‹ Saint Jérôme et ses ennemisChapitre 22 sur 32 · III · texte numérisé non relu

III

(7) m, 6, a cunctis Origenis sectatoribus martyr et apostolus nomineris.

(8) III, 9, xopucpaTov te omnes tux partis nominant.

(9) III, 3, totoorbe... Idcircone Céréales et anabasii tut per diversas provincias cucurrerunt ut laudes meas legerent ? ut panegyricum tuum per angulos etplateas ac muliercularum textrinas recitarent ? — III, 7. Irasceris^ furis et luculentissimos libros contra me cudis ; quos cum legendos et cantandos omnibus tradidisses, certatim ad me de Italia et Urbe Roma atque Dalmatia scripta venerunt, quibus me laudator pristinis ornasses prseconiis.

comme au plus secret des maisons, auprès des femmes ; i ils vont lire et déclamer ses libelles jusque dans la patrie | de son adversaire, en Dalmatie. C'est dans cette rencontre i avec les ennemis de Jérôme que Rufin trouva l'occasion i de son chef d'œuvre, ces Imwctives si vemsirqudhles par l'abondance des arguments (1) Thabileté de la discussion, l'ironie et la perfidie de l'attaque, l'accent et la véhémence de la passion. Mais il fut autre chose qu'un accusateur public ; on ne saurait trop estimer l'œuvre impersonnelle qu'il a laissée à l'Occident ; cependant, qu'il en eût conscience ou non, qu'il ait cru se servir à son profit des arguments que lui procuraient les ennemis de Jérôme alors qu'il servait surtout leur haine, il s'est trouvé à la tête du plus furieux, du plus terrible assaut que notre saint ait eu à effronter.

Aussi Jérôme ne pardonna-t-il jamais. Une fois les derniers voiles tombés, il mesura la gravité du péril qu'il avait couru du fait de son ancien ami. 11 lui avait fallu reprendre une à une les vieilles calomnies ramassées dans le faisceau de son réquisitoire ; il lui avait fallu défendre son œuvre tout entière contre un retour oifensif de l'ignorance, de la mauvaise foi, de la jalousie et du vice. Enfin et surtout, à son âge, après les services incessants rendus à la foi, il lui avait fallu, à lui, le fils soumis et le soldat dévoué de l'Eglise de Rome, l'adversaire de l'origénisme en Orient, défendre sa propre orthodoxie suspectée tout à coup. La situation était autrement grave qu'au jour où la foule murmurait au passage du convoi de Blésille ; il ne pouvait pas se dérober et se contenter du témoignage de sa conscience; il lui fallait aujourd'hui dans cette même Rome combattre la calomnie si forte contre les absents,

(1) Luculentissimi libri (Ap. III, 8, 32) ; eruditissimi libri (Ap. III, 3).

si habile à dénaturerles pensées, si prompte à agir quand elle opère dans le secret, si experte à insinuer ses perfidies et ses vraisemblances dans Tâme des simples: La surprise dont le pape Zozime fut victime dans la controverse pélagienne montre assez quel était le danger pour lui et comment il aurait pu être exécuté en haut lieu à la faveur d'une surprise analogue avant même qu'il eût eu le temps de se retourner. Cette accusation d'hérésie qui l'enveloppait à son insu était assez sérieuse (1) pour que nous en retrouvions Técho dans l'histoire et pour qu'elle ait fait question jusqu'à nos jours pour les écrivains ecclésiastiques. Le bruit en avait couru jusqu'en Aquitaine et Sévère ne peut s'empêcher de protester contre elle par la bouche de Posthumien : Qui diciint eum haereticum esse insaniunt (2). Plus tard Baronius le venge en accablant Rufin et, tandis que Huet et Tillemont inclinent à penser que celui-ci n'avait pas tout à fait tort en l'incriminant d'origénisme, Sixte de Sienne (3) défend son orthodoxie sur les points intéressés, Dupin (4) proteste à son tour contre Huet, dom Geillier (5) entreprend la démonstration de la conformité de sa doctrine avec celle de l'Eglise, Dolci (6) ! ajoute à sa vie un chapitre de Vindiciae contre Daillé sur la question origéniste; enfin^ le P. Stilting prend en mains sa défense (7). Il examine les Invectives et les Apo-

{{) Freemantle {WdiCe. Biblioth. des Pères) trouve l'interruption de son travail de 398 à 404 hors de proportion avec l'importance de la queiTelle, Jérôme ayant eu « plus de souci de sa réputation que de la vérité » !

(2) S. Sévère. Dial. T, 9; cf. aussi Pelage II, Ep. V, 21 (PL, LXXII) : \Annon et Hieronymus nostrœ Ecclesiœ presbyter tanto erga Origenem faiVore intenditur ut pœne discipuliis ejiis...?

(3) Sisto. Op. cit., VI. Note 287.

(4) Dupin. H. EccL, III, 100 sq. (1686).

(5) Ceillie:- {Op. cit.).

(6) Dolci. Max'imus Hieronymus vitx sude scriptor. Ancone, 1750.

(7) Acta. Ch. I. Generalis hiijus Commentarii idea.

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logies au seul point de vue de l'orthodoxie de l'auteur; il consacre même un chapitre aux allégations d'origénisme que Tillemont, ne se contentant pas des arguments de Rufin, a relevées pour son propre compte dans Tœuvre du Saint. En revanche, il est, comme Baronius, convaincu de l'origénisme de Rufin et il démontre son hétérodoxie sur la préexistence des âmes et la réhabilitation finale.

