‹ Saint Jérôme et ses ennemisChapitre 21 sur 32 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Rafin ne trouva rien à répondre aux deux libelles foudroyants de Jérôme : les violences et les menaces de sa dernière lettre témoignent de son affolement et .de son impuissance. Peut-être aussi la lumière éblouissante dont l'auteur des Apologies éclairait le fond même de sa conscience et toute sa conduite depuis son retour en Italie lui découvrit-elle tout à coup ses propres torts en même temps que l'abîme où il se trouvait suspendu à son tour? D'autre part, des amis et Ghromace au premier rang s'employaient à calmer son irritation et à le distraire en lui imposant travaux sur travaux. Quelles que soient les raisons de son silence et si mauvaise que fût sa cause, il eut la force et la sagesse de se taire et ne fît plus la moindre allusion à son adversaire (1) : il se contenta de ne pas le nommer dans son Histoire ecclésiastique à côté de Damase et d'Ambroise. Cette résignation discrète qui dut tant lui coûter lui fait d'autant plus honneur que Jérôme, de son côté, ne manqua pas une seule occasion d'user de représailles.

(1) Jérôme le reconnaît malgré lui, quoiqu'il persiste à voir partout * sa main. Cf. Ch. IX; in Is. 10.

Il s'enferma désormais à Aquilée dans une retraite laborieuseetc'estdeces dernières annéesquedate la plusgrande partiede l'œuvre considérable qu'ilnousalaissée.Fontanini a étudié parliculièrement cette période et en a fixé la chronologie d'une façon générale. H est nécessaire d'y jeter un coup d'œil avant de porter un jugement définitif sur Rufin.

Au cours même de la querelle, il avait déjà traduit pour Apronien et sa femme huit Homélies de saint Basile et dix de saint Grégoire qu'il leur avait promises à Rome (1) ; puis les Sentences de Xyste qu'il attribue au pape Sixte Y^ martyr (2). Il fait ensuite connaître trois œuvres d'Evagre dePont,qui,au témoignage de Jérôme, eurent grand succès en Occident et furent une des sources du pélagianisme(3). Il traduit V Histoire ecclésiastique d'Eusèbeet y ajoute deux livres. 11 met la dernière main à son Histoire des Moiiies^ écrite peut-être à Jérusalem et puisée à des sources grecques. Il dédie à Lauren t, évêque de Concorde, son Co/72m^?ztaire sur le Symbole, œuvre précieuse pour l'histoire de la foi catholique (4). En même temps, il revient aux Homélies d'Origène : il ajoute à celles qu'il a traduites à Rome sur les psaumes XXXVI, XXXVII, XXXVIII, ]es Homélies sur la Genèse, l'Exode, le Lévitique, Josué, les Juges. Il adresse à Héraclius, prêtre de Rome (5), les dix livres du long Commentaire d'Origène siirVEpitre aux Romains, ouvrage

(1) Cf. Ruf. Rist. EccL, XI, 9; saint Basile. Homil. prœf. ; saint Grég. Naz. Homil. prœf. ; Ap. I, 30.

(2) La question de l'attribution de ces sentences mi-chrétiennes mistoïciennes et de l'identité de ce Xyste ou Sextus est très controversée. Cf. Dict. Smith et Wace, et Edit. Gildemeister. Bonn. 1873.

(3) Ep. 133, ad Ctés. 3 : « Hujus libros per Orientem grœcos et interprétante discipulo ejus Rufmo latinos in Occidente plerique lectitant... » Cf. Font. Op. cit., II, 4.

(4) G. Whitaker. A sketch of Rufinm and his times with the text of his Commentary on the Apostles' creed. Cambridge 1887.

(5) Sans doute le même dont parle Jérôme. Ep. 68, 1.

immense et difficile, dit-il, en raison des lacunes et des mie rpoldiiions (imme?2sus et inextricabilis) (1); aussi ne se fait-il pas faute de le remanier et de le compléter à sa manière habituelle, si bien que de Rubeis le lui compte à son actif comme un ouvrage original (2) ! C'est cette traduction que des amis malicieux l'engageaient à signer de son nom : « Ils me disent, écrit-il : Pourquoi ne pas inscrire votre nom en tête de ces ouvrages où vous mettez tant de vous-même ; écrivez par exemple : Commentaires de Rufln sur l'Epître aux Romains... ; mais c'est la haine de Fauteur plus encore que leur atlection pour moi qui les fait parler ainsi. Non, je fais plus de cas de ma conscience que de' mon nom et malgré mes additions, mes corrections, mes\ abréviations, je ne crois pas qu'il soit honnête de prendre le nom de celui qui a jeté les fondements du livre et fourni les matériaux de l'édifice. .. Mon but est de chercher le pro- \ fit de mes lecteurs, non leurs applaudissements. » 11 promet en même temps les Homélies sur les Nombres et sur le Deutéronome au même Héraclius. Avant de quitter Aquilée, il traduit pour Gaudentius, évêque de Brescia, les Recogni" tio7is de Saint Clément, promises déjà à Sainte Silvie et annoncées à la fin du Commentaire sur l'Epître aux Romains (3). Tels sont les travaux auxquels Rufin se consacre tout entier après 402. Au moine téméraire, intrigant, chicaneur a succédé un vulgarisateur curieux, érudit, silencieux. Le traducteur des Principes continue avec une activité infatigable, dans les domaines les plus divers, l'œuvre qu'il semblait venir autrefois accomplir à Rome : on lui attribue même une traduction de Josèphe ; dans son ensemble et par son importance, cette œuvre ne peut se

(1) Cf. In Ep. ad Roman, prœf. eiperoratio.

(2) Rub. Ruf. XVIII, 3.

(3) In Ep. ad Roman, peroratio.

comparer qu'à celle de Jérôme lui-même ; encore est-elle plus variée. Le vaisseau chargé d'hérésies (1) n'est pas une simple métaphore de son adversaire : Rufin a rapporté d'Orient une riche bibliothèque ; désormais toute sa joie est de s'y enfermer jusqu'à son dernier jour et de l'ouvrir à ses amis . Delectavit induisisse laboribus (2).

Les préfaces de quelques-unes de ces œuvres nous donnent de précieuses indications sur ses sentiments pendant cette dernière partie de sa vie. Deux surtout sont particulièrement intéressantes, la préface de l'Histoire ecclésiastique écrite au début de son séjour à Aquilée et la préface des Nombres écrite en Sicile à la veille de sa mort. La première nous le montre cherchant dans l'étude une consolation aux malheurs du temps et une diversion aux angoisses qui étreignaient les âmes dans ces régions menacées d'heure en heure par l'invasion barbare : « Le jour, dit-il, où une épidémie vient fondre sur une ville ou sur tout un pays, on reconnaît la valeur du médecin au choix du médicament capable de défendre Thumanité contre la mort qui approche. C'est un remède de ce genre que vous avez cherché, vénérable Ghromace, en ces jours où la peste gothique force les barrières de l'ital ie sous Alaric et se répand partout, ravageant au loin les campagnes, les troupeaux et les hommes; vous avez cherché un remède à ce fléau mortel qui menace les peuples que Dieu vous a confiés et vous l'avez trouvé : il faut soustraire lésâmes malades à la contagion imminente et les plonger dans le travail et l'étude. C'est ainsi que vous m'avez invité à traduire en latin V Histoire ecclésiastique du savant Eusèbe de Césarée ; cette lec-

(1) 127, 9, navem plenam blasphemiarum romano intulitportu; et Ap. III, 29, 0 triremem locupletissimam qux Orientalibus et Mgyptiis mercihm Romande Urbis ditare venerat paupertatem !

