamais son humeur belliqueuse. La lettre qu'il écrivit alors est perdue, mais nous pouvons presque la reconstituer d'après la deuxième Apologie qui la suit iigne à ligne (1) et qui en cite les principaux passages. Il déclare n'avoir eu que deux jours pour prendre connaissance de V Apologie et y répondre. Quoique Jérôme ne voie dans cette allégation qu'un mensonge effronté (2) et prétende que ces deux jours eussent à peine suffi à la lecture de sa réponse, il est certain, à l'allure de la lettre, qu'elle a été écrite d'un trait de plume. L'auteur y reprenait la double argumentation des biveclives (3). Il se défendait évasivementàsa manière habituelle sur les questions de la résurrection de la chair et de l'âme : sur la première, il se déclarait en communion de foi avec Tltalie, sans parler toutefois de Rome ; sur la deuxième, il répondait de nouveau à côté, se jetait sur des problèmes de physique et de philosophie (4) et évitait de se prononcer sur les trois opinions citées par lui (5). Se dérobant encore à la véri-

(1) Ap. III, 3. Sequarque vestigia propositionis tuae.

(2) Ap. III, iO, aperlissimum mendacium.

(3) Ap. III, 14.

(4) Ap. 111,15.

(5) Ap. III, 28-30.

table question, il se refusait à expliquer la contradiction de sa préface et de sa traduction et, jouant sur le double caractère de Tœuvre d'Origène qu'il interprétait au mieux •de ses intérêts tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, il protestait de son droit de traduire cet auteur au même titre que ses prédécesseurs. Enfin, il tentait l'impossible -et l'absurde^ pour isoler son adversaire et se couvrir luimême de noms vénérés; il se faisait fort de l'appui de Théophile comme au temps de la querelle palestinienne, comme s'il eût ignoré son rôle prépondérant dans la •campagne origéniste et la traduction de ses lettres par Jérôme : il se vantait d'être en communion de pensée ^vec lui et poussait la méconnaissance voulue de la situation nouvelle jusqu'à présenter Jérôme comme l'ennemi de révoque (1) ; il ignorait de parti pris les faits et les hommes, les temps et les choses aussi bien que les sentences des évêques, les décrets de Théophile et d'Anastase ; il ■se réclamait de l'appui de Sirice mort depuis longtemps ; il invoquait sa lettre de communion pour prétendre que son successeur n'avait pu écrire contre lui; il déclarait invraisemblable qu'un innocent^ et, suprême audace, un •absent pût être condamné ; il insinuait enfin que cette lettre d'Anastase était une invention de son adversaire. En revanche, remontant au déluge, il se plaignait vivement de la conduite d'Epiphane à son égard, comme si celui-ci n'eût pas poussé autrefois l'indulgence à sa dernière limite, comme si la rupture n'eût pas été son propre fait et n'eût pas eu pour cause son obstination même à ne pas rompre avec Torigénisme, enfin comme si c'était lui qui eût eu à souffrir des violences du vieilli) Ap. III, 10, 17, 18. Pour l'affaire de l'évoque égyptien Paul, qui, dépossédé jadis par Tliéophile, s'était réfugié auprès de Jérôme, cf. Till. Mém. Eccl. XI, 459, 476 ; XII, 648.

lard (1). Enfin, il produisait pour sa justification un argument nouveau, mais cette ressource suprême du traducteur des Principes était souverainement misérable : pour en expliquer les erreurs, il accusait les amis de Jérôme d'avoir volé sa traduction avant qu'il y eût mis la dernière main et de l'avoir falsifiée avant la publication pour y trouver ensuite matière à l'attaquer (2).

A cette réédition fiévreuse, confuse et insipide de sa défense, il entremêlait encore cà et là les incriminationsrenouvelées de ses Invectives. C'était tantôt la double critique de la traduction du Vieux Testament, tantôt une protestation contre toute complicité dans l'afTaire de la fausse lettre d'Afrique (3) ; c'était tantôt la culture classique de Jérôme, son fameux serment de nuit (4), tantôt enfin et de préférence l'accusation d'origénisme, le sophisme qui imputait les erreurs d'Origène au traducteur des Homélies et à l'admirateur du savant érudit, sa prétendue contradiction dans ses jugements sur son Maître,. la répétition des critiques du Commentaire sur les Ephésiens, et je ne sais quelles insinuations à demi-mots au sujet de Vigilance (5). Enfin, c'était partout à travers la lettre l'écho des médisances et des calomnies sans nom qui poursuivaient le lettré, l'écrivain, le moraliste, l'homme privé, le croyant ; des allusions méchantes à son départ d*Occident, à une réprobation, sinon à une condamnation officielle de Jérôme à Rome. En même temps,, le prenant corps à corps, il persistait à dénoncer en lui l'agresseur dont il était la victime innocente : Jérôme l'a trahi ; après une réconciliation suspecte, il l'a frappé

(1) Cf. Ap. 21-24.

(2) Ap. 111, 4, 34.

(3) Ap. III, 25.

(4) Ap. III, 32.

