PL, XXV
« Quand j'étais enfant, je parlais et je pensais comme un enfant: aussi mérité-je l'indulgence pour avoir, dans mon adolescence, entraîné par l'ardeur à l'étude des Écritures, interprété allégoriquement le prophète Abdias dont j'ignorais le sens littéral. Mon cœur était enflammé par la connaissance mystique : j'avais lu que tout était possible aux croyants, j'ignorais qu'il y avait diversité des charismes; ma connaissance des lettres profanes me faisait croire que je pouvais lire un livre fermé. »
Et il parle de sa sottise, plaidant rindulgence pour ce fruit de son juvénile talent :
« J'étais enfant, je ne savais pas encore écrire, ma main titubait, mes doigts tremblotaient. »
Il tâcha, dans un nouveau commentaire, de reprendre l'œuvre et de corriger si possible les lettres mal conformées. C'est qu'en effet, à son grand désespoir, un admirateur trop zélé venait de remettre au jour le malencontreux avorton : «J'espérais que mon écrit resterait caché dans les cassettes. J'avais voué au feu cette première témérité de mon petit talent quand subitement d'Italie m'en est apporté un exemplaire par un jeune homme, de l'âge que j'avais lorsque je composai cet écrit dont il était enthousiaste. Je l'avoue, j'admirais qu'un mauvais écrivain trouvât toujours lecteur à son niveau. Il vantait l'œuvre, moi je rougissais; il portait aux nues je ne sais quel sens mystique, moi la tête baissée je dissimulais ma honte. » Jérôme se consolait en pensant que, du moins, il était arrivé à faire sienne la parole de Socrate : Je sais que je ne sais rien y et en se rappelant les premiers essais médiocres des grands hommes ses modèles, d'un Cicéron, d'un Tertullien, d'un Origène et d'un Quintilien. Lui chétif pouvait bien, à son tour, avouer mésaventure pareille aux leurs.
A Antioche, Jérôme était admirablement placé pour se tenir au courant de ce qui intéressait les deux mondes, l'Orient et l'Occident. Les pèlerins pour l'Egypte et la Palestine s'y arrêtaient volontiers à l'aller ou au retour ^. Parmi eux Jérôme avait parfois la joie de retrouver des compatriotes et des amis. C'est ainsi que Nicéas, sous-diacre d'Aquilée, s'y arrêta quelques jours, pendant
^ Voir la Peregrinatio de la Pseudo-Silvie, XVII-XVIII,(édit.GEYER.p.6o-6i) etVItinerarium Burdigalense (Ibid. p. 17).
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lesquels Jérôme lui témoigna la plus vive affection i. Il fut plus ravi encore d'une autre rencontre qui éveilla d'abord en lui les espérances les plus séduisantes. Son vieil ami Héliodore,qui avait quitté l'armée pour se faire moine, avait lui aussi fait le pèlerinage de Terre Sainte'. Le voyage avait été pénible, mais Héliodore rencontrait à Jérusalem un bon Samaritain qui, par des soins généreux, le rétablit complètement ^. Héliodore apportait à Jérôme une heureuse nouvelle: l'ami de cœur, celui dont un déchirement impie l'avait séparé à Aquilée, Rufin était lui aussi en Orient. Mais Jérôme n'osait croire à tant de bonheur. Un prêtre envoyé d'Alexandrie chez les confesseurs égyptiens, voisins de Jérôme ^, avait, depuis, lui aussi, parlé d'un Rufin qui visitait l'Egypte et ses anachorètes, mais il n'avait pu préciser quel était ce Rufin ni d'où il venait. A la longue, il y eut tant de gens arrivant d'Egypte et des détails si précis que le doute n'était plus possible. Rufin, — celui de Jérôme, — avait été visiter le fameux Macaire et continuait son pèlerinage au pays de saint Antoine et de saint Pacôme. On disait même qu'il allait venir à Jérusalem avec sainte Mélanie ^. Bien sûr, cette fois, de ne point céder à une illusion, Jérôme se hâte de lui écrire sa joie et le désir qu'il a de le voir ® ;
« Que Dieu accorde plus qu'on ne lui demande et qu'il donne souvent ce que l'œil n'a point vu ni l'oreille entendu ni le cœur soupçonné, je l'avais déjà su à l'école des Écritures mais je viens d'en faire moi-même l'expérience, mon très cher Rufin. Je pensais être déjà bien audacieux,
^ Epist. Yllî.
