‹ Saint Jérôme (volume 2)Chapitre 59 sur 106 · LES ERREURS DE JOVINIEN I · texte numérisé non relu

LES ERREURS DE JOVINIEN I

à renforcer rargumentation d'ensemble par laquelle le nouvel hérésiarque s'efforçait de justifier ses assertions. Elles constituaient un système bien lié» d'apparence solide et tout à fait propre à gagner les âmes faibles, heureuses de trouver un prétexte pour justifier leur relâchement. Il est facile de voir que, sous le luxe des démonstrations scripturaires, des citations et des exemples tirés de la Bible, c'était la morale catholique et la morale tout court qui étaient mises en danger. Jovinien semblait exalter par-dessus tout l'œuvre du Christ et vouloir la défendre contre toute usurpation étrangère, laisser à la rédemption son efficacité, lui venant exclusivement des mérites du Christ ^; mais c'était pour aboutir au nihilisme religieux, à des conceptions morales qui, dans l'état ordinaire de l'humanité, ne pouvaient que provoquer le relâchement et le désordre.

En effet, le baptême d'après lui constituait tous les chrétiens dans l'état d'égalité la plus absolue ici-bas et dans le ciel. Quiconque était baptisé et restait fidèle à son baptême, — et tout vrai baptisé le restait, puisqu'il était rendu, par ce baptême même, inexpugnable au démon, — avait droit à la même récompense céleste. Devant cette égalité chrétienne, toute autre inégalité était absolument sans importance et devenait réellement indifférente. Vierges, veuves, femmes mariées avaient le même mérite. Il n'y avait aucune valeur spéciale à attacher à l'état de continence, pas plus qu'il n'importait de jeûner ou de manger à sa faim, de s'abstenir de certains mets ou d'accueillir avec action de grâces toutes sortes d'aliments ^.

C'était donc la guerre déclarée à toutes les pratiques par lesquelles plus que jamais se manifestait l'austérité chrétienne. Ce moine ruinait de fond en comble l'institution monastique, dans son principe et dans quelques-unes de ses manifestations les plus caractéristiques. En proclamant l'égalité de tous les baptisés

* Cela explique pourquoi il a trouvé et trouve toujours chez les protestants une vive sympathie ; cfr Haller, lovintanus (TU, t. XVII, 2, 1897). C'est un précurseur pour la doctrine de la justification par la foi seule.

^ Quatre propositions où saint Jérôme résume la doctrine qu'il réfute {Adversus lovin. I, 3 ; PL, XXIII, A B).

fidèles, devant la récompense éternelle, il énervait la bonne volonté et supprimait radicalement tout élan vers le progrès. Il tendait à remplacer l'effort moral par un fidéisme dont la négligence et la faiblesse s'accommoderaient sans trop de peine. Sans doute il n'autorisait pas le mal directement et demandait la fidélité au baptême, c'est-à-dire l'absence de toute faute grave ; mais il constituait ce nivellement par en bas, qui faisait perdre au catholicisme sa valeur de perfectionnement individuel et social. Qu'il le voulût ou non, Jovinien ^ se faisait l'apôtre de la médiocrité et par là même préparait les voies à la corruption et au désordre. Le comble, c'était qu'il prétendait appuyer ces idées sur l'Écriture Sainte. Les textes et les exemples aussi bien du Nouveau Testament que de l'Ancien s'alignaient sous sa plume en longues colonnes et en énumérations gonflées, pour donner à ses lecteurs la conviction que c'était bien là l'esprit authentique du christianisme et que seules des déviations, en contradiction avec les textes sacrés, avaient pu donner le change.

La démonstration étant scripturaire, il était naturel que, pour la réfutation, on songeât à l'homme qui surpassait alors tous les autres dans la connaissance des Saints Livres et qui l'avait utilisée d'une manière magistrale dans la polémique avec Helvidius. De Rome on expédia donc à saint Jérôme un exemplaire de Topuscule, avec prière instante de faire toute diligence pour le réfuter. Le mal gagnait. Des défections de plus en plus nombreuses se prononçaient dans les milieux fervents : moines et moniales renonçaient à leur propos pour reprendre la vie du monde. C'était la déroute scandaleuse de la vie parfaite à laquelle il importait de parer au plus vite '. Jérôme reçut l'ouvrage, il le

^ Il est difficile dans les renseignements donnés par Jérôme de faire la part précise de la rhétorique, qui y est incontestable (Adversus lovin. I, 40; II, 36 et suiv.; PL, XXIII, 268, 333-337)-

2 Cfr S. Augustin, De haeresihus, LXXXII (PL, XLII, 45-46) : « Ita ut quaedam virgines sacrae provectae iam aetatis in urbe Roma ubi haec dccebat eo

lut et dès les premières lignes il sentit s'éveiller sa verve satirique. En même temps grondait dans son âme la sincère indignation du chrétien et de l'ascète atteint dans ses convictions les plus profondes et ses plus intimes prédilections. En un style prétentieux et boursouflé, qui faisait de son prologue un vrai galimatias, Jovinien expliquait laborieusement sa pensée ^. Mais sans doute tout n'était pas de ce ton, car on comprendrait malaisément qu'une prose aussi peu intelligible eût suscité tant d'émotion. Bref, la lecture finie, Jérôme se sentit pleinement en mesure d'abattre le nouvel adversaire et il s'y appliqua de son mieux.

Le résultat fut un traité, — le plus considérable qu'il eût composé jusqu'alors, — V Adversus lovinianum '\ en deux livres assez volumineux, où il suivait pas à pas l'adversaire et déployait toutes ses ressources pour le rendre définitivement inofïensif. C'est, à n'en pas douter, l'œuvre la plus brillante et l'une des plus soignées de saint Jérôme. Il profite largement de l'occasion qui s'offre à lui d'utiliser son érudition sacrée et profane. Le rhéteur et l'exégète collaborent avec entrain pour terrasser l'ennemi commun. Sachant que la réfutation sera lue non pas seulement dans les cercles restreints s 'intéressant à la vie ascétique, mais par le grand public, par les païens eux-mêmes, ayant conscience qu'il faut assurer la victoire pleine et entière de la morale catholique dans ce qu'elle a de plus délicat et de plus précieux, le polémiste emploie toutes les armes à sa disposition. Tour à tour l'adversaire est directement réfuté ou mis en déroute à l'aide des auxiliaires les plus inattendus. S'il invoque l'Écriture, saint Jérôme lui démontre pertinemment qu'il n'y entend rien, qu'il entasse les bé-

audito nupsisse dicantur. » — Rétractât. II, 48 (PL, XXXII, 639; CSEL, t. XXXVI, p. 657) : 0 Tantum valuit in urbe Romana ut nonnullas etiam sanctimoniales de quarum impudicitia suspicio nulla praecesserat, deiecisse in nuptias diceretur, hoc maxime argumento cum eas argueret dicens : Tu ergo melior quam Sarra, melior quam Susanna sive Anna?... Hoc modo etiam virorum sanctorum sanctum coelibatum commemoratione patrum coniugatorum et compara tione frangebat. »

^Adversus lovin. 1, 2, avec la critique préalable de saint Jérôme, n. i (PL, XXIII, 211-212).

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