(5) Ap. III, 27, 11.

par derrière, il a envoyé émissaires sur émissaires contre lui dans le monde entier; c'est à lui personnellement qu'il en a (1) ; c'est pour lui faire pièce qu'il a changé si facilement d'opinion sur l'attribution de V Apologie d'Origène ; c'est pour dénaturer son œuvre inoffensive et sincère, c'est pour l'accabler que, saisissant l'occasion delà publication des Principes, il a fait à son tour sa traduction et écrit cette lettre à Pammaque qui ne visaient que lui (2). Jérôme a invoqué une lettre amicale et conciliatrice? Rufin qui ne l'a jamais reçue {omnino non) y voit une invention après coup (3) et, pour le prouver^ il s'appuie sur la prétendue contradiction de cette lettre avec la lettre à Pammaque dirigée contre lui. Voilà quelle était, à travers sa confusion, cette dernière lettre de Rufin à son ancien ami. Semée d'ailleurs de griefs ineptes et de commérages en Tair, elle n'apportait encore aucune bonne raison ni en sa faveur, ni contre Jérôme. La montagne 1 accouchait d'une souris (4). Elle n'en est pas moins un I précieux témoignage de son état d'esprit à cette heure : j dans son désordre, à travers ses heurts, elle apparaît sur- I tout brutalement agressive et désespérément violente (5), comme si, à bout de discussions et d'arguments^ il eût .voulu imposer de force le silence à un adversaire qui ne [Consentait pas à se laisser égorger sans mot dire. 111e ^menace aujourd'hui des tribunaux civils, aussi bien que des tribunaux ecclésiastiques (6). 11 termine par un épilogue d'imprécations (7), par une sorte de chantage :

(1) Ap. m, 12; 21-24.

(2) Ap. III, 36-38.

(3) Ap. III, 38, quo bonus esse videar et modestus.

(4) Ap. III, 39.

(5) Ap. III, 8, plena injuriarum et criminum.

(6) Ap. III, 1, etc.

(7) Ap. IIÏ, 41. Veniam ad epilogos, id est, ad maledicta tua.

Brochet 23

il force Jérôme à choisir entre le silence ou l'exécution séance tenante : Nisi conversus fiiero, id est, 7iisi te accusa?ite tacuerOy mihi minaris interitum (1). Cependant il le menace de parler, de révéler tout ce que l'intimité lui a permis d'apprendre sur son compte et de le peindre sous ses vraies couleurs.... Dans son incohérence et sa violence, cette lettre est le dernier geste d'un homme perdu qui paie désespérément d'audace (2).

Jérôme, s'il attendait curieusement le livre de Rufin, croyait en avoir fini et y avoir répondu d'avance dans sa première Apologie (3). Las de ces interminables querelles et de ces discussions oii il fallait sans cesse tourner dans le même cercle et ressasser les mêmes arguments (4) pour des lecteurs incapables de comprendre ou qui s'y refusaient, impatient de retrouver le calme et le loisir nécescessaires à ses études et à la poursuite de son œuvre que les visites des pèlerins interrompaient encore à tout instant (5), rassuré désormais sur le danger que l'Eglise avait couru et sur le sien propre, il désirait la paix de toute son âme. Plusieurs personnes qui unissaient les deux adversaires dans une même estime et qui déploraient cette querelle dont ils ne mesuraient pas l'importance, cherchèrent à s'entremettre. Augustin, à qui Jérôme avait envoyé son Apologie (6), lui répond : « Je ne sais quels sont ces méchants écrits qu'on a répandus, à ce que vous dites, en Afrique. J'ai reçu l'ouvrage que vous avez

(1) Id., etc.

(2) Ap. m, 25, eff'renata audacia.

(3) Ap. III, un eruditissimi libri quos, antequam legeram^ confutavi.

(4) Ap. I, 20; II, 15, laciniosx disputationis fastidia ; III, 11, 14, cogis me eadcm rursus iterare et per meas litteras incedere ; 19 ; 25 ; 32.

(5) Ap. I, 31. Utinam celebritas loci et sanctorum de toto orbe conventus sineret me divinas Scripturas légère !

(6) Jér. Ep. 102, 3. Hier, ad Aug. ; 110, 6. Aug. ad Hier.

daigné m'envoyer en réponse à ces calomnies et je dois vous dire la douleur que j'ai ressentie à voir une discorde si malheureuse entre deux hommes si étroitement liés et dont toutes les Eglises célèbrent l'amitié. Sans doute votre lettre {V Apologie adressée à Pammaque et Marcelle) témoigne d'une grande modération, elle montre assez les efforts que vous faites pour réprimer votre indignation et ne pas rendre le mal pour le mal ; mais, si la lecture de cette lettre m'a pénétré de douleur et d'effroi, quels seront mes sentiments le jour où je viendrai à lire ce que l'autre a écrit contre vous ? Malheur au monde à cause du scandale (1)!.... Où désormais rencontrer une affection sûre? Qui n'a pas à craindre un ennemi pour demain dans son ami aujourd'hui, si une telle calamité a pu éclater entre RuPm et Jérôme?.... » Augustin retarde : il en est encore à la légende des deux compagnons d'Aquilée. Cette lettre n'arriva à Jérôme que plus tard, mais les sentiments qu'elle exprime sont de cette époque. L'évèque d'Aquilée, Chromace^ qui avait fait aussi partie de la petite communauté de 370, avait écrit à Bethléem et conseillé la paix. Jérôme semblait s'y être résolu plus encore que résigné quand la lettre de Rufm vint tout à coup froisser les blessures encore toutes vives de son âme. 11 lui fallait bien répondre pour ne pas avoir l'air cette fois encore de céder devant les mêmes accusations et devant des menaces nouvelles (2). Il connaissait trop la puissance de la calomnie qui finit par entamer les esprits les plus •entiers ; il redoutait le sort qu'on était prêt à faire à cette

(1) Saint Matth. 18, 7.