(2) In Ep. ad Romati. peroratio.

turesera assez forte sur les esprits avides d'y apprendre l'histoire du passé pour leur faire oublier en partie les malheurs présents... » A une heure aussi tragique, on comprend que Kufin oublie bientôt jusqu'à ses propres infortunes et qu'il ne fasse plus une seule allusion à la querelle passée.

Hélas ! l'orage éclate bientôt. En 408, après la mort de Stilicon, Alaric envahit l'Italie du Nord, passe le Pô et ne s'arrête que sous les murs de Rome (409). Rufin avait quitté Aquilée entre la mort de Chromace, fixée par Rubeis à 406 (1) et par Fontanini en 407 (2), et cette année 408. Il avait perdu dans Tévêque son meilleur ami et un puissant appui. D'autre part, Mélanie, occupée depuis son retour à achever la conversion spirituelle de ses petits-enfants, Pinien et Mélanie la jeune, s'apprêtait à les emmener en Palestine; son fils Publicola, qui s'était opposé à leurs projets, venait de mourir (3); tout à coup l'approche d'Alaric jette la terreur dans Rome et précipite leur départ. C'est alors que Rufin les rejoint. D'Aquilée, il se rend au couvent du Pinetum. Une lettre de Paulin (4) nous le montre préoccupé, troublé,, irrésolu : il n'a même pas le temps de répondre aux consultations qu'on lui demande; il songe à venir à Rome, sans s'y décider encore : « Si courte que soit votre lettre, lui écrit Paulin, elle a rafraîchi mon âme <îomme la rosée vivifie la prairie que ne baigne plus le ruisseau desséché; mais si je vous fais part du plaisir que m'a causé ce billet qui venait de vous, il faut vous dire aussi la peine que j'ai d'apprendre que vous êtes encore agité par tant de soucis et d'incertitudes à ne pas savoir à quelle

(1) Rub. XIX, 3.

(2) Fontanini, III, 3.

(3) En 406; Paul. Ep. 45, ad August.

<4) Paul. Ep. 46.

décision vous arrêter. Vous avez pris le parti de venir à Rome... Que Dieu me donne de partager votre joie comme je compatis à vos angoisses et d'espérer votre visite si vous êtes sûr désormais de réaliser vos projets ou les desseins de Dieu sur vous. »

11 y a déjà eu (1) un échange de lettres entre eux à l'occasion du questionnaire historique de Sulpice-Sévère (2) que Paulin a transmis à son savant ami et d'une traduction de saint Clément qu'il lui a soumise (3). 11 lui demande en même temps l'explication des Bénédictions des Patriarches qu'il s'est jugé lui-même incapable de tenter, malgré les instances de Desiderius (4). De plus, un certain temps (5) s'est écoulé depuis la dernière lettre de Paulin, qui, d'après notre chronologie, est de l'année 406 environ. A cette date, Rufm est encore à Aquilée et l'on comprend ses soucis. C'est de là qu'il envoie la première partie des Bénédictions à son ami. Il se borne à une brève exposition de Judas et s'excuse de ne pouvoir lui donner l'explication complète qu'il demande ; il n'a ni le temps ni la liberté d'esprit nécessaires et ses amis le pressent de continuer ses traductions d'Origène (6). Aussi, Paulin de lui réclamer aussitôt la suite (7) : c'est par cette lettre XLVII, confiée à Géréalis qui part pour Rome, que nous apprenons le nouveau projet de Rufin : il songe à retourner en Orient (8) et Paulin, à qui il s'en est ouvert sans doute, espère que la Babylone

(1) Cf. De Ruheis. XIX, 1, 2; cf. notre Le Paul. Nol. ad Sulp. Sev. épis tu lis.

(2) Paulin. Ep. 28.

(3) Id. Ep. 46, 3.

(4) Ep. 43, 3 : ce Je l'avoue, je n'ose toucher même du bout du doigt des hommes et des mystères aussi considérables...

(5) Ep. 46, 3, post tempus...

(6) Rescripta ad Origencm (Bened. lï, ad Paulinum prœf.).

(7) Ep. 47. 2.

(8) Remeaturus ad Orientem; Ep, 47, i.

occidentale ne Tempêchera pas de pousser jusqu'à Noie et qu'il ne partira pas sans lui faire ses adieux (1). Il n'est donc pas encore à Rome : Céréalis, ne pouvant le joindre^ lui fait parvenir la lettre qui le trouve sans doute au Pinetum où il traduit au Carême la deuxième partie des Bénédictions. C'est à ce moment qu'il se décide à suivre de nouveau Mélanie à Jérusalem.

Celle-ci quitta Rome avec sa fille Albine,sespetitsenfant& Pinien et Mélanie la jeune, vers 407-408. On jugequelle joie ce dutêtre pou rRufin dans son désarroi de retrouver sa sainte protectrice et sa vieille amie^ à cette heure où tant de sombres préoccupations désolaient les âmes. Epouvantés devant la ruine imminente de la civilisation occidentale, ils fuyaient pour conserver leurs biens les plus chers et la catastrophe voulue par la Providence les rejetait plus que jamaisdans un ascétisme austère et fougueux. Mélanie était venue d'Orient pour accomplir l'œuvre de salut dans sa famille et voilà que cet Orient lointain, où elle projetait d'emmener les siens pour y vivre la vie sainte, s'ofTrait comme le seul abri contre les malheurs du temps aussi bien que contre les vices du siècle. Mélanie la jeune avait vendu les immenses propriétés que son père lui avait laissées en Espagne, en Aquitaine et en Gaule, et elle en avait distribué le produit aux pauvres (2). Elle comptait garder celles de Campanie, de Sicile et d'Afrique pour les besoins du monastère fondé par sa grand'mère à Jérusalem et pour les charités futures. On se mit en route avec tous ces chrétiens qui s'enfuyaient aux Lieux Saints à l'approche des barbares; mais on passa d'abord par la Campanie, la Sicile et l'Afrique, apparemment pour y régler la question des biens et des terres (3). Le

(1) Non feres invisitatis nobis abire.

(2) Pallade. H. Laus. 119.

(3) Id. 118.

Natalicium XIII nous montre Pinien, Mélanie la jeuneetleur fils Publicola chez Paulin en 406 : Mélanie l'aïeule se trouvait alors en Afrique ; elle vint sans doute les rejoindre soit à Noie, soit à Rome : ils quittèrent la ville quelques jours avant l'assaut et le pillage de 409 (1). Rufin les accompagnait.