On ne saurait donc trop insister sur la gravité de cette accusation. D'elle procèdent en effet l'ampleur de cette querelle, son importance aux yeux de Jérôme et la violence justifiée 011 il se laissaemporter. Rufin s'esttupourtoujours, mais il reste présent à sa mémoire ; Jérôme ne cesse d'entendre sa voix accusatrice; il retrouve partout devant lui cet adversaire qui a incarné à une certaine heure toutes les haines et toutes les rancunes qui le poursuivent (1). On s'explique ainsi les paroles qui lui échappent lorsque, huit ans après, au milieu des mauvaises nouvelles d'Occident et de ses propres misères, il apprend sa mort : Rome a été prise d'assaut, Pammaque et Marcelle ont péri dans « cette nuit oii le monde entier a disparu avec la ruine de cette ville unique » ; mais, après quelques jours d'accablement, il reprend sa liberté d'esprit à la pensée que son ennemi n'est plus : « Le Scorpion a été écrasé en Sicile entre Encelade et Porphyrion ; THydre aux mille têtes a cessé enfin de siffler contre moi, et voici que je retrouve assez de loisir pour me donner tout entier à l'explication de l'Ecriture sans avoir à faire face aux attaques perfides des hérétiques (2). » Ces paroles qui jaillissent du cœur n'ont pas l'accent mauvais de la rancune satisfaite ni de la haine assouvie ; c'est un cri de soulagement mêlé de joie certes, mais encore tout vibrant de douleur et qui nous découvre

(1) Cf. Ch. IX, pasdm.

(2) InEzech. 1.

è huit ans de distance la profondeur de la blessure que Rufîn lui avait portée.

De ce coup il ne se relèvera pas. Il a vaincu son adversaire; il a résolument fait face à tous ses ennemis dans sa personne ; il a glorieusement revendiqué son orthodoxie et mis à néant dans l'esprit de tous les gens de bonne foi les pires insinuations contre sa personne, sa pensée et son œuvre; mais, l'accusation d'origénisme ruinée par la base, toutes les haines particulières persistent et poursuivent leurs attaques; mais, Ru fin disparu, la calomnie ne cesse pas de se jeter au travers de ses travaux avec d'autant plus <ie violence que, démasquée dans toutes ses manœuvres se- <îrètes^ elle est forcée d'agir au grand jour et à l'aventure. Elle poussera ses représailles jusqu'à Bethléem et jusque sur sa personne. Cependant, vieilli, malade, d'une sensibilité douloureusement avivée, il n'aura plus l'énergie morale suffisante pour garder son sang froid à ces piqûres d'épingle, à ces voies de fait et ses dernières années seront attristées par des escarmouches incessantes qui ne laisseront plus se cicatriser la plaie de son cœur. L'histoire 31 curieuse de sa correspondance avec Augustin nous montre à quel point il était devenu susceptible, soupçonneux, irritable. Si connue qu'elle soit, il convient d'en rappeler ici les traits saillants.

C'est en 394 qu'Augustin, coadjuteur de Tévêque d'Hip-

)one à qui il devait succéder l'année suivante, lui écrivit

)Our la première fois. Cette lettre fameuse |où il critiquait

ibrement l'interprétation de la dispute des deux Apôtres

ans le Commentaire sur CEpître aux Galates resta neuf ans

ans réponse grâce à une succession de contretemps qui

uraient pu provoquer une violente querelle entre euxsans

i longanimité d'Augustin. Elle se perdit par suite de Télé-

ation à l'épiscopat du porteur^ le prêtre Profuturus, pen-

dant que Jérôme répondait d'autre part à un mot d'introduction donné par Augustin à un ami par un billet qui necontenait aucune allusion à la première lettre. De là, une deuxième lettre (1) oii Augustin, après quelques questions sur Origène, réitère sa critique et demande à Jérôme deconfesser son erreur et^ comme Stésichore aveugle pour avoir médit d'Hélène, de chanter la palinodie pour le tort fait à la vérité chrétienne. Cette lettre resta encore en route. L'une et l'autre^ copiées, se répandirent partout et finirent après quelques années par être connues indirectement du destinataire. En même temps certains amis de Jérôme, maî renseignés sur la deuxième lettre qui courait l'Italie, lui font entendre qu'Augustin a envoyé un livre contre lui à Rome (2). Pour bien comprendre son état d'esprit à ces nouvelles, n'oublions pas qu'elles lui arrivent aux environs de 402. Il s'étonne, s'irrite; toutefois, il ne répond pas avant de savoir s'il y a de la part d'Augustin attaque^ voulue ou mauvaise foi (3); Augustin de son côté apprend la situation par des pèlerins de retour et se hâte de lui* expliquer comment sa lettre, toute personnelle, ^st tombée dans le domaine public (4). Jérôme répond enfin (5)» Sa lettre est un curieux mélange d'afîection^ d'appréhension, de suspicion, de ressentiment mal contenu. Il se garde de répondre à la question posée ; il doute même encore quela lettre qui lui est parvenue soit bien d'Augustin; il insinue que le jeune évêque pourrait bien chercher à s'illustrer en l'attaquant (6), mais il lui rappelle le vieil Entellus de

(1) Ep. 67.

(2) Ep. 101, 2, Augustini ad Hier'.

(3) Ep. 102.

(4) Ep. 101.

(5) Ep. 102.

(6) Ep. \02,2. Juvenis senemnon provoces. Nos nostra habuimus tcmpora..., nobis de tur otium. Aw^nsVm a environ quatorze ans ds moins que Jérôme.