(2) Ap. III, 2. Testeni invoco Jesum... me ad commonitionem sancti papse Chromatii voluisse reiicerc et finem facere simidtatum et vincere in bono malum ; sed, quia minarisinteritumnisitacuero, respondere compcUor ne videar iacendo crimen agnoscere et lenitatem meam malds conscientiœ signum interpreteris.

lettre à Rome, tant sa situation y était précaire : Si taciiero criminosus ', si respondero, maledicus (1). Sa riposte suivit du tac au tac, point par point. De là le manque de composition de cette deuxième Apologie ; de là, aussi, son impétuosité, sa violence : quoique nous ayons perdu la lettre de Rufin, nous assistons à travers ces pages à ce corps à corps suprême qui ne se terminera que par une mort d'homme et, si nous avons peine à saisir les gestes rapides de la lutte, nous entendons le bruit des coups, le choc des corps, le heurt des plaintes, des cris, des apostrophes et jusqu'à la respiration haletante des deux adversaires.

Toutefois Jérôme se défend encore de vouloir répondre aux personnalités par des personnalités. La dignité de r c< écrivain ecclésiastique » (2) ne doit pas se commettre dans les turpitudes. Il laisse à Rufin le talent de parler à tort et à travers, de louer et de blâmer sans vergogne, d'accuser autrui pour se justifier, d'amasser mensonges sur mensonges, de faire prendre aux ignorants et aux sots l'impudence pour la vérité, la violence pour la force d'âme. 11 ne recherche pas le scandale en l'accusant à son tour ; il ne considère pas tant la responsabilité de son adversaire que son propre honneur. Non qu'il le craigne (3)^ mais il lui octroie généreusement le bénéfice du silence sur toutes ces misères. Il se contente de lui donner une leçon de charité et de tolérance. De même, il ne veut plus prendre la peine de répondre encore aux vieilles accusations tant de fois ressassées. L'épée de Rufin s'est émoussée déjà et c'est à peine si Jérôme pare en passant des coups qui ne'portent plus.

(1) Ap. III, 3.

(2) Ap. III, 16.

(3) Ap. III, 1, 2. ^on quod accusationis tuœ gladios pertimescam.

11 ne s'arrête qu'au nouveau et singulier argument découvert par le traducteur des Principes pour expliquer son œuvre et à l'allusion perfide de sa lettre à son départ de Rome. Indigné que Rufm ose accuser ses amis d'avoir volé et falsifié son manuscrit, il lui renvoie d'abord cette accusation en pleine figure : « Vous écrivez ensuite : N'essayez pas d'acheter mon secrétaire à prix d'or comme vos amis ont fait pour mon manuscrit des Principes-, ils me l'ont soustrait avant que j'aie pu le corriger et y mettre la dernière main; il leur était ainsi plus facile de le falsifier; personne ne Pavait encore ou presque personne... Vraiment n'avez-vous pas honte de cette insulte d'ivrogne? J'irais, moi, acheter votre secrétaire? Mais quel est l'homme capable de lutter contre la fortune des Grésus et des Darius, de ne pas craindre un Démarate, un Grassus (1) ? Poussez-vous donc l'impudence jusqu'à mettre tout votre espoir dans le mensonge, jusqu'à penser qu'on ajoutera foi à toutes vos inventions? Mais qui donc a volé dans la chambre d'Eusèbe certaine lettre qui faisait, elle aussi, votre éloge, à votre façon? Qui a eu l'idée, qui a chargé ses gens de glisser chez mes hôtes, la sainte Fabiola et Océan, ce sage chrétien, un livre qu'ils n'avaient jamais vu? Vous vous croyez innocent du moment que vous chargez les autres de vos fautes? Est-ce un crime que de vous offenser, même si on Ta fait en toute bonne foi et sans vouloir vous blesser? Il est vrai que vous avez entre les mains le métal qui a vaincu la pudeur de Danaé, et causé la trahison de Judas (2). » Rufin donne impudemment ses qualités aux aulres. D'ailleurs cette accusation est invraisemblable. Eusèbe

(1) Subitum Demaraium et Crassum... Rufin aurait-il bénéficié vers cette époque de quelque legs ou de quelque don ?