De Rome, on passa tout droit en Sicile : c'est à Messine que nous le retrouvons pour la dernière fois; il y poursuit ses travaux sans relâche au milieu des tracas et des émotions de ce voyage précipité. La mer a soustrait les fugitifs à la rage des Barbares et, de la maison oii il traduit les Homélies d'Origène sur les Nombres, il voit brûler Rhegium qu'ils viennent de quitter. Il convient de citer sa préface : ce sont ses dernières paroles. c< Vous avez bien fait, mon cher Donat, de me rappeler ma promesse de recueillir pour vous tout ce qu'Adamantins a écrit sur la loi de Moïse et d'en donner une traduction latine à nos compatriotes. Je n'oubliais pas cette promesse, mais je n'ai pas eu le loisir de la remplir ; les temps ont été si orageux et si troublés pour nous ! Peut-on songer un instant à écrire sous les coups de l'ennemi, quand on voit dévaster villes et campagnes devant soi, quand il faut fuir à travers les mers et que l'exil lui-même ne vous met pas à l'abri de toute appréhension. Devant nos yeux, vous l'avez vu vous-même, les Barbares incendient Rhegium ; l'étroit bras de mer qui sépare l'Italie de la Sicile est notre seule protection. Gomment trouver le calme d'esprit dans €es conditions pour écrire et surtout pour traduire; pour exposer sa pensée et à plus forte raison pour rendre celle d'antrui? Toutefois j'ai profité des nuits où la crainte de l'ennemi était moins menaçante, où il restait quelque loi-

(1) Id. 119.

sir, si court qu'il fût, pour le travail, pour recourir à ce qui est la consolation de nos misères et radoucissement

de notre exil à travers le monde De tout ce qu'Origène

a écrit sur la Loi, il ne me reste à trouver, je crois, que I deux homélies que j'espère, avec l'aide de Dieu et la santé I de mes yeux, joindre à l'ensemble, quoique Pinien, mon cher fils bien-aimé, dont j'accompagne la sainte caravane (i), me demande encore d'autres travaux. Priez ensemble que Dieu nous assiste, qu'il nous donne la paix, qu'il fasse grâce à ceux qui peinent et qu'il me permette de faire profiter les autres des fruits de mon travail. » Gomme nous sommes loin des Irwectives ! A travers ces lignes si touchantes et si courageuses éclate une admirable énergie empreinte de résignation douloureuse et sereine. Gn sent que Rufin a souffert au plus profond de son âme, que l'heure n'est plus aux subtilités et aux discussions, que cet homme se rattache désespérément comme tant d'autres, à ce moment critique où il semble que l'ancien monde va sombrer tout entier, à ces études sacrées qui subsistent seules dans le naufrage de Tantique civilisation et qui sont seules capables d'élever l'âme et de la distraire de la catastrophe inévitable. Pas un sourire, mais pas une parole amère ; ni récrimination, ni plainte, maisle sentiment le la gravité de l'heure, mais la patiente et mélancolique ésignation de l'homme d'étude, qui ne vit que pour son Euvre et du chrétien qui n'espère qu'en Dieu. C'est alors ijue la mort vint le prendre, en Sicile (410) (2). Il venait

(1) Pallade {H. Lam. 119) et Paulin (Ep. 29) nous donnent des détails ïurieux sur le train de Mélanie. Le « cœtus Pinianus » comprenait tout im. couvent ambulant de vierges consacrées à Dieu, avec une escorte l^esclaves et d'eunuques.

I »(2) Cf. Font. XX, 3 : Le Commentaire sur Ezéchiel, de Jérôme, où il est Question de sa mort, fut suspendu à la suite de la nouvelle de la prise 'le Rome (410) et repris en 411.

de traduire les Homélies sur le Cantique des Cantiques et il allait mettre la main au Deutéronome. '

La fatalité ne se contenta point d'accabler Rufin sur la route de Texil, entre Aquilée et Jérusalem. Elle le pour-; suivit jusque dans son œuvre : il a fallu tous les efforts des érudits pour la lui restituer et la tâche n'est encore ni achevée ni coordonnée. Par une singulière ironie du sort, la plupart de ses travaux n'ont passé à la postérité que grâce à la protection de son adversaire (i) et c'est sous le nom de Jérôme que sont encore éditées en 1503 les traduction des Homélies sur la Genèse, sur VExode, sur le Lévi' tique, sur les Nombres et sur Josué. On ne conserva qu'accidentellement son souvenir (2) et Tillemont lui-même, loin de lui faire dans ses Mémoires la place qu'il mérite, ne parle encore de lui qu'à l'occasion de la biographie du saint à laquelle il entremêle sa vie. C'est qu'il est resté sous le coup du jugement de saint Jérôme jusqu'aux temps modernes. Gélase (3) invoque dès le concile de 494 l'autorité de son rival pour faire deux parts dans ses ouvrages.! comme dans ceux d'Origène ; l'auteur est si oublié bientôt que Gennade (4) indique déjà le moyen de reconnaître ses œuvres grâce aux préfaces qui les précèdent. VExpositiom du Symbole fut un des premiers livres imprimés en Angleterre (Oxford> 1468) ; mais elle ne le dut qu'à son intérêt

(1) Tel Commentaire sur Osée, Joël, Amos, où l'auteur attaque Jérôme, fut attribué de ce seul fait à Rufin, alors qu'il est vraisemblablement d'Orose (Vallarsi, édit., prœf., PL. XXI).

(2) Cf. toutefois l'éloge de Cassien, De Incarn. Christi^Yll, 27, à propos du Symbole : « Christianœ philosophias vir, haud contemnenda ecclesiasticorum doctorum portio.

(3) Gélase. Décrétai, de recip. et non recip. libris. III : Item Rufinus vir religiosus... Sed quoniam venerabilis Hieronymus eum in aliquibus... notavit, nia sentimus quse prœdictum beatum H. sentire cognoscimus... G éiàse. Ep. 42 Cf. Thiel, Ep. Rom. pont.; Hefele, liv. XII, 217.

(4) Gennade. Catal. 17.

théologique, et, si quelques œuvres furent éditées au cours du XVI® siècle, ce n'est qu'en 1580 que René de la Barre en rassembla la première collection, très incomplète d'ailleurs (1). Puis le silence se fît et la première édition générale ne fut entreprise qu'en 1745 par Vallarsi, après son édition de Saint Jérôme. Vallarsi n'a pu malheureusement donner que le premier volume ; c'est celui que Mignea reproduit (Pâ!/r. lat. XXI) et qui contient les œuvres personnelles. Le deuxième, qui devait comprendre les traductions et les préfaces (2), n'a point paru. D'autre part, Fon-^ Lanini a publié dans son Histoire littéraire dtAquilée en 1742, la première biographie de Rufin, œuvre remarquable, l'érudition minutieuse, qui nous a fourni de précieux renseignements (3). Il faut y ajouter la Dissertation de Rubeis m 1754. L'auteur y reprend un chapitre de ses Monuments ie l'Eglise (TAqiiilée après la publication de Fontanini et ipporte d'importantes corrections à la biographie et . la chronologie de son contemporain. Ce sont les leux biographes de Rufm. La vie de saint Jérôme par ^allarsi parut entre ces deux œuvres capitales ; elle est à onsulter pour Thistoire de la querelle. Enfin Schônemann résumé le travail de Fontanini et donné la bibliographie lufinienne. Depuis, à part quelques éditions ou traduc-

(1) Cf. Bibliographie dans Wace, Op. cit. III, et Schônemann. P. L. XXI. Au XV® siècle :

Le Symbole, Oxford 1468. Histoire EccL, Paris 1474. Histoire des moines y t71.