Yirgile qui terrasse Darès, et, sachant que Rufin a envoyé ses Invectives en Afrique avant qu'il les reçût lui-même, il lui adresse sa deuxième et récente Apologie. Il est triste (1), méfiant; après la trahison de Rufin, il craint encore de trouver un mécompte dans cette autre amitié : « Voyez -comme je vous aime, écrit-il ; provoqué, je n*ai pas voulu répondre (2)... » Une nouvelle lettre (3) d'Augustin, pleine de respect et d'éloges, mais aussi de nouvelles critiques sur la traduction du Vieux Testament, est suivie encore d'une réponse assez vive (4). Jérôme réclame un supplément d'explication sur les aventures des premières lettres et sur le prétendu libelle envoyé à Rome (5). Augustin provoque un vieillard qui ne demande qu'à se taire : Provocas senem^ tacentem stimulas {Q). Il n'est pas besoin de tant de lettres (7); un mot suffit pour tout expliquer : il l'attend : «Je ne veux pas que vous puissiez dire : Eh quoi, vous avez vu ma lettre, vous avez vu dans la signature une

écriture qui vous estbien connue Non, comme vous me

l'avez écrit déjà, envoyez-moi la même lettre écrite de votre main ou cessez de harceler un vieillard qui vit dans l'obs- <îurité d'une cellule (8). Si vous voulez discuter, exposer vos idées, cherchez des hommes de votre âge, éloquents, connus ; on dit qu'il y en a tant à Rome ; ils n'hésiteront pas à s'atteler avec un évêque (9) pour la discussion des textes

(1) Tristes hœc dictavimus...

(2) Ep. 102, 3.

(3) Ep. 104. Aug. ad Hier.

(4) Cf. L'affaire célèbre de la version de Jonas (Albert Fournier. Annales du Mmée Guimet, 1895).

(5) Ep. 105, ad Aug.

(6) Ep. 105, 5.

(7) C'est le premier mot : Crebras ad me epistulas dirigis et ssepe cornjpellis. Ep. 105, 1.

(8) Senem latitantem in ceJlula.

(9) Jugum ducere.

sacrés. Pour moi, soldat du temps passé, vétéran désormais, mon rôle est de chanter les victoires des autres, les vôtres par exemple, et non plus de combattre avec mon corps usé. Toutefois, si vous me poussiez trop souvent à vous répondre, vous pourriez vous rappeler que la pétulance juvénile d'Hannibal est venue se briser contre la patience de Quintus Maximus (1). «Ce n'est qu'après la nouvelle et déférente réponse d'Augustin et après l'envoi de copies autographes de ses deux premières lettres que les derniers nuages furent dissipés et, dès lors, l'afî'ection et Testime de l'un pour l'autre ne cessèrent plus de grandir jusqu'au jour où ils combattirent côte à côte contre Pelage. Au reste Jérôme paie chèrement la rançon de sa victoire. Si la querelle a blessé son âme, elle a suspendu et compromis cette œuvre qui était toute sa pensée, toute sa vie (2). Il suffit de jeter un coup d'œil sur le tableau chronologique du Chapitre II pour s'en rendre compte. La traduction de VA?îcie?î Testmneiit et les Commentaires de l'Ecriture s'arrêtent vers 398 avec la version du Cantique des Cantiques et le Commentaire de saint Matthieu qu'Eusèbe emporte à son départ de Bethléem. Ce n'est que vers 404 que le Pentateiique voit le jour, œuvre importante sans doute, commencée depuis longtemps, mais plus d'une fois interrompue et reprise, à en juger par les réclamations de Desiderius (3). Ce n'est qu'en 406 que paraissent les Commentaires sur Osée, Joël, Amos, Malachie, Zaccharie, qui précèdent les quatre grands Prophètes. Ces dates sont éloquentes. Jérôme s'est jeté tout entier dans la bataille, mais à quel prix? La lutte contre Hufîn l'engagea fond dans la campagne anti-origéniste et, quand

(1) Ep. 105, 3.

(2) Cf. Ch. IX.

(3; In Pent. yrœf.

l'intérêt en est épuisé pour lui^ quand tout danger pour la foi aussi bien que pour lui-même est passé, il se trouve avoir suspendu de longues années cette œuvre qu'il fallait pourtant bien défendre et assurer d'abord. Trop heureux s'il pouvait en voir la fin ! Les lettres mêmes se font rares et, en dehors de celles qui concernent la querelle, il n'y a guère à signaler pendant cette période que l'éloge funèbre de Fabiola adressé vers 399 à Océan.

Cependant il retirait tout l'honneur de la victoire de l'Occident sur l'origénisme. C'est sous son inspiration, c'est grâce à sa traduction, à ses lettres, à ses amis, à sa vigoureuse prise à partie de Rufm plus encore que grâce à l'action directe de Théophile que l'Eglise de Rome avait mené si vivement la lutte. La traduction des Principes posa la question (1) : c'est de lui que procéda la résistance ainsi que l'initiative d'Anatase qui entraîna à sa suite les les deux autres métropolitains de l'Italie. Avec Tadmirable netteté de son esprit il avait dès le début défini l'origénisme en formules précises : « Confitemini et vos in quibusdam errare Origenem et mu nltra non faciam. Dicite eum maie sensisse de Filio, pejus de Spiritu Sancto ; am" marum de cdelo ruinas impie protulisse ; resurrrectionem carnis verbo tantum confiteri^ ceterum assertione destruere ; et, post ynulta sœcula atque unam omnium restitiitionem, id ipsum fore Gabrielem quod diaholum^ Paulum quod Caipham, virgines quod prosiibulas... (2) » Ces lignes qui avaient probablement servi de base à la rédaction des Capitula blasphemise soumis par Eusèbe à Anastase, Jérôme les reproduira presque à la lettre dans

(1) Ap. III, J2. Poslea vero per interpretationem tuam quxslione contra Origenem toto orbe commota ..

(2) Ep. 84, 7. Ce sont précisément les thèses que le P. Halloix conteste qu'on puisse tirer d'Origène (IV, 4).

son Apologie (1) : c'est par elle que l'Eglise latine apprit à connaître l'erreur origéniste. Emporté par l'ardeur de sa lutte contre Rufin, il donna bientôt entièrement les mains à la répression et se fit dans cette affaire l'intermédiaire entre l'Orient et TOccidenten traduisant, après la Lettre synodique de 400, les Lettres Paschales de Théophile pour les années qui suivent.