(2) Ap. m, 4.

connaît trop peu le grec pour avoir pu retoucher sa traduction (1) : il ne sait que le latin [fiomo latiniis) % de plus, les erreurs des Principes sont si nombreuses, se tiennent si étroitement que corriger cet ouvrage serait écrire un livre nouveau (2). Au reste, Rufin n'a pas fait connaître ce fameux texte de première main qu'Eusèbe aurait falsifié; au contraire, la version des Principes, telle qu'il Ta publiée, est conforme à celle d'Eusèbe. Enfin, il se contredit et se condamne dans ce nouvel essai de justification. S'il prétend qu'Eusèbe a falsifié son manuscrit d'autant plus facilement qu'il n'y avait pas mis la dernière main, n'est-ce pas une faute assez grave, n'est-ce pas sa propre faute d'avoir laissé lire sa traduction avant la révision définitive ? Il prétend que personne ou presque personne n'avait encore son manuscrit. Outre qu'il faudrait choisir d'abord entre personne ou presque personne, c'est assez de cet aveu. La preuve est faite : le manuscrit était déjà assez répandu pour qu'Eusèbe pût en avoir communication et d'ailleurs toutes les versions qui couraient déjà ne différaient pas entre elles d'une virgule. Ce qui est vrai^ ce qui permet à Rufin de jouer de cette excuse, c'est qu'on se passait le manuscrit en secret, sous le manteau, pour qu'il fît plus sûrement son œuvre (3) : « Que de variété, que de contradictions dans le mensonge sur un seul point, dans une si petite lettre !.. Dites-moi, est-ce pour cacher votre manuscrit ou pour le publier que vous avez écrit ? Si c'était pour le cacher, à quoi bon écrire ? Si c'était pour le publier, pourquoi le cacher ? (4) r> De toutes façons,

(l)Cf., Ch.III; Ep. 57.

(2) Ap. III, 5. Quid habes emendare nisi ciincta mularis ?

(3) Ap. III, 5. Quid enim necesse erat in multorum scandala ruinamque proferri qux secrelo aut corrigere valeas aut emendare.

(4) Ap. III, 34.

c'étailuneimprudenceinsignededonner,mêmeà un public restreint, un ouvrage qui contenait encore tant d'erreurs.

Ainsi, Rufîn s'embarrasse de plus en plus dans ses mauvaises excuses et de son nouvel argument sort un nouvel aveu de sa culpabilité. Ce n'est pas Eusèbe qui a falsifié sa traduction ; c'est lui qui, de son propre aveu, a publié une œuvre qu'il n'avait pas corrigée, par conséquent mauvaise et dangereuse. « Ses mensonges ne se tiennent pas entre eux... Ses propres paroles le confondent et, pour lui appliquer le compliment d'un grand orateur, il a bien la volonté de mentir, mais il lui manque la science du mensonge ». De ses inventions tardives rien ne subsiste à l'examen ; il ne suffit pas d'alléguer, il faut préciser et prouver; qu'il fasse connaître son texte exact, qu'il signale les endroits falsifiés par Eusèbe, « qu'il dise le nom du secrétaire qu'on a acheté, le prix, le lieu du marché, l'intermédiaire, la personne à qui on a remis l'argent y>. Il ne lui manque que la preuve de ce qu'il avance.

Jérôme ne veut pas non plus laisser sans protestation les insinuations relatives à son départ de Rome : c'est la plus perfide des légendes qui nourrissent la malignité romaine ; elle ravive une douleur trop cuisante, elle blesse avec lui des âmes trop chères pour qu'il soit capable de contenir son indignation. Nous trouvons encore ici la preuve qu'on cherchait à faire croire qu'il y avait été jadis condamné, sinon proscrit par l'autorité épiscopale. « Ne pourrais-je pas raconter à mon tour, disait Rufin, dans quelles conditions vous avez quitté Rome? Le jugement qu'on a porté alors sur vous? Ce qu'on a écrit dans la suite à votre sujet? Votre serment? L'endroit de votre embarquement?... Je pourrais parler, mais je veux en garder pour moi plus que je n'en

dis ». Jérôme réplique par le récit de son voyage en Orient où il se fait fort d'une tranquillité d'âme qu'il ne possédait pas en 385 (1). Il ajoute seulement : « Quant au jugement qu'on aurait porté sur moi à Rome, quant à ce qu'on aurait écrit plus tard à mon sujet, je n'admets pas que vous refusiez d'en parler quand vous avez des témoignages écrits, quand vous pouvez me confondre non pas avec des paroles en l'air et d'impudents mensonges, mais avec des textes officiels de l'Eglise. Vous voyez comme j'ai peur de vous. Si vous pouvez produire contre moi le moindre petit bout de papier de l'évêque de Rome ou d'un autre^ quel qu'il soit, je m'avoue coupable de tout ce dont on vous accuse. Ne pourrais-je pas à mon tour traiter aussi de votre départ? Dire votre âge à cette époque, le lieu, le moment de votre embarquement? Où vous avez passé votre vie et dans quelle compagnie? Mais Dieu me garde de faire ce que je vous reproche et de ramasser dans une discussion qui intéresse l'Eglise des radotages de vieilles chicaneuses ! Qu'il me suffise et vous me comprendrez, de vous avertir qu'il ne faut pas porter contre autrui une accusation qui peut se retourner du même coup contre vous (2) ».

Laissant donc de côté ces accusations misérables et douloureuses, il achève de mettre en lumière le dessein de Rufin dans cette tentative de propagande origéniste en Occident dont la traduction des Principes marque l'effort décisif. Il ne fait que reprendre et compléter ce qu'il en a dit dans sa première Apologie et nous en avons résumé la substance; c'est ici seulement que, remontant aux origines palestiniennes de la querelle présente, il nous montre dans l'attitude et les sentiments de Rufin dès l'affaire

(1) Ap. III, 21 ; cf., Gh. I.