Au xvi« siècle :

Commentaires d'Origène, 1503 (Aide Manuce). Sentences de Xyste^iiOl. rincipes, 1514 (Venise), Ces différentes éditions furent réimprimées isqu'en 1580 : collection de René de la Barre.

Au xvîH® siècle :

Edition Vallarsi, l®*" vol. 1745, reproduit en 1849 par Migne P. L, XXI.

(2) Il faut les chercher à travers les œuvres des auteurs intéressés.

(3) Font. H. Litt. d'Aqmlée, IV ; reproduite, P. L. XXI.

lions du Symbole^ rien n'a été tenté de nouveau et l'édition des œuvres complètes de Rufîn est encore attendue. L'histoire a été plus que sévère pour lui ; elle a été injuste.

Cependant on comprend que la postérité n'ait guère vu en lui que l'ennemi de saint Jérôme. C'est aussi à ce point de vue que nous avons à le juger, mais nous avons à tenir compte désormais de ce que nous savons d'ailleurs de sa vie et de son œuvre. L'homme est étrangement complexe et ceux des écrivains ecclésiastiques qui n'ont point péché par insuffisance d'information, par partialité ou par égard pour cet homme que l'Eglise a pu oublier, mais non condamner, se sont gardés de serrer l'histoire de trop près. Ajoutons qu'ils ne se sont placés qu'au point de vue du dogme et de l'orthodoxie. Nous avons désormais assez d'éléments pour nous prononcer prudemment, mais sûrement. Depuis le témoignage suspect de Pallade jusqu'à notre époque personne n'a osé prendre pleinement sa défense. Baronius embrasse mêmela cause de Jérôme avec tant de passion qu'il réussit à renchérir encore sur ses violences. Pour lui comme pour Doucin, auteur d'une vie de Rufin au XVIII* siècle, l'hérésie de Rufin et de Mélanie ne fait aucun doute : ils ont fait consciemment œuvre de propagande origéniste tant en Palestine qu'à Rome. Noris (4), tout en se refusant à le considérer comme hérétique, voit en lui un précurseur des doctrines pélagiennes. Tillemont, mieux informé que personne, se garde de le blâmer tout en ne l'approuvant pas. Il croit, sur sa parole, qu'il n'a traduit Y Apologie et les Principes que sur les instances de^ Macaire : il ne veut pas qu'on le confonde avec le Rufin dont se réclamait Cselestius et qui passe pour avoir été le

(1) Noris. fl. Pelag, l. — Font. XX, 4.

SI

Maître de Pelage ; il fait fond sur les éloges de Pallade et de Gennade. En même temps, il lui reproche le défaut trop ordinaire de « n'être pas exact » (1) ; il souligne Tambiguité de ses déclarations au sujet de ses corrections du I texte d'Origène : « 11 semble, dit-il, qu'il y ait lieu de craindre qu'il n'ait affecté exprès cette obscurité pour ne point démentir d'une part ses vrais sentiments et avoir lieu néanmoins de l'autre de s'en justifier devant les hommes en cas qu'ils ne fussent pas bien reçus : ce qui serait une duplicité, pour ne pas dire une malice et une fourberie entièrement inexcusables. C'est néanmoins une chose cachée dans la conscience dont Dieu seul est juge (2). » Tout en reconnaissant que, « si Rufin n'a eu aucun mauvais dessein dans la traduction des Principes , on ne peut néanmoins l'excuser de beaucoup d'imprudence », il allègue que « cette discussion est trop longue et peut-être trop difficile pour lui » pour réserver son jugement. « Si ces autorités (Pallade et Gennade !) ne suffisent pas à nous faire regarder Rufin comme un Saint, comme un Père de l'Eglise, comme un objet de notre vénération, ajoute-t-il, elles suffisent toujours pour ne le point 3ondamner légèrement, pour n'en parler qu'avec beauîoup de modération et de réserve, et pour laisser à Dieu (G jugement de beaucoup de difficultés qu'il n'est pas aisé

(1) Aug. De peccato origin., 6, 3. Sur cette question très obscure, cf. j:ill. M. Eccl. XII, art. 95; Ceillier. H. Eccl. VII, 462; Garnier. August. mera. Anvers 1703, t. XII. Dissert. VII; Rubeis, XIII, en faveur de Ru-

n ; — contre : Baronius. Ann. Eccl., 402 ; Noris. H. Pelag I, 2 et Stilting. 6. — Il nous semble que Ton s'est engagé trop à fond de part et l'autre ; il est étrange, dans le cas où Gaelestius aurait entendu dési-

er Rufin d'Aquilée, que Jérôme ne lui ait pas fait une place toute

ticulière parmi les prédécesseurs de Pelage (cf. Ch. IX) ; d'autre part,

Hràme n'attaque guère dans le pélagianisme que la thèse de l'impec-

lance qui est de source origéniste et qui se trouvait précisément dé-

loppée dans les ouvrages d'Evagre et de Xyste traduits par Rufin.

(2) Till. Mem. Eccl. XIJ, p. 83, 87.

de démêler (1) ». Ce qui ne l'empêche pas d'ailleurs de €roire à une condamnation formelle de Rufin en haut lieu ! Quant à Fontanini et à Rubeis, occupés surtout de chronologie, ils n'ont souci ni l'un ni Tautre d'aller au fond de l'affaire ; Rubeis ne résume même pas les In- V ective s Qi Y onidiiAm (2) va jusqu'à reprocher à Jérôme de n'avoir pas parlé du Symbole qu'il n'a jamais connu ! Tout entier aussi à ses calculs chronologiques, Yallarsi (3) ne voit aussi dans la querelle qu'un malentendu résultant de Téloignement des deux adversaires, de la difficulté des communications, des procédés maladroits de leurs amis, analogue à celui qui s'éleva plus tard entre Jérôme et Augustin par suite de l'enchevêtrement de leur correspondance. Il est certain que les manœuvres des tiers, autant que la diffusion de la lettre à Pammaque et de la traduction de Jérôme contribuèrent à tendre la situation; mais cène sont là que des épisodes de la querelle : la cause est plus lointaine et plus grave. Le Père Stilting est allé plus à fond, mais il se propose avant tout de venger son saint des incriminations de Tillemont plus encore que de celles de Rufin (4) ; il ne fait pas assez de place à celui-ci dans sa biographie ; il l'accuse seulement d'avoir soutenu les deux thèses hérétiques de la préexistence des âmes et de la réhabilitation finale ; enfin il traite la question du point de vue théologique, comme Sixte de Sienne (5) et dom Geillier (6) l'ont fait aussi dans leur justi-

(1) Id. p. 100, 130.

(2) Font. XX, 4.

(3) Vall. Hier. Vita. XXX, 5, errore potius quant allerutrius culpa.

(4) Sur les six chapitres où il expose la querelle, trois sont consacrés à réfuter les accusations d'origénisme portées contre Jérôme, dont un pour Tillemont en particulier. Cf. Acta. .

