‹ Saint Jérôme (volume 2)Chapitre 58 sur 106 · LES ERREURS DE JOVINIEN I · texte numérisé non relu

LES ERREURS DE JOVINIEN I

Marcella ^ entretenait avec son maître une correspondance active qui ne lui laissait évidemment rien ignorer des incidents concernant la vie religieuse de la capitale. Aux détails des lettres s'ajoutaient ceux que les messagers bénévoles donnaient de vive voix 2. Jérôme était mis à même de connaître très particulièrement, sans les avoir jamais vus, des personnages sympathiques ou hostiles. Il pouvait prendre parti, le cas échéant, et intervenir pour assurer à tel ou tel mouvement tout le poids de son influence. C'est ainsi qu'il fut amené à rentrer dans l'arène des controverses religieuses d'une façon éclatante, peu après l'achèvement de ses notices sur les littérateurs chrétiens.

Il s'agissait d'un moine qui faisait beaucoup parler de lui depuis quelques années et dont l'activité se montrait néfaste pour le mouvement ascétique alors si intense. On assistait, en ce temps, à une sorte de flux et de reflux qui ballottait la barque de l'Église entre l'élan vers la perfection, vers l'austérité de l'idéal évangélique tel que le réalisait la vie monastique, et la mondanité, le relâchement, une sorte d'épicuréisme d'aloi douteux, jetant sur les habitudes païennes un vernis léger de christianisme, qui n'aurait exigé aucun effort sérieux d'adaptation de la part des nouveaux convertis. Périodiquement des adversaires se dressaient dénonçant l'activité brouillonne des apôtres de l'ascétisme, se constituant les défenseurs de la prétendue morale commune contre les intempérances des fanatiques et prêchant, à des cœurs déjà trop bien disposés, le doux farniente de la vie facile ^. A la propagande par le fait se joignait la propagande par le livre, aux exemples vivants les exemples et les conseils tirés des pages de l'Ancien et du Nouveau Testament interprétées selon leur fantaisie. Déjà saint Jérôme avait rencontré sur son chemin un de

^ Il n'en reste presque rien pour cette époque {Epist. XLVI, peut-être XLIV, LIX). Mais elle est attestée par la lettre CXXVIÏ, 8 : « Intérim absentiam nostri mutuis solabamur adloquiis et quod carne non poteramus spiritu reddebamus, semper se obviare epistulae, superare officiis, salutationibus praevenire ; non multum perdebat quae iugibus sibi litteris iungebatur. »

2 Saint Jérôme y fait allusion souvent, par exemple dans la lettre LXVIII, i^ CXVII, i,CXXII, I.

' Relire la lettre XXII à Eustochium et la fin de VAdversus Helvidium.

ces dangereux polémistes et l'avait pulvérisé. Mais le sort d*Helvidius n'avait pas découragé ses émules ^. Dix ans ne s'étaient point écoulés, depuis que Jérôme avait réfuté ses assertions contre l'honneur de la Vierge Marie, et voici qu'un moine, Jovinien, les reprenant à son compte, groupait autour de lui un nombre respectable de disciples. Les condanmations officielles répétées n'avaient point eu complètement raison de sa révolte. A Rome le pape Sirice, à Milan et dans la Haute Italie, saint Ambroise et ses collègues avaient repoussé sa doctrine et anathématisé sa personne '. Or plusieurs mois après, dans la capitale même du monde chrétien, l'opuscule où Jovinien exposait son système ^ avait tant de succès que des lettres pressantes partaient pour Bethléem, sollicitant Jérôme d'intervenir au plus tôt, pour écraser la tête de l'hydre toujours renaissante.

Le système mettait en cause toute la morale chrétienne. Les attaques contre la virginité perpétuelle de Marie n'en étaient qu'un développement accessoire *, une preuve partielle destinée

* Cfr plus haut, p. 94-100 ; Adversus lovin. II, 36 (PL, XXIII, 334, B) : « Ne glorieris quod multos discipulos habeas... Quod multi acquiescunt sententiae tuae indicium voluptatis est. »

' Sirice, Epist. VII, Optarem semper (Jaffé, 260); Ambroise, Epist. XLII, Recognovimus (PL, XVI, 1 121-29), et ses collègues réunis en concile à Milan, ont condamné Jovinien. La date communément assignée à ces documents est l'année 389 ou 390, trois ans avant la réfutation de saint Jérôme. Comme celui-ci ne parle pas de cette condamnation dans sa réfutation, mais seulement dans sa réponse apologétique {Epist. XLIX; XLVIII, Vallarsi), 2 : « Idcirco te post Dominum faciente damnatus est quod ausus sit perpetuae castitati matrimonium comparare », M. Brochet {Les ennemis de S. Jérôme^ p. 127) pense qu'il faut placer la condamnation de Jovinien entre ces deux écrits. Déjà Benoît XIV {Epist. Postquam intelleximus , n. 73, citée plus haut), admet que la condamnation a suivi l'apologie de Jérôme, mais Florentini l'a induit en erreur, car la condamnation est déjà mentionnée au n. 2 de cette apologie. M. Haller {jfovinianus, p. 127) estime que l'opuscule de Jovinien, auquel répond saint Jérôme, est luimême une réplique à la condamnation de Sirice et d'Ambroise.

^11 contenait au moins deux livres : Adversus lovin. I, 1-2 (PL, XXIII, 212, A B), où saint Jérôme donne le début du second, « secundi libri eius monstrabit exordium. » — Ibid., I, i (211, A) : « Pauci admodum dies sunt quod sancti ex urbe Roma fratres (fratris ?) cuiusdam mihi loviniani Commentariolos transmiserunt rogantes ut eorum ineptiis responderem et Epicurum Christianorum evangelico atque apostolico vigore contererem. ■»

* La synodale rédigée par saint Ambroise est seule à en faire mention alors.

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