(2) Ap. III, 22.

d'Aterbius Texplicatioa de toute sa conduite à Rome, la longue préméditation de l'effort qu'il est venu y tenter. Mais, s'il n'a démasqué dans l'œuvre précédente que sa conduite suspecte au regard de la foi, s 'il s*est contenté d'indiquer qu'il en avait au moins autant à dire à ce sujet pour son propre compte, il découvre cette fois sans ménagements ses agissements vis à vis de lui et le lien étroit de campagne origéniste et de ses attaques contre sa personne. Ces attaques ne sont qu'une habile diversion que Rufin s'est ménagée dès la fameuse préface et où il se jette dès qu'il aperçoit l'insuccès prochain de son entreprise (1). 11 feint d'être en butte à une hostilité inexplicable de la part de Jérôme ; il laisse entendre qu'il ne s'est réconcilié avec lui que pour le trahir et le perdre plus sûrement ; que dès son départ il a lancé à cet effet des émissaires contre lui dans tout l'Occident. Mais la question de foi n'a jamais été agitée lors de cette réconciliation. Rufm brouille encore ici les choses : heureux de retrouver un ami, Jérôme ne lui a pas réclamé de compte de ses opinions, pas plus qu'il n'a entendu se rallier à ses erreurs. « J'ai accordé la paix, je ne me suis pas rallié à l'hérésie. Je vous ai serré la main, je vous ai accompagné à votre départ, mais avec le désir de vous considérer comme catholique, non de me faire hérétique. Je veux toutefois connaître ces javelines empoisonnées que je vous aurais lancées par derrière, à entendre vos plaintes. Vous voulez parler, sans doute, de Vincent, de Paulinien, d'Eusèbe, de Rufm, tous prêtres? Eh bien, Vincent est venu à Rome bien avant vous; Paulinien et Eusèbe sont partis dans l'année qui a suivi votre voyage; j'ai envoyé Rufin pour l'affaire de Claude deux ans après ; tous sont partis pour

(1) Pour tout ceci, cf. Ap. III. 24 ; 33.

mes affaires de famille ou pour une affaire capitale. Vraiment^ pouvais-je prévoir qu'à votre entrée à Rome, un homme célèbre serait en train de rêver à un navire chargé de denrées précieuses abordant au même port, pouvais-je prévoir qu'un écrivain viendrait résoudre sans fatuité toutes les questions sur la fatalité (1), que vous traduiriez le livre d'Eusèbe sous le nom de Pamphile, que vous mettriez un couvert de votre façon à ce plat empoisonné? que vous consacreriez votre majestueuse éloquence à rendre en latin le célèbre livre des Principes! Certes, voilà un genre de calomnies inédit : j'aurais envoyé des accusateurs contre vous avant qu'il y eût matière à vous accuser! Non, je le dis bien haut, ce n'est point par ma volonté, c'est par le dessein de la Providence que ces hommes envoyés pour de tout autres raisons se sont trouvés là pour lutter contre l'hérésie (2)... » A ce compte en effet, pourquoi ne pas accuser Jérôme d'avoir déchaîné Aterbius et Epiphane lui-même contre Rufin (3)? Non, il a été sincère dans sa réconciliation jusqu'à en être la dupe. Aussi a-t-il particulièrement à cœur de répondre à ce reproche de fourberie, de trahison, de mauvaise foi. Grâce à Dieu, ses amis ont pu se mettre en travers des manœuvres de son adversaire contre la foi et contre lui; il ne s'en vante pas, il s'en félicite. Rufin ose avancer qu'il aurait dû le prévenir de son erreur et l'inviter en ami à se corriger? C'est ce qu'il a fait : la lettre à Pammaque et sa traduction ne sont dirigées que contre les hérétiques; il ne s'attendait guère à ce que Rufin se crût visé et seul visé par elles ! Ne s'est-il pas au contraire exposé dès le début par son silence et son indulgence à laisser croire

(1) Jeu de mots sur fatuus et fatum. ^

(2) Ap. III, 24.

(3) Ap. III, 33.

même à ses amis, qu'il était de connivence avec l'auteur de la traduction et de la préface des Principes. « Vis libi proferam litteras eorum {amicorum) in quibus me hypocriseos arguunt quod te sciens hsereiicum taciierim ; qiiody diim pacem incautus prœbeo., intestina E ce le sise bella suscepi'l Tu discipulos vocas qui me tuum condis^ cipulum suspicantur. Et, quia parcior fui in refellendis laudibus tuisy putant me tuum esse symmysten. Hoc mihi prœstitit prologus tuus ut plus me amicus lœderes quam inimicus (1). » Il ne s'est décidé à écrire que sur les sollicitations unanimes (2) de ses amis qui voulaient absolument connaître le poison origéniste pour s'en garder et qui le forçaient à répondre aux accusations dont il était l'objet : toute la responsabilité en incombe à son accusateur. Si Rufin a eu le tort de prendre pour lui ce qui s'adressait aux hérétiques, s'il a fait cause commune avec eux et mis Jérôme en demeure de choisir entre l'amitié et l'hérésie, à qui la faute? La lettre que celui-ci lui a écrite alors et qui prouve quels étaient ses sentiments et quelle fut sa prudence, le gêne aujourd'hui ; non seulement il ne veut absolument pas l'avoir reçue (on sait d'ailleurs pourquoi), mais il insinue que Tauteur l'a inventée après coup pour se donner le beau rôle quand il en court tant d'exemplaires à Rome ; la vérité, c'est que Jérôme l'écrivit par égard pour cet homme qu'il croyait de bonne foi et fidèle à leur vieille amitié si solennellement renouvelée (3) : il se trompait, hélas ! et ses amis se chargèrent de le lui prouver. L'erreur volontaire de Rufin, l'erreur qu'il veut accréditer parce que c'est sur elle qu'il édifie toute sa défense (4),

