II
RÉFUTATION PAR SAINT JÉRÔME l6l
L'ouvrage à peine composé fut immédiatement divulgué en Palestine et dans tout l'Occident. Avant même ceux auxquels Jérôme l'avait adressé, d'autres le reçurent à Rome et l'on s'en arracha bientôt les copies ^. Mais le succès n'était pas tout à fait celui qu'avait cherché l'auteur. Si Jovinien fut écrasé et sa doctrine définitivement enterrée, d'autres se sentirent atteints qui firent entendre des protestations indignées. On trouvait que Jérôme avait, cette fois, dépassé les bornes. Son livre n'avait défendu l'ascétisme et la virginité qu'en sacrifiant le mariage et la vie commune ^. On signalait de nombreux passages à l'appui de ces critiques ; on relevait les textes où la verve du satirique se donnait libre carrière et bravait l'honnêteté dans les mots, avec une liberté à laquelle les oreilles chrétiennes n'étaient pas accoutumées ^. Les partisans du relâchement, n'osant plus soutenir directement leurs doctrines, étaient heureux de se rattraper, en daubant sur l'auteur et en vociférant bien haut contre lui ^ Bref, devant ce résultat inattendu, les meilleurs amis de Jérôme furent dans la consternation. Ils s'empressèrent de lui dépeindre cet état des esprits. Il était nécessaire qu'il fournît au public des explications et des correctifs. Entretemps, le gendre de Paula, Pammachius, qui avait plus que personne poussé à la condamnation de Jovinien ^, faisait tout ce qu'il pouvait pour retirer de la circulation le livre malencontreux. Mais malgré sa diligence, les exemplaires couraient et le mal ne faisait que s'accroître ^.
1 Epist. XLVIII (XLIX, Vallarsi), 2 : « Cum aliquanti ex Urbe venientes mihi eadem lectitarent quae se Romae excepisse referebant. In hac quoque provincia iam libri fuerant divulgati. Statim ut aliquid scripsero aut amatores mei, aut invidi, diverse quidem studio sed pari certamine, in vulgus nostra disséminant et vel in laude vel in vituperatione nimii sunt. »
^ Epist. XLIX (XLVIII, Vallarsi), 2 : « Reprehendunt in me quidam quod... nimius fuerim vel in laude virginum vel in suggillatione nuptiarum et aiunt condemnationem quodammodo esse matrimonii in tantum pudicitiam praedicari ut nulla posse videatur inter uxorem et virginem comparatio derelinqui. »
'^ I, 36 (PL, XXIII, 260-263) ; Epist. L.
* Voir la lettre L et les critiques rapportées par Domnion.
5 Epist. XLVIII (XLIX, Vallarsi), 9.
' Epist. XLVIII (XLIX, Vallarsi), 2 : «De opusculis meis contra lovinianum quod et prudenter et amanter feceris exemplaria subtrahendo, optime novi, sed nihil profuit ista diligentia... » — Epist. XLIX (XLVIII, Vallarsi), i: « Nunc
Jérôme en apprenant ces nouvelles fut un peu ému et encore plus étonné. A Domnion qui lui avait parlé d'un jeune moine s 'attachant à le décrier dans les cercles pieux de Rome, il se contente d'écrire une lettre satirique à l'adresse de son contradicteur ^. Il le tourne en ridicule et l'invite à se mesurer avec lui sur le même sujet. C'est avec Pammachius qu'il traite l'affaire sérieusement. Ce haut personnage, le premier des sénateurs chrétiens, a demandé à Jérôme de s'expliquer et de se corriger. Une réponse indirecte ne suffit pas. Jérôme lui adresse donc une apologie en règle ^ : le livre étant publié ne peut plus être modifié mais, en réalité, son texte tel qu'il est se suffit à lui-même. Rien ne justifie les clameurs de réprobation soulevées : il n'y a qu'à le lire attentivement et à savoir s'arrêter aux bons endroits. C'est ce que fait Jérôme et il n'a pas de peine à montrer qu'on le calomnie en faisant de lui un détracteur systématique du mariage, un panégyriste trop absolu de la virginité.