La Synodique de 400 avait énuméré les principales erreurs de l'origénisme et en particulier celles qu'on relevait dans les Principes sur la subordination du Fils et la réhabilitation finale. La première Paschale (2) reprenait en détail toutes les articulations de cet appel aux armes; elle stigmatisait la doctrine de la limitation dans le temps du règne du Christ, de sa seconde passion pour le salut du Démon, de la quasi-immatérialité du corps après la résurrection et de la délivrance finale de toute attache corporelle. Elle combattait la théorie qui ne fait de la hiérarchie des esprits qu'une conséquence de leur chute à des degrés divers, du monde que le produit du péché des créatures spirituelles, du corps et de la matière qu'un instrument d'expiation pour les fautes antérieures; enfin, confondant (3) pour les besoins de sa cause les origénistes de pensée avec une secte infâme qui se réclamait du Maître, Fauteur leur reprochait de déshonorer le mariage en conséquence de leur théorie de la matière (4). Il trouva à ajouter encore à ce réquisitoire dans IsiPasc/iaie suivante, mais on voit déjà quel était l'intérêt de cette lettre de 401 pour l'Occident; on voit comme elle complétait les indications de sa lettre à Anastase, aussi bien que celles de

(1) Ap. II, 12.

(2) Ep. 96.

(3) Comme Epiphane (cf. Ch. III).

(4) Ep. 96, 5-19.

Jérôme, comme elle confirmait l'Eglise romaine dans la position et les mesures qu'elle avait prises dans cette afTaire délicate. Les traductions de la Syiiodique et des réponses des évèques étaient arrivées à Rome à la fin de l'automne 400 ; la "^v^mihvQ Paschale avait suivi au printemps de 401. Transmises aux Eglises de Milan et d'Aquilée, elles achevèrent partout l'œuvre de répression qu'Anastase avait commencée : au retour de Vincent^ Jérôme annonçait à Théophile qu'elles avaient « libéré l'Italie (i). »

C'est surtout par la lecture publique de ces lettres que se manifesta Taccord des différentes Eglises pour la répudiation de Torigénisme. Origène ne fut pas solennellement et universellement condamné. Fontanini l'a démontré (2) : il ne faut pas prendre à la lettre le mot synodus employé par Jérôme dans sa première Apologie (3) et par Théophile lui-même d'après la lettre de Justinien à Mennas (4 . Il n'y eut pas de concile régulièrement réuni pour prononcer contre Origène en Occident, pas même à Rome ; laréponse d'Anastase à Théophile, à laquelle Jérôme fait allusion (5) et qui aurait pu nous renseigner, est malheureusement perdue ; mais il ne reste trace que d'un seul synode tenu sous son pontificat et on s'y occupa des Donatistes. Le pluriel {Sos in 67'6^/?O5?70 de sa lettre à Simplicien n'est qu'une sorte de pluriel officiel. Dans l'Italie, il n'y eut en réalité qu'un accord moral des trois évêques de Rome, de Milan et d'Aquilée pour dénoncer

(1) Ep. 88, ad Theoph.

(2) Font. II, 19.

(3) Ap. I, 2.

(4) Quœ accepit et probavit Alexandrinorum Ecclesiœ sententiam in impium (Origenem) latam. (Theophili Serm. ad monach. apud Ep. Justiniani

,^ ad Mennam). Labbé. Concil. V, 658. — Mansi. A. 545. 1^ (5) Ep. 97.

les erreurs origénistes en Occident. Sous quelle forme, nous ne le savons pas ; mais les lettres d'Anastase à Simplicien et à Venerius nous le montrent condamnant à la fois l'homme et l'œuvre, et Jérôme nous déclare que cette dénonciation fut explicite. Ergo beati episcopi... illumhaereticum de?îU7îtîa?2t populis (i). Aucun mot ne pouvait mieux exprimer cette entente générale (2) pour la condamnation d'Origène et de Torigénisme. Le pouvoir impérial la sanctionna et Honorius défendit la lecture d'Origène : il ne s'agissait sans doute que des livres suspects des Principes, La lettre d'Anastase à Simplicien (3) montreavec quelle hâte onjprocéda; Jérôme nous dit aussi que le Pontife agit sans délai : cette grave et prompte décision était le résultat de la querelle ; elle était due surtout à son action clairvoyante et résolue, autant qu'à l'action de ses amis (4).

Aussi pouvait-il pousser un cri de triomphe et de joie en envoyant à Pammaque et Marcelle au commencement de 402 cette deuxième P^^c/i^z/^ où Théophile a jugulait » l'hérésie vaincue. « Je vous envoie un nouveau et précieux cadeau d'Orient et vous fais tenir à Rome avec les premiers jours du printemps les richesses d'Alexandrie... Oui, voici que la prophétie d'Isaïe s'est accomplie : En ce jour-là, le

(i) Ap. II, 22.

(2) Ap. I, 10. Epistulse Theophili..., Anastasii in toto orbe hsereticum persequuntur.

(3) Cette lettre a singulièrement embarrassé les écrivains modernes qui ont travaillé à réhabiliter Orij^ène et c'est sur elle que Vincenzi (Op. cit.) fait porter le principal effort de son plaidoyer si complet. La découverte de la lettre à Venerius (cf. infra) est venue éclairer définitivement la pensée d'Anastase et corroborer le témoignage de la première.

(4) Denis et Harnack l'ont bien vu; mais pour l'un, c'est « la haine de Rufin », pour l'autre c'est « le souci de ne pas perdre l'autorité dont il jouissait dans l'Eglise » qui ont déterminé l'attitude de Jérôme vi» à vis d'Origène !