(1) Gf , pour tout ceci, 33-38.

(2) Consona voce.

(3) Ego scripsi ncsciens quasi ad amicum.

(4) Hic est lotus error tuus (Ap. III, 38).

c'est la prétendue contradiction entre la lettre à Pammaque et les sentiments de l'auteur, c'est la feinte que cette lettre était dirigée contre lui, que Jérôme essayait seulement de lui donner le change par la lettre qui suivit, enfin qu'il est Tagresseur, comme il est l'hérétique : N'est-ce pas Rufin au contraire qui, sans raison, est allé le chercher dans sa retraite lointaine pour le jeter en pâture à la haine de ses ennemis ; n'est-ce pas lui qui a écrit cette fameuse préface qui a fait plus de tort à celui dont il faisait l'éloge qu'elle n'a servi à son auteur ? Jérôme l'a déjà déclaré au début de sa première Apologie (1); la preuve est faite aujourd'hui.

La vérité est simple, elle est claire désormais. La tactique de salut de Rufin est le complément de son entreprise origéniste. Jérôme montre en quelques lignes comment toutes ses marches et contremarches s'enchaînent et comment, de l'éloge d'Origène et de son disciple latin, il en est arrivé par une volte-face calculée et nécessaire aux Invectives. Son crime impardonnable, à lui, c'est d'avoir arrêté l'hérésie naissante (2) par sa lettre à Pammaque et sa traduction des Principes^ c'est de ne pas avoir permis qu'on l'associât d'office à cette aventure : « Vous traduisez V Apologie en latin pour que tout le monde ajoute foi aux écrits d'Origène, sur le témoignage d'un martyr. Bientôt l'Apologie du grand savant ne vous suffit plus : vous prenez vous-même sa défense ; vous répandez vos ouvrages de la main à la main; puis, une fois les précautions prises, vous lancez votre traduction des Prin* cipes ; vous y joignez à l'appui une préface où vous dé-

(1) Ap. I, 3. Quid necesse fuit me latentem et tantis maris atque terrarum divisiim spatiis inserere qusestioni ? opponere invidiœ plurimorum ut plus mihi laudando noceret quam sibi prodesset exemplum ?

(2) Ap. III, 24, nascentem hxresim.

clarez que plusieurs passages ont été corrompus par les hérétiques, mais que vous les avez corrigés d'après Origène lui-même. Enfin, vous faites mon éloge pour prévenir toute opposition de la part de mes amis. Vous vantez l'homme quifait profession d'admirer Origène (xYjpoxa) ; vous élevez aux nues mon éloquence pour précipiter du même coup ma foi dans la boue ; vous m'appelez frère/collègue ; vous déclarez imiter mon œuvre. Et après avoir célébré mes traductions de soixante-dix Homélies d'Onghne et de quelques tomes sur l'Apôtre « où j'ai si bien pas passé la lime que les lecteurs latins n'y trouvent plus rien qui soit en désaccord avec la foi catholique », voici qu'aujourd'hui vous accusez d'hérésie ces mêmes ouvrages et que vous retournez votre style pour accuser l'homme que vous vantiez si fort en public, à la fortune de qui vous associiez la vôtre, parce que vous voyez maintenant en lui l'ennemi déclaré de votre perfidie (1)... » En quelques lignes, il résume toute la querelle et fait toute la lumière. « Ecoutez, voici ce que vous avez fait. Les éloges que vous m'avez adressés dans votre préface étaient si étroitement ménagés qu'ils se sont retournés contre moi, et que, si je ne m'étais pas publiquement séparé de mon louangeur, 3n me taxait d'hérésie. Je repousse donc vos accusations, ie veux dire vos éloges, sans le moindre ressentiment îontre votre personne ; je réplique aux accusations, non à 'accusateur ; j'attaque les hérétiques afin de prouver ma "oi catholique que vous calomniez : vous voilà aussitôt en iolère, furieux ; vous forgez contre moi un livre copieux (2)^ ^ous l'envoyez partout ; on le lit, on le récite en tous lieux ; le tous côtés, d'Italie, de Rome, de Dalmatie on s'em- )resse de m'avertir, de m'annoncer le nouveau panégy-

(1) Ap. m, 12 ; cf. aussi, 7 ; 20 ; 21.