^ Contrairement à ce que l'on suppose et écrit couramment, il n'est pas question de la présence d 'Héliodore en Syrie avant son retour de Palestine d'où il rapportait la nouvelle du séjour de Rufin en Egypte. La lettre VI, 2, à Julien d'Aquilée, indique bien que Jérôme et Héliodore ne s'étaient pas rendus ensemble en Orient : « Sanctus frater Heliodorus hic adfuit. »
' Epist. IV, I, à Florentinus : « Heliodori fratris a te adiuta nécessitas mutorum potest etiam ora laxare; quibus gratiis, quo ille praeconio, peregrinationis incommoda a te fota referebat. »
* Jérôme reparle de ces confesseurs dans sa lettre XV, 2, au pape Damase. On les identifie avec les évêques exilés à Diocésarée en Palestine, mais la distance est si grande entre cette ville et Antioche, que cela paraît bien invraisemblable. On ne voit guère pourquoi, en venant d'Egypte pour se rendre auprès de ces exilés, on serait remonté jusqu'à Antioche. Il s'agit donc d'un autre groupe.
^Epùt.ll\,2etlW,2.
^ Epis t. m, i.
dans mes désirs, en espérant, par l'échange de la correspondance, une image menteuse de la présence. Or j'apprends que tu pénètres dans les secrets de l'Egypte, que tu visites les chœurs des moines. Ah ! si le Seigneur Jésus-Christ m'accordait tout à coup maintenant d'être transporté comme Philippe près de l'eunuque ou Habacuc près de Daniel, comme je te serrerais étroitement dans mes bras et cette bouche qui,, avec moi, a été folle puis sage, comme je la presserais de mes lèvres ! Mais je ne le mérite point et, sans force quand il est en santé, mon pauvre petit corps est brisé par de fréquentes maladies; j'envoie donc à ma place, à ta rencontre, cette lettre qui, t'enlaçant des liens de l'affection, te conduira jusqu'à moi. »
Après avoir longtemps hésité à croire la nouvelle, quand il en a eu des preuves évidentes par un moine d'Egypte :
« Alors, écrit-il, j'ai lâché complètement les rênes à la crédulité et j'ai vraiment souffert d'être malade. Si mes forces corporelles bien diminuées n'avaient été pour moi une entrave, ni les ardeurs de la mi-été, m la mer toujours incertaine aux navigateurs n'auraient fait obstacle à ma hâte. Crois-moi, le marin ballotté par la tempête ne souhaite pas aussi vivement le port ni les champs desséchés la pluie, ni, assise sur le rivage fuyant, la mère anxieuse n'attend ainsi son fils. »
Il lui résume ensuite brièvement son voyage, depuis le moment où un ouragan subit l'a arraché à son côté et il s'attarde à faire longuement le panégyrique de Bonose.
Cet ami de toujours, ce compagnon d'enfance et d'étude avait, on se le rappelle, sous l'influence de Jérôme, décidé, comme lui, à Trêves, de se donner à Dieu. Depuis que Rufin avait quitté l'Italie, moins hésitant que son conseiller, Bonose avait mis à exécution son projet. Tandis que Jérôme, aux prises avec la maladie et les tentations, quoique déjà résolu au sacrifice, se débattait dans une incertitude pénible, Bonose avait quitté sans faiblir une mère, des sœurs, un frère très chers, pour se retirer dans une île du Quarnero, loin de tout voisinage humain, sans même un seul compagnon. Avec un sentiment de secrète envie, Jérôme portait ses regards vers ce coin de terre béni du ciel ^.