Seigneur aura son autel au milieu de la terre d'Egypte (1). Où abondait le péchera surabondé la grâce (2)... Après avoir échappé aux mains d'Hérode, le Christ échappe à l'hérésie et à ses blasphèmes. Celui que Demetrius a chassé d'Alexandrie fuit à travers le monde entier devant Théophile qui justifie si bien son nom. Où est maintenant la couleuvre tortueuse? La vipère venimeuse, où est-elle? C'était un monstreàface humaine avec un corps de loup (3). Où est l'hérésie qui sifflait sur le monde, qui nous accusait publiquement de ses erreurs, Théophile et moi, qui niait effrontément notre bonne entente et trompait les simples avec les aboiements de ses chiens sans pudeur? L'autorité, l'éloquence de l'évêque d'Alexandrie l'ont accablée; voici qu'elle parle de dessous la terre à la façon des démons... Plût à Dieu que cette race de serpents adoptât loyalement nos croyances ou défendît résolument ses opinions ! Nous pourrions au moins savoir qui nous avons à aimer, qui à appréhender ; mais on a inventé une nouvelle espèce d'amende honorable. On nous hait, on nou& traite en ennemi et on n'ose pas contester publiquement notre foi. Je le demande : Qu'est-ce que ce ressentiment que ni le temps ni la raison ne peuvent apaiser ? Souvent, au milieu des épées qui brillent au soleil, parmi les cadavres à terre, à côté des ruisseaux rouges de sang, le& ennemis se serrent la main et la paix succède à la fureur guerrière. Les tenants de cette hérésie sont les seuls à ne pouvoir pas conclure d'accord avec l'Eglise, parce qu'ils réprouvent dans leur for intérieur ce qu'ils sont forcés de reconnaître du bout des lèvres... Voici que Théophile a hautement convaincu Origène d'hérésie; nos gens ne

(1) Is. 18, 19.

(2) Rom. 5, 20.

(3) Enéide. III, 426.

défendent plus ses erreurs, mais ils feignent qu'elles ont été introduites dans ses écrits par des hérétiques comme il s'en est glissé dans tant d'autres œuvres... Lumières du Sénat chrétien, recevez encore la lettre paschale de cette année en grec et en latin pour que les hérétiques n'aillent pas répéter faussement que j'y ai fait quantité de <îhangements ou d'additions. J'ai travaillé, je l'avoue, à garder l'élégance du style dans la traduction et, tout en suivant mon texte ligne à ligne sans le perdre de vue nulle part, à conserver l'abondance et la facilité oratoire de l'auteur, mais surtout à rendre idée pour idée. Ai-je atteint mon but? Vous l'apprécierez. Priez cependant Dieu pour que cette lettre ait le même succès en latin qu'en grec, pour que Rome accueille avec Joie ce que tout rOrient admire et répète, pour que les paroles de la chaire de saint Pierre confirment les paroles de la chaire de «aint Marc I Au reste, on n'ignore nulle part que le saint pape Analase poursuit les hérétiques avec le même zèle et la même ardeur que Théophile jusque dans les trous oii ils se cachent et que l'Occident a condamné ce que l'Orient avait condamné... (1) »

Cette admiration de Jérôme pour Théophile et cette belle ardeur à courir à sa suite l'entraînèrent plus loin qu'il n'eût voulu. Il était engagé trop avant dans la lutte contre l'origénisme pour s'arrêter à mi-chemin après la défaite de son adversaire. C'est ainsi qu'il traduisit cette deuxième Paschale de 402 plus violente encore que les précédentes, où Fauteur relevait de nouveaux griefs contre l'hérésie : abus de l'interprétation allégorique, limitation de l'opération de TEsprit Saint aux créatures raisonnables et du

(1) Suivent des vœux pour la santé d'Anastase dont Jérôme n'avait pas encore appris la mort (cf. Ch. VII).

pouvoir de Dieu dans la création (1). Il traduisit sans doute aussi celle de 403 que nous n'avons pas et celle de 404 à propos de laquelle il s'excuse même auprès de Théophile du retard que lui ont imposé la mort de Paule (2) et sa propre maladie, ce Depuis que j'ai reçu la lettre deVotre Sainteté avec le livre paschal qui l'accompagnait jusqu'à ce jour, j'ai été si accablé de chagrin et de soucis, si agité par les rumeurs qui courent çà et là au sujet de l'Eglise que c'est à peine si j'ai pu traduire votre ouvrage en latin. Vous connaissez mon sentiment. On ne peut écrire quand l'âme est triste ; à plus forte raison quand les souffrances du corps s'ajoutent aux peines morales. A l'heure même où je vous écris, la fièvre me secoue et me fait dicter trop hâtivement; je suis étendu depuis cinq jours sur mon lit. Que Votre Sainteté sache en deux mots que la traduction m'a donné beaucoup de travail, car je tenais à rendre votre pensée sans rien lui ôter de son éclat et à conserver en latin les qualités de votre style. Au début, vous philosophez et cette partie générale, où vous semblez n'avoir à tâche que l'exécution d'un adversaire (3), ne laisse pas d'être une leçon pour tous ceux qui vous lisent ; dans le reste, vous joignez avec un talent bien rare la rhétorique à la philosophie ; c'est un accord admirable de Démosthène et de Platon... Que puis-je ajouter ? J'appréhende de vous louer : on me reprocherait de marcher sur vos talons; en un mot, votre livre est excellent aussi bien dans son développement philosophique que sur le point proprement dit qu'il I traite en dehors de toute personnalité. Aussi je vous supplie de me pardonner mon retard; je suis si accablé par

(<) Jér. Ep. 98.

(2) 26 janvier 404.

(3) Ep. 99, 2. Et generaliter agens» dum omnes erudis, unum jugulas.

la mort de Paule que je n'ai pas encore pu me remettre tant soit peu à mes travaux scripturaires : je n'ai fait d'exception que pour cette traduction. » Ou voit quel prestige Théophile exerçait sur Jérôme et quel élan cette nature ardente conservait encore. Mais, s'il lui demande à la fm de sa lettre de lui adresser ses nouveaux ouvrages pour les lire ou les traduire (1), cette traduction de la quatrième Paschale fut sans doute sa dernière contribution à la campagne de Théophile : il s'aperçut enfin que le beau zèle qu'il vantait si fort (2) chez son chef de file n'était pas tout à fait désintéressé.