(2) Ap. m, 7, luculentissimos libros contra me cudis.

rique écrit par mon ancien apologiste. Je l'avoue, je n'ai pas hésité à répondre sur l'heure et éprouver par tous les moyens en mon pouvoir que je n'étais pas hérétique. J'ai envoyé mon Apologie à tous ceux que vous aviez blessés, afin que mon antidote suivît de près vos traits empoisonnés. Pour me punir, vous m'adressez votre ouvrage précédent et votre lettre récente pleine d'insultes et d'accusations. Vraiment que voulez-vous que je fasse, mon bon ami? Me taire? mais on dira que je reconnais mes torts. Parler? mais je tremble devant votre épée menaçante : il ne s'agit plus de citations ecclésiastiques, mais de tribunaux I Qu'ai-je donc fait ? Quel sort ai-je mérité? En quoi vous ai-je blessé? J'ai déclaré que je n'étais pas hérétique? Je ne me suis pas jugé digne de vos éloges? J'ai mis en plein jour les fourberies et les parjures des hérétiques? Mais que vous importe, à vous qui répétez à qui veut vous entendre que vous êtes catholique, véridique, à vous qui m'accusez plus volontiers que vous ne vous défendez vous-même? Est-ce donc vous accuser que de medéfendre?Oune pouvez-vous être orthodoxe qu'à la condition de faire la preuve de mon hérésie? Que vous sert de m'associer à votre fortune? Quelle est cette habileté? Accusé d'un côté, vous accusez d'un autre, du mien. Vous tournez le dos à ceux qui vous attaquent et vous venez provoquer un homme tranquille qui ne pense pas à vous (1) ! »

De même que, pour faire pièce autrefois à l'adversaire de l'origénisme, Rufin a desservi activement Jérôme auprès de Théophile en interceptant les lettres de l'évêque d'Alexandrie, en lui écrivant chaque jour (2), sans parler de certain décret impérial qu'il connaît bien, jusqu'au moment

(1) Ap. III, 7-8.

(2) Ap. III, 16 et 18.

OÙ Théophile découvrit enfin à la lumière des faits les véritables sentiments de l'un et la perfidie de Tautre ; de même que Rufin Ta compromis avec Epiphane dans sa querelle contre Jean de Jérusalem (1), de même c'est lui qui aujourd'hui, ruiné dans ses calculs suspects et ses entreprises coupables, menacé lui-même d'un juste châtiment, s'acharne encore, pour donner le change (2) et se sauver au moins lui-même, contre l'homme qui a osé se mettre en Occident aussi en travers des progrès de Thérésie. Cette tactique subtile, Rufin l'a déjà essayée avec Vigilance (3) ; puis, il l'a reprise pour son compte, en ami d'abord et sous forme d'éloge, bientôt en ennemi déclaré et sous forme de réquisitoire. Son jeu est pleinement mis à jour. Jérôme a dévoilé jusque dans le passé ses sourdes menées, « les détours de ses arguties et ses pièges de renard (4) ». Quant à ses menaces furieuses (5), il n'y oppose que le silence et le simple avertissement qu'il est de justes représailles s'il ne se tait pas. Il ne veut pas le peindre à son tour sous ses vraies couleurs, ni déraisonner contre qui déraisonne. Les écrivains chrétiens ne sont jamais sortis de la discussion, si violentes qu'aient été leurs polémiques : les hérétiques la fuient au contraire; ils n'ont recours qu'aux calomnies et aux personnalités : ce sont les Maîtres de Rufin. u Ils vous ont appris à couper la langue de son adversaire quand on ne trouve rien à lui répondre. Vraiment il n'y a pas grand mérite à faire ce que font les «corpions et les cantharides. C'est le moyen qu'ont employé

(1) Remarquons encore que ni Jérôme, ni Rufin ne mêlent l'évêque à leur querelle (cf.. Ch. 111 et IX).

(2) Ap. m, 32. Hic est omnis conatus tuus : si me perjurii reum docueris, tu hsercticus non eris.

(3) Ap. m, 19.

(4) Ap. in, 7, argutiarwn tuarum strophas et vulpecularum insidias ; ailleurs, cuniculi.

(5) Ap. III, 21 et 41, fïiribundus exsuUas.

Fulvie vis à vis de Cicéron^ Hérodiade vis à vis de Jean : elles ont tranché la langue de l'homme qui disait la vérité et qu'elles ne pouvaient pas entendre. Eh quoi I les chiens aboient pour leurs maîtres, et vous voudriez m'empêcher d'aboyer pour le Christ I (1) » Non, la vérité parle assez haut; sa voix ne peut être étouffée, ni prescrite (2).

