‹ Saint Jérôme (volume 2)Chapitre 24 sur 106 · LA VIE AU DÉSERT · texte numérisé non relu

LA VIE AU DÉSERT

« Grâces à Dieu, notre bibliothèque sacrée est abondante : vous n'avez qu'à commander; vos ordres .ne me gêneront pas, j'ai des élèves appliqués à l'art des manuscrits ^. n Une autre lettre à son vieil ami, Paul, le centenaire de Concordia, complète ces renseignements. On y saisit sur le vif la curiosité intense de Jérôme pour tout ce qui concerne la littérature chrétienne et sa méthode judicieuse de travail : « Je vous demande la perle évangélique, les commentaires de Fortunatien, puis, pour bien me renseigner sur les persécuteurs, l'histoire d'Aurelius Victor et aussi les lettres de Novatien : connaissant le poison du schismatique, j'aurai plus de plaisir à boire l'antidote du saint martyr Cyprien.))Ici aussi Jérôme n'entend pas seulement mettre autrui à contribution. Il rend service du mieux qu'il peut. Paul l'ayant prié de le faire rentrer en possession du manuscrit de TertuUien qu'il avait prêté à Rufin, Jérôme s'était empressé de transmettre par l'intermédiaire de Florentinus cette pressante requête 2.

Études grammaticales, lectures, transcriptions de textes ne suffisaient pas. Jérôme ne pouvait laisser inutilisé le talent d'écrire que Dieu lui avait donné. La biographie d'Antoine, le grand initiateur de la vie monastique, était traduite en latin depuis quelques années par son ami Evagrius. Antoine avait eu un précurseur, Paul, dont on contait bien des choses invraisemblables mais sur qui on avait aussi des renseignements assurés. Deux disciples d'Antoine, Amathas et Macaire, affirmaient que Paul avait le premier pratiqué en Egypte la vie solitaire et que, sur l'ordre de Dieu, leur maître était lui-même allé s'édifier près de lui: Paul l'attendait comme pour lui passer son héritage avant de mourir. Antoine l'avait enseveli dans le manteau qu'Athanase lui avait donné et avait rapporté, pour s'en revêtir aux grandes fêtes, la tunique de palmes tressées, vêtement ordinaire du premier ana-

^ Epis t. V, 2. Sur le manuscrit de Tertullien : « Et ex hoc quaeso ut eos libres quos non habere me brevis subditus edocebit librarii manu in charta scribi iubeas. »

^ Epist. X, à rapprocher de la lettre V, 2. Je crois cependant la lettre X écrite plutôt de Constantinople, vers 380; cfr la chronologie, t. II, p. 16-17.

chorète. De qui Jérôme tenait-il ces détails et d'autres ? Peut-être des confesseurs égyptiens, exilés non loin de Chalcis, avec qui il était en relations ; peut-être de moines venus les visiter. Quoi qu'il en soit, il vit là une riche matière pour sa plume et une excellente occasion de communiquer au public son enthousiasme pour la vie solitaire. Écrivant à Paul de Concordia, il lui offrait, — « à Paul vieillard, un Paul plus vieux encore », — la primeur du récit qu'il venait d'écrire sur le premier représentant du monachisme égyptien. Il s'était efforcé, dit-il, d'y humilier son style de manière à le rendre accessible même aux plus simples. Mais il avait conscience de n'y avoir qu'à moitié réussi : « Même remplie d'eau la bouteille conserve encore l'odeur du premier liquide qu'elle a reçu ^. ))

Dans cet opuscule le brillant élève des rhéteurs romains se retrouve tout entier ^. L'histoire de Paul, comme celle de la femme frappée sept fois, se prêtait admirablement aux descriptions et aux narrations où excellait Jérôme. Fond et forme étaient faits

^ Epist. X, 3 : « Misimus intérim tibi (Vallarsi : te tibi), id est Paulo seni Paulum seniorem, in quo propter simpliciores quosque multum in deiciendo sermone laboravimus, sed nescio quomodo, etiam si aqua plena sit, tamen eundem odorem lagoena servat quo, dum rudis esset, imbuta est. »

^ Vita Pauli (PL, XXIII, 17-28); traduction française par M. de Labriolle, dans la collection Science et Religion, n. 436. L'ouvrage dès le début rencontra des incrédules auxquels saint Jérôme lui-même fait allusion, au début de la vie de saint Hilarion (PL, XXIII, 29, B) : « Maledicorum voces contemnimus qui olim detrahentes Paulo meo nunc forte detrahent et Hilarioni, illum solitudinis calumniati, huic obicientes frequentiam, ut qui semper latuit non fuisse, qui a multis visus est vilis existimetur. » Les sources grecques antérieures à Jérôme ignorent en effet Paul de Thèbes. Lui-même ne donne qu'un petit nombre de faits précis, tels cependant qu'il est difficile d'y voir une invention pure et simple. En tout cas Jérôme, en guise sans doute de protestation contre ces attaques, n'a cessé d'associer Paul et Antoine dans les énumérations qu'il a faites à plusieurs reprises des premiers et plus illustres représentants de l'ascétisme monastique : dès la Chronique (381), 18^ année (356) de Constance (PL, XXVII, 637-688; édit. Helm, p. 240) : « Antonius monachus CVaetatis suae anno in hcremo moritur, solitus multis ad se venientibus de Paulo quodam Thebaeo mirae beatitudinis viro referre, cuius nos exitum brevi libello explicuimus. » Epist. XXII, 36 : « Huius vitae auctor Paulus, illustrator Antonius. » Epist. LVIII, 5 : « Nos autem habemus propositi nostri principes Paulos, Antonios, Iulianos, Hilariones, Macarios. « Epist. CVIII,6: « Incomitata (Paula) ad heremum Antoniorum atque Paulorum pergere gestiebat. » Bibliographie dans Schanz, § 974 (t. IV, i, p. 438), et Bardenhewer, Geschichte, t. III, p. 636-637.

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