On sait de quel côté cet ambitieux sans scrupule dirigeait alors ses coups sous le couvert de la défense de la foi (3). Jaloux de Ghrysostome devenu évêque de Gonstantinople au commencement de 398, il l'accuse de connivence avec les origénistes pour avoir accueilli les moines qu'il a chassés d'Egypte et pour avoir intercédé en leur faveur auprès de lui. Ceux-ci ayant porté plainte de leur <îôté contre leur évêque, Tempereur Héraclius le cite à Constantinople : Théophile ne désirait qu'une occasion d'agir sur place. Il annonce son arrivée, mais il s'arrange de façon à envoyer dans la capitale avant lui le héros de la lutte contre l'hérésie, le vieil Epiphane âgé de quatrevingts ans, qui y usera de son influence pour discréditer ses accusateurs suspects d'origénisme. Epiphane met en ^fîet Ghrysostome en demeure de frapper les moines et de signer une condamnation des œuvres d'Origène. Ghrysostome refuse de se prononcer avant le jugement du synode qui connaîtra de la question et Epiphane travaille à s'as-

(1) Ep. 99, 2, vel legendos, vel vertendos transmitte.

(2) Ep. 97, 1. Theophilus qui nomen ex amore Dei invertit.

(3) Cf. Socrates. H. E, VI, 14; Sozom. H. E, VIII, 14 ; Gassiod. Hist. Trip. X, 12.

surer l'adhésion des évêques déjà présents aux décrets du synode qu'il a tenu à Chypre sur l'invitation de l'évêque d'Alexandrie quand, tout à coup, sans que la raison en soit bien connue, il se décide à repartir et meurt en mer (403) : peut-être avait-il subitement découvert la stratégie secrète de son collègue et le double jeu qu'on lui faisait jouer? C'est alors que Théophile débarque en personne à Constantinople et renverse du premier coup la situation à son avantage : Chrysostome est cité à son tour devant un concile qui se tient à la hâte à Chalcédoine dans une propriété particulière (1) ; il est condamné et banni par décret impérial avant que les autres évêques aient pu protester. C'était le commencement de ses tribulations : rappelé, puis condamné de nouveau en 404, il devait succomber en exil en 407. Le vainqueur informa le pape de sa déposition : Innocent lui répondit qu'il maintenait sa communion avec l'évêque exilé aussi bien qu'avec lui et qu'il attendait une nouvelle décision d'un concile général, mais oe concile ne fut jamais réuni : Théophile triomphait.

C'est une question de savoir jusqu'à quel point il réussit à associer Jérôme à cette campagne hypocrite et odieuse. Le P. Stilting (2) nous semble l'avoir traitée d'une façon définitive dans sa biographie. On a soutenu que Jérôme y avait pris part volontiers, en s'appuyant sur la lettre (3) que nous venons de citer. Tiliemont (4) a repris à son compte les deux principaux arguments de la thèse. Il a vu Chrysostome dans le personnage « exécuté » par Théophile alors qu'il s'agit manifestement d'Ori-

(1) Concile ad Quercum. Probablement en 403 ; cf. Hefele, Op. cit., Liv. VIII.

(2) Acta. Ch. 48.

(3) Ep. 89.

(4) Mm. EccL, XI. Chrysost. Art. 19 et 20.

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gèae (l); il a vu dans les ouvrages que Jérôme demande !'

un pamphlet violent et grossier que Théophile aurait i écrit contre Ghrysostome d'après le témoignage de Facun- ■ dus Hermianensis postérieur de cent cinquante ans^ | alors que rien ne prouve d'ailleurs que Jérôme ait traduit | ou même reçu et connu les ouvrages en question : Vel le- \ gendos vel verlendos transmitte. Il faut remarquer de plus avec Stilting qu'il n'est pas question de Ghrysostome, mais seulement d'Origène dans la Paschale de 404 dont Jérôme parle dans cette même lettre écrite après la condamnation de révoque de Gonslantinople ; que, s'ii couvre de fleurs le style et l'éloquence de Théophile, il est plus discret en ce qui concerne ses actes ; qu'il ne cache pas ses inquiétudes et ses ennuis au sujet des afl'aires de l'Eglise dans une phrase vague qu'il faut prendre pour un avertissement ou une réserve vis à vis de l'évêque alors que c'était plus que jamais le cas de le louer s'il Teût approuvé jusque dans ses manœuvres contre le malheu"reux Ghrysostome (2). D'autre part, leur correspondance cesse brusquement après la traduction de la cinquième Pas- €hale,en 405, alors que l'évêque reste encore sept ans sur le siège d'Alexandrie ; enfin, silence singulier, Jérôme ne fait mention de Théophile dans aucun des endroits oii il rappellera plus tard la campagne origéniste, pas même dans cet Epitaphe adressé à Principia où il chante si éloquemment la victoire de Marcelle et d'Anastase (3). Il semble même^ d'après un fragment de lettre édité par Vallarsi (4), que Théophile ait cru devoir se justifier vis à vis de lui. Loin donc de participer à la persécution de

(1) Cf. ci-dessus (unum jugulas).

{2) Ep. 114, ad Theoph. (405).

(3) Ep. 127; cf. Ep. 124 et 130.

(4) Ep. 113.

Ghrysostome, il est vraisemblable au contraire qu'il rompit à cette occasion même avec Févêque d'Alexandrie : lui aussi, comme Epiphane, il avait découvert tout d'un coup le fond de cette âme mesquine et il s'arrêtait au bord de l'abîme où on l'entraînait à son insu.