Prêt à répondre à toutes les attaques d'où qu'elles viennent, Jérôme ne fera jamais de concession sur la foi. Que Rufin choisisse : qu'il cesse de l'attaquer, mais surtout qu'il prouve son orthodoxie, et il gardera le silence : (( Vous voulez que je me taise ? N'accusez pas. Déposez l'épée et je déposerai le bouclier. Il n'est qu'un point où je ne puisse être d'accord avec vous : il m'est impossible de faire grâce aux hérétiques, comme de me refuser à confesser ma foi catholique. Si c'est là la cause de notre discorde, je pourrai mourir, mais céder, jamais... A la fm de votre lettre, vous écrivez de votre propre main : Je souhaite que vous montriez votre amour de la paix. Je vous répondrai en deux mots : Si vous désirez la paix, déposez les armes. Je peux m'entendre avec qui me fait bon visage ; je ne crains pas qui me menace. N'ayons qu'une seule foi et du coup la paix régnera entre nous (3) ». Ce mot résume tout, c'est le coup de grâce : Jérôme ne se taira qu'à ce prix. Il ne désire rien tant que de mettre fm à cette querelle. Il y a été contraint, il a fait son devoir, il a usé de son droit; mais il ne désire que « la conversion de Rufîn et non pas sa condamnation (4) ». Son cœur longtemps comprimé, tout meurtri de ses blessures, s'ouvre à travers

(1) Ap. m, 42.

(2) Ce sera un des derniers mots de Jérôme et sa dernière consolation : Veritas claudi et alligari non potest, quœ et suonim paucitate con~ tenta est et multitudine hostium non terretur. In Jér. 5.

(3) Ap. III, 43 ; 44. #

(4) Ap. III, 42.

son indignation en un pressant et dernier appel. « Je prends à témoin le divin médiateur Jésus : c'est malgré moi, c'est avec répugnance que j'en viens à un pareil langage, et, si vous ne m'aviez pas provoqué, j^aurais toujours gardé le silence. Veuillez donc une fois pour toutes cesser de m'accuser, je cesserai de me défendre. Quel beau sujet d'édification que deux vieillards qui s'entre égorgent pour des hérétiques tout en voulant l'un et l'autre qu'on les tienne pour catholiques ! Laissons là le patronage des hérétiques et il n'y aura plus de dispute entre nous. Nous avons loué Origène dans le passé; rivalisons maintenant d'ardeur avec tout l'univers pour le condamner. Joignons nos mains, unissons nos âmes et suivons allègrement les deux porte-enseignes de l'Orient et de l'OccidenL Si vous êtes mon frère, soyez heureux de me voir corrigé. Si je suis votre ami, je dois me féliciter de votre conversion. On jugera que nous n'avons eu en vue dans notre longue querelle que notre devoir, que nous n'y avons mêlé aucune arrière pensée personnelle. Notre hostilité sera une preuve réciproque de la sincérité de notre foi. Pourquoi, si nous avons mêmes croyances, si nous avons mêmes sympathies et antipathies^ — condition des amitiés durables, •d'après Gatilina lui-même, — si nous avons même haine pour les hérétiques, pourquoi nous acharner l'un contre l'autre quand nous avons même adversaire à combattre, j même foi à défendre ? S'il m'est arrivé de louer l'érudition -et le zèle d'Origène pour l'Ecriture dans mon jeune âge avant de connaître à fond son hérésie, pardonnez-moi et je vous pardonnerai d'avoir écrit l'apologie de ses œuvres à un âge où votre tête a déjà fini de blanchir (1) » A cette réconciliation si généreusement offerte et si touchante, il mettait une seule condition : l'aveu de la faute et la com-

(1) Ap. 111, 9.

m Brochet 24

munauté de croyance. Mais Rufin pouvait-il accepter aprèss'être avancé si loin? C'était lui demander de reconnaître implicitement la préméditation de sa tentative origéniste et la perfidie de sa tactique contre lui : c'était trop.

L'élan insensé, furibond (1) de cet homme aveuglé par la déception, le désespoir, la colère, était venu se briser contre le bloc solide des deux Apologies de Jérôme, contre la lucidité de son .intelligence, contre la perspicacité de son esprit, contre la fermeté et la résolution de son caractère et de sa foi. Dans le faisceau de lumière dont il l'avait inondé, Rufin, dont les moindres gestes se trouvaient désormais découverts à tous les yeux, ne savait plus où donner de la tête et ses moindres mouvements le trahissaient. La lettre à Pammaque avait arrêté son entreprise; la première Apologie avait ruiné sa défense ; la deuxième achevait de le désarmer. Du moment qu'on ne pouvait attendre de son entêtement et de son désespoir l'aveu si amer de sa double erreur, il ne lui restait qu'un parti : se taire et se cacher. C'est ce qu'il fit. La querelle finit faute de combattant. Jérôme conservait dans sa victoire la grâce suprême de l'indulgence et de la générosité : il termine son Apologie par un bouquet de leçons et de conseils cueillis dans les préceptes pythagoriciens et dans les Livres Saints. Mais, si l'accusation d'origénisme était définitivement anéantie, les autres subsistaient et, dans la déroute de cette coalition de tous ses ennemis, après la défaite de leur chef d'occasion, les bataillons se reformeront d'eux-mêmes et continueront à guerroyer contre lui. Calpurnius mort, restent les Calpurniens (2).

(l) Ap. III, 43. Insania furibundi ; ci-dessus : furibundus exsultas.

{2) Ap. III, 28, Calpurniani discipuli; cf. égal. III, 32 et Ep. 102, 3, où Uufin est clairement désigné sous ce nom. Jérôme dira aussi plus tard (in Jer. XXIX, 14) : discipuli ejus (Rufini) et Grunianœ familix stercordy. cf,, Ch. IX.

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