(5) Sisto da Sienna Biblioth. sancta, VI, Paris, 1610.

(6) René Geillier. Histoire générale des auteurs ecclésiastiques, VII.

fîcation de saint Jérôme. C'est à ce point de vue que Vincenzi, dans une Apologie documentée d'Origène où il traite minutieusement de l'orthodoxie des Principes, d'après la traduction de Rufin (1), se fait l'avocat de l'un aussi bien que de l'autre : pour lui la querelle origéniste procède tout entière d'un faux départ de Jérôme et de Théophile, victimes d'une illusion (2) « et trompés par des textes inexacts d'Origène ! »

Ce qui nous importe au contraire, c'est, une fois en possession des données de l'histoire et des textes, de nous faire une idée aussi exacte que possible du rôle et des sentiments de Rufin, tels qu'ils nous apparaissent à travers les faits, sans prendre parti pour ou contre lui, en dehors de toute préoccupation de doctrine ou de discipline ecclésiastique. Deux questions se posent. Que faut-il penser de son attitude vis à vis de Jérôme, et que faut-il penser de sa bonne foi, sinon de sa foi ?

La réponse à la première question est facile désormais. Après l'analyse minutieuse que nous avons faite de leurs démarches publiques et de leurs pensées secrètes, il ne reste plus de doute. De graves responsabilités incombent à Rufin et rien dans les sentiments, les paroles et les actes de Jérôme ne justifie sa conduite vis à vis de lui. Dans la querelle palestinienne, il semble bien qu'il ne lui ait point pardonné le mauvais cas où le mirent la visite d'Aterbius et sa déclaration spontanée ; si haut que Ton remonte, en effet, c'est la première rupture que l'on constate entre les deux vieux amis

(1) L. Vincenzi. In S. Gregoni Nazianzeni et Origenis scripta et doctrinam nova recensio. Rome 1864. III, IV, V.

(2) « illusio ceu nebula » ; cf., dans le chap. III l'histoire critique de la question origéniste, en particulier le n® 13 sur Rufin et l'orthodoxie de sa traduction.

Brochet 25

et c'est de ce jour que Rufin prit ouvertement vis à vis de Jérôme cette attitude hostile que peut-être des froissements d'amour-propre aussi bien du côté de Mélanie que du sien, que son intimité avec Jean de Jérusalem peuvent expliquer aussi, mais qui éclata soudain à l'arrivée d'Epiphane. Il prit en mains la cause de Jean comme si c'eût été la sienne propre et rien n'excuse les manœuvres auxquelles il eut recours pour lui assurer le succès. Que penser dès lors de celles qu'il employa à peine débarqué à Rome, au lendemain d'une réconciliation solennelle avec Jérôme et à son insu? Que penser de cette réconciliation même? Quoique cette âme obscure ne s'éclaire pas encore assez pour nous, on ne saurait être trop sévère ici. Jérôme a vraiment fait preuve à son égard d'une candeur, d'une patience, d'une générosité admirables, étant donné la susceptibilité de sa nature et les torts graves de son adversaire. Sincère sans aucun doute dans la réconciliation, il a cru à la bonne foi de celui qui lui tendait la main ; il a voulu y croire en dépit de ses amis mieux informés, en dépit de l'évidence même : Credidi Christiano, credidi monacho (1). Il a ignoré Rufin dans le Contra Joannem ; même après la préface des Principes, il n'a pas prononcé son nom dans sa lettre à Pammaque et Océan ; il se contente de rétablir discrètement la vérité par sa traduction; il l'avertit en homme qui sait tout, mais qui veut useï^ malgré tout d'indulgence. Enfin, jusqu'au retour de son frère qui lui apporte un faisceau de témoignages indubitables ; mieux, après avoir ménagé son adversaire jusque || dans la première Apologie, jusqu'à l'envoi des Invectives et de la lettre injurieuse et menaçante qui les accompagne, il espère encore et se borne à se défendre ; enfîn^jfr

^i) Ap. III, 12.

s'il lui faut alors, dans son intérêt propre autant que dans celui de la foi, frapper un coup irrémédiable, décisif, il tire simplement au grand jour l'adversaire dont il connaît l'audace et la perfidie, il le confond sous ses propres arguments^ il Taccable sous ses propres armes. ^. Cette conduite est la condamnationde celle de Rufin. Lui, au contraire, il ne paraît pas avoir été un instant sincère vis à vis de Jérôme, même s'il faut excepter le moment de la réconciliation de Jérusalem. Qu'il n'ait pas eu pour but de lui nuire dans la fameuse préface, qu'il ait cherché seulement à le faire servir à ses desseins, il n'en est pas moins certain qu'il l'a fait sciemment, à l'insu et au détriment de l'intéressé, en homme qui sait mieux que personne la gravité de son acte, et, pour qui lit entre les lignes, avec je ne sais quelle arrière pensée satisfaite de représailles honteuses. Son attitude dans la suite, ses relations avec les ennemis de Jérôme^ ses accusations violentes et injustes tirées de ses propres ressources et du fonds commun de la calomnie romaine, son plan calculé de l'enfermer dans l'alternative d'un silence qu'on interprétera comme un aveu ou d'une violente réplique qui le mettra en mauvaise posture, ne laissent aucun doute sur ses intentioVis. Nous avons saisi sur le fait son double jeu : engager son ami sans scrupule pour couvrir son entreprise; puis^ le jeter par dessus bord pour se Sauver lui-même à l'heure du danger. Ce n'est ni maladresse, ni sottise ; dans la préface comme auparavant «dans la querelle palestinienne et plus encore dans le duel des Apologies, il agit froidement et sait pertinemment ce qu'il fait: majore impudentia qiiam imperitia (1). Il faut le reconnaître. Envers Jérôme, quels qu'aient été ses motifs

(1) Ap. III, 39.

secrets, sa conduite est de tous points condamnable ; au contraire, celle de son adversaire envers lui fut droite, sincère, indulgente à l'excès, en dépit des violences suprêmes qui échappent à une âme douloureusement désillusionnée et placée tout d'un coup en face de la réalité. Peut-être la raison en est-elle dans une de ces profondes antipathies qui débutent par des froissements pour finir par la haine entre hommes qui ont cru un beau jour être faits pour s'aimer alors que tout les séparait : il est des âmes fermées les unes aux autres et ce fut, semble-t-il, le cas de ces deux moines. L'arrivée d'Aterbius ne tit que provoquer la crise. Les hostilités de Palestine rendirent la rupture irrévocable et, à la suite de son insuccès à Rome, la fureur de Ruiin se reporta tout entière sur Jérôme. La préface des Principes fut la cause déterminante de la querelle et l'auteur porte toute la responsabilité de cette déclaration de guerre impudente et perfide.