Origène était donc condamné à la fois et presque en même temps dans les deux moitiés de la chrétienté. « Suivons, s'était écrié Jérôme, suivons d'un pas léger les deux porte-trophées de TOrient et de l'Occident (1). » Singulière condamnation quand on connaît les motifs intéressés qui déterminèrent l'action de Théophile, quand on sait l'ignorance de TOccident ! Mais^ si Denis (2) a raison de dire que la doctrine d'Origène n'y fut guère connue avant les controverses pélagiennes, il se trompe en affirmant que la traduction des Principes « ne paraît pas avoir excité de notables tempêtes ». Origène payait pour les excès de l'origénisme ; mais il était aussi victime de l'ambition jalouse de Théophile et des disputes de Jérôme et de Rufin. La controverse se calma pendant près de cinquante ans. Elle devait renaître au VP siècle à la suite de nouveaux incidents provoqués encore par les moines origénistes de Palestine.

Cette condamnation apparaît en Occident comme une réaction contre l'hellénisme et une victoire pour l'esprit de l'Eglise romaine (3). L'effort particulier tenté par Rufin avec l'appui ou sur l'invitation des chrétiens hellénisants s'est heurté à la foi traditionnelle et simple, à l'orthodoxie solide et intransigeante de Pammaque et de Marcelle

(1) Ap. III, 9.

(2) Denis. Op. cit.

(3) Cf. Diekamp. Die origenistischen Streitigkeiten im sechsten lahrhundert und das fûnfte allgemeine Concil.., Munster in W. 1899 ; II, 3 et 15. Harnack. Hist, des dogmes ^ II, 11, pour les conséquences de cet événement sur le développement de la théologie chrétienne.

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aussi bien que de la foule à qui Jérôme lui-même était depuis si longtemps suspect. L'Occident, nous Tavons dit, s'accommodait mal des hardiesses et des subtilités de la pensée orientale ; les chrétiens de Rome répugnaient d'instinct à la liberté de son allure ; ils n'admettaient pas la spéculation sur les points précis de la foi et ils l'ignoraient pour les autres : témoin le scandale soulevé par la conception origéniste de la résurrection, en dépit de toutes les atténuations que le traducteur y avait apportées. Telle était aussi la pensée de Jérôme quand il voyait plus tard (1) dans Pelage un disciple indirect de Rufin et quand il se plaignait vers la fin de sa vie que l'origénisme n'eût pas été anéanti sous la répression universelle ; de là aussi, la passion qui l'emporta si loin dans la lutte contre la doctrine, du jour où, averti par Epiphane, puis éclairé par les événements et par sa réflexion personnelle, il eut découvert à côté du grand savant dont il reste le disciple et l'admirateur, un maître d'hérésie. Cette distinction^ il ne cessa dès lors de la préciser et de la publier : « Nous louons le génie de Tertullien tout en condamnant en lui l'hérétique; nous admirons la science scripturaire d'Origène sans recevoir ses opinions erronées ; nous célébrons l'érudition de Didyme et la pureté de sa foi sur le dogme trinitaire, mais nous repoussons les idées qu'il prête à tort à Origène ; ce sont les vertus, non les vices de nos maîtres qu'il nous faut imiter. » Mais cette distinction provoque un déchirement dans son âme et plus d'une fois il dut penser en jetant Tanathème à son Maître à ce qu'il écrivait jadis des petits esprits de Rome incapables de le comprendre : « Quelle a été la récompense de tant de labeurs ?... Si Rome donne les mains à sa

(1) Ep. 130 vers 413 ; cf. Gh. IX et ci-dessus, Note, page 383i.

condamnation (1), ce n'est pas qu'on lui reproche quelque nouveauté ou quelque hérésie ; non, on en veut à la gloire de Técrivain ; on ne peut tolérer la science d'un homme qui fait taire les autres quand il parle. » Il sépare d'ailleurs avec soin les deux points de vue historique et dogmatique (2); il explique même les erreurs d'Origène par la différence des temps et l'état des croyances à son époque (3) ; il a le sens du développement du dogme et de cette explication progressive de la révélation si remarquable dans la foi catholique; mais, s'agit-il déjuger: le croyant se place au seul point de vue de l'orthodoxie actuellement définie. Aussi bien, malgré sa culture, malgré la largeur de son esprit et en raison de la pauvreté philosophique de sa pensée, Tinstinct de sa race fortifié de son inébranlable attachement à la foi stricte de son baptême se réveillait en lui sous la forme catholique et romaine. Sous ces nouveautés et ces hardiesses que l'on comprend sous le nom d'origénisme, il a pressenti la naissance d'une hérésie nouvelle : nascentem hœresim{i)\ bien mieux, il Ta définie (5) et cette définition a permis de la saisir et de l'arrêter à temps. Il se rattache étroitement à ce Siège Apostolique qui est pour lui le fondement de la vérité, à cette Eglise dépositaire de la tradition de Pierre et de Paul et source de toute autorité (6). Sur ce point il n'a jamais transigé, jamais hésité même et personne n'a contribué plus que lui à fortifier le respect de la primauté

(1) Par Demetrios au m* siècle ; cf. Ep. 33, 4. (2;Ap. II, i7.

(3) Ap. I, 12. Et lotus or bis post translationem in Origenis odia exarserit quem antea simpliciter lectitaverat.

(4) Ap. III, 24; cf., aussi II, 22 [nefaria hxresis).

(5) Ep. 84, 7; puis, Ap. III, 12.

