I. Lettres familières. — IL Traités sous forme d'épîtres
On vient de voir quels efforts saint Jérôme avait accomplis pour faire triompher le double idéal qui désormais absorbait toute son activité : la vie monastique et l'étude de l'Écriture. Dès qu'il fut installé définitivement à Bethléem et qu'une correspondance active s'échangea avec l'Occident, il se remit avec passion à cette propagande en y ajoutant maintenant l'invitation à venir s'établir en Terre-Sainte. C'est à quoi en somme se ramènent la plupart des lettres personnelles conservées de cette époque et beaucoup aussi des traités sous forme d'épîtres, qu'il écrivit pendant ces trente dernières années. La première en date ^ fut adressée à Marcella, au nom de Paula et d'Eustochium. Installées à Bethléem, tout étonnées de se trouver seules, loin de celle qui fut leur mère spirituelle et leur initiatrice aux études scriptur aires, les deux « élèves » adressent à leur « maîtresse » un pressant appel à venir les rejoindre. Que de motifs l'Écriture lui fournit pour quitter la Babylone maudite par l'Écriture et habiter Jérusalem! Les souvenirs de l'Ancien et du Nouveau Testa-
^ Epist. XLVI, (Paulae et Eustochiae ad Marcellam, Exhortatoria de sanctis locis », après 389. La lettre est de Jérôme, comme le démontre le style et comme l'affirme d'ailleurs le supplément de Bamberg au De Viris, n. 20, «ad Marcellam ex nomine Paulae de ses locis ». Le P. Feder qui a publié ce supplément {Bihlica, t. I, 1920, p. 502) l'attribue à saint Jérôme lui-même et en fixe la date, d'après le contenu, à la première moitié de 406 (Ibid., p. 510; p. 13 du tiré à part: Ziisàtze zum Schriftstellerkatalog des hl. Hieronytmis, Rome, 1920). Sur cette attribution, voir la note complémentaire T.
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ment se présentent en foule, qui exaltent la cité de la paix, théâtre de tant de merveilles divines et surtout de la vie, de la mort et de la résurrection glorieuse du Sauveur. Jérusalem n'a été maudite que pour les Juifs. Pour les chrétiens pas de lieu plus sacré en ce monde et où en fait il y ait plus de sainteté. C'est là que viennent en foule, de toutes les parties de l'univers, ceux qu'anime plus ardent le zèle pour la perfection. C'est là surtout que fleurit l'ordre monastique, le chœur des moines et des vierges :
« Quiconque en Gaule occupe le premier rang y accourt. Le Breton séparé de notre monde, dès qu'il progresse dans la piété, abandonnant le soleil occidental, recherche ce lieu qu'il ne connaît que par l'Ëcriture et la renommée. A quoi bon énumérer les Arméniens, les Perses, les peuples de l'Inde et de l'Ethiopie, l'Egypte toute proche, fertile en moines, le Pont et la Cappadoce, la Célésyrie et la Mésopotamie, tous les essaims de l'Orient, qui, selon le mot du Sauveur « où se trouvera le corps, se rassembleront les aigles », accourent en ces lieux et nous offrent l'exemple des différentes vertus. Le son de la voix diffère, mais la piété est unique. Il y a presque autant de chœurs de psalmodies qu'il y a de nations diverses. Et avec cela, — vertu peut-être la première des chrétiens, — point d'arrogance, aucune élévation de sourcil; c'est à qui rivalisera d'humilité. Le dernier de tous ici passe le premier. Pas de distinction dans les habits, pas d'étrangeté. Chacun agit à sa guise : on ne blâme, ni ne loue. Les jeûnes n'enflent l'âme de personne, on n'exalte pas les privations; on ne condamne pas une satisfaction modérée. C'est pour son maître que chacun persévère ou défaille. Personne ne juge autrui pour que le Seigneur ne le juge point. L'habitude courante dans la plupart des provinces de se déchirer à belles dents est ici inconnue. Ni la luxure, ni la volupté n'y trouvent place \ »
Paula et Eustochium s'attachent ensuite tout spécialement à opposer les charmes de Bethléem, leur demeure près de la crèche du Sauveur, aux splendeurs corruptrices et aux embarras mondains de Rome, si étrangers à la profession et au calme monastiques :
« Dans la petite demeure du Christ, tout est rustique et seuls les Psaumes rompent le silence. Où que vous alliez, le laboureur tenant à la main l'aiguillon chante l'alleluia. Le moissonneur, couvert de sueur,
^Epist.XLVl,io.