Fut-il du moins de bonne foi dans son entreprise? Fautil au contraire ne voir en lui, malgré ses protestations et ses professions de foi, si confuses, si vagues d'ailleurs, qu'un hérétique qui emprunte le manteau de l'orthodoxie pour couvrir son audace? L'histoire et la psychologie nous autorisent à dire non, sous réserve du point de vue théologique auquel le P. Stilting a étudié la question de son orthodoxie. Nous savons ce qu'il faut penser de sa prétendue condamnation. 11 n'y en a trace nulle part. La lettre d'Anastase à Jean, en dépit de la cuisine du P. Garnier (1), prouve qu'Anastase n'en prononça point contre lui; à plus forte raison, Venerius ou Ghromace; et, quand Anastase meurt à la fin de 401, l'intérêt théologique de la querelle est épuisé. Le pontife ne fait que dé-

(1) Cf. Ch. VI.

sapproaver la version des Principes et se refuse à connaître de l'intention du traducteur. Jérôme a raison de tirer argument de sa lettre, mais il ne l'interprète que dans le sens d'une condamnation morale. Si d'ailleurs, il y avait eu condamnation formelle, comment Rufin eût-il pu même affecter de l'ignorer et suspecter l'authenticité de la lettre alléguée contre lui (1)? 11 faut entendre dans le même sens les deux passages où son adversaire lui applique le mot condemnare. Dans le premier : « Si non VIS audire amiciim monentem^ audias episcopum condenmantem (2) » , il s'agit précisément de la lettre d'Anastase; l'autre montre encore mieux que chacun pouvait interpréter à sa façon l'attitude et la pensée du Pontife : « Et tamen miror quomodo probaverit Italia qiiod Roma contempsit ; episcopi susceperint quod Sedes Apostolka damnavit (2) ». 11 s'agit de V Apologie à Anasiase. Foutanini a consacré un chapitre (4) à rétablir la vérité sur ce point. 11 a bien montré, après Noris, que dans les deux passages il n'est pas question de Rufm, mais d'Origène, contrairement à ratfirmation gratuite de Baronius suivie par Tillemont. Son tort est de pousser la démonstration jusqu'à mettre en doute avec Rufm lui-même l'authenticité de la lettre d'Anastase (5), sans toutefois suspecter comme lui la bonne foi de Jérôme qui la donne pour vraie. Le silence de Jérôme et d'Anastase à lui seul nous autorise donc à affirmer que Rufm ne fut pas condamné, d'autant plus que l'un et l'autre sont très affirmatifs en ce qui concerne

(1) Cf. Ch. VI.

(2) Ap. II, U.

(3) Ap. III, io.

(4) Font. XIX, 1.

(5) Id. Si vere scripsit.,.

Origène. Une autre preuve en sa faveur, c'est l'attitude de ses contemporains vis à vis de lui : Augustin ne se fût pas intéressé également auxdeux adversaires si l'un d'eux avait été frappé par l'Egliseo Nous le voyons au contraire en relations intimes avec les évoques d'Aquilée, Ghromace, de Brescia, Gaudentius^de Bologne, Petronius, de Concorde, Laurentius, enfin avec saint Paulin de Noie. Aucun de ces personnages ne mit donc en doute la sincérité de sa foi et, si on se prononça sévèrement sur sa témérité, ce ne fut guère que dans certains cercles de Rome et dans l'entourage d'Anastase.

Voilà dans quelle mesure il faut juger son œuvre en Occident. Sans doute, il s'était déclaré origéniste avec éclat en Palestine, mais la question n'avait pas encore l'ampleur qu'elle prit par la suite après son arrivée à Rome. L'Orient était tout imprégné d'origénisme et, en Palestine aussi bien qu'en Egypte, la gloire du génie alexandrin couvrait une multitude de disciples et d'écoles qui avaient peu à peu accentué l'hétérodoxie de sa doctrine jusqu'à l'hérésie. Indulgent à ces esprits curieux, Théophile ne songeait pas encore à proclamer la guerre sainte contre l'erreur; c'était d'ailleurs affaire toute locale et individuelle et Rufin pouvait alors se croire sincèrement orthodoxe; il était sans doute plus sincère que Jean et Théophile; il l'était encore quand il entreprit de faire connaître à Rome l'œuvre la plus hardie du Maître. Au reste, sa sincérité religieuse et ascétique n'a jamais fait question. Même et à coup sûr préparée de longue main, son entreprise, si hardie qu'elle fût, pouvait être dans sa pensée en conformité avec l'orthodoxie. Il avait vécu presque toute sa vie d'homme en Orient; il avait passé huit années en Egypte, à Alexandrie et dans les | solitudes monastiques; il y avait connu Théophile, Isidore^

Jean peut-être déjà; il avait étudié avec Didyme, s'était lié avec le Voyant; de Jérusalem, il était resté en relations avec les origénisants ; au cours de ce séjour de près de trente ans en Orient dans toute la maturité de son âge, son esprit s'était naturellement élargi dans des directions nouvelles, enrichi d'idées, de vues qui procédaient cette curiosité alexandrine dont l'origénisme n'était qu'une forme particulière; ces manières de penser lui étaient devenues peu à peu personnelles; elles faisaient corps avec ses croyances aquiléiennes qu'elles avaient affinées, subtilisées, rendues plus hardies, plus ténues, moins consistantes et moins nettes aussi sur plus d'un point du dogme (1). Sans qu'il le voulût, sans qu'il le sût même, il se trouvait à quelque degré, lui aussi, origéniste. Ajoutons que d'esprit assez étroit, à ce qu'il semble, il lui était particulièrement difficile de se rendre compte des nuances multiples et délicates qui distinguaient dédésormais sa pensée de semi oriental de celle d'un chrétien d'Occident et de Rome. Jérôme touchait juste quand il lui disait : Mala interprétât us es quiaputasti bona(2). Il avait tort seulement de n'attribuer cette traduction qu'à une intention hérétique. On conçoit que dans l'esprit de Rufin ledogmetrinitaire définitivement établisoit resté seul sans être entamé et que, dans \esPîi?îcipesy il n'ait entendu en conscience corriger que ce qui n'y était pas conforme. C'est pourquoi nous pouvons et nous devons croire à sa bonne foi dans son entreprise origéniste, si téméraire qu'elle fût. Au reste, parmi les hérétiques sincères, il en est bien peu qui l'aient été délibérément ; Arius lui-même et Pelage le furent en quelque sorte malgré eux. Le tra-

(1) C. Whitaker [op. cit.) a indiqué l'intérêt du commentaire sur le Symbole pour l'adaptation des idées orientales au symbole d'Aquilée.

(2) Ap. II, 13.

ducteur des Principes est un témoin curieux de cette incompréhension des deux mondes dans l'unité de la chrétienté qui amènera plus tard la rupture des deux Eglises. Jérôme avait passé beaucoup moins de temps en Orient; il y était arrivé avec un esprit mûr et arrêté ; il s'y était enfermé dans des travaux de pure érudition; il était resté en communion de pensée avec l'Occident; enfin, son jugement était trop droit, son sentiment de l'orthodoxie trop net, son esprit trop solide pour donner prise à Torigénisme à son insu : à la première alerte, il s'était prononcé catégoriquement, au risque de condamner son Maître et de paraître se contredire. Toutefois, ces considérations n'atténuent pas le jugement sévère que nous avons porté sur la conduite de Rufin vis à vis de son ancien ami dans la querelle que provoqua sa traduction. Il était à michemin de l'hérésie^ il la favorisait sans s'en rendre compte lui-même; mais, si le dépit, le découragement et le désespoir où il se trouva jeté tout à coup expliquent la violence des Invectives^ ils ne la justifient en aucun cas et à aucun moment on ne peut lui accorder de ce fait des circonstances atténuantes.