(6) Ap. m, 15. Sedes apostolica... Saint Léon le Grand. Ep. 165, 2 ; catholica fides cui nihil addi nihil minui potest.

romaine (1). La citation de Rufin, l'initiative d'Anastase, son alliance avec Théophile, son action en Occident, la prompte répression de l'origénisme témoignent de la puissance du Saint-Siège dans cette capitale du monde que les Empereurs ont abandonnée au chef de la chrétienté. La défaite d'Origène consacre le triomphe de Rome. Avec un instinct merveilleusement sûr de son rôle dans le monde, l'Eglise romaine se préoccupait en eiïet de garder rintégritéde la tradition envers et contre tous. Aussi elle s'était jetée dans la mêlée dès les premiers jours avant même d'être bien informée et elle avait pris l'initiative de la résistance avec autant de vigueur que de décision. C'est qu'elle avait pressenti tout d'abord le caractère et la portée de l'origénisme. Le mot de Jérôme après le retour de Vincent traduit bien le soulagement que toute l'Italie orthodoxe avait éprouvé à la suite de la condamnation d'Origène : ce fut comme une délivrance. On appréhendait un retour offensif de l'arianisme dont on avait tant souffert à Rome et qui était à peine dompté à Milan (2). Nous en avons la preuve dans la lettre qu'Anastase écrivit en 400 à Venerius. Cette lettre que nous ne connaissions que par la mention de Jérôme a été retrouvée à Bruxelles et publiée pour la première fois par Ruelens dans le Bibliophile belge en 1871 (3). Le fait même qu'Anastase crut devoir écrire de nouveau à Venerius aussitôt après la mort de Simplicien montre assez l'inquiétude où il était à l'égard de cette Eglise de Milan si agitée et de la hâte qu'il avait

(1) Ap. Iir, 29. Ubi norma veritatis; cf. Ep. 130 : la meilleure défense contre l'hérésie est la soumission à Rome.

(2) Ainsi Ap. II, 16. Eusebius nihil aiiud agit nisi ut Origenem sude os~ tendat fidci, id est, Arianx perfidix.

(3) Ce texte est très défectueux. La meilleure édition a été donnée par le bollandiste J. Van den Gheyn, Revue Hist. et Litt. Relig. ,iy (1899).

d'aboutir. Il rappelle dans la première moitié de sa lettre la lutte des évêques contre l'arianisme; il cite les noms de Denis, de Libère, d'Eusèbe de Verceil, d'Hilaire, qui ont affronté l'exil pour la défense de la foi nicéenne; il juge le moment venu de suivre leur exemple; Origène « avec sa religion » doit être traité comme Arius l'a été; Théophile qui a lu tous ses livres lui a donné l'indication de ses blasphèmes contre l'Ecriture : c'est sur son invitation (1) qu'il a écrit à Simplicien, prédécesseur de Venerius, eu même temps qu'aux autres évêques catholiques; il indique dans quelles conditions et dans quelle mesure Origène doit être condamné par tous avec ses opinions (2), enfin, il invoque la communauté de foi qui les unit et le devoir qu'ils ont d'en garder intégralement le dépôt (3). Sa préoccupation, c'est la crainte de voir reparaître l'hérésie arienne qui menaça d'emporter le christianisme, c'est la nécessité de la lutte à tout prix contre le retour de cet esprit rationaliste qui caractérise dès lors les hérésies et qui ne menace rien moins que l'essence même du dogme. C'est ainsi que fut arrêté résolument dans son expansion cet origénisme qui était plutôt une disposition d'esprit qu'une doctrine, mais qui, procédant de la libre spéculation hellénique, tendait à élargir les idées traditionnelles sur le monde, sur la liberté, sur la résurrection, sur les sanctions finales, sur la Rédemption, sur l'Ecriture et sur la Trinité même au-delà des bornes indécises du dogme. L'origénisme, c'était la philosophie, c'était l'hérésie. Epipha- I ne disait d'Origène : Arii pater, et Théophile, de l'origé- ' nisme : fiydra omnium hdereseon ; Jérôme ne verra dans le

« (1) Conventus, dit-il, dans les deux lettres à Simplicien et à Vene

T (2) Quatenus Origenes mm suo dogmate ab omnihm damnaretur. (3) Integram fidem ab Apostolis traditam..., sicut est una Udes.

pélagianisme que le fruit de cette erreur grosse de toutes les autres. La pensée hellénique allait se faire jour par ailleurs et poser devant le dogme la question capitale de la liberté. Hœresis rediviva pkmtaria (1) ! En Orient toutefois la condamnation d'Origène porta un coup mortel au développement de la science théologique ; en Occident, on peut dire qu'entre les deux grandes controverses de Tarianisme et du pélagianisme nées comme elle de la curiosité de Tesprit grec, la dispute origéniste, si personnelle et si violente qu'elle ait été dans ses différents épisodes et en particulier dans celui qui nous occupe, a surtout contribué à fortifier puissamment le sens et le respect de l'orthodoxie et de la tradition, si elle n'a rien apporté d'ailleurs au progrès de la doctrine.

De cette longue guerre Jérôme sortait singulièrement grandi aux yeux de l'Occident. N'avait-il pas, comme Epiphane en Orient, jeté le premier cri d'alarme? N'avaitil pas été de Bethléem, plus encore que Théophile, l'organisateur de la résistance, le conseiller et l'avocat de l'Eglise romaine et de la foi latine ? Sa lutte personnelle contre Rufin se trouvait avoir grandement servi la cause orthodoxe; elle avait eu son retentissement dans tout rOccident : entre la mort d'Ambroise (397) et l'entrée en lice éclatante d'Augustin, il y devient tout à coup le champion de l'orthodoxie. Le rôle qu'il a assumé dans la bataille, Tactivité indomptable qu'il a déployée et sa large part dans la victoire de l'Eglise font plus alors que tous ses travaux pour sa gloire. C'est vers lui que le monde latin tourne désormais les yeux; c'est à lui qu'il va faire appel par la voix d'Augustin devant le danger menaçant du pélagianisme. Le vieux soldat du Christ sera-t-il

(1) Ep. 97, 4.

en mesure de faire face à rennemi sur cet autre terrain? Sera-t-il à la hauteur de la situation éminente que lui fait son triomphe sur Rufin et sur Torigénisme? Hélas! toute victoire impose de nouveaux devoirs, de nouveaux combats, de nouvelles misères : voici venir pour cette âme harcelée par la calomnie, pour ce cœur déchiré par cette escrime douloureuse contre un ami sans foi et contre un Maître toujours admiré, les dernières luttes et les plus amères.

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