^ Les détails sur Bonose de la lettre III, 4-6, sont à compléter par ceux de la lettre VII, 3. Il en résulte que le départ de Bonose pour la solitude maritime était postérieur à celui de Jérôme et de Rufin, Dans sa Chronique, en 381, Jérôme payait simultanément le tribut de l'amitié à Bonose, à Rufin et à Florentinus, en
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C'est au bienfaiteur d'Héliodore, au moine latin Florentinus qu'il envoyait sa lettre à Rufin, avec prière de la lui transmettre à Jérusalem. Dans son billet d'envoi, il manifestait le désir de relations amicales avec le «père des pauvres»; mais, ajoutait-il modestement, que Florentinus prît bien garde de le croire un second Rufin. Celui-ci, récemment baptisé, est dans toute la splendeur de la vertu chrétienne. Jérôme n'est qu'un pécheur endurci dont la miséricorde de Dieu aura peut-être pitié et qu'elle tirera du tombeau comme Lazare. Florentinus avait près de lui un moine du nom de Martinien à qui Jérôme offre aussi ses souhaits d'amitié. L'un et l'autre n'étaient point des inconnus pour Evagrius. Il y avait entre eux échange de services. Evagrius, à plusieurs reprises, avait essayé, à Antioche, vainement d'ailleurs, d'arracher à son nouveau maître et de faire rendre à Florentinus un esclave fugitif ^.
En attendant de plus amples nouvelles, Jérôme s'efforçait, sur place même, d'amener Héliodore à le suivre au désert de Chalcis où, plus que jamais, il songeait à se retirer ^. Héliodore
écrivant à la 13* année (377) de Valens (PL, XXVII, 699; édit. Helm, p. 248) : « Florentinus, Bonosus et Rufinus insignes monachi habentur, e quibus Florentinus tam misericors in egentes fuit ut vulgo pater pauperum nominatus sit. » L'éloge de la bienfaisante charité de Florentinus dans la lettre IV, i , montre que c'est bien là le texte primitif, contrairement à ce que soutient Schoene, d'après qui saint Jérôme aurait d'abord écrit de Rufin ce qui est ici attribué à Florentinus. Cfr Schoene, Die Weltchronik des Hieronymus, pp. m et suiv., cité et approuvé par Grùtzmacher, p. 195, n. 5; BLE, 1918, p. 318, où je les réfute.
1 Epist. IV et V.
^ Les détails qui suivent sont tirés surtout de la lettre XIV à Héliodore. Il semble, d'après la lettre III, i, qu'Héliodore avait déjà quitté Antioche quand Jérôme écrit à Rufin pour la première fois, c'est-à-dire presque un an après son arrivée. Il n'y a plus qu'Evagrius avec lui. Or le passage d'Héliodore est mentionné au n.3.11 était sûrement parti lors de la lettre V, écrite peu de temps après, du désert, à Florentinus ; de même Epist. VI, 2. La lettre IX à Chrysocomas le suppose déjà revenu à Aquilée ; cfr VI, 2 : « Frater Heliodorus hic adfuit qui, cum mecum heremum vellet incolere, meis sceleribus fugatus abscessit. » — Epist. XIV, I ; « Quanto studio et amore contenderim ut pariter in heremo moraremur conscium mutuae caritatis pectus agnoscit. Quibus lamentis quo dolore quo gemitu te abeuntem prosecutus sim, istae quoque litterae testes sunt quas lacrimis cernis interlitas. Verum tu, parvulus delicatus, contemptum rogantis per blandimenta fovisti et ego incautus quid tune agerem nesciebam : tacerem ? sed quod ardenter volebam moderate dissimulare non poteram ; impensius obsecrarem ? sed audire nolebas quia similiter non amabas.» Le voyage d'Héliodore aux Lieux-Saints lui
avait embrassé la profession monastique mais hésitait sur le genre de vie à adopter. Il n'y avait pas que des anachorètes ou des ermites; dans les villes, à Antioche, par exemple, existaient des communautés ferventes d'ascètes où on retrouvait, sous des formes un peu différentes, la pratique des mêmes vertus qu'au désert. Certains même se contentaient de vivre dans la continence sans pour cela quitter la maison paternelle ou renoncer à leurs occupations. Ils étaient plus assidus aux églises et plus sévères dans leur conduite; ils sanctifiaient le monde par leur présence sans éprouver le besoin de l'abandonner complètement. Entre Jérôme et Héliodore ces pensées faisaient l'objet de fréquents débats. Avec sa véhémente éloquence, Jérôme plaidait la cause de la solitude: ils y seraient si heureux tous deux ! Ils pourraient en toute liberté y prier, y travailler à l'abri des tentations périlleuses et des contacts troublants. Héliodore disait oui, souriait doucement, mais ne parvenait pas à se décider. La solitude prochaine lui apparaissait sous des couleurs moins riantes qu'à Jérôme. L'Orient ne l'avait point conquis. Il évoquait des tableaux plus intimes et plus lointains. Son cœur le ramenait à Altinum, sur l'Adriatique, vers la vaste et confortable demeure familiale où l'attendaient son père et sa mère, où l'affection d'une sœur déjà veuve et d'un neveu, Népotien, encore tout petit, demandait sa protection. De nombreux serviteurs y réclamaient l'héritier de la maison ^. A l'exemple d'amis que Jérôme connaissait bien, il pourrait, sans difficulté, mener la vie monastique projetée, sans renoncer à l'intimité du foyer.