Le personnage au total reste complexe, fuyant, difficile à saisir (1). Le manque d'informations précises sur la première partie de sa vie accroît la difficulté où nous sommes d'accorder l'auteur belliqueux des Invectives avec le traducteur apaisé d'Eusèbe et d'Origène. En dehors des lettres de Paulin et de celle d'Augustin, nous n'avons que trois témoignages sur lui : ils sont suspects ou insuffisants. Pallade (2) pense qu'il n'y eut jamais personne « de plus savant et de plus vertueux » que ce Rufin à l'âme noble, forte et qui ne devait rien qu'à lui-même; il

(1) Luhincus, Ap. III, 20.

(2) Pall. H. Laus., 118.

Tassocie au nom et à l'œuvre de Mélanie à Jérusalem et il ajoute : « Leur vie se poursuivait ainsi dans la piété ; loin de faire tort à personne, ils obligeaient pour ainsi dire toute la terre. » Gennade (1) insiste surtout sur les ouvrages du « docteur de l'Eglise », sur son talent de traducteur, l'étendue de ses traductions, avec une seule allusion aux Invectives : « 11 répondit au détracteur de ses œuvres par deux livres où il prouva irréfutablement qu'il avait travaillé avec l'aide de Dieu pour l'utilité de l'Eglise et que son adversaire n'avait écrit contre lui que par jalousie. » Peut-être cette phrase n'est-elle même qu'une interpolation, car elle cadre assez mal avec l'éloge que Gennade fait de Jérôme au début de son Catalogue? Restent enfin les renseignements de Jérôme lui-même, sur lesquels nous ne pouvons faire fond en toute sécurité et qui sont épars dans les œuvres que nous avons étudiées. Tantôt il fustige et tantôt il raille la fausse simplicité de Rufm, son hypocrisie, sa pleine conscience de ses actes et de leur portée, ses mensonges éhontés, son impudence, son audace, son aplomb, ses manœuvres sans scrupule, son acharnement contre lui, la fertilité de ses inventions et son obstination dans la calomnie, ses menaces furieuses et puériles, son habileté à circonvenir les simples, ses feintes continuelles, ses équivoques, ses précautions, ses dérobades, son embarras, ses contradictions, le vague de ses allégations, l'inexactitude de ses citations, l'inanité de ses commérages, la faiblesse de sa culture et le peu de solidité de son jugement.

Il faut y ajouter le portrait satirique et violent de la lettre à Rusticus de Marseille, alors moine à Toulouse, puis évêque de Narbonne (2). « Grunnius prenait le pas

(1) Gennade. Catal.y 17.

(2) Ep. 125.

de tortue quand il voulait parler et, par intervalles, deux ou trois mots au plus tombaient de ses lèvres : il ne parlait pas, il gloussait. Mais, une fois qu'il avait pris place à sa table et étalé son monceau de bouquins, il fronçait les sourcils, contractait les narines ; une ride sillonnait son front; il faisait claquer ses doigts pour imposer silence à ses disciples (1). Alors^ les niaiseries, les pures niaiseries de couler à flots et la déclamation d'aller son cours envers et contre tous; alors ce censeur de l'éloquence romaine de marquer et d'exclure du Sénat des Doctes tel ou tel à sa fantaisie. Quoi d'étonnant si notre homme, avec son talent pour allécher les uns et les autres, s'avançait en public au milieu d'une escorte de bavards et de tapageurs en bon ordrede bataille : Néron chez lui, c'était au dehors un (^diioxi. V équivoque même , il semblait wimonstre , quelque hête inouïe fabriquée de pièces et de morceaux. Gomme dit le poète, sa tête était d'un lion, son arrière train d'un dragon, le milieu de son corps d'une chimère. » On a vu (2) Rufin dans ce Grunnius et c'est même sur ce passage que Vallarsi s'appuie pour placer cette lettre après sa mort, en 411. Mais, le fait que Jérôme le désigne ailleurs (3) sous ce nom n'implique pas qu'il s'agisse ici de lui : il donne également le surnom générique de Lavinius à des personnes difTérentes et à Rufm lui-même. De plus, le jugement sévère qu'il porte sur la moralité de ce Grunnius [intus Nero, foris Cato) ne nous paraît lui convenir en aucune façon. Quoiqu'il ait plus d'une fois fait allusion à la richesse dont il disposait lui-même ainsi que ses amis»

il n'a jamais incriminé ses mœurs et Rufin a laissé après

(1) S'il s'agit vraiment de Rufin, c'est un portrait du conférencier dans son couvent de Jérusalem.

2) Ainsi Til. Mém. Eccl. XII, 130.

(3) Ainsi in Jer. 4.

lui la réputation d'un moine austère et très religieux : religiosissimuSy dit Gélase dans le décret même qui frappe ses œuvres (1). Jérôme a beau railler cet homme sévère qui ne rit jamais (2); l'ironie dont il l'enveloppe n'enlève rien au témoignage qu'il donne malgré lui de sa sainteté (3). Un trait toutefois, le principal, convient à notre personnage : Totusambiguus est. Yrdiimenïy c'est làtoutRufîn. En raison même de la science mal digérée qu'il avait amassée en Orient, c'était un cerveau peu souple, un esprit confus, indécis. Son caractère offrait même incertitude, même mélange d'audace et de pusillanimité ; aucune sûreté dans la parole et dans l'action, mais de la ténacité, de l'entêtement; en somme, un petit caractère, une pensée à courte vue, téméraire plutôt que hardie; de la lecture, de l'information, mais peu de réflexion, peu de jugement. De là, ce mélange de simulation et d'audace que Jérôme souligne constamment chez lui et qui semble bien caractériser en dernière analyse cette nature complexe. Brouillon, processif, disputeur, capable de poursuivre sans répit ses rancunes, d'une habileté sournoise et minutieuse dans Faction, adroit et retors dans la discussion, mais s'enveloppant lui-même dans les contremarches de sa chicane et sans ressources, exaspéré, violent dans la défaite, tel Rufîn nous est apparu au cours de la querelle, tel était Thomme, enefTet, quelles qu'aient été d'ailleurs la rigueur ' de son ascétisme, ses vertus intimes, quelle que soit enfin la valeur de son œuvre d'écrivain.

11 restera toutefois deux points obscurs que la suite des événements connus ne suffit pas à élucider complètement et il faut le faire bénéficier de ce doute. Pourquoi

(1) Gélase. Ep. 42 citée ci-dessus; Pall. H. Laus.y 119.

(2) I, 30, homo severissimus.