s'éloigne au chant des psaumes. Le vigneron, en émondant sa vigne avec sa faucille recourbée, chante du David. Voilà les cantiques de ce pays et, comme on dit, ses chansons d'amour. Voilà ce que sifflent les bergers et les instruments de la culture \ »
Puis brièvement elles lui font parcourir en esprit les différentes places de la Judée et de la Galilée auxquelles s'attache un souvenir scripturaire : autant de lieux où se dressent les étendards victorieux du Seigneur. Elles reviennent alors à leur grotte de Bethléem, pour y chanter toujours, y pleurer souvent, y prier sans cesse et, blessées par le trait du Seigneur, y dire toutes trois ensemble : « J'ai trouvé celui que cherchait mon âme, je le garderai et ne le laisserai plus partir 2. »
Marcella ne donna point à cette chaleureuse invitation la réponse qu'eussent souhaitée ses correspondantes. Elle ne quitta point Rome, mais les relations épistolaires continuèrent très suivies avec Bethléem. Lui-même ^ l'affirme et quelques allusions dans les préfaces des œuvres ultérieures le confirment, bien qu'une seule lettre nous ait été conservée de cette période, lettre où Jérôme répond brièvement à cinq difficultés scripturaires proposées par Marctlla *. On y voit qu'elle est restée pour lui sa meilleure élève, celle qui n'a pas besoin qu'on lui explique longuement les choses et à qui, comme autrefois, il suffit de courtes indications pour qu'elle puisse non seulement s'instruire elle-même, mais aussi éclairer ceux qui recourent à ses lumières.
Tels étaient les sentiments intimes de Jérôme aux premières années de son séjour et les consolations qui animaient son courage. Peu après sa joute avec Jovinien, il écrit encore dans le même sens à un autre habitant deRome,Desiderius. Celui-ci, d'un commun accord avec sa femme Sérénilla, avait voué la conti-
1 Epist. XLVI, 12.
2£>wi.XLVI, 13.
3£'/)w^CXXVII, 8.
* Epist. LIX, rapportée à 395-396. Il faut y ajouter une autre lettre, au temps de la controverse origéniste, adressée à son cousin Pammachius, lettre XCVII, en 402. Sur le rôle qu'elle joua pendant cette querelle, voir plus loin, livre IV, chapitre II, p. 234, 235, 255 et suiv.
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nence^. Tout en écartant les louanges de son correspondant, dont son humilité s'effare, et en le félicitant d'avoir traversé sans accident la mer orageuse du siècle pour arriver à la paix du Christ, il l'invite à être, comme son nom le veut, un homme de désir. Il se joint aux instances de Paula pour l'engager à venir les voir en visitant les Saints-Lieux et, en attendant, sur sa demande, il lui indique où il pourra se procurer à Rome un exemplaire de ses œuvres.
C'est encore dans le même sens qu'il écrit, cinq ans plus tard, à un autre correspondant qui d'Espagne, cette fois, lui avait fait part d'une résolution semblable. La sympathie y apparaît encore plus vive ^. Que Lucinus et Théodora achèvent de se libérer, qu'ils ne se contentent point de renoncer aux biens terrestres : c'est le premier pas dans la voie de la perfection; qu'ils avancent : Dieu veut plus encore les âmes des fidèles que leurs richesses. Qu'ils viennent eux aussi habiter les Lieux-Saints. Après quelques détails sur ses travaux et une consultation sur le jeûne et la communion quotidienne, Jérôme, en reconnaissance pour l'offrande de deux manteaux et d'une tunique, envoie quatre petits cilices, symboles de pauvreté et de pénitence, et l'un de ses plus récents ouvrages, un commentaire sur le sens littéral des dix visions d'Isaïe, écrit à la prière de l'évêque Amabilis. Ces objets leur rappelleront Jérôme et les exciteront à préparer le voyage en Palestine ^.
