‹ Saint Jérôme (volume 2)Chapitre 23 sur 106 · LA VIE AU DESERT 4I · texte numérisé non relu

LA VIE AU DESERT 4I

assis tout seul, livré à mon amertume. Je faisais peur à voir sous le sac qui déformait mes membres, mon extérieur inculte donnait à ma chair l'aspect de la race éthiopienne. Chaque jour des larmes, chaque jour des gémissements. Quand, malgré mes efforts contraires, le sommeil finissait par m'accabler, mes os mal joints ensemble se brisaient sur la terre nue. Je ne dis rien du manger et du boire, car même les malades n'ont à leur disposition que de l'eau froide, et manger chaud paraît être du relâchement. Eh bien, moi qui, par crainte de l'enfer, m'étais condamné à une pareille prison, moi qui n'avais pour société que les scorpions et les bêtes fauveSjje me trouvais souvent mêlé aux danses des jeunes Romaines. Le jeûne faisait pâlir mon visage, mais mon cœur brûlait de désirs dans un corps refroidi ; ma chair avait devancé la mort entière de ma personne; seul l'incendie des passions coupables y flambait. Aussi, dépourvu de tout secours, je me jetais aux pieds de Jésus. Je les arrosais de larmes, je les essuyais de mes cheveux et, par des semaines de jeûne, je cherchais à subjuguer la chair rebelle. Je ne rougis point de mon malheur, je pleure plutôt de n'être plus ce que j'étais. Je me souviens que souvent je continuais à pousser des cris quand le jour succédait à la nuit. Je ne cessais de me frapper la poitrine que lorsque, sur l'objurgation du Seigneur, revenait la tranquillité. Ma cellule même, comme complice de mes pensées mauvaises, m'était en horreur. Irrité et cruel contre moimême, je m'enfonçais seul dans le désert. Le creux des vallées, l'aspérité des montagnes, les rochers abrupts devenaient mes lieux de prière et le cachot de ma misérable chair. Mais, le Seigneur m'en est témoin, après avoir beaucoup pleuré et contemplé le ciel, il m'arrivait parfois de me croire admis dans les troupes des Anges. Satisfait et joyeux je chantais alors : Nous courons après toi à l'odeur de tes parfums » {Cant. I, 3).

A ces tentations Jérôme opposait, avec la prière, le remède d'un travail acharné. La Bible qui l'avait d'abord rebuté devint le principal sujet de ses études. Peu satisfait de la traduction latine, ou même de la version des Septante, il voulut remonter jusqu'à l'original. C'est ainsi qu'il mit à profit la présence d'un Juif converti pour apprendre à lire le texte hébraïque. Mortification, désir de s'instruire lui firent affronter courageusement les multiples obstacles ^ :

« Dans ma jeunesse, écrit-iî, au moine Rusticus, quand le désert de la solitude me servait de rempart, je ne pouvais supporter les excitations

^ Voir le récit de la lettre XXII, 30, sur le songe, p. 29-30; Epist. CXXV,

des passions et l'ardeur de la nature. J'avais beau chercher à les briser par la fréquence des jeûnes, mon âme était toute embrasée par les pensées mauvaises. Pour la dompter je me mis sous la conduite d'un moine hébreu converti. Aux pointes de Quintilien, aux fleurs de Cicéron, à la gravité de Fronton, à la placidité de Pline, succédait maintenant l'étude de l'alphabet: des mots sifflants et haletants à ruminer. Ah! quel labeur de pensée ! quelles difficultés à vaincre ! combien de fois j'ai désespéré, combien de fois j'ai renoncé! Puis, m'entêtant, résolu à apprendre, je me remettais à l'étude : ma conscience me rend témoignage des peines endurées et ceux-là aussi qui partageaient ma vie. Mais j'en remercie Dieu ; l'amère semence de ces lettres me fait goûter de doux fruits. »

C'est au désert de Chalcis encore que Jérôme dut sérieusement étudier la langue grecque, sans pouvoir cependant se rendre déjà le témoignage qu'il la parlait avec aisance ^. La transcription des manuscrits l'occupait aussi. Il avait à sa disposition des copistes dont le travail continuait à enrichir sa bibliothèque ^. S'il délaissait complètement les auteurs profanes, il n'avait que plus d'ardeur à compléter sa collection d'auteurs chrétiens. C'est ainsi qu'il a recours aux bons offices de Florentinus pour obtenir de Rufin qu'il laisse prendre copie du sublime commentaire de Rheticius d'Autun sur le Cantique des Cantiques et d'un certain nombre d'ouvrages de TertuUien, dont il lui envoie la liste, malheureusement perdue pour nous. Il réclame également la transcription des deux livres de saint Hilaire qu'il avait de sa main copiés à Trêves pour Rufin, le Commentaire des Psaumes et l'ouvrage sur les Synodes. En retour, il mettait copistes et manuscrits de la Bible à la disposition de Florentinus, dont, — il le savait par Héliodore, — les recherches bibliographiques concernant l'Écriture, n'étaient pas toujours couronnées de succès :

^ Epîst. XVII, 2 : «Plane times ne eloquentissimus homo in syro semione vel graeco, ecclesias circumeam. » Il le savait assez en sortant du désert pour suivre avec profit l'enseignement d'Apollinaire.

* Epist. V, 2 : « Habeo alumnos qui antiquariae arti serviant. » Ces alumni étaient en général des enfants trouvés, adoptés par les chrétiens ; cfr Leclercq, Alumni, dans le DACL, 1. 1, p. 1287- 1306. Comme il est peu probable que saint Jérôme les ait amenés d'Occident, ils venaient sans doute d'Antioche et Jérôme leur avait appris les éléments de lecture et d'écriture nécessaires pour leur travail de transcription. Dans la lettre, il s'agit de livres latins de la Bible, mais sans doute ils transcrivaient aussi des manuscrits grecs.

Page 1