avait été particulièrement pénible, car outre l'allusion très claire de la lettre IV, I, Jérôme redit ici (XIV, i) : « Nolo te antiquae peregrinationis terreat difficultas.»
^ Epis t. XIV, 3 : " Neque vero nescio qua te nunc dicas compede praepediri. Non est nobis ferreum pectus nec dura praecordia, non ex silice natos Hyrcanae nutriere tigrides ;et nos per ista transivimus. Nunc tibi blandis vidua soror haeret lacertis, nunc illi cum quibus adolevisti vernulae aiunt : cui nos servituros relinquis ? nunc et gerula quondam anus et nutricius, secundus post naturalem pietatis pater, clamitat : morituros exspecta paulisper et sepeli. Forsitan et Iaxis uberum pellibus, arata rugis fronte, antiquum referens mamma lallare congeminet. » — Déjà ibid., 2: « Licet parvulus ex collo pendeat nepos, licet sparso crine et scissis vestibus ubera quibus nutrierat mater ostendat, licet in limine iaceat pater, per calcatum perge patrem... »
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Ce fut Altinum qui l'emporta. Après des tergiversations indéfinies, une décision s'imposait. Jérôme désirait de plus en plus vivement se rendre au désert, « paradis printanier du Christ ». II insistait près d'Héliodore; mais celui-ci, sans dire ouvertement non, sans opposer un refus définitif, usait de paroles caressantes, comme l'enfant qui veut obtenir ce qu'on était d'abord décidé à lui refuser. Il lui fallait, disait-il, revoir sa patrie, refaire près des siens une santé ébranlée, se remettre des fatigues et des émotions de son pèlerinage aux Lieux-Saints. Après l'on verrait. L'expérience de Jérôme serait décisive. Quand il aurait goûté aux fruits de la solitude, il n'aurait qu'à faire signe, à écrire une de ces lettres éloquentes dont il avait le secret. Certainement Héliodore ne pourrait résister à son appel et viendrait le rejoindre ^. Et, avec des pleurs et des sanglots, il donnait à Jérôme, en le quittant, les dernières marques d'affection et l'assurait d'un éternel attachement. Jérôme était brisé de douleur, mais n'osait insister. Son désir trop clair Héliodore ne voulait pas le comprendre, ayant sa résolution bien arrêtée. Il ne restait qu'à gémir et à prier pour que l'infidèle retrouvât plus tard, sous l'aiguillon du remords, le courage de faire le sacrifice complet. Jérôme, lui, ne pouvait retarder davantage l'accomplissement de son projet. Dès que ses forces furent rétablies, il laissa Antioche pour la solitude de Chalcis.
^ Epist. XIV, I : « Quoniam igitur et tu ipse abiens postularas ut tibi postquam ad déserta migrassem invitatoriam a me scriptam transmitterem et ego facturum receperam. » Héliodore était déjà évêque d'Altinum en 381, lors du Concile d'Aquilée.