Hélas ! cette amitié à laquelle le moine de Bethléem s'était donné de toute son âme devait être courte. Quelques mois après, Lucinus était emporté par la mort et il ne restait à son correspondant que la triste consolation d'adresser à Théodora son éloge funèbre *. Il l'encourageait en lui montrant son mari dans la
^ Epist. XLVII. Le séjour à Rome ressort du n. 3 : ■< Quod si exemplaria Jibuerit mutuare, vel a sancta Marcella quae manet in Aventino, vel a Lot temporis nostri Domnione, viro sanctissimo, poteris accipere » ; en 393.
2 Epist. LXXI, en 398, Lucinus est l'orthographe adoptée par M. Hilberg, d'après les manuscrits, au lieu de Lucinius, forme que donnent les éditions antérieures.
"" Epist. LXXI, 7.
* Epist. LXXV, en 399.
gloire, au ciel, d'où Lucinus l'invitait à le suivre, en se rendant toujours plus digne de lui, par la pratique de la pénitence et de la chasteté. Par la même occasion, il la recommandait aux soins spirituels d'un prêtre voisin, Abigaus ^, atteint de cécité et qui l'avait salué en demandant ses prières. Jérôme, s'excusant de sa lenteur à lui répondre, l'exhorte à ne point regretter ce qu'il a de commun avec les fourmis, les mouches et les serpents, ces yeux de chair, source de tant de dangers, mais à penser aux biens célestes, que lui prépare sa vie édifiante.
C'est ce qu'il avait déjà répondu à un autre aveugle ^ qui, de Pannonie, s'était rendu à Cissa ^ avec l'intention d'aller jusqu'à Bethléem le visiter. Trop fatigué, il dut interrompre son voyage; mais Jérôme, fort sensible à cette marque d'attachement, lui écrit de ne point s'attrister sur son infirmité. Elle n'est pas l'effet du péché, mais une épreuve, qui est peut-être le principe de grands biens. Tel était déjà l'enseignement du grand Antoine, quand il consolait l'aveugle Didyme, le savant exégète. Que Castricianus s'en rende bien compte; il est préférable de voir avec l'esprit qu'avec la chair et de posséder les yeux où la paille du péché ne peut pénétrer. Il espère toutefois que sa venue n'est que différée et que le diacre Héraclius son messager le ramènera à son prochain voyage. Au cours de son séjour à Bethléem, un moine du nom de Quintilien, lui avait parlé avec grands éloges d'un officier du nom d'Exsuperantius. Sous l'habit militaire il pratiquait les plus hautes vertus chrétiennes. Jérôme ne veut point laisser à la merci du monde une âme aussi bien disposée. Pourquoi, lui écritil, s'attarder à servir le siècle ? Dieu demande la bonne volonté. A quoi bon continuer à faire carrière pour amasser cette fortune qu'il doit abandonner.'' Qu'il se donne dès maintenant, qu'il
^Epist.hXXYl.
^ Epist LXVIII, en 397 ou 398.011 a fait un étrange contresens sur cette incise : « et homo Pannonius, id est terrenum animal » {Epist. LXVIII, i), comme si c'était une plaisanterie entre compatriotes. En fait, cela veut dire : vivant au milieu des terres, éloigné de la mer, et il n'y a aucun sens péjoratif. Cela ne concerne en rien la thèse sur l'origine pannonienne de saint Jérôme.
^ Probablement sur la côte sud-ouest d'Istrie. On la place à Punta Barbariga, au-dessous de Rovigno. Castricianus est la forme donnée par les manuscrits.
