CHAPITRE III
I. La vie au désert : épreuves, mortifications, études. — IL Relations
épistolaires avec l'Occident. — IIL La querelle des hypostases et le
schisme d'Antioche : lettres au pape Damase. — IV. Le
retour à Antioche; Apollinaire; VAltercatio
Luciferiani et Orthodoxi.
La petite ville de Chalcis était située à cinquante-trois milles au sud-est d'Antioche, au-dessous d'Immae, célèbre par la victoire de Pompeianus, et de Bérée ^. Elle était immédiatement entourée de campagnes fertiles mais, un peu au delà, sur son territoire, commençait un vaste désert où s'enlisaient dans le sable les confins de la vie civilisée et de la barbarie. Périodiquement s'y produisaient les incursions des nomades sarrasins. Un monastère y existait déjà où Malchus s'était fait moine, et c'était en le quittant pour rentrer en Mésopotamie qu'il avait été enlevé au cours d'une razzia 2. La ferveur y était grande. Jérôme vit des moines dont la mortification ne le cédait en rien à celle des solitaires d'Egypte. L'un, pendant trente ans, enfermé dans sa cellule, s'était contenté de pain d'orge et d'eau bourbeuse; un autre, dans
^ Vita Malchi, 3 (PL, XXIII, 54-55) : « Perveni tandem ad heremum Chalcidos, quae inter Immas et Beroeam magis ad Austrum sita est.» — Epist.V, i : « In ea mihi parte heremi commoranti quae iuxta Syriam Sarracenis iungitur » ; même phrase dans Vita Pauli, 6. — Epist. XV, 3 : « Ad eam solitudinem commigravi quae Syriam iuncto barbariae fine déterminât.» — Epist. XVI, 2 : « Nunc barharo Syriae limite teneor. » Cfr Epist. VII, i, texte cité plus loin, p. 46, n. 2.
2 Vita Malchi,/^ (PL, XXIII, 55,6 C) : «De Beroea Edessam pergentibus vicina est publico itineri solitudo per quam Sarraceni incertis sedibus hue atque illuc semper vagantur. »
une vieille citerne, ne mangeait que cinq figues par jour ^.
Nous ignorons dans quelles conditions Jérôme fut reçu au nombre des moines et comment s'organisa matériellement sa nouvelle existence. Sauf les compagnons qui peut-être vinrent le rejoindre^, personne ne parlait latin autour de lui. Seuls, le syriaque et le grec étaient compris. La mortification la plus pénible pour Jérôme fut certainement la nourriture : le sacrifice d'une table recherchée lui parut plus dur encore que celui de la patrie et des parents^. Son estomac, délabré par suite de fréquentes maladies, lui en représentait sans doute continuellement le mérite. Lui aussi dut se contenter de pain et d'eau. Du reste, ce n'était là qu'une part de ses mortifications. S'il avait espéré trouver le repos et la tranquillité au désert, il fut vite détrompé. Les passions le poursuivaient sans trêve. Prière, pénitence, veilles et jeûnes, lectures et travail ardu ne parvenaient point à le rendre insensible à la voix des sirènes ni à calmer les troubles intérieurs.
Il a décrit*, avec quelle poignante éloquence ! ces heures d'angoisse, sans taire cependant les consolations célestes qui parfois les couronnaient :
« Combien souvent quand j'étais au désert, dans cette vaste solitude qui, brûlée par les ardeurs du soleil, n'offre aux moines qu'une affreuse demeure, je m'imaginais être encore au sein des délices romaines! J'étais
^ Vita Failli, 6 (PL, XXIII, 21 , B) : « lesum testor et sanctos angelos eius, in ea heremi parte quae iuxta Syriam Sarracenis iungitur et vidisse me monachos et videre, e quibus unus per XXX annos clausus hordeaceo pane et lutulenta aqua vixit, alter in cistema veteri, quam gentili sermone Syri gubbam vocant, quinque caricis per singulos dies sustentabatur. »
^ Il écrit à Chromatius et lovinus que, seules, leurs lettres « hic latine sciunt. Hic enim aut barbarus seni sermo discendus est aut tacendum est » (Epist. VII, 2). D'autre part il mentionne dans la lettre XVII, à Marc, les compagnons qui sont partis: « Abruperunt a me partem animae meae carissimos fratres. Ecce discedere cupiunt immo discedunt. » Il peut s'agir de moines orientaux dont il aurait fait la connaissance au désert. De même les alumni de la lettre V, 2, occupés à transcrire les manuscrits latins.
^ JB^^wf. XXI 1,30 : «Cum ante annos plurimos domo,parentibus,sorore, cognatis et, quod his difficilius est, consuetudine lautioris cibi, propter caelorum me régna castrassem. « Ibid., 7 : « De cibis vero et potu taceo cum etiam languentes aqua frigida utantur et coctum aliquid accepisse luxuriae sit.... repugnantem camem hebdomadarum inedia subiugabam. »
* Epist. XXII, 7.