Il a raison et, dans le fond, il est exact qu'il pense juste sur la valeur relative de ces deux états; mais on comprend cependant l'émotion suscitée par son livre et comment saint Augustin jugeait nécessaire, quelques années plus tard, d'écrire son De bono^ coniugali^ pour mettre la question au point. Si la pensée, dans le
autem provocatus dulcissimis litteris tuis et huiuscemodi litteris quae me adphilo ophiam nostri dogmatis provocarent et condiscipulum quondam et sodalem et amicum obviis, ut aiunt, manibus excipio defensoremque meorum opusculorum paro ita tamen si ante te placatum iudicem habuero, immo si oratorem meum super omnibus quae in me arguuntur instruxero. »
^ Epist. L,3,où il oppose l'intempérance de critique du moine dont lui a parlé Domnion, et l'attitude soit de Pammachius, soit de Domnion lui-même; ce Domnion était, semble-t-il, un laïque distingué, non un prêtre, qu'il tenait en haute estime (voir la lettre XLVII, 3, du même temps): « Utique si errare me arbitratus est... debuit vel arguere vel interrogare per litteras quod vir eruditus et nobilis fecit Pammachius, cui ego... et epistula longiore disserui quo unumquidque sensu dixerim. Imitatus saltim tuam fuisset verecundiam qui ea loca quae scandalum quibusdam facere videbantur excerpta de volumine per ordinem digessisti, poscens ut vel emendarem vel exponerem. *»
^ Epist. XLVIII (XLIX, Vallarsi), avec une lettre d'envoi plus courte {Epist. XLIX, HiLBERG ; XLVIII, Vallarsi).
3 PL, XL, 373-391 ; CSEL, t. XXXXI, p. 187 et suiv.; cfr Rétractât. II, 48 (PL, XXXII, 639; CSEL, t. XXXVI, p. 657): u Remanserant autem istae disputationes eius (Jovinien) in quorundam sermunculis ac susurris, quas palam
fond, est inattaquable ^, l'expression chez saint Jérôme a plus d'une fois trahi la pensée : le rhéteur et le satirique ont fait tort au théologien. Je ne parle pas seulement des passages d'une crudité inutile et presque provocante 2, ni des textes si désobligeants pour les filles d'Eve, qu'il semble multiplier comme à plaisir ^. C'est dans l'exposé même de la doctrine, dans son commentaire de l'épître aux Corinthiens qu'il est sujet à caution. Il a eu tort de prendre pour guide Tertullien. Ce rhéteur africain, dans ses outrances de logique, l'a amené à dépasser le but lui aussi. A les prendre en rigueur de termes, certaines phrases équivalent à une condamnation de l'état matrimonial. Jéiôme le présente parfois, non pas comme un état licite, quoique de perfection inférieure à celle de la continence, mais comme un moindre mal, toléré seulement pour en éviter un pire *. Cela choquait à bon droit les chrétiens de Rome engagés dans la vie du monde et cependant fidèles à leurs devoirs.
Quand on a lu sa réfutation de Jovinien, on reste convaincu qu'en effet l'hérétique a tout à fait tort et n'a rien compris à la doctrine chrétienne. On a moins de clarté sur cette doctrine même en ce qui concerne la valeur morale du mariage. Quelque trouble reste : il y a des jets de lumière et des passes de ténèbres. C'est l'image de ce qui longtemps encore devait se produire dans l'his-
suadere nullus audebat sed etiam occulte venenis repentibus facultate quam donabat Dominus, occurrendum fuit, maxime quoniam iactabatur loviniano responderi non potuisse cum laude sed cum vituperatione nuptiarum. Propter hoc librum edidi cuius inscriptio est : De bono coniugali. «
^ Il faut la chercher en particulier au livre I, 13 (PL, XXIII, 232) : « Tantum est igitur inter nuptias et virginitatem quantum inter non peccare et bene facere, immo, ut levius dicam, quantum inter bonum et melius. »
^ Adversus lovin. I, 36 (PL, XXIII, 260-261).
^ Surtout I, 47-49 {Ibid. 276-282).
* Surtout I, 7 {Ibid. 218) : « Si bonum est mulierem non tangere, malum est ergo tangere, nihil enim bono contrarium est nisi malum. Si autem malum est et ignoscitur, ideo conceditur ne malo quid deterius fiât.» — {Ibid., 220): «Oro te quale illud bonum est quod orare prohibet ? Si semper orandum est numquam ergo coniugio serviendum. » Le premier texte est un emprunt presque littéral à Tertullien, c'est son excuse {De monogamia, II ; PL, II, 932, B) : «Bonum, inquit, homini mulierem non contingere. Ergo malum est contingere. Nihil enim bono contrarium nisi malum. » Tout le passage est inspiré de ce chapitre de Tertullien.
toire de la théologie du mariage. Il faudra des siècles pour la débarrasser de scories qui se sont amalgamées avec la doctrine authentique, pour discerner entre ces éléments divers et éliminer tout ce qui provenait, non point de l'enseignement des apôtres, mais de points de vue erronés et d'une insuffisante appréciation des conditions réelles de la perfection chrétienne ^.
^ On sait combien en particulier l'exposé théologique de la doctrine du péché originel a mis de temps à se dégager de ces notions défectueuses et le rôle qu'on y faisait jouer à la concupiscence, comme agent de transmission, ou à l'infection de l'âme par l'intermédiaire de la caro peccati. De même en théologie morale, à propos des relations entre époux, par suite d'une fausse interprétation de la venia de saint Paul.