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vienne avec Quintilien le rejoindre à Bethléem. En attendant, qu'un fréquent échange de correspondances récompense Jérôme de son initiative à lui écrire : « J'ai frappé à la porte de l'amitié, si tu ouvres, tu nous auras souvent pour hôtes ^. »
Un personnage plus important que les précédents avait de luimême recherché l'amitié de Jérôme et lui exprimait son regret de n'avoir pu encore le rejoindre en Palestine. C'était cet aimable Meropius Pontius Paulinus 2, allié aux familles les plus illustres, ancien consul, qui jusqu'alors, en bon disciple d'Ausone, s'était surtout occupé de poésie et de belles-lettres. Subitement, au scandale de son maître et de plusieurs de ses amis, il avait, de concert avec sa femme, abandonné le monde, vendu ses biens, quitté sa patrie pour s'adonner à la vie parfaite. Passé en Espagne où, à Barcelone, on l'avait presque de force ordonné prêtre, puis en Italie, il avait cherché un refuge, pour y vivre dans la solitude et la prière, avec sa chère Thérasia, désormais sa sœur, dans la ville de Noie, où le culte du martyr Félix l'attirait irrésistiblement. Ce modeste ne gardait de son ancienne situation que la possibilité de faire d'abondantes aumônes et d'exercer largement l'hospitalité. Il se sentait heureux dans sa vie nouvelle, tout consolé par la pensée de Dieu, cherchant à vivre en paix avec tous et à leur faire partager cette satisfaction qu'il exprimait volontiers en de courts poèmes. Son talent littéraire y manifestait les heureuses qualités de goût et de sensibilité qui ont jeté quelque éclat sur le nom de Paulin de Noie.
Sa joie était d'entretenir de cordiales relations avec tous ceux qui étaient alors la gloire et l'espoir de l'Église. Ses lettres venaient les chercher en Gaule, en Italie, en Afrique. Saint Vic-
^ Epist. CXLV, de date incertaine, antérieure à 400, si, comme il est probable, il faut identifier cet Exsuperantius avec l'italien du même nom, que Palladius mentionne parmi ceux qui durent quitter Bethléem, par suite du mauvais caractère de Jérôme {Histor. Laus. XXVI; édit. Butler, p. 106-108; PG, XXXIV, 1180, C). Les deux passages où il est question de Quintilien ne permettent pas d'affirmer que Quintilien était frère d'Exsuperantius (sancti fratris Quintiliani ; sancto fratre Quintiliano). On attendrait le possessif. Il est donc plus sûr d'y voir seulement le titre habituellement donné aux moines.
^ Sur Paulin de '^o\e,vo'\TBARDENHEWER,Geschichte,t.lll,p. 569-582 ; Schanz, § 876, (t. IV, I, p. 259-276). Œuvres dans PL, LXI et CSEL, t. XXÏX-XXX.
trice à Rouen, saint Sulpice Sévère non loin de Toulouse, saint Didier à Cahors, saint Delphin et saint Amand à Bordeaux, saint Augustin et saint Alypius en Afrique recevaient tour à tour avec ses petits présents les effusions de son amitié. Il ne pouvait oublier Jérôme. Celui-ci tomba, comme les autres, sous le charme d'une pareille bonne grâce et d'une humilité si entière ^. Il fut particulièrement flatté de cette marque de sympathie lui venant d'un homme qui n'était pas seulement un grand seigneur, mais un lettré distingué. Quelle bonne recrue pour cette tâche à laquelle lui-même s'était consacré et quel honneur rejaillirait sur l'Église, si Paulin appliquait à l'Écriture les ressources intellectuelles que Dieu lui avait abondamment départies ! Mais, chose curieuse, après lui avoir rendu louange pour louange et exalté son sacrifice, loin de l'inviter comme les autres à venir le rejoindre, il l'exhorte à se sanctifier aux lieux mêmes où il se trouve et lui expose les motifs les plus convaincants pour qu'il ne se croie pas trop privé, si le voyage à Jérusalem est impossible.
Ce sont sans doute les difficultés du moment, — il était alors en lutte ouverte avec son évêque, — qui lui dictent ce langage si nouveau et quelque peu déconcertant. Sous le nom de Paula et d'Eustochium, quelques années plus tôt, il avait dépeint la Jérusalem idéale, avec tous les transports et toutes les illusions d'un premier enchantement. Maintenant il ne veut voir que les ombres et trace la contre-partie de son premier tableau :
a Ce n'est pas d'être à Jérusalem, mais d'y bien vivre qui est louable. Il faut désirer et exalter non la cité qui a tué les Prophètes et versé le sang du Christ, mais celle que réjouit le cours impétueux du fleuve, qui placée sur la montagne ne peut rester cachée, celle que l'Apôtre appelle la mère des saints et où il se félicite d'avoir droit de cité avec les justes, en un mot la Jérusalem céleste. On peut se sanctifier partout, les vrais adorateurs ne sont ni à Jérusalem, ni au mont Garizim, mais là où l'on adore le Père en esprit et en vérité. Les grands ascètes, les Antoine, des milliers de moines en Egypte, en Mésopotamie, au Pont, dans la Cappadoce, en Arménie n'ont jamais vu Jérusalem et se sont sanctifiés. Hilarion n'y a
^ £'/)w^ LVIII, en39S.Pour les raisons qui me font placer la lettre LVIII avant la lettre LUI, voir Hieronymiana, 2^ série, dans BLE, 1921, p. 148-150, et la note complémentaire I.