(3) III, 42, eximia sanctitas tua.

a-t-il quitté si brusquement l'Orient pour l'Occident, la Palestine pour Rome? Fut-il d'autre part sincère dans sa réconciliation avec Jérôme? La réponse à ces deux questions est d'une telle gravité, elle porte si avant dans la conscience même que nous hésitons encore à nous prononcer. Qu'il suffise, et c'est ce que nous avons montré, de dire que tout se passa comme si le traducteur futur des Principes, prévenu peut-être par Isidore, eût pressenti la volte-face de Théophile et de Jean qu'il connaissait à fond, comme s'il eût prévu la campagne antiorigéniste et qu'il eût jugé l'heure venue de quitter Jérusalem pour se mettre à l'abri après avoir pris trop franchement position vis à vis d'Epiphane et de Jérôme, comme s'il fût venu en Occident avec le dessein prémédité d'y propager les œuvres les plus suspectes d'Origène ; tout se passa enfin comme si la réconciliation n'eût été de sa part qu'un accès de bonne volonté aussitôt oublié ou une habileté à longue échéance pour assurer à la fois ses derrières et prévenir l'opposition d'une partie de l'opinion romaine : Parvula, subdola concordia, disait Jérôme (1). Pouvons-nous mettre toutes ces conjonctures si significatives, si suivies sur le compte du seul hasard ou devonsnous répéter en fin de compte : Majore impifdentia quam imperitia? (2) Le pape Anastase s'est refusé à incriminer l'intention du traducteur des Principes. Observons sa réserve. Le Père Stilting remarque avec raison (3) qu'après la lettre à Pammaque où Jérôme n'attaque que l'origénisme en général {generatim), Rufin n'avait qu'un parti à prendre s'il n'avait pas été engagé lui-même dans l'origénisme et peu ferme dans sa nouvelle amitié : faire cause

(l)Ap. I, 3L

(2) Ap. III, 39.

(3) Acta, 46.

commune avec l'auteur contre le danger qui menaçait l'Eglise. A cette heure décisive il a suivi la route contraire, lourde présomption dont il n'est comptable que devant sa conscience, mais grave décision qui engage du même coup la sincérité de sa foi et la sincérité de son cœur dans la réconciliation de Jérusalem.

Cependant, s'il n'y eut pas de caractères plus opposés que ceux de Jérôme et de Rufîn, s'il n'y eut pas d'ennemis plus acharnés, l'histoire a réconcilié depuis longtemps ces deux disciples malgré eux d'Origène. L'un et l'autre ont travaillé à enrichir TEglise occidentale des résultats de la spéculation hellénique et les traductions de Rufîn ont une valeur singulière, si c'est par elles qu'une bonne partie de l'œuvre d'Origène s'est conservée jusqu'à nous. Jérôme est sévère pour le traducteur, sévère pour l'écrivain, il en a le droit, mais il faut mettre au compte de la crédulité de Rufin et de son manque de sens critique plus d'une des erreurs dont il l'accuse d'être l'auteur volontaire, telle que l'attribution de V Apologie à Pamphile. Encore ne s'est-il pas tout à fait trompé en assignant les sentences de Xyste au pape martyr du m siècle (1). Il faut reconnaître que, comme beaucoup de ses contemporains et suivant la théorie de Jérôme lui-même dans le De opiimOy il traduit largement sans se préoccuper assez du texte, que cette inexactitude perpétuelle l'amène à prendre trop de libertés avec la pensée de ses auteurs, qu'il introduit dans ses versions des préoccupations de doctrine qui faussent d'autant plus les textes que la pensée du traducteur est plus vague, qu'il corrige à sa façon la pensée de l'auteur plutôt que de la rendre telle qu'elle est (2) ; il faut reconnaître que sa langue est naturellement semée

(1) Cf. Note ci-dessus.

(2) Ap. Il, 19, eversa non versa.

d'héllénismes, si son style n'est pas aussi affecté et aussi obscur que le dit Jérôme (1); mais il a puissamment servi la même cause que lui dans ses travaux sacrés. Le prêtre Rufin eut aux yeux de l'orthodoxie de son temps le tort d'être un hellénisant maladroit ou trop hardi; mais l'histoire ne peut que lui savoir gré de son erreur : elle réconcilie les deux adversaires sur le champ même du combat.

L'intérêt de ce duel acharné pour nous, c'est, comme nous l'avons montré parle menu, que la lutte ne porte pas seulement sur la question origéniste, mais qu'elle a son origine ailleurs que dans les rancunes de Rufm ou les impatiences des deux adversaires, et que Rufin, qu'il le voulût ou non, se trouva être à ce moment critique de la vie de Jérôme l'écho de toutes les calomnies qui s'acharnaient contre lui et l'instrument de ses ennemis. Il est à la tête d'un parti (2) qui marche derrière lui, mais qui le dirige, le pousse plus loin d'ailleurs et plus vite qu'il n'eût voulu peut-être. Les sots, les badauds, les nigauds (3), les ignorants (4) forment le gros de cette armée ; mais il a conclu un pacte avec l'état-major de ceux qui savent oii ils vont, à qui ils en ont. C'est pour ces « alliés » (5) réunis autour de lui qu'il écrit ses Invectives; c'est pour eux qu'il parle (6); c'est eux qui se chargent du succès de son réquisitoire ; c'est d'eux qu'il tient ces commérages et toutes ces folles inventions qui (7) font le tour des tables et Toc-

(1) Ap. II, 19 ; III, 16 : putide et confuse.

(2) I, 6, sectatores ejus; III, 9, omnes tuae partis. (3)1, 2; III, 26.

(4) III, 6, disciputi tui qui tecwn non didicerunt.

(5) I, 4, tantum confœderatis legendos esse decrevit ; 1, 12, cumsodalibus suis, etc. j;

(6) I, 30, non ad omnes, sed ad tuos loqueris.

(7) (I, 13) II, 20, hujuscemodi deliramenta et prandiorum cenarumque^ fabulas pro argumento non teneas veritatis.

cupation des vieilles radoteuses de Rome (1). Ces gens, ce senties accusateurs de profession de Jérôme; il en est qui se sont particulièrement distingués, tel Ghrysogone (2). Ils forment cette école du Tyran où on le déchire à belles dents. Ils flattent Rufin ; ils vantent sa candeur, sans avoir tout à fait tort d'ailleurs (3). Ils se disent ses disciples (4) ; ils admirent son éloquence, le tiennent pour un érudit (5), pour un grand écrivain, alors qu'il n'est qu'un ffjYYpacosu!; «ypa^xf^axoc (6) ; ils feraient de lui, s'ils osaient, un i^aartyr et un apôtre (7). En attendant, Rufin est leur chef, ils le reconnaissent à l'unanimité (8). Ils communient avec lui dans la même pensée aggressive ; ils collaborent ensemble au même acte d'accusation. Grâce à eux aussi, il dispose d'une troupe organisée, mobilisée. Il a des correspondants dans le monde entier (9), qui savent la valeur de l'argent et qui n'en manquent pas (10). Ces agents (ministri) se répandent partout avec des instructions minutieuses; ces satellites courent de province en province, font le panégyrique de Rufin à tous les coins de rue

(1) m, 22, in ecclesiastica disputatione anilium jiirgiorum deliramenta compingere.

(2) I, 32. Chrysogono sectatori ejus.

(3) TII, 19, simplicitatem quam omnes prxdicant.

(4) m, 16; II, 22, discipuli tiii; III, 26.

,(o) III, 9, pro eruditione qua polies inclytus auYYpacpsu; in Occidenie.

Page 1