passé qu'un jour pour ne point paraître la mépriser, étant dans son voisinage. Pendant près de trois cents ans, l'idolâtrie a profané à son aise les Lieux-Saints. Quiconque fait le bien où il se trouve, aura une récompense proportionnée à son mérite, sans qu'il soit tenu compte des lieux où il habite. L'essentiel pour le moine, c'est de vivre en moine, c'est-à-dire de fuir les villes et de prier dans la solitude avec Jésus. Si les lieux saints de la Croix et de la Résurrection n'étaient pas dans une ville très peuplée, où il y a une curie, une garnison, des courtisanes, des mimes, des baladins et tout ce que possèdent les autres villes, s'il n'y avait à s'y presser que les foules de moines, ce serait certes une demeure désirable pour tous les ascètes, mais il y aurait sottise à renoncer au monde, à quitter son pays et les cités, à se faire moine pour venir dans une ville plus populeuse encore, y vivre comme on aurait vécu chez soi. Ici l'on accourt de tout l'univers; la cité regorge de toute espèce d'hommes. Il y a un tel empressement des deux sexes que ce que l'on fuyait partiellement ailleurs, doit se supporter ici entièrement ^ >)
Une de ses lettres, écrite à une date inconnue, illustre singulièrement ces vues pessimistes. C'est une véhémente philippique, à l'adresse d'une de ces brebis galeuses, comme il s'en glisse quelquefois dans les milieux les plus saints. Après avoir fui l'Italie pour échapper à la vengeance d'un mari outragé, le diacre Sabinianus, avait recommencé ses tentatives criminelles, à Bethléem même sans reculer devant le sacrilège d'utiliser la grotte de la Nativité pour arriver à ses fins perverses. Seule la vigilance de la supérieure avait arrêté, sur la pente où elle se laissait déjà entraîner par une fuite concertée, la moniale, choisie pour proie par cet hypocrite. Jérôme essaie, par ses objurgations, d'éveiller le remords dans cette conscience cautérisée et de la ramener au devoir par la terreur des inexorables jugements de Dieu '.
Ainsi le séjour en Terre-Sainte n'offrait pas une garantie infaillible. C'est pourquoi, écrivant à Paulin, Jérôme ne lui conseille pas le changement. Qu'il se contente d'imiter les modèles des moines, les Paul, les Antoine, les Julien, les Hilarion, les Macaire; qu'il vive avec Thérasia dans la solitude, fuyant les visites et les relations mondaines, vivant frugalement, sans recherche ni ostentation d'austérité, se méfiant des hypocrites et
^ Epist. LVII, 2-4.
^ Epist. CXLVII, ad Sabinianum diaconum, cohorîatoria de paenitentia.
des adulateurs, distribuant ses aumônes avec discernement ^. Paulin lui avait envoyé un panégyrique qu'il venait de composer en l'honneur de l'empereur Théodose. Jérôme l'a lu avec toute la satisfaction du styliste, dégustant un chef-d'œuvre. Ah ! s'il pouvait l'avoir à son école, quel heureux emploi Paulin pourrait faire de ce talent au profit de l'Écriture 1 II faut briser la dure écorce, mais à l'intérieur quel fruit délectable ! Quelle place Paulin prendrait à côté, au-dessus de Tertullien, de Cyprien, de Victorin, de Lactance, d'Hilaire ! Avec leurs grandes qualités, ils ont chacun quelque défaut d'expression ou de pensée, pour ne rien dire des vivants. Si Paulin voulait !
« Tu as un grand talent et une parole d'une richesse infinie. Tu parles facilement et purement; à cette facilité et pureté s'unit la prudence. En une tête saine tous les sens sont vigoureux. Si à cette prudence et à cette éloquence s'ajoutait soit le goût, soit l'intelligence des Écritures, je te verrais en peu de temps occuper la première place parmi nous... Sois éminent dans l'Église comme tu l'étais auparavant au Sénat. Rien de médiocre en toi ne me satisfait; je veux que tout soit supérieur, tout parfait. »
Jérôme en terminant, s'en remet au prêtre Vigilance, qui vient de l'éprouver pendant un trop bref séjour à Bethléem, du soin de lui faire connaître ce que peut être son amitié ^.
Un moine du nom d'Ambroise rapportait peu après la réponse aflfectueuse de Paulin ^. Il y exprimait, avec sa sympathie pour l'ascète de Bethléem, le désir de déférer au conseil qui lui était donné et de se livrer à l'étude de l'Écriture. Par un nouveau revirement, Jérôme semble effrayé de cette décision. Lui qui avait tout fait pour détourner l'ermite de Noie de venir en Terre- Sainte, lui adresse maintenant une longue épître pour l'inviter à le rejoindre *. L'étude de l'Écriture n'est pas une science que l'on peut acquérir sans maître. Quelle science d'ailleurs ou même quel métier s'apprend tout seul ? A combien plus forte raison ne
1 Epist. LVIII, 2-7.
- Epist. LVIII, 8-1 1.
^ La lettre est perdue.
* Epist. lAll, en 395.
peut-on sans guide, pénétrer dans un sanctuaire aussi mystérieux. Pour l'en convaincre davantage, Jérôme passe en revue les livres de la Bible, caractérisant brièvement les propriétés de chacun et blâmant sans réserve ceux qui abusent des Livres Saints en les vulgarisant sans compétence et en substituant à la pensée des prophètes et des apôtres leurs propres imaginations ^.
« Ah ! mon très cher frère, en vivre, les méditer, ne rien connaître, ne rien chercher d'autre, n'est-ce pas déjà, sur cette terre, habiter le paradis ? Je ne veux pas que t'offense dans les Écritures Saintes la simplicité et comme la bassesse des termes qui, par la faute des traducteurs ou volontairement, sont tels qu'ils conviendraient mieux à une réunion rustique et que la même pensée résonne différemment aux oreilles du docte et de l'ignorant. Je ne suis ni assez effronté ni assez stupide pour assurer que je les connais et vouloir cueillir sur terre les fruits de racines fixées au ciel, mais j'avoue ma bonne volonté, je m'offre à qui est prêt à écouter. Refusant de me déclarer un maître, je me promets comme compagnon. Je te recevrai les bras ouverts. Tu trouveras ici un grand ami, Eusèbe, qui m'a doublé le charme de ta lettre en me rapportant l'honorabilité de tes mœurs, ton mépris du siècle, ta fidélité dans l'amitié, ton amour du Christ... Hâte-toi, je t'en prie et tranche, plutôt que de dénouer la corde qui retient le navire ^.w
Il est probable que Paulin, se rendant compte de ses véritables forces et de la nature de son talent, estima qu'il n'était point fait pour devenir un second Jérôme. Il ne donna point suite à cette pressante invitation, mais il resta en bons termes avec son ami, continuant à lui écrire et à étudier de son mieux l'Écriture, quitte à consulter de plus doctes : Augustin, Rufin, Jérôme lui-même, lorsqu'une difficulté sérieuse l'embarrassait ^.
Cette dernière missive peut servir comme de transition entre le groupe des lettres purement personnelles et celui des épîtres.
' Epist.lAU, 1-9.
^ Epist. LUI, 10.
^ Paulin, Epist. XLV et L, à saint Augustin, avec la lettre CXLIX d'Augustin (PL, XXXIII, 630). — Epist. XLVI et XLVII, à Rufin, avec les préfaces du De Benedictionibus Patriarcharum de celui-ci (PL, XXI, 297 et 311). — Epist, LXXXV, de saint Jérôme, en réponse à deux questions de saint Paulin.